Traits chinois, lignes francophones

On pourrait croire que c’est incroyable, et pourtant c’est vrai : je suis arrivé de Chine, dans une université où une collègue était sur le point d’organiser un colloque international sur les écrivains francophones d’origine chinoise. Quand j’en parle en France, on pense que cela vient de moi, mais pas du tout. Je ne suis que le co-organisateur.

Je la connais bien, cette collègue, je la fréquentais déjà lorsque j’habitais à Dublin, avant d’aller en Chine. Puis au fil des années, elle s’est mise à se spécialiser dans ces écrivains d’origine chinoise, les François Cheng, les Shan Sa, les Dai Sijie.

Dans un restaurant chinois, elle m’invite à me joindre à elle pour organiser la chose, et nous voilà embarqués dans un colloque au contour évidemment un peu flous. Après réflexions, et aidés par des amis, nous sommes convenus d’un titre : « Traits chinois, lignes francophones« . Nous voulions jouer un peu sur l’idée de « trait » qui rappelle à la fois les idéogrammes chinois (constitués de traits), mais aussi de traits du visage et du tempérament (trait de caractère), ainsi que sur celle de « ligne » au sens des courbes d’un corps, de silhouette, mais aussi de lignes d’écriture. Bon, tout cela donne un titre un peu banal peut-être, mais qui possède assez de sens pour pouvoir être tiré dans plusieurs directions.

On se demande qui inviter comme « Guest speaker« . On a juste assez d’argent pour faire venir une personne, tous les autres participants doivent se débrouiller par leurs propres moyens. Plusieurs noms sont évoqués, plusieurs projets de lettres d’invitation écrits, puis des lettres sont envoyées, et le résultat des opérations tombe un beau matin : le grand écrivain Gao Xingjian accepte de venir à Belfast!

D’habitude, pour un colloque de ce genre, on obtient la visite d’un universitaire un peu réputé, qui a publié quelques bouquins relativement reconnus dans le milieu – et c’est justice, d’ailleurs, car c’est ainsi qu’une culture académique se forme et se développe – mais pas d’un prix Nobel de littérature! En outre, nous faisons coup double car nous aurons exceptionnellement deux « guest speakers » : l’auteur de la Montagne de l’âme, donc, et M. Zhang Yinde, professeur de littérature comparée à la Sorbonne. On peut dire qu’on a bétonné au niveau des invités.

Maintenant quels participants ? De mon côté, j’aurais aimé faire venir Neige, pour qu’elle nous parle d’internet en français, mais surtout pour que ce colloque lui soit une occasion de découvrir l’Europe, mais elle a finalement décliné l’offre, au prétexte bien compréhensible qu’elle n’avait rien à dire sur les sujets proposés. J’aurais aussi voulu que Ben vienne nous parler d’une des nombreuses problématiques liées à la Chine dans lesquelles il s’est formidablement égaré. J’attends sa proposition de conférence.

Nous avons eu des propositions intéressantes, venant d’Afrique et d’Europe, mais encore aucune venant de Chine, et je ne sais pas s’il faut s’inquiéter de cela.

Sinon, je lance ici un appel : quelqu’un serait-il disposé à venir nous parler de l’Institut Franco-Chinois ? C’était à Lyon, entre les années 20 et les années 40, la seule université chinoise basée à l’étranger. Il y a eu des thèse de doctorat soutenues, sous la direction de Marie Curie entre autres, il y a eu des peintres comme Zhang Su Hong dont Malade fièvreuse se trouve dans les réserves du musée des Beaux-Arts de Lyon. Des musiciens, des scientifiques, des hommes et des femmes.

Il y a eu aussi des écrivains comme « Jean-Baptiste » Jing Jinyu, traducteur de Romain Rolland et de Lu Xun. De retour à Shanghai, malade et désargenté, il s’est donné la mort en sautant dans la rivière Huangpu (1931).

On l’aura compris, je serais très peiné que le colloque ait lieu sur des écrivains et des artistes connus, et que rien ne se dise sur ces pionniers chinois qui étaient venus en France dès les années 1910. Je suis sûr que des chercheurs travaillent sur ce sujet, et seraient heureux de venir à Belfast, mais comment les trouver ?

Adieu l’allemand

J’ai participé à ma première manifestation politique en terre étrangère. Nous avons protesté contre les restructurations prévues à l’université qui prévoient de licencier plus de 100 enseignants et de fermer le département d’allemand.

Déjà, les langues étaient si peu nombreuses qu’elles étaient regroupées avec les études en traduction, en cinéma et en théâtre, sous la dénomination de School of Languages, Literatures and Performing Arts. En tant que tel, ce regroupement me plaisait car il me faisait miroiter des échanges, des passerelles entre ces différents champs. Des passerelles existent à mon niveau d’étudiant chercheur, dans la mesure où je fréquente des chercheurs en traduction, je prends le soleil avec des gens du cinéma, bois des pintes avec des mecs d’espagnol.

Mais la décision de se débarrasser de l’allemand porte un coup, car elle prend place dans une évolution générale qui n’invite pas à la confiance dans l’avenir des lettres dans cette université.

En quelques années, on a « fermé » l’histoire de l’art, l’italien, le russe, le grec, le latin. Aujourd’hui l’allemand. Il ne reste que le français et l’espagnol, un soupçon de portugais et l’indéracinable gaélique. Le français est traditionnellement étudié au collège et au lycée, et l’espagnol bénéficie de la mode (qui commence à passer à mon avis) pour l’Espagne et l’Amérique du sud. Une école de langues qui n’enseigne que deux langues, ça fait un peu tache, dans une université qui cherche à être dans l’élite des établissements britanniques.

Ce qui est prévisible, vu l’évolution que j’ai rappelée, c’est que la direction évacue complètement les langues étrangères, pour concentrer ses efforts sur d’autres domaines de recherche, plus porteurs, ou plus susceptibles d’apporter du prestige ou des financements.

Les Français doivent regarder ce qui se passe ici, au Royaume-Uni, pour ne pas répéter les mêmes aberrations quand le système français sera devenu, lui aussi, plus proche d’une administration privée. Quelle image de l’éducation et de la culture veut-on donner ? Doit-on se spécialiser ou garder une éthique de culture générale ? 

Quelle que soit la stratégie mise en place par les dirigeants de l’université de Belfast, il reste que l’image que tout cela nous renvoie est celle d’un pays qui tourne le dos aux autres cultures et à la culture classique. C’est dommage car ce n’est pas le cas ici, pas plus qu’ailleurs.

Est-il absurde de désirer l’impossible ?

Epreuve de philosophie, baccalauréat de 2009.

Voilà plusieurs jours – deux, à vrai dire – que je me demande si je désire l’impossible. Je ne parviens pas à le savoir. Comme je suis terre à terre, je prends des exemple un peu olé olé. Les femmes. En général, je désire les femmes qui me paraissent imparfaites et médiocres. Dans un premier temps, je ne désire pas les femmes que je crois hors de ma portée. Souvent, je trouve une femme trop belle, trop intelligente, trop élégante, trop propre, trop riche, sentant trop bon, parlant trop bien, marchant trop vite, dansant trop bien, pour que mon désir se mette en marche.

Et dans un mouvement paradoxal, sans doute inspiré des Dieux, ce sont ces femmes parfaites et sublimes qui, parfois, trouvent un obscur intérêt pour moi, alors que les médiocres résistent à mes avances et restent froides à mon contact, muettes à mes plaisanteries fines. Et je me retrouve ainsi en situation de savourer des fruits délicieux que je pensais pour toujours destinés à d’autres hommes, ou à d’autres types d’êtres.

Pour le reste de mes catégories existentielles, la même règle opère : je désire des choses médiocres, je me satisfais de peu, et j’obtiens des choses invraisemblables. Je répondrais donc de manière oblique à la question du bac de philosophie : il n’est pas absurde de ne désirer que ce qui est du domaine du possible. Dans le but d’une vie heureuse, s’entend.

Mais il est vrai que si l’humanité n’était composée que de gens comme moi, on ferait peu de progrès : on n’aurait jamais inventé le capitalisme, par exemple, car personne n’aurait même imaginé qu’on pût désirer faire du profit. Encore aujourd’hui, je suis admiratif devant un système fondé sur la croissance. Les banquiers florentins et gênois qui, paraît-il, ont inventé les bases du capitalisme, sont à mes yeux des génies à l’égal de Mozart et de Descartes. Si l’humanité était composée de gens comme moi, en revanche, on aurait peut-être inventé des machines volantes, flottantes, nageantes, car tout ce que font les animaux me semble enviable. Mais précisément, si les animaux peuvent voler, c’est que c’est possible et que ce n’est pas, à proprement parler, un désir impossible.

L’immortalité, alors ? Voilà typiquement le truc à quoi on pense pour illustrer les désirs de l’impossible. Je me sens volontiers proche de ceux qui voient l’éternité dans la minute présente, dans l’instant paradoxal dans lequel on vit et qui nous échappe invariablement. Proche de ceux qui ne se projettent pas dans l’avenir et qui parviennent, par une ascèse de fou, à changer d’espace-temps. Et, de même que la plus belle femme du monde est gentille avec moi, de même je ne serais pas surpris de devenir temporairement immortel sans l’avoir vraiment cherché.

Que gagne-t-on à échanger ?

C’est formidable ce bac de philosophie. Chaque année, les journaux se font l’écho des sujets de dissertation, les journalistes interrogent les personnalités de la vie politique et économique, la France entière planche quelques minutes sur l’une ou l’autre des questions.

Que pense Ernest-Antoine Sellière, le patron des patrons, du sujet suivant : « Que gagne-t-on à échanger ? » Tout, dit-il, on gagne tout. Il faut écrire TOUT et rendre la copie. C’est le message philosophique que veut faire passer le défenseur du capitalisme à la française. C’est vrai que c’est un sujet étrange. Que gagne-t-on à échanger ? C’est une question à rebrousse-poils, car la logique aurait voulu qu’on demandât : « Que peut-on perdre dans le fait d’échanger ? » puisqu’a priori le gain est certain dans l’échange. A priori, si on échange, c’est qu’on y gagne, et donc la question de la perte dans l’échange aurait été naturelle car contenant une contradiction apparente. Dès lors, j’imagine que le sujet force les étudiants à penser l’essence même de l’économie en leur demandant d’évaluer l’échange lui-même. Quelle valeur ça à a ? Qu’est-ce qu’on y gagne ? Combien ça rapporte ? Reformulée, la question pourrait être : que perdrait-on si on n’échangeait pas ?

J’aimerais échanger ma personnalité contre celle de certaines personnes que j’admire. Une amie, sur Facebook, suggère d’échanger nos savoirs et notre mémoire. Je dis banco. On voit par là que Facebook n’est pas inutile. Je sors du cinéma où j’ai vu Looking For Eric, de Ken Loach : échanger ma vie contre celle d’un grand joueur de football, voilà qui me plairait immensément, même juste le temps d’un match.

Qu’ont-ils donc voulu, ces professeurs de philosophie ? Ont-ils voulu qu’on questionne les vertus du libre échange et qu’on se demande avec sérieux si le protectionnisme ne serait pas une option envisageable, en ces temps de crise ? Ont-ils voulu me ramener au billet précédent, où je parlais d’autarcie dans les Cévennes ? Mais l’autarcie n’est que très relative, et n’est pas possible sur le long terme, me semble-t-il, même conceptuellement.

Ce qui est très étrange, dans ce sujet, c’est aussi le verbe « gagner ». Philosophiquement, on dirait plutôt : quel sens y a-t-il à ? Quel est le sens de tout ça, de tous ces échanges ? Pourquoi sommes-nous pris dans ces réseaux d’échanges sans fin, et est-ce vraiment nécessaire ? Pour revenir à Facebook, le reproche qu’on lui fait souvent, c’est de n’être que cela, de l’échange sans rien derrière. On se met en contact, on renoue des contacts, et puis rien. Mais c’est peut-être précisément ces contacts, le fait d’échanger, même superficiellement, avec son prochain, qui crée du sens dans la vie des gens. Dans l’échange, y a-t-il vraiment autre chose que l’échange lui-même qui compte ? Y a-t-il vraiment un contenu dont l’échange serait le véhicule ? Le sage précaire en doute. Pour le sage précaire, la conversation est la meilleure des pratiques sociales, mais il serait tout aussi heureux, et intellectuellement stimulé, si les conversations étaient vides de sens, et qu’il n’y avait dans sa vie que des échanges fluides avec des gens agréables.

Olivier David, un blog entre deux livres

L’écrivain Olivier David a vécu dans l’excès avant de venir s’installer en Chine.

Il a écrit trois ou quatre romans, a monté des groupes de punck-rock, a conçu quelques enfants, a vu Georges Brassens sur scène (là, j’invente), puis il est venu s’installer en Chine. Il y vit avec une très belle prof de français, dans un appartement que je trouve très classe, dans l’ancienne concession française de Shanghai.

En Chine, on pouvait croire qu’il n’écrivait plus.

Pour passer le temps, et peut-être pour arrondir ses fins de mois, il enseigne à l’université des langues étrangères de Shanghai. Nous, les connaisseurs, nous appelons cette université « Wai Shi Da » (prononcer Ouaille Sheu Ta). A moins que je ne me gourre, et que Wai Shi Da désigne en fait l’université normale de Shanghai… Je me perds dans ces dénominations. Ce qui compte, c’est qu’Olvier et moi étions collègues puisque j’enseignais, pour ma part, dans la glorieuse et vénérable université Fudan. Celle-ci on l’appelle simplement Fudan, car les Chinois du monde entier la connaissent, ceci dit sans vouloir me vanter.

Olivier y entretient une ribambelle de groupies. Chaque semaine, des filles et des garçons impressionnés, et vaguement amoureux, s’entassent à ses cours qui mêlent philosophie, culture générale, discussion et rigolade. C’est le privilège des lecteurs étrangers d’être libres comme l’air. D’un autre côté c’est aussi leur croix, car personne ne les aide si le courant ne passe pas avec les étudiants. Le courant passe avec Olivier, qui garde en toute circonstance un calme débonnaire et une cool attitude limite rock’n’roll qui est la marque des mecs qui ont un peu tout vécu. D’où, en retour, la ribambelle de fans. Tout cela s’entretient, fait système, si l’on peut dire.

Il n’avait en fait jamais cessé d’écrire, le bougre, mais il ne publiait pas. Il tenait un journal, qu’il a fini par mettre en ligne. Puis il s’est lancé dans l’écriture d’un blog. On y lit des portraits de Chinois de la rue, comme ce plombier qu’il surnomme Lao Zi, des comptes rendus de lectures, d’événements culturels shanghaiens, de conversations avec des étudiants chinois. On y lit de tout, comme dans tous les blogs, mais le truc, comme pour tous les blogs, c’est une question de voix. Il s’agit d’être touché par une voix, une posture, une manière d’être.

Pour moi, l’événement, c’est qu’un écrivain passe, pendant quelque temps, du format livre au format blog. Quand on sait combien l’art du blog est dévalorisé, surtout dans le milieu du livre (et il n’y a rien là que de très naturel), je salue ce passage, cette expérience, comme une preuve de modestie. Beaucoup de gens « bien » pensent que le blog est une manière de se répandre sur internet : en général, cela vient de ce qu’ils sont si obsédés par leur ego qu’ils cherchent, à tout prix, à l’humilier. Non, le problème des blogs, ce n’est pas le moi, c’est l’écriture. Il est bon que des gens issus du livre viennent irriguer les territoires du blog.

Yilmaz et ma vie de lycéen

Dans les rues d’Istanbul, je lis des noms qui me rappellent des copains de collège et de lycée.
Yilmaz, en particulier. C’était un bon copain pendant les années de lycée, période assez morose pour moi, au demeurant.
Avec Yilmaz (j’ai oublié son prénom, mais je suis nul en prénoms), nous formions un trio de grande classe. Un certain Samir Rached complétait le trio. C’est Yilmaz qui, au sortir d’un cours de géographie, avait repabtisé Samir « Pamir Rached ». Cela nous faisait beaucoup rire, preuve s’il en est de la morosité de cette période de ma vie.
Un Turc, un Arabe et un Français. Ou plutôt trois Français de trois origines variées. Cela ne m’était jamais venu à l’esprit que nous faisions du multiculturalisme. Dans la France profonde, c’est le genre de choses que l’on fait sans qu’on en sache rien, comme M. Jourdain de la prose.
Je ne sais pas ce qu’est devenu Yilmaz. Sa famille venait d’un village de Turquie dont il disait que c’était un petit paradis. Il était meilleur en mathématiques que moi, et j’étais meilleur que lui en lettres. Lui et Pamir Rached jouissaient d’un immense respect de la part des professeurs. Ces derniers les croyaient toujours capables d’atteindre des sommets. Cela faisait rigoler Pamir, car Pamir rgolait toujours ; et quand il ne rigolait pas, il souriait, et son sourire charmait les professeurs femmes.
J’y pense, je ne sais pas s’ils étaient français ou pas.
Yilmaz parlait de mathématiques avec poésie. Je serais bien resté en contact avec lui, ainsi qu’avec Pamir Rached, mais j’ai quitté tout ça, le lycée, les villages où je vivais, l’étouffement relatif et la platitude de ma vie. Et malheureusement, Yilmaz faisait partie de ce décor. Si cela se trouve, il y est encore.

Amateurs et universitaires

Autrefois, j’étais surpris du très mauvais niveau de lecture des universitaires.

Je généralise bien sûr, que personne ne se sente visé. Ceci doit être pris dans un sens nominal, conceptuel. Il faut imaginer, faire comme s’il y avait des universitaires qui ne seraient que cela. Ce qui, bien sûr, n’existe pas dans la réalité. Ai-je été clair, dans ma bulle rouge qui explose les yeux ?

Je les entendais parler dans des colloques, je lisais leurs articles, leurs livres, et je me disais que ces gens, en plus d’écrire lourdement, étaient d’abominables lecteurs. Il n’y avait aucune finesse, aucune originalité, aucune fulgurance dans leurs analyses.

Le fait que les professeurs d’universités semblaient incultes, peu intéressés par les arts et les lettres, me troublaient car j’étais disposés à les croire au-dessus de tout le monde, a priori. J’essayais de me raisonner. Ne sois pas si arrogant, me morigénais-je, ils ne sont pas si mauvais lecteurs s’ils sont où ils sont. Naturellement ces auto-admonestations n’ont jamais porté leurs fruits et je nourrissais tranquillement une opinion désastreuse de l’université. Sans disconvenir de leur nécessité dans les sociétés, je ne leur trouvais aucun prestige et aucune supériorité intellectuelle.

Maintenant que je dois faire un travail de recherche universitaire, j’ouvre les yeux et comprends un peu mieux où est le problème. J’étais chez un ami. Un homme de mon âge, raisonnablement érudit, plein d’esprit et d’humour. Un sage précaire d’aujourd’hui, un trentenaire français : un intellectuel amateur. Soudain, un mes livres le fit rire. Il le trouvait inélégant et manquant singulièrement d’attractivité. « Avec un titre comme ça, me dit-il, il ne va pas se vendre beaucoup ».

Mon ami avait raison. Ce n’était pas un livre que l’on trouverait chez les libraires et que le public cultivé achèterait. Il s’agissait d’un livre d’universitaires destiné aux professionnels de la recherche. Un livre à destination de ceux qui se spécialisent dans les domaines de la littérature du voyage en français, du postcolonialisme, du féminisme, et de leur interaction, d’où un titre ennuyeux, mais sans ambiguïté. Il était calibré pour figurer dans les bases de données des bibliothèques. Un type comme moi tomberait un jour sur ce titre et serait très désireux d’y jeter un œil, mais pour d’autres raisons que celles qui me font acheter un livre chez le libraire : il me serait indispensable pour mes recherches.

Cela explique le trouble qui m’agitait auparavant : les universitaires ne sont pas des amateurs cultivés, ils sont des professionnels spécialistes. Ils ne prennent pas nécessairement de plaisir quand ils lisent. Quand ils partent en vacances, ils prennent leur pied avec Harry Potter, au cinéma ils regardent n’importe quoi et la musique qu’ils écoutent n’a aucun intérêt. Ils ne savent rien de l’art contemporain, ne vont jamais voir d’expositions et sont souvent largués quand ils parlent avec des intellectuels amateurs. Face à un conversationniste enthousiaste, ils sont soit méprisants, soit impressionnés, soit embarrassés, soit ennuyés, soit agacés, soit complexés, soit amusés, soit entraînés vers des territoires nouveaux pour eux. Les amateurs, eux, ne font que ça, aller aux expos, lire des livres géniaux tous azimuts, se cultiver pour le plaisir. Ils ne passent jamais un ou deux mois sur un article précis, ce n’est pas leur travail. Ils ont une culture vaste et une pensée parfois intéressante, mais leur culture ne sert qu’à eux-mêmes, pour leur propre édification et pour le plaisir de la partager avec des amis.

Les amateurs respectent par-dessus tout le « génie », la singularité et la distinction. Ils aiment les livres dont les auteurs sont admirables, ou novateurs, ou d’une qualité personnelle hors du commun.  Les universitaires, eux, lisent et écrivent des livres qui sont utilisables et qui sont pris dans un réseau serré et hautement codifié. Dès lors, leur auteur n’a pas à être un génie, mais un bon chercheur, qui applique des règles de rédaction assez strictes, qui fasse une synthèse des textes importants publiés sur le sujet, tout en proposant une approche si possible novatrice.  

Ainsi, moi qui n’étais qu’un amateur généraliste, conversationniste passionné, et qui prenais Barthes ou Deleuze comme mètre-étalon de l’écriture théorique, j’étais consterné par ce que je lisais chez les professionnels. Maintenant que je me spécialise, je lis avec reconnaissance les livres un peu lourds de mes collègues. Ils me sont utiles. Les chercheurs universitaires travaillent à hauteur d’hommes. Je les trouve plein de respect pour leur lecteur et la communauté dont ils font partie.

Pour résumer, et pour faire comme dans les livres des chercheurs, voyons ce tableau.

Il va sans dire, mais je le répète, que tout le monde est un peu les deux à la fois. Que personne n’est tout à fait l’un ni tout à fait l’autre. Me fais-je bien comprendre dans mon îlot sanguin ?

  

Intellectuel Chercheur
Statut Amateur Professionnel
Culture Généraliste Spécialiste
Idéal Génie Honnêteté
Valeur Esthétique Ethique
Type de livres Essais Monographie/ Thèse
Stratégie sociale

Succès

Institutionnelle
Situation Solitaire Communautaire
Pratique orale préférée Conversation Colloque
Pratique écrite préférée Poème en prose Article
Couleur préférée Brun Rouge Gris Bleu
Femme préférée

Amie / Amoureuse

Epouse / Maîtresse
Homme préféré Ami Collègue
Faiblesse orale Polémique / Colère

Difficulté à rebondir

Défaut de l’écriture Superficialité Lourdeur
Héros Socrate

Thomas d’Aquin

Pour ma part, beaucoup de choses me déplaisent chez l’intellectuel amateur, et mon respect pour le chercheur augmente de jour en jour. Mais je ressens très fortement la nécessité de voir coexister les deux types de penseurs. Seuls, ils trouveraient la vie mortellement ennuyeuse.  Et vous, vous êtes plutôt quoi ?

Croire à « Entre les murs » de Laurent Cantet et François Bégaudeau

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Le film vaut beaucoup plus d’être vu que François Bégaudeau d’être entendu. Je le dis pour ceux qui ont pu être rebutés par la faconde de l’écrivain sur les ondes, le film est beaucoup moins donneur de leçon et n’est en aucun cas un documentaire.

C’est son aspect fictionnel qui pose d’ailleurs le plus grand problème. On dit que c’est une chronique, mais pas vraiment. Pour ma part, j’aurais peut-être préféré un documentaire, ou une chronique sans début ni fin. Car, et c’est le sujet de ce billet, on croit peu à l’histoire. Autant le dire, il y a un événement central autour duquel l’histoire tourne : une scène où un élève africain pète les plombs, à cause de quoi il se fera exclure de l’école, ce qui peut entraîner pour lui un retour au bled.

Il y a de nombreuses choses auxquelles on croit peu. Quand le prof est très énervé et donne un coup de pied dans une chaise, on ne comprend pas pourquoi il est si énervé : la fille qui vient d’être insolente, elle l’a été parce qu’elle ne veut plus être une gamine, et on voit bien qu’elle est sage avec lui lorsqu’il lui demande de rester après la classe. Il lui demande de faire ses excuses, et elle s’exécute, que demander de plus ? Le fictionnel va trop loin quand il demande qu’elle répète sa formule d’excuse avec sincérité. D’où vient cette exigence de sincérité, ce protestantisme bizarre (à mon avis, c’est pour toucher le public anglo-saxon, mais j’y reviendrai) ? La fille répète la phrase d’excuse que lui dicte le prof et quand elle sort de classe, elle lance, par provocation : « Je le pensais pas, m’sieur ». D’où le courroux du prof et le coup dans la chaise. Moi, je n’y ai pas cru du tout.

Pas plus qu’à la notion de pétasse. « C’est un comportement de pétasse », dit le prof à ses deux déléguées de classe. Un prof qui se présente comme ayant quatre ans d’expérience dans ce collège n’est pas très crédible quand il parle de cette manière à des filles qui, par ailleurs, sont plutôt coopérantes en classe. Je ne juge pas, chacun parle comme il le peut, mais en tant que spectateur, je me sentais un peu manipulé, je ne pouvais simplement pas y croire.

Je n’ai pas cru non plus à la scène où le prof de techno fait une crise de nerfs dans la salle des profs. Je ne doute pas que cela arrive dans les collèges mais là, cette scène m’a paru tout à fait artificielle et, en quelque sorte, posée là pour son utilité diégétique. Une manière de montrer que c’est un collège difficile. Et là-dedans non plus, je n’ai pas pu me projeter : je trouvais les élèves sympathiques, et même le pétage de plomb du grand ado africain, je n’y ai pas ressenti de menace ni de danger, physique ou moral, pour qui que ce soit.

Je veux bien croire qu’il s’agit là d’une classe fatigante, mais difficile ?

Pour résumer, je ne crois guère à la chaîne dramatique qui structure l’histoire : les jeunes se chambrent entre eux et la tension monte ; les élèves chambrent le prof qui s’énerve ; le prof prononce le mot de pétasse ; l’élève africain en profite pour gueuler ; le prof lâche prise ; conflit ; conseil de discipline ; exclusion. Le spectateur devrait être pris dans une passion contradictoire : d’un côté il faut faire respecter l’ordre, de l’autre l’élève est victime d’une injustice criante. Je n’ai pas ressenti ce double mouvement de l’âme pour la raison suivante.

A chacune des étapes de la chaîne dramatique, je ne comprenais pas ce qui la rendait nécessaire, ni, donc, pourquoi elle devait nous entraîner dans cette situation intenable (un bon fils, un garçon attachant, pris dans les rets d’une réalité trop complexe pour lui, et une société structurellement injuste). Par exemple, je ne comprends pas pourquoi le prof considère qu’il n’a pas le choix et qu’il doit lancer la procédure d’un conseil de discipline. Pourquoi ne dit-il pas non, quand le Principal lui demande son avis sur la question ? Pourquoi le prof n’a-t-il aucune sanction alors qu’il a insulté des élèves lors de la crise ?  Pourquoi le conseil de discipline décide-t-il de l’exclusion définitive de l’élève, alors même que le prof a une certaine responsabilité dans les actes incriminés ? Comment se fait-il que, juste après l’exclusion, la classe soit apaisée et réponde gentiment au prof, comme si rien ne s’était passé ?

Le film ne répond pas à ces questions. Au contraire, il nous montre que Souleyman, l’élève africain, est un bon fils, qu’il est sympa, fainéant mais capable de faire des choses chouettes, bref qu’il ne mérite pas ce qui lui arrive dans le film. C’est donc un film qui est en contradiction avec lui-même.

Un film que j’ai beaucoup aimé, malgré tout.

Contre François Bégaudeau

Avant de parler du film Entre les murs, je voudrais dire ce qui m’a révolté dans les paroles de son auteur, François Bégaudeau, dans les entretiens qu’il accorde dans les médias.

En très bref, voici ce qui me pose problème : si tous les professeurs suivaient les préceptes mis en avant par ce jeune homme qui a préféré arrêter d’enseigner, des gens comme moi n’auraient jamais eu l’opportunité de faire des études.

Il dit que la bonne pédagogie ne consiste pas à transmettre du savoir, mais à échanger, à discuter, à créer dans la classe une « intelligence collective ». Les gamins ont-ils besoin de lui, François Bégaudeau, pour discuter ensemble et pour créer de l’intelligence collective (quel que soit le sens de cette expression) ? C’est là que le bât blesse, son attitude est fondamentalement méprisante pour les gens qui n’ont pas fait d’études brillantes, car il ne les croit pas capables de réfléchir ensemble, sans l’aide de jeunes profs cool : inconsciemment, il doit les considérer comme des légumes. Il prend pour des cons les jeunes gens dont il dit par ailleurs qu’ils développent « un mode d’intelligence » intéressant. La démagogie dont il fait preuve dans ses interviews est le plus mauvais service qu’on puisse rendre à une jeunesse démotivée.

Dans la bande annonce du film, on voit une scène où le professeur enseigne l’imparfait du subjonctif, et les résistances que cela provoque dans la classe. Dans une interview, Bégaudeau dit que lui, en tant qu’enseignant, n’avait jamais enseigné l’imparfait du subjonctif, que c’est une scène qui a pour but de provoquer. Soit. Mais voici son commentaire sur cette scène : « Il y a deux types d’intelligence ; l’élève qui apprend par coeur sans se poser de question, et celui qui critique : moi, je trouve que la fille qui me dit « mais à quoi ça nous sert ce truc ? », elle développe un mode d’intelligence que je trouve plus sympathique. » Vous voulez que je vous dise ? Cela pue le mépris. Cet ancien prof est tellement persuadé que les adolescents, a priori, sont des abrutis, qu’il applaudit quand certains d’entre eux rejettent l’instruction, font ce que tous les adolescents ont toujours su faire instinctivement : se plaindre, geindre, contester l’autorité, détourner le règlement, tirer au flanc.

Comment en est-il arrivé à cette aberration ? Il le dit lui-même. « J’étais un excellent élève, dans un très bon lycée au centre ville, fils de prof je savais exactement ce qu’il fallait faire pour réussir… Mais je m’ennuyais à lécole. » Alors il a bâti son éthique d’enseignant là-dessus : « Tout faire pour qu’on ne s’ennuie pas dans ma classe, au risque de faire passer au second plan la transmission du savoir. » Il y a quelque chose de déguelasse là-dedans. Il n’a pas pu être un adolescent rigolo à l’école, alors il le sera devant les élèves, pour ne rien leur apporter d’autre qu’ils ne connaissent déjà.

Qu’on me permette de lui faire une petite suggestion. S’il trouve le savoir ennuyeux, qu’il fasse ces cours d’intelligence collective avec des premiers de la classe trop sages, mais qu’il respecte un peu les autres, afin qu’ils aient la chance, eux aussi, d’en acquérir une part.

Moi, pour revenir à moi une fois de temps en temps, qui n’étais pas excellent, qui critiquais volontiers les profs, qui provoquais tout le monde et qui me révoltais dès l’âge de 12, 13 ans, moi qui me faisais pousser les cheveux devant les yeux pour montrer aux adultes combien ils m’étaient indifférents, moi qui ne suis pas fils de prof, qui ne savais pas ce qu’il fallait faire pour réussir aux examens, moi qui m’ennuyais en classe, je suis redevable à tous ces enseignants qui ont su élever le niveau, transmettre un savoir qui, par moments, m’a enchanté et m’a ouvert les yeux (en l’occurrence, m’a fait écarter les cheveux sur le côté.) Je ne l’aurais pas avoué à l’époque, mais aujourd’hui, je me souviens de la joie que j’ai ressentie lorsque nous avons lu et compris Voltaire, Pascal et Descartes. Ces noms et ces oeuvres que je croyais trop difficiles pour moi, et que l’école trouvait normal que je connusse.

François Bégaudeau dit que Voltaire en 4ème, c’est trop dur. Je dis que c’est faux : je suis certain qu’on peut faire étudier des scènes de Zadig ou de Candide, demain à 8h00, dans n’importe quelle classe de 4ème. Je prends les paris. 100 euros que toute la classe fait silence devant la scène de l’esclave qui se termine par : « C’est à ce prix que vous mangez du sucre dans vos pays. »

Une petite star

Justine est une petite star qui danse extrêmement bien, qui fait la comédienne, qui dessine et fait des poème. Elle chante, elle sourit, elle fait des ronds dans la vie. Je la soupçonne d'ambitionner une carrière de star.

Elle est très souvent absente de la classe, et quand elle est présente, il lui arrive de dormir. Mais elle sait se faire pardonner en souriant, en étant aimable avec ses camarades et ses professeurs, en écrivant au bon moment un devoir de qualité qui la sauve.  

Bref, une enjôleuse.

C'est grâce à elle si nous avons dessiné et écrit dans ce cahier. Elle me l'a offert dans le train Shanghai-Nankin, avec une couverture conçue par ses soins, sur laquelle on la voit incarner, dans une robe rouge et des poses suggestives, le rôle d'Esmeralda dans une comédie musicale tirée de Victor Hugo.

Son dernier vers :

 兴手涂鸦湖作诗

« Je m’amuse à gribouiller un poème sur le lac ». A noter que 兴 (Xing) le premier caractère a pour sens, entre autres : devenir célèbre.