Des nazis en Asie : le cas John Rabe. Le viol de Nankin (3)

L’armée japonaise était plus que l’alliée de la Wermacht. Il y avait entre l’Allemagne et le Japon des années 1930 de profondes similitudes. Entre autres liens, les Japonais avaient été très impressionnés par le fonctionnement de l’armée allemande et l’avait imitée sur de nombreux plans.

Or, à Nankin, vivaient des Allemands qui appartenaient au parti de Hitler. L’un d’eux est devenu très célèbre, et les Nankinois l’évoquent encore aujourd’hui. John Rabe, né en 1882, était un paisible nomade de l’industrie, comme l’Europe coloniale en faisait tant. Après quelques années en Afrique, il travailla pour Siemens à Nankin. Il dirigeait la branche locale du parti national socialiste. Ses hagiographes affirment qu’il n’adhérait qu’au projet « socialiste » du nazisme, non à la persécution des Juifs.

Toujours est-il que cet homme va se servir des insignes nazies pour protéger des Chinois. Non seulement il étalera des drapeaux allemands pour que les avions japonais ne bombardent pas sa propriété, mais il utilisera son brassard nazi, son uniforme et son casque métallique à des fins pacificatrices.

D’abord pour imposer le silence dans la panique générale qui régnait chez lui. Les Chinois criaient si forts qu’il mit son casque et hurla partout des ordres de se taire. Je ne sais pas en quelle langue, peut-être en allemand. J’aime imaginer ce vétérand, qui n’avait jamais fait la guerre et qui, habillé en SS, jouait son petit Hitler et vociférait pour que chacun reprenne son calme. Il continuera avec les Japonais, qu’il fallait traquer constamment lorsqu’ils violaient et tuaient aveuglément. En général, les Japonais avaient peur, et, donc, respectaient les Allemands.

Partout où John Rabe apparaissaient, les Japonais prenaient la fuite, c’est aussi une image cocasse de ce massacre. Les vainqueurs tout-puissants continuaient de craindre l’autorité d’un seul homme. En réalité, ils craignaient encore les puissances occidentales, et c’est pourquoi quelques dizaines d’Américains et d’Européens avaient créé une « Zone de sécurité » à Nankin, où ils avaient décrété que les militaires n’auraient pas le droit d’agir.

Curieuse guerre où, en plus des victimes et des bourreaux, se trouvaient une troisième instance, presque magique, les « Blancs », les « Occidentaux », nouvelle race d’intouchables, ou de demi-Dieux qui pouvaient imposer une zone franche. Ils se sont pris des coups, se sont fait menacer, ont risqué leur vie, bien entendu, mais ils avaient l’autorité d’aller engueuler des soldats qui violaient des fillettes.

Parmi eux tous, c’est le nazi Rabe qui avait le plus d’autorité et qui fut le grand héros de Nankin. Les Chinois firent de lui un « Bouddha vivant ». C’est ainsi que le nazisme qui est, à nos yeux, l’incarnation du mal, est devenu, à l’autre bout de l’Eurasie, un bouclier assez fort pour sauver des dizaines de milliers de vies humaines. C’est à Hitler que Rabe envoyait des télégraphes laissés sans réponse, pour demander que l’Allemagne fasse pression sur le Japon à des fins humanitaires !

Quand j’étais professeur à l’Université de Nankin, en 2005, on me fit savoir qu’une de mes étudiantes avait remporté un concours d’écriture pour une nouvelle mettant en scène un Allemand qui avait sauvé de nombreux Chinois lors du « Grand massacre de Nankin ». Je ne connaissais pas encore très bien cette étudiante, mais elle allait faire parler d’elle sur internet quelques années plus tard et devenir une écrivaine franco-chinoise.

Respect pour les anciens

Je remarque un dédain consternant des jeunes vis-à-vis des vieux. Cela se conçoit dans la société marchande et médiatique, on sait l’arrogance écervelée qui constitue le fond de la jeunesse. Mais à l’université ? L’université devrait être le lieu où l’on respecte le savoir et les savants.

J’entends des paroles et des gestes emprunts d’un grand mépris. On prononce l’expression de « vieille école » pour désigner les façons de faire des plus anciens, on rend responsable ces derniers de tout ce qui ne va pas. Si quelqu’un a mal réussi sa thèse, il dit que c’est à cause de son directeur de recherche qui, étant très « vieille école », ne lui a pas appris à utilisé les théoriciens à la mode.

Il semble que, dans les universités britanniques, les études de lettres aient connu un profond changement entre l’après-guerre et aujourd’hui. Je suppose qu’un usage extensif de théories a commencé à être perçu comme obligatoire dans les années 90, avec le déferlement des Cultural studies venus des Etats-Unis. Ceux que l’on appelle les vieux sont ceux qui n’ont pas pris ce train des Cultural studies en marche. Et la rupture épistémologique entre les générations est telle que ces vénérables savants sont traités comme des membres superfétatoires de la communauté universitaire. On les ignore, on les accepte, mais sans les écouter, comme s’il n’y avait rien à apprendre d’eux.

Ce jeunisme commence très tôt. Moi qui n’ai pas quarante ans, on me condamne déjà. J’ai entendu à trois reprises qu’à mon âge, il n’y avait plus d’espoir de trouver un poste, car les facultés veulent des jeunes. Cela tombe bien, le sage précaire ne désire pas obtenir un « poste ».

Cela me choque peut-être parce qu’en France, les universitaires qui ont aujourd’hui entre 70 et 100 ans sont perçus comme des monstres de savoir. On les admire parce qu’ils viennent d’un temps où la culture était encore transmise et critiquée. Ils connaissent Descartes et Deleuze, il savent le latin et le nom des arbres, ils conversent avec Aristote et ils sont capables de fulgurations intellectuelles à couper le souffle. Le surréalisme et le marquis de Sade n’ont pas de secret pour eux. Les vieux sont ceux qui, soudain, s’arrêtent de parler et font des rapprochements inouïs entre des éléments sans rapports apparents. Nos vieux délirent et font rêver, ils savent écrire et ils savent être à l’écoute.

Je pourrais écrire une chanson, comme Jean Ferrat et Diam’s avec « leur France », qui s’intitulerait « mes vieux ».

Mes vieux à moi savent être indulgents car ils sont dans la fragilité de l’être et la passion des désirs insoumis. Ils ne paniquent pas pour rien, ils ne s’inquiètent pas pour eux-mêmes mais savent se soucier des autres, de loin, sans exercer de pression inutile.

Les jeunes, autour de moi, me paraissent alors respecter plus que tout l’apparence lisse d’un professorat technicien. Les jeunes ne veulent pas être inspirés par des intellectuels qui ont beaucoup médité ; ils veulent être accompagnés par des « profs » efficaces, maîtrisant les projections de powerpoint, et qui leur mâche le travail.

Respect pour les vieux. C’est en eux que je place le mince espoir de voir se lever une espèce de résistance face au projet totalitaire que l’administration met en place dans les universités du monde entier. Au moment où les jeunes obéissent avec zèle et transforment l’enseignement en fonction administrative où tout doit devenir quantifiable, évaluable, les vieux sont les seuls à pouvoir faire souffler un peu d’air frais, un peu d’intelligence et de rêverie, dans des salles de classes de plus en plus endormies.

L’espagnol est-il en train de supplanter le français ?

On le dit souvent. Dans mon université de Belfast, on parle de rivalités entre faculté de français et faculté d’espagnol ; on voit que l’une est en déclin et l’autre en croissance, et l’on voit dans ces deux courbes un mouvement qui n’a pas lieu de s’inverser. Moi, je crois que l’espagnol est une mode, et que le français est une tradition. Il n’y a donc pas lieu de s’inquiéter, ni d’être surpris.

Le français n’est pas une langue comme une autre, pour les anglophones. C’est leur langue d’origine, et la culture française est celle qu’ils aiment le plus haïr, qu’ils comprennent le moins, qu’ils cherchent le plus à humilier. Les Anglo-saxons ne peuvent se passer du français.

L’espagnol, pour eux, comme pour un peu tout le monde, c’est plus sexy, plus sympa, plus cool, plus ensoleillé, mais c’est comme un amour de vacances, cela ne dure pas. L’espagnol, c’est la langue du pays où ils ont envie d’aller en vacances. Mais les lieux de vacances, c’est bien connu, et l’Irlande en sait quelque chose, cela tombe en désuétude. Très bientôt, si ce n’est déjà le cas, de nombreux Européens se diront que les vacances en Espagne sont devenues banales et d’autres lieux, moins chers et tout aussi ensoleillés, prendront le dessus : déjà les plages de Croatie font fureur. La Grèce et l’Italie redeviendront à la mode, et leur langue sera à nouveau enseignée. Le Guardian d’aujourd’hui annonce que 59% de Britanniques trouvent que l’Espagne n’est plus « assez étrangère » pour être un hotspot touristique, et qu’ils lui préfèrent le Maroc, l’Egypte et la Turquie : moins chères, ces destinations présentent l’avantage d’être plus exotiques. Tout cela, plus les difficultés économiques de l’Espagne (pour une théorie portative relative à l’influence de l’économie d’un pays sur son attractivité inconsciente, cliquer ici), plaide pour l’idée que nous sommes au début du déclin de l’espagnol comme langue étrangère. Un déclin très léger, car l’Amérique latine attirera durablement l’attention des riches Européens (mais peut-être pas tant les voyageurs asiatiques, australiens, africains et américains… A vérifier.)

Le français, au contraire, est mal vu : langue compliquée, très irrégulière, à l’écriture encombrée de lettres qu’on ne prononce pas, porteuse d’une culture élitiste et d’un comportement arrogant. Le français a tout pour déplaire, et c’est aussi pour cela qu’il est irremplaçable. Partout dans le monde, des alliances et des instituts français ouvrent pour occuper le terrain. Ce volontarisme politique énerve, agace, fait rire, fait soupirer, mais il est efficace sur le long terme. Au moment de choisir une langue étrangère, on peut difficilement imaginer ne pas avoir le français comme option. Au pire, c’est la langue que l’on choisit pour incarner le vice, la saloperie, la perversité et le mal. Au mieux, mais c’est lié, c’est la langue de la séduction irrésistible.  

Pour ce qui est du tourisme, Paris reste l’incontournable ville européenne pour les voyageurs du monde entier. Plus influente politiquement et économiquement que Barcelone et Rome ou Venise, plus belle et riche culturellement que Londres et Berlin, Paris n’a et n’aura aucune rivale européenne. Elle peut compter sur ce statut pour le plus clair du siècle dans lequel nous sommes entrés. Et avec l’attraction croissante des pays d’Afrique du nord, puis d’Afrique noire quand ceux-ci se développeront, la langue française a encore beaucoup de réserve pour résister à je ne sais quelle rivalité entre les langues. Elle restera, j’en suis convaincu, la deuxième langue européenne après l’anglo-américain.

Aimer être jugé : la perversion des bons élèves

Dans la version américaine de la série TV The Office, Angela la comptable est excitée à l’idée de son rendez-vous avec le manager pour faire un bilan annuel de son action. Elle avoue, face à la caméra qu’elle aime « être jugée ».

C’est une des perversions de l’école et des universités. Les bons élèves, qui deviennent majoritaires dans les grandes écoles et les universités compétitives, aiment être jugés, évalués, c’est même ce qu’ils attendent avec le plus d’excitation.

Au Royaume-Uni, les thèses de doctorat se font en trois ans (quatre maximum) et à la fin de la première année, une première soutenance a lieu, la differentiation, qui détermine si le doctorant est apte à continuer ou s’il doit retourner à un stade inférieur pour mûrir un peu son projet. La differentiation est vraiment une formalité, mais c’est utile pour préciser son projet, pour s’obliger à écrire quelque chose, pour profiter d’une discussion avec un panel de trois professeurs qui ont lu la vingtaine de pages écrites pour l’occasion. Le résultat de l’exercice consiste, invariablement, en des compliments de la part du jury assortis de quelques conseils pour l’avenir.

Or, je note que mes camarades de thèse, tous plus jeunes que moi il est vrai, prennent cet événement avec un sérieux extraordinaire. Certaines filles pleurent après l’épreuve. Elles pleurent de joie, d’émotion, de soulagement. Quand la chose est passée, certains vous félicitent comme si vous aviez réussi l’agrégation de philosophie. Tout le monde joue la comédie et prétend que la differentiation est un moment solennel, initiatique, dangereux. Ethnologiquement, c’est un moment où le groupe se met dans un état de tension affective alors même que chacun, dans le groupe, sait qu’il n’y a aucun enjeu réel. Pour rater sa differentiation, il faut avoir complètement déconné, ce qui n’est le cas de personne dans l’école doctorale où je suis.

J’ai compris cette excitation, ce stress, quand j’ai compris que tout ce joli monde était issu de la classe des « bons élèves » dont j’ai parlé plus haut. Ils aiment être jugés. Leur but est d’entendre des paroles élogieuses de la part de professeurs. Il y sont habitués depuis l’enfance et cela opère sur eux comme un baume. Certains ne continuent leurs études que pour cela. De l’aveu de plusieurs camarades, le sujet de leur thèse ne les intéresse pas, et ils ne prennent pas de plaisir à la lecture, à la recherche, à la solitude poussiéreuse des bibliothèques. Ils frémissent, en revanche, à l’idée d’un supérieur qui se penchent sur eux et les regarde d’un air sévère. Ils jouent à avoir peur, ils tremblent de ne pas être à la hauteur, ils espèrent peut-être un peu, inconsciemment, une espèce de fessée, et jubilent en entendant la voix adoucie des juges, qui leur rappelle combien ils sont satisfaisants, combien on est fier d’eux.

Pour ma part, si je trouve cela passionnant à observer sous l’angle anthropologique, je m’inquiète de voir ce système sado-masochiste fermé sur lui-même se reproduire sans critique au sein des universités.

L’enseignement et l’administration

L’évolution de l’enseignement me préoccupe. L’université a trois grandes fonctions qui sont : la transmission du savoir, l’élaboration du savoir et la mise en question de ce savoir. Or l’évolution de l’enseignement me paraît aller à contre courant de ces trois missions.

Les universités demandent à leurs professeurs d’être un personnel diligent, et c’est l’administration qui juge de la qualité des professeurs. L’idéal administratif, c’est-à-dire l’impératif de tout réduire en chiffres, en statistiques, l’impératif de prévoir, de planifer et d’évaluer, est en train de vaincre dans le monde universitaire, de supplanter l’idéal du savoir, le triple idéal que j’ai mentionné plus haut. 

Noter les étudiants, comme je l’ai déjà écrit en Chine, est une activité qui me désole et que je trouve humiliante. Il y a d’autres manières d’évaluer les étudiants, et de les aider à s’améliorer. Quel intérêt y a-t-il, honnêtement, à établir un classement des étudiants ? Je n’y vois que des effets pervers : 1- Les élèves développent un talent particulier pour réussir des examens, pour obtenir des bonnes notes, sans être nécessairement capables de faire quoi que ce soit d’autres. 2- Cela reproduit dans chaque groupe un sens révoltant de médiocrité, car il est clairement recommandé (et plus : ce qui suit est devenu une obligation universelle) de donner une majorité de notes assez bonnes, et une proportion de notes excellentes très faible. Dans toutes les universités du monde, il est requis de produire une infime minorité d’étudiants excellents et une immense majorité de moyens.

Il est humiliant de voir tous ces êtres humains nerveux à l’idée de recevoir leur copie, humiliant de réduire le travail qu’on a fait avec eux à un chiffre, humiliant de les sentir humiliés quand ils obtiennent une mauvaise note, humiliant de voir tous ces intellectuels passer un temps fou à écrire des notes sur des copies, humiliant de voir ce système de notation envahir toute la société, comme si les « bons résultats » ne pouvaient être exprimés que par des rapports de chiffres.

Les professeurs ne critiquent pas ce système : la plupart d’entre eux étaient de bons élèves, qui appréciaient d’être notés car ils avaient de bonnes notes. Tout le système des notations provoquent chez eux une satisfaction narcissique. C’est ainsi qu’aujourd’hui, la notation est ce qui prend le plus de temps dans un département d’université. Les questions de pédagogie ne semblent intéresser personne, le contenu du savoir enseigné non plus. La mise en question du savoir a, me semble-t-il, complètement disparu. En revanche, on passe des heures à concevoir des barêmes, à expliquer la notation, à la reprendre, la perfectionner. Puis des heures à remplir des formulaires, où les notes doivent être reproduites, ainsi que des commentaires sur chaque étudiant, si bien que le temps passé à la notation des étudiants est presque égal à celui passé à l’instruire.

Etre prof de fac aujourd’hui revient à trois grandes missions : l’enseignement, la recherche et l’administratif. Autrefois (mais quand ? je ne le sais pas), c’était la recherche qui primait (l’élaboration du savoir), et l’enseignement était là pour partager le fruit des recherches (transmission et critique du savoir). Aujoud’hui c’est l’administratif qui prime, et c’est peu dire que cela m’inquiète.

Investir pour l’université : union sacrée

J’avais écrit, il y a deux ans, que l’argent perdu causé par le bouclier fiscal aurait dû être investi dans les universités et la recherche. Dans ce billet d’avant-crise, j’étais très en colère contre le président français. Un fameux commentateur me reprochant d’être de parti pris contre le président, je promettais, la main sur le coeur, de juger Sarkozy en fonction de ses résultats. J’écrivais qu’à la fin de son quinquennat, « si le chômage est passé sous la barre des 5%, que la dette est largement diminuée, que le pouvoir d’achat des Français est augmenté, que la paix règne dans la société, je reconnaîtrai que c’était un bon président ».

A cette époque, ces objectifs n’étaient pas irréalistes, c’est sans doute le plus drôle dans cette histoire. Arrivés à la mi-mandat, on peut dire que la seule chose qui n’ait pas trop bougé est l’ordre (ou le calme relatif) social. Les autres critères se sont dégradés, mais Sarkozy n’est bien sûr pas le seul responsable. Au contraire, tout le monde reconnaît que le président a plutôt bien géré la crise. Par conséquent, comme je l’ai promis, je modère mon jugement, alors même que les conditions que j’avais posées ne sont pas réunies.

Car ce que je dois reconnaître, c’est que malgré la mauvaise direction prise par la politique fiscale (manques à gagner énormes avec le bouclier fiscal et la baisse de la TVA dans la restauration), et malgré l’endettement très inquiétant de la France, le pouvoir a décidé d’investir massivement dans l’université et la recherche, et que c’est ce que j’appelais de mes voeux. Le sage précaire apprécie quand on l’écoute.

Je ne peux que reconnaître, et écrire noir sur blanc, que je soutiens à peu près, et en dépit du flou dans lequel je suis, cette mesure. Avoir profité de la crise pour lancer un grand emprunt, et affecter une large proportion de cet emprunt à l’université n’est pas mal du tout, et cela me paraît être l’exact envers de la grande mesure fiscale du début de mandat. Au fond, aujourd »hui, je vois l’action de Sarkozy définie, et comme équilibrée par ces deux grands gestes : aberrations fiscales et cadeaux aux plus riches d’un côté, endettement pour investir dans la recherche de l’autre.

De plus, la réforme de l’université marchait sur la tête. Quand on veut que les gens changent, qu’ils travaillent autrement, il faut au moins leur donner quelque chose, il faut investir matériellement, sinon, on n’arrive à rien. C’est ce que l’on s’apprête à faire, après avoir longtemps fait le contraire. Maintenant, quoi qu’il arrive et quoi qu’on dise à l’avenir, il faut au moins savoir reconnaître les bons mouvements d’un pouvoir déplaisant quand il s’en présente.

L’Institut franco-chinois de Lyon (1921-1946)

C’est une histoire palpitante que celle de cet Institut Franco-Chinois.

Mon amie Cécilia m’en avait parlé, pour donner un cadre au tableau de Chang Shu Hong, qu’elle avait utilisé lors d’une exposition sur les liens entre art et santé. Mais ce genre de connaissance prend du temps pour s’intégrer à soi. Cécilia a fait beaucoup pour, petit à petit, me mettre en situation de comprendre de quoi il retourne.

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Malade fiévreuse de Chang Su Hong, Lyon, 1935.

Revenons à la création de l’Institut Franco-Chinois de Lyon. Au départ, il s’agit des activités d’un homme comme je les aime : un peu dingue, un peu foutraque, aventurier, mêlant business personnel et projets généreux. Li Shizeng (1881-1973) a beaucoup fait pour développer les idées anarchistes parmi les ouvriers et les étudiants. Plutôt que de s’égarer dans une philanthropie à l’anglo-saxonne, il monte une usine en France et attire des ouvriers chinois pour les exploiter. Lorsqu’ils sont en France, il cherche un moyen de les éduquer, et il finit par bricoler le concept d’une université chinoise sur le territoire français.

Il va d’abord créer une association, « Travail Etude », pour promouvoir le voyage de Chinois en France afin de leur procurer un emploi et une éducation. Il s’inspire de théories anarchistes sur l’émergence d’un homme nouveau, ayant dépassé les oppositions entre le manuel et l’intellectuel, le travail et les loisirs, le moral et l’immoral, toutes ces oppositions qui structurent le mode de vie bourgeoise.

Tout cela se passe dans les années 1910, c’est-à-dire à l’époque où la Chine connaît le plus grand bouleversement de son histoire. Le système impérial tombe pour laisser place à une république. Le nouveau gouvernement a peu de prise sur son propre pays, mais il soutient ces initiatives d’études à l’étranger. Le but politique est de former une élite nationale dans tous les domaines de la vie culturelle et créatrice. En premier lieu, il s’agit de créer des ingénieurs et des scientifiques. Mais, on n’oublie pas non plus les traducteurs, donc des littéraires, ainsi que des artistes.

Les étudiants ouvriers des années 1915 sont en même temps des gens qui cultivent des idées politiques. Ils sont anarchistes, communistes. Certains deviennent chrétiens. Certains deviendront-ils fascistes ? Je ne le sais pas. Leur politisation va culminer en 1921 avec la « Marche sur Lyon » pour protester contre leur niveau de vie, et pour demander de l’aide de la part des gouvernements français et chinois. Pourquoi « sur Lyon », la marche ? Parce qu’ils ont su que c’est à Lyon que se créait une université chinoise, où les étudiants seront triés sur le volet, admis sur concours. Ceux-là veulent y être admis sans concours. Leur manifestation va leur coûter une expulsion hors de France. Parmi ces révoltés de 1921, un certain Zhou Enlai, futur premier ministre de Mao.

Symbolisme de la marche. Quelques années plus tard, les fascistes italiens feront leur « Marche sur Rome », et les communistes chinois leur fameuse et extraordinaire « Longue Marche ».

Après ces remous, l’Institut franco-chinois ouvrira ses portes avec, pour les étudiants choisis, l’interdiction absolue d’avoir la moindre activité politique. « Patrie des droits de l’homme », disent les Français, et on s’étonne que cela fasse rigoler les gens.

Parmi les étudiants qui sont passés par Lyon, dans les années 20 et 30, notons quelques figures au parcours brillant, pathétique ou palpitant.

institut-fr-ch-su-xuelin.1255015806.jpgSu Xuelin, qui est devenue un écrivain reconnu dans les années trente. Elle s’est convertie au catholicisme à la basilique de Fourvière. Elle semble avoir été très critique vis-à-vis de Lu Xun, ainsi que d’autres écrivains de gauche.

institut-fr-ch-chang-shuhong.1255015790.jpgChang Shu Hong, le fameux peintre de la Malade fièvreuse et du nu que certains trouvent anormalement musclé.

institut-fr-ch-jing-yinyu.1255015774.jpgJin Yinyu, traducteur de Romain Rolland en chinois et de Lu Xun en français. Il s’est jeté dans la rivière Huang Pu à son retour à Shanghai en 1930, rendu dément par une syphillis certainement contractée dans un bordel de Lyon.

institut-fr-ch-pan-yuliang.1255015742.jpgLa glorieuse Pan Yuliang, orpheline vendue comme prostituée dans un bordel à 13 ans, mariée quelques années plus tard (avec un client, j’imagine), elle parvient à être admise à Lyon, où elle perfectionne son savoir-faire, avant d’aller à Paris. Elle fera quelques aller-retour entre la Chine et l’Europe, mais s’installera en France définitivement. Ses toiles sont très représentatives d’un goût féminin et orientalisant des années 30.

Comme aujourd’hui, quand les Chinois vivaient à l’étranger, ils aimaient manger leur propre nourriture, dans leurs propres restaurants. À Lyon ils ont donc ouvert le premier restaurant chinois de France.

Traits chinois, lignes francophones

On pourrait croire que c’est incroyable, et pourtant c’est vrai : je suis arrivé de Chine, dans une université où une collègue était sur le point d’organiser un colloque international sur les écrivains francophones d’origine chinoise. Quand j’en parle en France, on pense que cela vient de moi, mais pas du tout. Je ne suis que le co-organisateur.

Je la connais bien, cette collègue, je la fréquentais déjà lorsque j’habitais à Dublin, avant d’aller en Chine. Puis au fil des années, elle s’est mise à se spécialiser dans ces écrivains d’origine chinoise, les François Cheng, les Shan Sa, les Dai Sijie.

Dans un restaurant chinois, elle m’invite à me joindre à elle pour organiser la chose, et nous voilà embarqués dans un colloque au contour évidemment un peu flous. Après réflexions, et aidés par des amis, nous sommes convenus d’un titre : « Traits chinois, lignes francophones« . Nous voulions jouer un peu sur l’idée de « trait » qui rappelle à la fois les idéogrammes chinois (constitués de traits), mais aussi de traits du visage et du tempérament (trait de caractère), ainsi que sur celle de « ligne » au sens des courbes d’un corps, de silhouette, mais aussi de lignes d’écriture. Bon, tout cela donne un titre un peu banal peut-être, mais qui possède assez de sens pour pouvoir être tiré dans plusieurs directions.

On se demande qui inviter comme « Guest speaker« . On a juste assez d’argent pour faire venir une personne, tous les autres participants doivent se débrouiller par leurs propres moyens. Plusieurs noms sont évoqués, plusieurs projets de lettres d’invitation écrits, puis des lettres sont envoyées, et le résultat des opérations tombe un beau matin : le grand écrivain Gao Xingjian accepte de venir à Belfast!

D’habitude, pour un colloque de ce genre, on obtient la visite d’un universitaire un peu réputé, qui a publié quelques bouquins relativement reconnus dans le milieu – et c’est justice, d’ailleurs, car c’est ainsi qu’une culture académique se forme et se développe – mais pas d’un prix Nobel de littérature! En outre, nous faisons coup double car nous aurons exceptionnellement deux « guest speakers » : l’auteur de la Montagne de l’âme, donc, et M. Zhang Yinde, professeur de littérature comparée à la Sorbonne. On peut dire qu’on a bétonné au niveau des invités.

Maintenant quels participants ? De mon côté, j’aurais aimé faire venir Neige, pour qu’elle nous parle d’internet en français, mais surtout pour que ce colloque lui soit une occasion de découvrir l’Europe, mais elle a finalement décliné l’offre, au prétexte bien compréhensible qu’elle n’avait rien à dire sur les sujets proposés. J’aurais aussi voulu que Ben vienne nous parler d’une des nombreuses problématiques liées à la Chine dans lesquelles il s’est formidablement égaré. J’attends sa proposition de conférence.

Nous avons eu des propositions intéressantes, venant d’Afrique et d’Europe, mais encore aucune venant de Chine, et je ne sais pas s’il faut s’inquiéter de cela.

Sinon, je lance ici un appel : quelqu’un serait-il disposé à venir nous parler de l’Institut Franco-Chinois ? C’était à Lyon, entre les années 20 et les années 40, la seule université chinoise basée à l’étranger. Il y a eu des thèse de doctorat soutenues, sous la direction de Marie Curie entre autres, il y a eu des peintres comme Zhang Su Hong dont Malade fièvreuse se trouve dans les réserves du musée des Beaux-Arts de Lyon. Des musiciens, des scientifiques, des hommes et des femmes.

Il y a eu aussi des écrivains comme « Jean-Baptiste » Jing Jinyu, traducteur de Romain Rolland et de Lu Xun. De retour à Shanghai, malade et désargenté, il s’est donné la mort en sautant dans la rivière Huangpu (1931).

On l’aura compris, je serais très peiné que le colloque ait lieu sur des écrivains et des artistes connus, et que rien ne se dise sur ces pionniers chinois qui étaient venus en France dès les années 1910. Je suis sûr que des chercheurs travaillent sur ce sujet, et seraient heureux de venir à Belfast, mais comment les trouver ?

Adieu l’allemand

J’ai participé à ma première manifestation politique en terre étrangère. Nous avons protesté contre les restructurations prévues à l’université qui prévoient de licencier plus de 100 enseignants et de fermer le département d’allemand.

Déjà, les langues étaient si peu nombreuses qu’elles étaient regroupées avec les études en traduction, en cinéma et en théâtre, sous la dénomination de School of Languages, Literatures and Performing Arts. En tant que tel, ce regroupement me plaisait car il me faisait miroiter des échanges, des passerelles entre ces différents champs. Des passerelles existent à mon niveau d’étudiant chercheur, dans la mesure où je fréquente des chercheurs en traduction, je prends le soleil avec des gens du cinéma, bois des pintes avec des mecs d’espagnol.

Mais la décision de se débarrasser de l’allemand porte un coup, car elle prend place dans une évolution générale qui n’invite pas à la confiance dans l’avenir des lettres dans cette université.

En quelques années, on a « fermé » l’histoire de l’art, l’italien, le russe, le grec, le latin. Aujourd’hui l’allemand. Il ne reste que le français et l’espagnol, un soupçon de portugais et l’indéracinable gaélique. Le français est traditionnellement étudié au collège et au lycée, et l’espagnol bénéficie de la mode (qui commence à passer à mon avis) pour l’Espagne et l’Amérique du sud. Une école de langues qui n’enseigne que deux langues, ça fait un peu tache, dans une université qui cherche à être dans l’élite des établissements britanniques.

Ce qui est prévisible, vu l’évolution que j’ai rappelée, c’est que la direction évacue complètement les langues étrangères, pour concentrer ses efforts sur d’autres domaines de recherche, plus porteurs, ou plus susceptibles d’apporter du prestige ou des financements.

Les Français doivent regarder ce qui se passe ici, au Royaume-Uni, pour ne pas répéter les mêmes aberrations quand le système français sera devenu, lui aussi, plus proche d’une administration privée. Quelle image de l’éducation et de la culture veut-on donner ? Doit-on se spécialiser ou garder une éthique de culture générale ? 

Quelle que soit la stratégie mise en place par les dirigeants de l’université de Belfast, il reste que l’image que tout cela nous renvoie est celle d’un pays qui tourne le dos aux autres cultures et à la culture classique. C’est dommage car ce n’est pas le cas ici, pas plus qu’ailleurs.

Est-il absurde de désirer l’impossible ?

Epreuve de philosophie, baccalauréat de 2009.

Voilà plusieurs jours – deux, à vrai dire – que je me demande si je désire l’impossible. Je ne parviens pas à le savoir. Comme je suis terre à terre, je prends des exemple un peu olé olé. Les femmes. En général, je désire les femmes qui me paraissent imparfaites et médiocres. Dans un premier temps, je ne désire pas les femmes que je crois hors de ma portée. Souvent, je trouve une femme trop belle, trop intelligente, trop élégante, trop propre, trop riche, sentant trop bon, parlant trop bien, marchant trop vite, dansant trop bien, pour que mon désir se mette en marche.

Et dans un mouvement paradoxal, sans doute inspiré des Dieux, ce sont ces femmes parfaites et sublimes qui, parfois, trouvent un obscur intérêt pour moi, alors que les médiocres résistent à mes avances et restent froides à mon contact, muettes à mes plaisanteries fines. Et je me retrouve ainsi en situation de savourer des fruits délicieux que je pensais pour toujours destinés à d’autres hommes, ou à d’autres types d’êtres.

Pour le reste de mes catégories existentielles, la même règle opère : je désire des choses médiocres, je me satisfais de peu, et j’obtiens des choses invraisemblables. Je répondrais donc de manière oblique à la question du bac de philosophie : il n’est pas absurde de ne désirer que ce qui est du domaine du possible. Dans le but d’une vie heureuse, s’entend.

Mais il est vrai que si l’humanité n’était composée que de gens comme moi, on ferait peu de progrès : on n’aurait jamais inventé le capitalisme, par exemple, car personne n’aurait même imaginé qu’on pût désirer faire du profit. Encore aujourd’hui, je suis admiratif devant un système fondé sur la croissance. Les banquiers florentins et gênois qui, paraît-il, ont inventé les bases du capitalisme, sont à mes yeux des génies à l’égal de Mozart et de Descartes. Si l’humanité était composée de gens comme moi, en revanche, on aurait peut-être inventé des machines volantes, flottantes, nageantes, car tout ce que font les animaux me semble enviable. Mais précisément, si les animaux peuvent voler, c’est que c’est possible et que ce n’est pas, à proprement parler, un désir impossible.

L’immortalité, alors ? Voilà typiquement le truc à quoi on pense pour illustrer les désirs de l’impossible. Je me sens volontiers proche de ceux qui voient l’éternité dans la minute présente, dans l’instant paradoxal dans lequel on vit et qui nous échappe invariablement. Proche de ceux qui ne se projettent pas dans l’avenir et qui parviennent, par une ascèse de fou, à changer d’espace-temps. Et, de même que la plus belle femme du monde est gentille avec moi, de même je ne serais pas surpris de devenir temporairement immortel sans l’avoir vraiment cherché.