Voyager allongé

 

Le bateau gonflable est le meilleur, et peut-être le seul, moyen de voyager allongé.

 

Je me cale au fond du bateau, entre mon sac que j’entoure de mes jambes, et le bord arrière. Les pieds en l’air, je suis dans la position idéale pour voir le monde en contreplongée, surtout les arbres et les oiseaux. Sur les rapides, je pousse sur mes jambes et me dresse pour ne pas trouer le fond du bateau sur les pierres. 

 

C’est une position qui me plaît et qui me convient, mais dont je voudrais ne pas abuser. Etre allongé dans le lit d’Anna Livia et et se souvenir de ce vers de Clément Marot : 

 

Il n’est que d’être bien couché

 

Je compte aussi écrire sur la toile du bateau, au feutre indélébile, des poèmes et des textes, pour avoir toujours à portée de regard des choses à méditer. J’y mettrai des écrits des grands Anglais, surtout les Romantiques qui n’aimaient rien tant que dormir à la belle étoile. Je pourrai y mettre aussi, si j’ai la place, le chapitre de Finnegan’s Wake consacré à la Liffey, personnalisée en Anna Livia Plurabelle. 

 

J’ai dès lors peut-être trouvé le moyen de satisfaire mon désir d’aventure en ménageant mon irrépressible paresse. J’ai, en effet, une terrible inclination à agir au lit, que ce soit pour lire, écrire ou faire la conversation. (Les Anglais ont un même mot pour désigner la conversation et l’acte sexuel : intercourse. En toute rigueur, il faudrait dire sexual intercourse pour le distinguer d’un échange tout simple de paroles, mais le terme est tellement connoté que si l’on dit qu’on a eu un intercourse avec la dame des impôts, on est sûr de provoquer le rire. C’est idiot, d’ailleurs, car les dames des impôts ont autant le droit que les autres d’avoir des sexual intercourses.)

 

Voyager allongé, c’est le comble de l’aventure précaire. C’est l’aventure pour les explorateurs fatigués, sans grande ambition, et qui peuvent affronter la pluie à condition qu’ils puissent dormir, bercés par le son du vent dans les branches, et par les remous du courant.

 

Enfin, c’est le voyage au ras du sol, au ras de l’eau, au plus près du miroitement du monde. Si cela n’est pas suffisant pour établir la supériorité du voyage allongé sur les autres façons de voyager, alors je ne sais pas ce qui le sera jamais.

Tullyquilly (2) Intérieur du cottage

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 Une seule pièce. J’ai toujours dit qu’une seule pièce était suffisant pour un être humain, sage précaire ou pas. Cette chamière a donc une seule pièce, où, jadis, vivaient homme et bêtes en bonne intelligence. Aujourd’hui, on y vivrait tranquillement quelques jours, la plupart du temps serait passé dehors, dans les fleurs et la pluie.

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Ca et là, dans la pièce, la pierre du terrain d’origine apparaît, faisant entrer la nature dans la maison.

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Tullyquilly (1) Le cottage dans la prairie

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Quand on achète une maison, il est bon de se raconter des histoires pour remplir l’habitation de toute un mythologie intime. Mes amis en ont trouvé une qui est déjà pleine d’histoires, qui oscillent entre l’Histoire, le réel et l’imaginaire.

Vieille de 250 ans, l’ancienne ferme a été rachetée par un politicien irlandais qui, à la fin de sa carrière, a voulu en faire son petit paradis caché de tous. Il a retapé la maison, et s’est lancé dans un jardin universel, plein d’arbres, de plantes et de fleurs du monde entier.

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Autour de la maison, des passages, des hauteurs et des dénivelés, des eucalyptus, des roses oranges et des fleurs qu’on n’a jamais vues, de mémoire de voyageur.

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Le vieux politicien a même protégé la maison en faisant incruster un oeil en plâtre au-dessus de la fenêtre de la cuisine. Regardant vers le sud, l’oeil semble surveiller les nouveaux arrivants, et peut-être faire fuir les mauvais esprits.

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De petits espaces sont aménagés pour aller lire, ici le matin, là le soir ou l’après midi.

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Le vieil homme a passé douze ans de sa vie à mettre son petit parc au point, à assainir la maison. Pendant ces douze ans, il vivait dans une caravane à côté de la maison. Puis il est mort, sans avoir jamais pu vivre dans cette auguste ferme.

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Il a laissé à son pays, à une population tout à fait ignorante de cette existence, un jardin extraordinaire qui me donnait l’impression, à chaque pas, qu’une licorne pouvait surgir. C’était la nature, désordonnée mais à travers laquelle mes amis ont creusé des passages pour la promenade. Une nature telle qu’elle n’existe que dans Le Pays où l’on n’arrive jamais, où des arbres exotiques côtoient des plantes septentrionales, dans un vallonnement irlandais typique.

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S’il y a un lieu en Irlande où le sage précaire pourrait avoir le désir de se cacher pendant quelques semaines estivales, pour écrire, pour lire et faire du jardinage, ce lieu est tout trouvé.

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L’eau, les Cévennes et l’espace

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C’est l’endroit que je préfère au monde. Non pas l’endroit le plus beau, ni celui où j’ai vécu les plus belles émotions, mais celui que je préfère, et où je prévois de passer une année entière, hiver compris, lorsque je serai parvenu à me débarrasser de tout espoir.

Autrefois, c’était une montagne boisée. Au Moyen-Âge, des hommes s’y sont installés et ont construit des murets pour faire des terrasses, sur lesquelles planter. Le châtaigner y pousse naturellement et on le voit partout. Lors de l’exode rural, au XXe siècle, la forêt a recouvert toutes ces montagnes qui paraissent aujourd’hui sauvages.

Mon frère, dans les années 1990, cherchait un lieu où s’établir. Après avoir voyagé et erré, il avait un boulot de nuit à Montpellier, et la journée il partait dans l’arrière pays, et faisait de longues courses dans les Cévennes. Il rêvait de s’octroyer un terrain, avec une source d’eau, où il pourrait vivre en relative autarcie. Il traînait sur les routes de montagne, il nouait quelques contacts avec des paysans. Il apprenait le patois local, pour engager plus naturellement avec les vieux. Il faisait preuve de patience.

Il garait sa voiture et s’enfonçait, à pied, d’abord sur les chemins, puis dans la végétation. Il apprenait à lire les montagnes sous les arbres et les buissons. Il distinguait les terres naturelles des parcelles dotées d’infrastructures en pierres, abandonnées et recouvertes par la forêt. Après des mois de recherche, il élut symboliquement domicile sur un terrain qui réunissait tout ce qu’il désirait : un petit cours d’eau, une vue dégagée sur la vallée, de nombreux espaces invisibles depuis la route en contrebas, des constructions en pierre (terrasses, escaliers, bassin, maisonnette en ruine), bref tout un monde à faire revivre. 

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Il finit par acquérir ce terrain pour le prix d’une parcelle de forêt inculte. Tout le monde, et la propriétaire autant que les autres, avaient oublié ces ouvrages en pierres sèches, qui témoignaient d’une activité paysanne multi-séculaire. A partir de ce moment, mon frère passa tous ces week-end à débroussailler, à arracher, à couper, à tailler, et à bétonner, cimenter, à remonter des pierres qui s’étaient éboulées, à renforcer des terrasses qui s’étaient affaissées.

Il a construit un cabanon, où il a installé des lits, une cuisine, un cabanon d’où il peut surveiller la vallée, et voir passer les nuages. A côté du cabanon, il a aménagé une salle de bains en plein air. Quand la baignoire est pleine d’eau de source, le voyageur combat la chaleur d’été en prenant des bains d’eau froide.  

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Ce que j’admire le plus sur ce terrain, c’est la manière dont la question de l’eau est traitée. C’est lorsqu’on se trouve perdu dans la nature qu’on réalise combien l’eau est la ressource la plus précieuse. Les hommes ont déployé des trésors d’intelligence pour la capter, la détourner, la distribuer, s’en protéger. En vivant dans la nature, mon frère a réappris à vivre avec l’eau, pour l’eau et contre l’eau. Il lui fallait capter le petit cours d’eau qui vient des sommets et ne sert qu’à grossir un affluent de l’Hérault. Pendant les mois d’été les plus secs, il se transforme en mince filet et ne peut ni arroser les légumes, ni offrir l’eau nécessaire à la vie humaine.

A l’aide de tuyaux, mon frère a rempli le bassin en pierre déjà prévu à cet effet, mais à aussi rempli un gros conteneur qui, installé sur la terrasse du dessus, permet d’aménager un système de douches et de lavabo. C’est ainsi que, dans les temps de canicule et de sècheresse, ce terrain est l’endroit du pourtour méditerranéen le plus accommodant au sage précaire. Il s’y douche au milieu des fleurs, l’eau de sa toilette court arroser les pommes de terre sur la terrasse en contrebas, son corps nu se sent en accord fragile avec les courbes de la nature.

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Vivre sur ce terrain, c’est redevenir un corps. Retrouver son corps et ses besoins, ses lacunes. Tout le terrain est construit sur le rythme d’un corps d’homme, sur ses mouvements et ses capacités. Les dimensions y sont rapportées : rien n’excède en longueur, en largeur ni en surface, ce qu’un homme peut faire. C’est pourquoi il n’y a pas de lignes droites. La circulation y est organisée en zig-zag, en retournements, en accélérations et en stationnements.

Chaque fois que j’y vais, j’essaie de le photographier, mais je n’y arrive jamais car c’est un lieu qui multiplie les espaces, les encoignures, les points de vue. C’est un terrain pour le mouvement du corps tout entier, et non pour les yeux seulement.

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Il me faudrait une année, pour écrire sur ce lieu, et pour le décrire. Une année pour aller à la rencontre des catholique de Notre-Dame de la Rouvière et des protestants d’Ardaillès. Une année pour apprendre à sentir le poids des choses, évaluer la force qu’il faut pour faire tenir des pierres les unes sur les autres, intégrer le mouvement simple et mystérieux de l’eau qui, à l’automne, vient contester bruyamment les édifications humaines.

Je considère ce terrain comme un petit paradis depuis longtemps. Sur mon premier blog, Nankin en douce, j’évoquais déjà l’idée d’aller y vivre quelques mois, comme si j’y sentais quelques chose d’essentiel à percevoir. En Chine, j’avais participé à une émission de télévision sur la France, où l’on m’avait demandé ce qui me manquait dans mon pays.

Rien, ai-je dit, sauf peut-être un petit bout de montagne, dans les Cévennes, dont on ne trouve pas d’équivalent ailleurs dans le monde. 

La promenade du damné

J’ai trouvé un moyen de traverser la Ville Nouvelle sans passer par la route. Des chemins, des sentiers, des pistes cyclables ou piétonnes. On a construit ces villes, dans les années 1970, avec pour objectifs de faire coexister nature et vie urbaine, classes sociales travailleuse et classes sociales promeneuses, familles automobiles et familles pédestres, développement du bâtiment et protection de l’environnement.

Et de fait, moi qui suis pédestre et urbain, électrifié et amoureux des arbres, premeneur et travailleur, j’ai traversé Villefontaine, de part en part sans crainte des voitures.

Pendant que je prenais les chemins, au hasard de ma route, j’écoutais Gilles Deleuze, dans mon i-pod, qui faisait cours sur Leibniz. Il parlait de la damnation, telle qu’elle est abordée dans Confessio Philosophi, et le grand professeur amuse son public. Pour expliquer comment Dieu peut être parfait, et pourtant faire qu’il y a des damnés, Deleuze recours à la « Chanson de Belzebuth », écrite par Leibniz au XVIIIe siècle. Cours magistral, c’est le cas de le dire, qui peut s’écouter sur un CD, disponible chez votre disquaire favori. Après la randonnée aurorale, la philosophie moderne m’incite donc à la pratique de la promenade damnée.

Les lignes d’horizon que propose la ville sont intéressantes. Les maisons et les immeubles bas se détachent sur le ciel, ce qui, avec les arbres en massif autour d’eux, crée des formes nouvelles, que ne connaissaient pas nos villes et villages traditionnels. Des formes étranges, des volumes fractals enveloppés par des nuages de verdure, c’est tout à fait inouï.

Pour le coup, toutes les constructions sont très basses. Cinq ou dix mètres de haut maximum. Nous sommes à mille lieux des tours que j’appelle de mes voeux, mais enfin, là, cela a été pensé ainsi, il faut respecter le travail des urbanistes et les laisser faire jusqu’au bout. Les tours, il vaut mieux les construire dans les grandes villes, car il faut une masse urbaine solide pour habiter et habiller des bâtiments vraiment hauts et imposants, sinon ils écrasent tout. 

Cela a pris du temps, peut-être vingt ans, mais aujourd’hui, les volumes que Villefontaine offre à la vue du promeneur et du riverain, bouffés par la nature, à moins que ce ne soit l’inverse, sont aussi harmonieux que de petites îles qui surnagent dans une mer de nuages verts.