Bob Dylan méritait mieux ! A Perfect Unknown

Art : Cinéma

Titre original : A Perfect Unknown

Genre : Biopic

Réalisateur : James Mangold

Date de sortie : 2024

Durée : 2 heures 20

Distribution : Timothée Chalamet (Bob Dylan), Monica Barbaro (Joan Baez), Edward Norton (Pete Seeger).

Titre français : Un parfait inconnu

Lieu du visionnage : Munich, près de la rivière Isar.

Nom du cinéma : Museum Lichtspiele

Accompagnatrice : Hajer Thouroude

Date du visionnage : Mars 2025

Météo : Frais pour la saison, temps sec.

Souper post-séance : Un infâme bol de nourriture végétarienne. J’ai dû terminer les deux bols.

Note globale de la sortie : ***** (cinq étoiles)

Le film promettait de raconter un moment-clé de la vie de Bob Dylan. De ses premiers pas à New York, jusqu’à l’onde de choc provoquée par son passage à la guitare électrique. L’entrée fracassante d’une jeune star du folk dans un genre musical honni (le rock), avec, en point d’orgue, la chanson Like a Rolling Stone. L’album qui incarne ce tournant du folk vers le rock est bien sûr Highway 61 Revisited.

Malgré la promesse d’un sujet aussi dense, aussi puissant, le film m’a laissé sur ma faim. Plus encore : il m’a ému, oui, mais presque malgré lui. Pas à cause de ce qu’il montrait, mais à cause de ce qu’il réveillait en moi.

En voyant A Perfect Unknown, je me suis retrouvé transporté dans les années 1960, ce New York du Greenwich Village peuplé de chanteurs folk qui protestaient contre la guerre au Vietnam, contre l’ordre établi, et qui, mine de rien, fabriquaient une culture contestataire qui continuait les fils de la grande génération Beat. Et dans le même temps préfigurait la belle musique hippie.

À ce propos, différents mouvements de la « contre culture » existaient au temps de Bob Dylan. Lire sur ce sujet : Préférer les Hipsters aux Hippies

La Précarité du sage, 2014

Ce n’était pas seulement l’Amérique, c’était aussi un peu l’Europe, par les idées, les lectures, les résonances. Cette émotion était d’autant plus aiguë que je regardais le film avec mon épouse, qui a grandi dans le monde arabe dans les années 1990. Elle ne connaissait pas Joan Baez, ni Woody Guthrie, ni Pete Seeger. Il m’a fallu lui confirmer que oui, tel personnage avait bien existé dans la réalité. (Elle a surtout été impressionnée par Joan Baez qui, dans le film, est très sexy et n’a pas ce côté scout charmante qu’on connaît à la chanteuse). Dans ce décalage s’est révélée une forme de nostalgie : une émotion étrange, presque coupable, parce qu’elle faisait surgir un sentiment d’appartenance culturelle, de fascination pour ma propre culture. Une émotion familiale, identitaire, donc. Un chauvinisme à la con, disons le mot. Moi qui n’étais pas né à cette époque, mes parents ne s’étaient même pas encore rencontrés, quelle bêtise d’âme a provoqué en moi ce sentiment de fierté occidentale ?

Mais revenons au film. A Perfect Unknown échoue là où tant d’autres biopics échouent aussi : vouloir tout dire, tout montrer, cocher toutes les cases. En une heure et demie, on passe de l’arrivée à New York à la consécration, en passant par toutes les figures obligées : Joan Baez, Woody Guthrie à l’hôpital, Pete Seeger en apôtre du folk, les musiciens du studio, les premières scènes de haine du public, les slogans de trahison, et bien sûr, l’électrification. Tout y est à grands traits pour le public adolescent qui n’aime que les grands traits.

Ce genre de film devrait fonctionner comme une lecture lente. Choisir un moment, et le creuser, le faire résonner.

C’est ce qu’a fait François Bon dans une série d’émissions sur France Culture en 2007. Lire cet ancien billet de blog que j’ai écrit il y a vingt ans sur un autre blog : « Journée blanche avec Bob Dylan »

Par exemple, toute l’histoire de l’orgue Hammond sur Like a Rolling Stone aurait pu faire un film à elle seule. Ce musicien, guitariste de formation, qui est mis de côté à cause de la présence de meilleurs guitaristes dans le studio d’enregistrement, et qui propose timidement un son nouveau au clavier. On lui dit de laisser tomber mais il persiste. Son insistance finit par payer et le son de son orgue Hammond devient la marque de fabrique d’un tube international. Voilà du cinéma ! Alors que dans ce film, tout est survolé, tout est condensé, et la scène ne dure que quelques secondes : Dylan entend l’orgue au moment même où il enregistre la chanson, il sourit, et ce sourire vaut validation. Comme si les grandes oeuvres du rock se faisaient dans des improvisations sans travail entre copains.

Enfin il y a le problème Chalamet. On ne voit jamais Bob Dylan. On voit Chalamet jouant Dylan. Il singe l’élégance flottante d’un Dylan jeune, sans la crasse et le manque d’hygiène qui sont rapportés par les témoins de l’époque. Chalamet nettoie le personnage pour en faire un mythe mais c’est idiot car Dylan était déjà un mythe, et l’histoire documentaire avait déjà inclus les remugles et les mesquineries du réel. Donc ça ne prend pas. La preuve ? Mon épouse m’a dit : « Il chante mieux que Dylan. » Et cela, à mes yeux, suffit à prouver que le film est un échec. On ne chante pas « mieux » que Bob Dylan.

Une soirée à la Comédie-Française : Tchekhov, la Russie et la mémoire

Je suis allé à la Comédie-Française pour voir La Cerisaie d’Anton Tchekhov, mise en scène par Clément Hervieu-Léger.

Tchekhov, c’est mon dramaturge préféré, si je puis dire. Je le connais depuis l’adolescence. Je le lisais avidement quand je faisais moi-même du théâtre en amateur. C’est ce qui se fait, pour moi, de plus beau. C’est la perfection du théâtre.

Donc, j’étais content de voir, de passage à Paris, La Cerisaie, une pièce que je connaissais moins bien que d’autres. Je suis beaucoup plus connaisseur de La Mouette, Les Trois Sœurs, ou Platonov. Mais alors ici, quelle claque ! Surtout de voir cette pièce qui parle peut-être plus de la Russie que les autres. En tout cas, on ne peut pas regarder cette pièce en 2025 sans songer à la Russie d’aujourd’hui. Et à toutes les idées reçues qu’on entend sur la Russie, sur Poutine, sur son rapport au peuple, sur le peuple russe, et toutes ces choses de la même farine.

Je rappelle en deux mots : la Cerisaie, c’est un grand domaine extrêmement onéreux, avec énormément de cerisiers. Les propriétaires, eux, sont des aristocrates un peu décadents, très cultivés, internationalisés, plutôt généreux, mais qui gèrent mal leur argent, qui sont au bord de la faillite, et qui doivent vendre cette cerisaie. Un ami de la famille, un ancien paysan devenu homme d’affaires richissime, leur dit qu’il faut couper les cerisiers, puisqu’ils ne donnent pas beaucoup de cerises, une fois tous les deux ans. Il faut les couper et exploiter le domaine en faisant des lotissements avec des datchas qui accueilleront des estivants. Avec ça, vous pouvez transformer ce domaine onéreux en quelque chose qui rapporte beaucoup d’argent. Avec le temps, les estivants vont se transformer en cultivateurs, et vont vouloir acheter les datchas, ce qui va multiplier votre fortune.

Les aristocrates, eux, considèrent avec mépris cette proposition, qu’ils jugent trop matérialiste. Eux, ce sont des artistes, des gens qui appartiennent à un autre temps, un temps où la richesse matérielle venait comme par enchantement. Pour eux, cette recherche mercantile, transformer cette beauté naturelle agricole, ces arbres en fleurs, en un lieu producteur d’argent, est quelque chose d’affreusement mesquin. Ils finiront évidemment par vendre. Et qui sera l’acheteur au final ? Justement cet ami anciennement paysan devenu homme d’affaires. Le monde a changé, comme dans la Recherche de Proust, comme dans tant d’œuvres d’il y a un siècle. Les anciens dominés deviennent nos maîtres.

On voit donc là véritablement une sorte de décadence d’une ancienne Russie. Mais ce à quoi on pense : il est erroné de penser que les Russes sont des gens qui seraient comme un seul homme derrière son chef, n’ayant pas cet individualisme que l’on voit en Occident. Non. Dans cette pièce, on voit un attachement fondamental au pays, au paysage, mais surtout une population variée et trop sensible. On voit bien pendant la pièce se profiler, alors qu’elle date des années 1900, les révolutions à venir. Pas forcément la révolution bolchevique de 1917, mais on voit arriver des révoltes, des soulèvements populaires de la part de la paysannerie. C’est absolument évident, ça se voit à différents moments de la pièce.

Et cela nous rappelle que la Russie est l’autre pays de la révolution, du soulèvement, de la désobéissance. La Russie n’est pas ce pays, ni chez les aristocrates ni chez les paysans, qui obéit à un homme seul. La Russie n’est pas un pays d’autocrates, c’est un pays d’artistes exceptionnels qui sont constamment dans la subversion de l’ordre. Vous ne verrez pas chez Tchekhov, ni chez Dostoïevski, ni chez Tolstoï, d’adorateurs de Staline, d’adorateurs de Poutine, d’adorateurs d’une dictateur.

De Vincennes à Montreuil : une dérive situationniste qui se termine en cliché commercial

Dérive psychogéographique dans la banlieue orientale de Paris, entre Vincennes et Montreuil. C’est une promenade extraordinaire, un vrai passage d’un monde à un autre, une traversée anthropologique. J’ai quitté mon petit hôtel pas cher le matin pour marcher jusqu’au centre-ville de Montreuil, puis descendre vers Vincennes pour des raisons administratives. Après quoi, retour à pied à mon hôtel pour faire une sieste avant la séance de cinéma du soir.

J’ai visité le château de Vincennes qui m’a permis de mieux connaître Charles V, un des rois de France que je ne connaissais pas bien, malgré plusieurs choses qui auraient dû m’attirer chez lui, notamment sa collaboration avec le grand musicien Guillaume de Machaut et l’écrivaine Christine de Pisan.

Sainte Chapelle royale du château de Vincennes

On quitte Vincennes, ville proprette et sage, ses façades bien entretenues, ses petits commerces bien alignés. On longe ses rues impeccables, où tout semble avoir été soigneusement pensé pour offrir un cadre de vie agréable, policé, gentiment bourgeois. Et puis, doucement, sans transition brusque mais avec une sensation de glissement progressif, on entre dans Montreuil. Là, l’ambiance change. La ville se fait plus broussailleuse, plus diverse, parfois plus bordélique.

La population elle-même se métamorphose sous nos yeux : on passe d’un monde majoritairement blanc à une mosaïque urbaine bien plus bigarrée. Il y a des rues où dominent les commerces africains, d’autres où l’on croise une majorité maghrébine, et puis ces lieux hybrides où tout se mélange sans effort, sans tension apparente.

Mais le plus drôle, et sans doute le plus impressionnant, c’est quand on débouche sur la place de la République, à Montreuil.

La place de la République : un décor de film sur la diversité

Quand mon copain Mathieu me l’a fait découvrir il y a vingt-cinq ans, elle n’avait rien de particulier. Une place quelconque, un espace urbain sans âme. Aujourd’hui, c’est un tout autre tableau. Une mise en scène quasi parfaite du “vivre-ensemble”, comme on pourrait le voir dans une publicité de La France Insoumise ou dans une comédie romantique anglaise pleine de bons sentiments.

Des arbres, des fleurs, des bancs, des tables de ping-pong, des endroits pour s’asseoir, d’autres pour rester debout, comme si tout avait été conçu pour que chacun puisse y trouver sa place, littéralement et métaphoriquement. Une sorte de tiers-lieu grandeur nature, ni vraiment parc, ni vraiment place publique, mais un entre-deux où la ville semble s’être installée pour respirer.

Et les habitants ? Une incroyable « diversité » pour reprendre un mot à la mode. Voici comment elle m’est apparue, cette diversité. Un vrai travelling de film situationniste :

Je longe l’école Paul-Éluard et aperçois, sur le trottoir, une marée d’élèves, tous noirs, d’origine africaine. Parmi eux, une silhouette attire mon regard : une jeune fille au téléphone. Sa chevelure claire me fait penser qu’elle est blanche, mais je n’en suis pas certain.

Je poursuis ma promenade et remarque deux garçons blancs, cartables sur le dos, marchant devant moi. Ils se dirigent vers deux filles noires qui les attendent sur le trottoir, discutant avec animation de « bisous ». Je me demande si ces deux petits blancs ressentent une quelconque crainte face à leurs camarades, mais leur rire en apercevant un oiseau mort sur la route dissipe mes doutes. Sans un mot de plus, le groupe reprend son chemin dans la même direction.

Nous débouchons sur la place de la République. Devant moi, ces quatre enfants avancent en discutant. Sur ma droite, un groupe de blancs, l’air de punks à chiens, boit des bières et fument des roulées. L’impression me traverse que ce quartier est désormais presque entièrement africain, à l’exception de ces quelques marginaux. Mais cette idée est aussitôt balayée par l’apparition d’une femme – la mère de l’un des deux garçons blancs. Jeune, trentenaire, elle a tout d’une bourgeoise ou d’une bobo. Elle embrasse les enfants avec affection et les accueille chaleureusement. C’est alors que je vois plein de bobos comme elle.

Zoom arrière sur l’ensemble de la place de la République.

Cette place est « végétalisée » et me fait penser à la diversité réussie de la France contemporaine. Mon regard s’élargit sur la place et je réalise la variété des visages qui la peuplent : blancs, noirs, arabes, tous se mêlent. La foule est dense. Un homme noir fait des tractions sur une barre de musculation, d’autres flânent çà et là, des familles blanches se promènent, et surtout, je vois des interactions plus nombreuses que jamais entre des personnes d’origines sociales et ethniques différentes.

Le soleil rasant baigne la place d’une lumière dorée. C’est la golden hour, ce moment où tout semble plus beau, plus harmonieux. Cette place, surpeuplée mais paisible, me donne l’image saisissante d’une France qui va bien. Je souris avant de quitter cette place tellement je me croirais dans un film de Mike Leigh.

Ce n’est ni la “créolisation” fantasmée par certains, ni le “grand remplacement” redouté par d’autres. C’est simplement Montreuil, une ville d’immigration depuis trente ans, qui se gentrifie à sa manière.

Ce qui est fascinant, c’est que ces quartiers populaires, parce qu’ils sont longtemps restés moins chers, ont d’abord attiré des artistes, des marginaux, des précaires, comme mon copain Mathieu. Puis, au fil du temps, ils ont vu arriver d’autres populations : des classes moyennes, des familles aisées mais qui ne pouvaient plus se loger à Paris. Résultat ? Une ambiance presque caricaturale d’une France agréable, écologique, tolérante. Une France où les débats politiques sur l’identité semblent inutiles, remplacés par la simple cohabitation du quotidien.

Ceux qui pensent que les immigrés venus d’Afrique veulent « islamiser » la France et nous coloniser, devraient faire un stage d’observation à Montreuil.

Montreuil, une halte familière

De passage à Paris, j’ai préféré ne pas solliciter une énième fois mes amis, cousins, oncles et tantes. Alors, comme je l’ai fait déjà jadis, j’ai cherché un hôtel et naturellement, j’ai atterri à Montreuil, un coin où j’ai mes habitudes depuis plus de vingt ans.

C’est là que Mathieu m’hébergeait à l’époque, et c’est là que j’aime toujours revenir, même depuis que Mathieu s’est expatrié chez les bourgeois de Pantin et de Bobigny. Montreuil m’a toujours convenu. Un quartier populaire, animé, qui s’étire autour de la rue de Paris. Cette fois encore, j’ai trouvé un hôtel juste à côté de la station de métro Robespierre, celle que j’utilisais déjà il y a deux décennies. Une chambre à 57 euros la nuit, de quoi s’attendre au pire, mais il n’en fut rien.

Avant même mon arrivée, mon épouse, inquiète, avait mené une petite enquête. Selon elle, Montreuil serait “la ville la plus dangereuse de France”. Elle m’a donc longuement recommandé d’éviter les transports en commun, de ne pas me déplacer la nuit, de prendre un taxi le cas échéant, de rester vigilant et de ne pas parler aux inconnus.

Obéissant à ce bel ange qui veut mon bien, je suis arrivé à minuit par le bus et le métro, j’ai été au théâtre et au cinéma, je n’ai pas hélé le moindre taxi et j’ai échangé avec mes frères et sœurs que j’ai trouvés souriants, polis et bien élevés.

Après trois nuits sur place, je ne peux que recommander chaudement cet hôtel Robespierre (anciennement Hôtel Idéal). Propre, calme, tenu impeccablement. Une chambre assez petite mais suffisante : un lit pour dormir, un deuxième pour poser ma valise et étaler mes affaires, un bureau où écrire des lettres d’amour à la femme de ma vie, une télévision pour absorber les mauvaises nouvelles du monde et une salle de bain exiguë. Vue sur la cour intérieure d’une vieille maison et sur un jardin abandonné. Le luxe.

Je suis sorti tard, très tard, au milieu de la nuit. J’ai marché dans les rues de Montreuil, tôt le matin, en pleine journée, et jamais je n’ai ressenti la moindre insécurité. Au contraire. Ce qui m’a frappé, c’est cette atmosphère tranquille, presque douce. Oui, c’est un quartier à forte présence arabo-musulmane et africaine, mais c’était déjà le cas il y a vingt-cinq ans. Rien n’a changé de ce point de vue.

Ce qui a changé, en revanche, c’est l’âge des habitants. L’immigration qui peuplait ce quartier il y a vingt-cinq ans a vieilli. Aujourd’hui, on a l’impression d’une ville assagie, d’une “Nouvelle-France pépère” où les marchands et entrepreneurs ne sont plus de la première jeunesse. Un Montreuil presque endormi, sauf pour ces restaurants ouverts à minuit où des jeunes, étudiants sans doute, blancs et arabes, mangent tranquillement leurs kebabs en terrasse.

Il y a vingt ans, j’y venais en invité. Aujourd’hui, j’y retourne par habitude et par envie.

La jolie fresque mosaïque de la Bourse du Travail, Lyon

Tout le monde la connaît, elle habille le mur de la Bourse du travail depuis 1934. On a tous été à des concerts ou des réunions publiques dans ce haut lieu du syndicalisme. Elle nous rappelle que Lyon a toujours été une grande ville de gauche, de révolte, de soulèvement et d’expérimentations dans l’organisation du travail.

J’ai longtemps dédaigné cette mosaïque mais aujourd’hui, en l’apercevant par hasard, au détour d’une promenade sans direction ni destination, sa beauté m’a frappé pour la première fois.

Qui sont ces deux personnages à la gauche de la fresque, qui semblent être peintres et architectes, et qui ne suivent pas le mouvement des travailleurs ? J’ai pensé que c’étaient les artistes qui ont conçu et fabriqué cette œuvre.

Du coup, j’ai regardé le reste et ai reconnu Édouard Herriot, avec sa moustache et sa pipe. Homme de gauche, Herriot a été maire pendant une bonne partie du XXe siècle, et a dirigé le gouvernement dit du « Cartel des gauches » dans les années 1920. Malheureusement, ce gouvernement n’a pas laissé de grandes traces dans l’histoire.

Il me parait évident qu’en lançant une petite recherche, on pourrait trouver de nombreux personnages réels de l’histoire de la région. Ce dernier personnage, par exemple, à l’extrême droite de la fresque, je ne peux pas croire qu’il symbolise seulement la vieillesse de l’ouvrier qui a bien mérité sa retraite.

Lui et même cette infirmière qui l’aide à marcher, je suis prêt à parier qu’ils furent des acteurs identifiables de la vie culturelle, politique ou syndicale de Lyon. D’ailleurs, l’idée m’a traversé que ce fut la première « fresque des Lyonnais », bien avant celle peinte dans le 1er arrondissement, et qu’on y voit des personnages historiques fondus dans la mode populaire des années 1930. Saint Irénée, Sainte Blandine, le facteur Cheval, Puvis de Chavanne, je pourrais faire des hypothèses sans m’arrêter pendant un après-midi entier.

Qui est victorieux en Ukraine finalement ?

La guerre en Ukraine semble tirer à sa fin, si l’on en croit les commentaires. Trois ans que je ne sais que penser de cette guerre. Trois ans que je n’arrive pas à me faire une opinion claire. À chaque argument entendu, je me laisse convaincre. Je vacille, j’acquiesce, puis le doute revient.

Lire aussi : Guerre en Ukraine 2023, le doute face aux éternels récidivistes

La Précarité du sage, 2023

D’un côté, il est indéniable que cette guerre a pesé lourd sur l’Europe. Si Poutine avait envahi l’Ukraine sans résistance, l’économie européenne aurait moins souffert, c’est une évidence. Mais le simple fait de poser cette hypothèse – et d’en mesurer les conséquences économiques – ne suffit pas à légitimer cette guerre injuste. D’un autre côté, cette guerre a offert au peuple ukrainien une identité renouvelée, une fierté nationale qui pourrait bien être le ferment d’un futur inattendu. Une nation se construit souvent dans la douleur et l’avenir nous dira ce qu’il sortira de ce nouveau peuple.

Certains, encore aujourd’hui, soutiennent que l’Ukraine n’existe pas en tant que nation distincte, que son destin est de se fondre dans la Russie. Je ne peux pas souscrire à cette idée. Il me semble que l’Ukraine a sa propre histoire, sa propre trajectoire, perceptible au moins depuis le XIXe siècle. Mais l’histoire a souvent montré qu’une nation ne se résume pas à son identité culturelle. Il y a aussi la géographie, les rapports de force, la puissance du voisin. Quand on vit à côté d’un empire, il est difficile d’ignorer ses ordres.

Lire sur ce sujet : Rendez-vous à Kiev. Un roman de Philippe Videlier pour ancrer l’Ukraine dans une culture nationale propre.

La Précarité du sage, septembre 2023

Alors, qui a perdu cette guerre ? Et surtout, qui l’a gagnée ? L’Ukraine a perdu des milliers d’hommes, des villes entières, une partie de son avenir. Mais a-t-elle perdu la guerre ? Rien n’est moins sûr. L’Europe, elle, a perdu en stabilité économique et en illusion d’indépendance énergétique. Mais les États-Unis, eux, ont joué une partition bien différente.

Je ne crois pas en une « communauté d’intérêts » occidentale. Je n’emploie guère le mot d’Occident et ne donne pas cher d’expressions telles que « la défaite de l’occident ». L’Europe et les États-Unis n’ont pas vécu cette guerre de la même manière. Pour les Européens, ce conflit a été une saignée. Pour les Américains, il a été un investissement. Ils ont armé l’Ukraine avec du matériel souvent vieillissant, usé, tout en maintenant leur propre stock d’armes stratégiques. Ils ont dépensé des milliards, mais dans un système où la création monétaire est une arme plus redoutable que n’importe quel char. Et surtout, ils ont vendu leur gaz, leur pétrole, leurs armes aux Européens contraints de se détourner de la Russie. Pour les USA, ces trois dernières années furent glorieuses grâce à la présidence de Biden.

Car surtout, le coup de maître des Américains est visible sous nos yeux : ils ont su envoyer la Russie s’embourber dans un pays qu’elle croyait acquis, sans perdre aucun soldat yankee, en jouant admirablement des proxy que sont les soldats ukrainiens et les économies européennes. Aujourd’hui ils peuvent se retirer d’Ukraine sans avoir souffert et en laissant l’Eurasie panser ses plaies.

La Russie, elle, a-t-elle gagné quelque chose ? Après trois ans de guerre, l’armée russe est épuisée, ses pertes humaines sont colossales, son économie sous perfusion chinoise. Ils ont même fait appel à des forces de Corée du Nord… Poutine voulait une guerre éclair, il a obtenu un bourbier.

Aujourd’hui, l’image de Vladimir Poutine est profondément ternie. À cause de cette guerre en Ukraine, voici le portrait de lui-même qu’il nous laisse. Autocrate, sanguinaire, exprimant son amour de la Russie en massacrant les Russes. En 25 ans de pouvoir, il aura été l’homme qui a envoyé le plus de Russes à la mort. Que reste-t-il de la Russie de Dostoïevski, de Tolstoï, de Tchékhov ? Un régime qui enferme ses opposants, assassine ses contestataires, terrorise ses mères en envoyant leurs fils au front. Il n’y aura pas de grand artiste pour faire de lui un « résistant à l’empire de l’Occident » comme disent ses actuels thuriféraires. Il n’y aura pas de nouveau Chostakovitch pour faire de lui un nouveau Staline battant l’armée nazi. Il n’y aura surtout aucun Tolstoï pour faire de Poutine un Koutouzov génial, capable dans Guerre et Paix de battre la grande armée de Napoléon grâce un amour profond et métaphysique de la patrie. Poutine n’aura aucun grand artiste pour chanter sa légende car il les a tous tués, les grands artistes, ou les a fait fuir hors de Russie.

Je ne sais pas qui a gagné cette guerre, car les Etats-Unis, s’ils en sont les principaux bénéficiaires, n’en seront pas les vainqueurs stricto sensu. Mais je sais qui l’a perdue : les autocrates qui se font passer pour des hommes forts. Eux sont en train de tout perdre malgré les apparences. Le triomphe actuel des néo-fascistes concernant l’Ukraine ressemble à une victoire à la Pyrrhus.

La naissance de l’Islam dans un monde antique plein de sages et de mages

On a souvent tendance à penser que l’Islam naît au Moyen Âge, parce que son apparition au 6ᵉ siècle après J.-C. coïncide avec ce que l’Occident appelle le « haut Moyen Âge ». Mais cette classification est trompeuse. Pour comprendre les origines de l’Islam, il faut le replacer dans un monde qui relève encore de l’Antiquité. L’Arabie du 6ᵉ siècle n’est pas médiévale : elle ressemble davantage à l’Inde, à la Chine ou à la Grèce antiques, où les religions sont multiples et souvent marquées par des croyances et des pratiques que l’on qualifierait aujourd’hui de superstitieuses.

Dans cet univers, les formes de religiosité se répartissent en deux grands types. D’un côté, il y a les figures exceptionnelles : des sages, des mages, des prophètes, des gourous, des philosophes qui se distinguent par leur mode de vie qui font coïncider acquisition de connaissance et super pouvoirs. Ces figures de la sagesse antique méditent, jeûnent, enseignent à leurs disciples des vérités cryptiques, comme les maîtres zen. Parfois, souvent, ils sont considérés comme des thaumaturges capables de miracles. Dans l’histoire, quelques-uns de ces personnages ont laissé une empreinte durable : Pythagore, Socrate, Bouddha, Confucius, Jésus. Mahomet, au départ, s’inscrit dans cette longue lignée d’hommes qui cherchent la vérité et finissent par fonder des traditions religieuses nouvelles.

De l’autre côté, il y a la religion du peuple. Celle-ci est plus pragmatique : elle ne repose pas sur une quête existentielle, mais sur des gestes rituels, des prières et des offrandes destinées à influencer le cours des choses. La religion antique est souvent transactionnelle : on prie un dieu pour obtenir une récolte abondante, une victoire en guerre, une descendance ou une protection contre le malheur. Et surtout, on ne s’engage pas de manière exclusive envers une seule croyance. On peut aller d’un temple à l’autre, consulter différents sages, adopter une coutume religieuse un jour et une autre le lendemain. L’Arabie préislamique ne fait pas exception : les tribus adorent des divinités locales, rendent hommage aux esprits et aux ancêtres, et reconnaissent des lieux sacrés comme la Kaaba, où des pèlerinages rassemblent divers cultes.

Mais au sein de cet espace religieux mouvant, il existe déjà des germes de monothéisme. L’Arabie du 6ᵉ siècle n’est pas isolée. Les marchands et voyageurs arabes sont en contact avec des juifs, des chrétiens, des zoroastriens. C’est dans ce contexte que Mahomet commence à prêcher.

Lui-même connaît ces différentes traditions. Il dialogue avec des juifs et des chrétiens, il s’inscrit dans une recherche de continuité avec la foi d’Abraham, de Moïse et de Jesus. Mais là où il se distingue des autres sages, c’est dans la force et la radicalité de son message : l’affirmation d’un monothéisme absolu, dépouillé de toute ambiguïté, et l’idée que cette foi doit être pratiquée par tous, pas seulement par des gourous et des prêtres qui se sacrifient pour les autres.

Pendant la vie du prophète, l’islam était une pratique orale, sans texte sacré écrit. Ce sont des fidèles qui ont commencé à mettre le coran par écrit comme on le ferait d’une musique enchanteresse qu’on voudrait mettre en partitions pour la reproduire et l’enseigner.

Mais ce qui inscrit le prophète encore davantage dans cette communauté des sages antiques, c’est l’effort qui a été fait pour collecter et collectionner les entretiens et déclarations de Mohammed, dans des ouvrages que l’on connaît sous le nom de Hadith. On les lit, encore aujourd’hui, avec respect mais sans leur prêter le même caractère sacré que l’on donne au Coran. Moi je les lis avec le même esprit d’émerveillement que celui qui m’animait quand je lisais les Entretiens de Confucius, les anecdotes obscures de Zhuang Zi, ou les fragments d’Héraclite.

Ceux qui voient Mohammed comme un imposteur n’ont vraiment rien compris. Pendant l’antiquité il n’y avait pas de faux ni de vrais prophètes. Il y avait des prophètes, des sages et des fous qui donnaient des leçons à la terre entière, et le bon peuple se moquait d’eux.

Glyptothek, le rêve d’une renaissance ratée

C’est l’étrange nom de ce musée qui m’en avait toujours tenu éloigné. Glyptothèque. Quelle erreur de ma part. Au cœur du quartier des musées de Munich, ce bâtiment des années 1830 est rénové de manière ravissante et abrite une magnifique collection de sculptures de la Grèce antique et de Rome.

Le dimanche, le billet d’entrée coûte un euro.

C’est une drôle d’histoire de musée, presque un paradoxe à elle seule. On pourrait s’attendre à ce qu’un premier musée public soit dédié aux trésors locaux, à l’identité bavaroise, aux racines germaniques. Mais non, lorsque le roi Louis Ier de Bavière décide de fonder ce temple de la sculpture, il ne choisit pas de célébrer son propre passé, il préfère mettre en avant l’héritage grec et romain. Un geste qui en dit long sur la nature même du musée : bien plus qu’un coffre aux trésors nationaux, c’est une scène où l’on joue une certaine idée de la civilisation. Alors bien sûr, derrière cette admiration pour l’Antiquité méditerranéenne, il y a sans doute aussi une pointe d’ambition allemande. Une volonté d’inscrire la Bavière dans la lignée des grandes cultures classiques, de se poser en héritière légitime de cette pureté idéalisée. Une manière, peut-être, de revendiquer une certaine noblesse européenne, entre idéal esthétique, domination militaire et renouveau politique.

La deuxième guerre mondiale aura fait s’effondrer ce rêve allemand. La brutalité des nazis aura eu raison de la renaissance bavaroise qui essayait de se tremper dans les chefs d’œuvres antiques pour construire un nouvel âge d’or.

Régis Genté : un journaliste visionnaire et exemplaire

Régis Genté sur Donald Trump

Il y a des auteurs dont les prémonitions sont si précises qu’elles paraissent surnaturelles alors qu’elles révèlent seulement un solide instinct ancré dans une réalité tangible et circonscrite. Régis Genté fait partie de ces journalistes dont la finesse d’analyse et la rigueur documentaire préfigurent les événements avant même qu’ils ne deviennent l’objet du débat public. Son livre sur Donald Trump, paru bien avant l’élection de ce dernier, en est un parfait exemple.

Lors de sa parution, beaucoup ont jugé que Genté exagérait. Le titre ne laissait pourtant aucun doute sur sa thèse : Trump était, selon ses recherches, entre les mains du Kremlin. L’auteur documentait minutieusement les liens de Trump avec la Russie, bien avant l’accession de Vladimir Poutine au pouvoir. Il y révélait l’existence de connexions financières, économiques et peut-être même sentimentales, voire érotiques, entre le magnat de l’immobilier et l’empire soviétique.

Ce qui fait la force de ce livre, c’est son absence de sensationnalisme. Genté ne cherche ni à accabler ni à extrapoler. Son journalisme est une enquête rigoureuse, fondée sur des faits vérifiés, loin des outrances et des interprétations hasardeuses. En cela, il s’inscrit dans la tradition des grands reporters qui laissent parler les documents et les témoignages plutôt que leurs opinions personnelles.

Plus précisément, ce qui fait la force de Genté est sa fixation sur le monde russe, et encore plus fermement sur le caucase et la Géorgie. L’inverse exacte des « toutologues » qui s’improvisent experts dans nos médias. Peut-être va-t-il un jour me faire mentir, mais en atttendant il surprend à chaque livre avec des analyses qui partent du Caucase pour aller vers l’international et l’actualité brûlante.

Or, depuis février 2025, les analyses de Genté résonnent avec une acuité troublante. Les prises de position de Trump – son mépris affiché pour le président ukrainien, ses accusations infondées de dictature, sa reprise systématique des éléments de langage du Kremlin – sont devenues si flagrantes qu’elles mettent même mal à l’aise une partie de ses soutiens les plus fervents. Son zèle pro-russe frôle l’absurde, au point de devenir contre-productif même pour ses alliés.

Ce paradoxe, qui pourrait presque prêter à des lectures littéraires sur la manipulation et la soumission, n’est cependant pas le terrain de Genté. Il ne s’abandonne ni aux hypothèses ni aux déductions gratuites. Il avait tout vu, prévu, en s’attachant aux faits, aux sources, à la matière brute de l’information qui venait de son territoire d’expertise. Cette rigueur en fait un journaliste rare, précieux, et indispensable.

Installé à Tbilissi depuis plus de vingt ans, Genté est un observateur ancré dans une réalité locale, dont il extrait des lignes de force à l’échelle mondiale. Son regard porté sur la politique géorgienne, sur l’économie du football en Russie ou sur le parcours de Zelensky avant son ascension planétaire, témoigne d’une remarquable intuition journalistique. Il perçoit les tendances profondes avant qu’elles ne deviennent évidentes aux yeux de tous.

En cela, Régis Genté est plus qu’un journaliste : il est un éclaireur du temps présent. Son premier récit de voyage, Voyages au pays des Abkhazes, publié en 2012, mériterait d’être relu aujourd’hui sous un nouveau jour. Car c’est peut-être dans les détails de ce voyage que se cachent ses intuitions les plus fulgurantes.

Munich, le G20 et Philby

Harry Philby, dans sa tenue d’explorateur, près d’inscriptions archéologiques entre Yémen et Arabie Saoudite, 1936.

Ce matin-là, Munich accueillait le G20. Les rues de la ville, habituellement paisibles, étaient quadrillées par des forces de sécurité impressionnantes. Les dirigeants du monde entier se réunissaient pour discuter des grands enjeux planétaires : submersions migratoires de l’occident, liberté d’expression pour les suprématistes blancs, supériorité de l’Amérique. Pourtant, avant même que les discours ne commencent, un attentat à la voiture bélier venait rappeler que le monde est fragile, que la violence peut surgir à tout moment, et que les certitudes des puissants sont souvent éphémères.

Pendant ce temps, loin du tumulte médiatique et des barrières de sécurité, je me rendais à la Bayerische Staatsbibliothek (BSB), la bibliothèque d’État de Bavière. Mon objectif : plonger dans les récits de voyages de Harry St. John Philby, cet explorateur britannique qui a arpenté l’Arabie au début du XXe siècle, et dont j’avais commandé les éditions originales de 1922 et de 1952.

Philby, l’anti-héros méticuleux

Philby se désignant sobrement par « L’auteur », 1916.

Philby n’est pas Lawrence d’Arabie. Il n’a pas le panache romantique, ni la légende hollywoodienne. C’est un homme de terrain, un travailleur acharné, presque ennuyeux dans sa rigueur. Ses récits de voyages effectués dans les années 1915 et 1930 sont des modèles du genre : scrupuleux, respectueux des hommes et des réalités qu’il décrit. Il ne cherche pas à embellir, ni à dramatiser. Il observe, note, analyse.

Philby est le contraire exact de tous les voyageurs à la mode dont je tairai le nom car on en a trop parlé sur ce blog. Ces derniers se servent des territoires voyagés comme d’un écrin flou qui met en valeur leur corps, leur gueule, leur esprit plein de formules paradoxales qui ravissent les banquiers et les politiciens. Au contraire, on cherche Philby entre ces pages où les territoires sont précisément cartographiés, les bâtiments minutieusement observés, les us et coutumes respectés.

Ses photos, en particulier, m’ont frappé. Elles n’ont aucune prétention artistique. Ce sont des images documentaires, prises pour expliquer, pour témoigner. Et c’est précisément cette absence de fard qui les rend si puissantes. Chaque cliché est une fenêtre ouverte sur un monde disparu, un hommage à des visages et des paysages qui ont depuis été transformés par le temps, la guerre et la mondialisation.

Les yeux hallucinés du cheikh de Najran, 1936. Photo aujourd’hui reproduite dans les châteaux et les palais de Najran.

Une plongée dans un autre monde

En sortant de la BSB, j’étais sonné. Ces quelques heures passées avec les écrits et les photos de Philby m’avaient transporté dans une autre époque, un autre état d’esprit. J’avais l’impression d’avoir traversé un désert, d’avoir marché aux côtés d’un homme qui, malgré les préjugés de son temps, avait su voir dans les Arabes des êtres d’avenir, dépositaires d’un passé complexe et mystérieux.

Photo de famille avec « Ibn Saud himself », roi d’Arabie et fondateur devenu mythique du royaume. Philby était en adoration devant lui. 1915.

Pour Philby, l’Arabie n’était pas (seulement) une terre à conquérir, mais (surtout) une civilisation à comprendre. Il avait appris l’arabe, étudié les coutumes locales, et s’était immergé dans une culture qui, pour beaucoup de ses contemporains, était opaque, voire menaçante.

Le G20 et le discours de Vance : un monde en décalage

Pendant ce temps, au G20, le vice-président américain Mike Vance tenait un discours sur l’immigration, présentée comme le problème le plus urgent de notre époque. Un siècle après Philby, le ton avait radicalement changé. Là où l’explorateur britannique voyait des hommes et des femmes à respecter, les élites américaines d’aujourd’hui voient des menaces à contenir, des flux à contrôler, des vies à trier.

Pour des hommes comme Trump, Vance ou Musk, les Arabes ne sont plus des partenaires, mais des obstacles. Ils ne méritent ni compréhension ni empathie, mais des drones, des murs et des politiques sécuritaires. La déchéance du monde occidental, si déchéance il y a, se trouve peut-être là : dans cette incapacité croissante à voir l’autre comme un égal, dans ce refus de s’engager dans un véritable dialogue.