Retour du papier chez les riches : un week-end à l’hôtel de luxe

Nous passons le week-end pascal dans un hôtel de luxe, une bulle de silence japonais dans la splendeur orientale. Ici, les riches lisent des livres en papier. C’est la nouvelle distinction sociale. Depuis que les outils numériques sont devenus les jouets de la populace, c’est le retour au livre qui fait figure de raffinement. Lire, voilà la nouvelle élégance discrète.

Pour le sage précaire, lire, ça a toujours été la vie normale, ordinaire, dans les usines comme sur les plages de sable blanc.

Je me réjouis de cette nouvelle mode : sans l’avoir prémédité, je me trouve dans le ton et dans les codes des gens privilégiés. Mes livres m’accompagnent partout, par coquetterie autant que par nécessité. Les rares clients qui scrollent sur leur téléphone se signalent par une forme de vulgarité.

Je m’en ouvre à Hajer en lui demandant si mon observation est déjà une banalité ou si elle fait partie de mes théories loufoques dont on se moque avant de les adopter. Mon épouse est plutôt d’accord avec moi mais elle émet une théorie à elle : ce n’est pas pour frimer que les riches lisent mais pour se sevrer des réseaux sociaux. Le livre est donc un signe brandi devant le peuple pour dire au monde : voyez, moi au moins, j’essaie de m’en sortir.

On se promène dans les jardins, entre deux baignades en mer ou en piscine. Moi, je mate les couvertures des bouquins. Le verdict est cruel : les lectures ne sont pas à la hauteur des lieux. Beaucoup de romances et des romans à enquêtes. Des couvertures brillantes, des titres évocateurs et vite oubliés. On dirait que le retour du papier n’a pas ramené avec lui l’exigence littéraire.

Le luxe, peut-être, est ailleurs. Dans le geste de tourner une page, dans le bruissement d’un signet qu’on replace soigneusement, dans le poids d’un volume qu’on glisse dans son sac plutôt que dans sa poche. Le contenu ? On repassera. Le chic, désormais, c’est l’objet-livre, pas forcément la pensée qu’il contient.

Qui alimente le plus la haine des juifs en France ?

Caroline Yadan, députée de la 8ème circonscription des Français établis hors de France, interpelle Dominique de Villepin en lui posant la question suivante : Votre positionnement politique et vos jugements anti-israéliens, vos attaques contre Israël, ne sont-ils pas propices à alimenter la haine des juifs en France ?

Ici Caroline Yadan fait un amalgame entre Israël et les juifs. Tout un peuple, des gens qui ont une certaine confession, et les actions d’un État qui par définition est critiquable. Donc critiquer Israël revient à être antisémite. C’est précisément cet amalgame entre un régime et une religion qui est propice à créer des confusions intellectuelles. Car ceux qui aujourd’hui alimentent le plus une image négative, ce ne sont pas ceux qui critiquent mais ceux qui soutiennent les actions d’Israël. Des crimes de guerre à répétition, des massacres.

La députée Caroline Yadan participe, avec ses interventions, à l’opération mondiale de manipulation qui vise à intimider toute personne qui voudrait toucher à Israël. Mais cette stratégie qui vise à se faire craindre ne fonctionne plus et se retourne contre elle-même.

Lire aussi : L’amour des juifs plutôt que la crainte

La Précarité du sage, 2009

Voyons quelques analogies dans l’histoire. Qu’est-ce qui a donné la pire image des Allemands ? Les actions des Allemands pendant la deuxième guerre mondiale. Pourquoi la langue allemande est une langue aujourd’hui peu populaire ? Parce que dans le monde entier, les gens continuent d’associer, même inconsciemment, les Allemands à Hitler. Et aujourd’hui encore, pourquoi personne ne se revendique nazi ou fasciste ? Non pas parce qu’il y a eu des anti-allemands, des anti-fascistes et des anti-nazis qui disent des choses désagréables sur le fascisme ou sur le nazisme, mais parce que les nazis ont commis des crimes horribles.

Pourquoi l’anticommunisme est beaucoup plus fort que le communisme ? Non pas à cause des anticommunistes, mais parce que des gens qui se sont autoproclamés communistes ont commis des actes répréhensibles. Donc Staline a beaucoup plus fait pour alimenter l’anticommunisme que tous les anticommunistes réunis.

Pour continuer sur l’amalgame que l’on fait trop souvent entre l’idéologie de certains et tout un peuple, prenez par exemple la haine des musulmans qui est très nette en France aujourd’hui. La haine des musulmans n’est pas seulement due aux islamophobes d’extrême droite, mais elle est due en première instance à des assassins qui ont commis des attentats en criant Allahu Akbar en France. Ce faisant, ils donnent la sensation aux simples gens que l’islam égale violence, intolérance, attentats.

Il faut donc absolument, pour pouvoir clarifier les choses, empêcher l’amalgame entre une idéologie, un régime politique, et un peuple. En l’occurrence donc, dans le contexte actuel donc, il faut réussir dans le même temps à critiquer Israël sans nuance, tout en chantant l’amour des juifs dans certains aspects de leur production culturelle.

Caroline Yadan, malheureusement, n’appartient pas à ceux que l’on peut louer, car toute son action montre un soutien actif à une action génocidaire. Donc Caroline Yadan fait plus pour alimenter la haine des juifs que tous les militants pro-palestiniens.

Une soirée à la Comédie-Française : Tchekhov, la Russie et la mémoire

Je suis allé à la Comédie-Française pour voir La Cerisaie d’Anton Tchekhov, mise en scène par Clément Hervieu-Léger.

Tchekhov, c’est mon dramaturge préféré, si je puis dire. Je le connais depuis l’adolescence. Je le lisais avidement quand je faisais moi-même du théâtre en amateur. C’est ce qui se fait, pour moi, de plus beau. C’est la perfection du théâtre.

Donc, j’étais content de voir, de passage à Paris, La Cerisaie, une pièce que je connaissais moins bien que d’autres. Je suis beaucoup plus connaisseur de La Mouette, Les Trois Sœurs, ou Platonov. Mais alors ici, quelle claque ! Surtout de voir cette pièce qui parle peut-être plus de la Russie que les autres. En tout cas, on ne peut pas regarder cette pièce en 2025 sans songer à la Russie d’aujourd’hui. Et à toutes les idées reçues qu’on entend sur la Russie, sur Poutine, sur son rapport au peuple, sur le peuple russe, et toutes ces choses de la même farine.

Je rappelle en deux mots : la Cerisaie, c’est un grand domaine extrêmement onéreux, avec énormément de cerisiers. Les propriétaires, eux, sont des aristocrates un peu décadents, très cultivés, internationalisés, plutôt généreux, mais qui gèrent mal leur argent, qui sont au bord de la faillite, et qui doivent vendre cette cerisaie. Un ami de la famille, un ancien paysan devenu homme d’affaires richissime, leur dit qu’il faut couper les cerisiers, puisqu’ils ne donnent pas beaucoup de cerises, une fois tous les deux ans. Il faut les couper et exploiter le domaine en faisant des lotissements avec des datchas qui accueilleront des estivants. Avec ça, vous pouvez transformer ce domaine onéreux en quelque chose qui rapporte beaucoup d’argent. Avec le temps, les estivants vont se transformer en cultivateurs, et vont vouloir acheter les datchas, ce qui va multiplier votre fortune.

Les aristocrates, eux, considèrent avec mépris cette proposition, qu’ils jugent trop matérialiste. Eux, ce sont des artistes, des gens qui appartiennent à un autre temps, un temps où la richesse matérielle venait comme par enchantement. Pour eux, cette recherche mercantile, transformer cette beauté naturelle agricole, ces arbres en fleurs, en un lieu producteur d’argent, est quelque chose d’affreusement mesquin. Ils finiront évidemment par vendre. Et qui sera l’acheteur au final ? Justement cet ami anciennement paysan devenu homme d’affaires. Le monde a changé, comme dans la Recherche de Proust, comme dans tant d’œuvres d’il y a un siècle. Les anciens dominés deviennent nos maîtres.

On voit donc là véritablement une sorte de décadence d’une ancienne Russie. Mais ce à quoi on pense : il est erroné de penser que les Russes sont des gens qui seraient comme un seul homme derrière son chef, n’ayant pas cet individualisme que l’on voit en Occident. Non. Dans cette pièce, on voit un attachement fondamental au pays, au paysage, mais surtout une population variée et trop sensible. On voit bien pendant la pièce se profiler, alors qu’elle date des années 1900, les révolutions à venir. Pas forcément la révolution bolchevique de 1917, mais on voit arriver des révoltes, des soulèvements populaires de la part de la paysannerie. C’est absolument évident, ça se voit à différents moments de la pièce.

Et cela nous rappelle que la Russie est l’autre pays de la révolution, du soulèvement, de la désobéissance. La Russie n’est pas ce pays, ni chez les aristocrates ni chez les paysans, qui obéit à un homme seul. La Russie n’est pas un pays d’autocrates, c’est un pays d’artistes exceptionnels qui sont constamment dans la subversion de l’ordre. Vous ne verrez pas chez Tchekhov, ni chez Dostoïevski, ni chez Tolstoï, d’adorateurs de Staline, d’adorateurs de Poutine, d’adorateurs d’une dictateur.

Qui est victorieux en Ukraine finalement ?

La guerre en Ukraine semble tirer à sa fin, si l’on en croit les commentaires. Trois ans que je ne sais que penser de cette guerre. Trois ans que je n’arrive pas à me faire une opinion claire. À chaque argument entendu, je me laisse convaincre. Je vacille, j’acquiesce, puis le doute revient.

Lire aussi : Guerre en Ukraine 2023, le doute face aux éternels récidivistes

La Précarité du sage, 2023

D’un côté, il est indéniable que cette guerre a pesé lourd sur l’Europe. Si Poutine avait envahi l’Ukraine sans résistance, l’économie européenne aurait moins souffert, c’est une évidence. Mais le simple fait de poser cette hypothèse – et d’en mesurer les conséquences économiques – ne suffit pas à légitimer cette guerre injuste. D’un autre côté, cette guerre a offert au peuple ukrainien une identité renouvelée, une fierté nationale qui pourrait bien être le ferment d’un futur inattendu. Une nation se construit souvent dans la douleur et l’avenir nous dira ce qu’il sortira de ce nouveau peuple.

Certains, encore aujourd’hui, soutiennent que l’Ukraine n’existe pas en tant que nation distincte, que son destin est de se fondre dans la Russie. Je ne peux pas souscrire à cette idée. Il me semble que l’Ukraine a sa propre histoire, sa propre trajectoire, perceptible au moins depuis le XIXe siècle. Mais l’histoire a souvent montré qu’une nation ne se résume pas à son identité culturelle. Il y a aussi la géographie, les rapports de force, la puissance du voisin. Quand on vit à côté d’un empire, il est difficile d’ignorer ses ordres.

Lire sur ce sujet : Rendez-vous à Kiev. Un roman de Philippe Videlier pour ancrer l’Ukraine dans une culture nationale propre.

La Précarité du sage, septembre 2023

Alors, qui a perdu cette guerre ? Et surtout, qui l’a gagnée ? L’Ukraine a perdu des milliers d’hommes, des villes entières, une partie de son avenir. Mais a-t-elle perdu la guerre ? Rien n’est moins sûr. L’Europe, elle, a perdu en stabilité économique et en illusion d’indépendance énergétique. Mais les États-Unis, eux, ont joué une partition bien différente.

Je ne crois pas en une « communauté d’intérêts » occidentale. Je n’emploie guère le mot d’Occident et ne donne pas cher d’expressions telles que « la défaite de l’occident ». L’Europe et les États-Unis n’ont pas vécu cette guerre de la même manière. Pour les Européens, ce conflit a été une saignée. Pour les Américains, il a été un investissement. Ils ont armé l’Ukraine avec du matériel souvent vieillissant, usé, tout en maintenant leur propre stock d’armes stratégiques. Ils ont dépensé des milliards, mais dans un système où la création monétaire est une arme plus redoutable que n’importe quel char. Et surtout, ils ont vendu leur gaz, leur pétrole, leurs armes aux Européens contraints de se détourner de la Russie. Pour les USA, ces trois dernières années furent glorieuses grâce à la présidence de Biden.

Car surtout, le coup de maître des Américains est visible sous nos yeux : ils ont su envoyer la Russie s’embourber dans un pays qu’elle croyait acquis, sans perdre aucun soldat yankee, en jouant admirablement des proxy que sont les soldats ukrainiens et les économies européennes. Aujourd’hui ils peuvent se retirer d’Ukraine sans avoir souffert et en laissant l’Eurasie panser ses plaies.

La Russie, elle, a-t-elle gagné quelque chose ? Après trois ans de guerre, l’armée russe est épuisée, ses pertes humaines sont colossales, son économie sous perfusion chinoise. Ils ont même fait appel à des forces de Corée du Nord… Poutine voulait une guerre éclair, il a obtenu un bourbier.

Aujourd’hui, l’image de Vladimir Poutine est profondément ternie. À cause de cette guerre en Ukraine, voici le portrait de lui-même qu’il nous laisse. Autocrate, sanguinaire, exprimant son amour de la Russie en massacrant les Russes. En 25 ans de pouvoir, il aura été l’homme qui a envoyé le plus de Russes à la mort. Que reste-t-il de la Russie de Dostoïevski, de Tolstoï, de Tchékhov ? Un régime qui enferme ses opposants, assassine ses contestataires, terrorise ses mères en envoyant leurs fils au front. Il n’y aura pas de grand artiste pour faire de lui un « résistant à l’empire de l’Occident » comme disent ses actuels thuriféraires. Il n’y aura pas de nouveau Chostakovitch pour faire de lui un nouveau Staline battant l’armée nazi. Il n’y aura surtout aucun Tolstoï pour faire de Poutine un Koutouzov génial, capable dans Guerre et Paix de battre la grande armée de Napoléon grâce un amour profond et métaphysique de la patrie. Poutine n’aura aucun grand artiste pour chanter sa légende car il les a tous tués, les grands artistes, ou les a fait fuir hors de Russie.

Je ne sais pas qui a gagné cette guerre, car les Etats-Unis, s’ils en sont les principaux bénéficiaires, n’en seront pas les vainqueurs stricto sensu. Mais je sais qui l’a perdue : les autocrates qui se font passer pour des hommes forts. Eux sont en train de tout perdre malgré les apparences. Le triomphe actuel des néo-fascistes concernant l’Ukraine ressemble à une victoire à la Pyrrhus.

Otages français à l’étranger et la théorie du voyage

Ces jours-ci, l’écrivain Boualem Sansal est retenu par le pouvoir algérien, et l’agitation médiatique autour de cette affaire donne l’impression qu’il n’y aurait qu’un seul intellectuel en prison dans le monde. Mais au-delà de cette figure célèbre, combien de Français sont aujourd’hui encore otages ou détenus arbitrairement à l’étranger ? Depuis quelques années, et plus particulièrement depuis 2020, je m’intéresse aux prisonniers français en Iran. J’ai moi-même voyagé dans ce pays, arpentant avec mon épouse Hajer les rues de Shiraz et d’Ispahan, ces mêmes lieux où plusieurs Français ont été arrêtés.

Appel pour la libération des otages français en Iran

Aujourd’hui, je tiens à rappeler l’urgence de la situation de Cécile Kohler et Jacques Paris, respectivement professeurs de français et de mathématiques, arrêtés en Iran lors d’un voyage culturel et accusés d’espionnage. Il y a quelques jours à peine, Olivier Gondrand a été libéré. Globe-trotter, amoureux de la poésie, il aurait inscrit un poème de Nerval sur le mur de sa prison pour tenir le coup. Ce détail, tout comme le choix des mots dans ses rares prises de parole publiques, me fait penser qu’il est peut-être un écrivain voyageur. J’attends donc de lui – et avec impatience – un récit de captivité, un récit de voyage ou, à défaut, quelques paroles sur son expérience. D’ailleurs, je l’invite à un entretien dans les locaux de La Précarité du Sage, pour discuter de son rapport au voyage et à la littérature en captivité.

Fariba Adelkhah et l’anthropologie du voyage

Mais parmi les Français qui ont connu la prison en Iran, il en est une dont le parcours est fascinant : Fariba Adelkhah. Anthropologue, directrice de recherche au CNRS, elle a consacré une partie de son travail à l’étude des voyages comme structures fondamentales des relations humaines, entre migration, commerce et exil, notamment entre Afghans et Iraniens. L’un de ses ouvrages porte un sous-titre éloquent : Comment les voyages forment la nation. Son « anthropologie du voyage » l’a conduite à étudier les Baloutches, les Pachtounes et les Hazaras, ces minorités mobiles qui défient les frontières et les États. Accusée d’espionnage – accusation habituelle en Iran contre les intellectuels étrangers –, elle a été emprisonnée entre 2019 et 2023. De cette expérience, elle a tiré un livre qui entre immédiatement sur ma liste de lecture : Prisonnière en Iran. Une analyse du système carcéral iranien (Seuil, 2024).

Le voyageur face à la prison

Le voyage est un grand plaisir de privilégiés quand il n’est pas migration, mais il comporte aussi des risques. La prison, dans ces circonstances, devient une mise à l’épreuve radicale de l’expérience du voyageur. On passe de l’errance choisie à la captivité imposée. Pourtant, certains parviennent à transformer l’épreuve en réflexion, à en faire un témoignage ou un objet d’étude. Que l’on songe notamment à Jean-Paul Kauffmann dont l’expérience d’otage du Hezbollah dans les années 1980 a déterminé toute son œuvre d’écrivain.

Lire sur ce sujet : Voyager avec Jean-Paul Kauffmann

La Précarité du sage, 2013.

La liste des voyageurs emprisonnés en Iran est longue, mais leurs récits, eux, sont encore rares. Tout en remerciant le Très-Haut de m’avoir permis d’échapper aux filets de la police iranienne lors de mon périple persan en 2020, je recommande la lecture des voyageurs qui ont connu la prison en Iran, Fariba Adelkhah en tête.

22 mars 2025 : Marcher contre le racisme, d’accord, mais pour quelle cause ?

Rivière Isar, Munich. Au loin, le musée de la science et des techniques, le magnifique Deutsches Museum.

Hier après-midi, à Munich, la marche contre le racisme du 22 mars s’est tenue dans un centre-ville animé, où il était parfois difficile, au vu des divers accoutrements, de distinguer les différents rassemblements : manifestations pro-LGBT ou enterrements de vie de jeune fille. Nous avions du mal à déterminer où se trouvait le rassemblement, jusqu’à ce qu’on voie des drapeaux arc-en-ciel floqués d’un message écrit qui stipulaient qu’il s’agissait d’événements liés à la « Semaine Internationale contre le Racisme ». Nous avons décidé d’y participer, ma femme et moi, mais notre action s’est bornée à marcher de Karlplatz jusqu’à la rivière Isar.

Bien sûr, être contre le racisme va de soi, mais comment ne pas ressentir un malaise en voyant, sur l’hôtel de ville de Marienplatz, flotter le drapeau israélien ? Comment ignorer que Munich est une ville où des militants pour les droits des Palestiniens ont été arrêtés, où le soutien à un État dont la politique repose sur une discrimination systémique n’est jamais remis en question ? Avec ce qui vient de se passer en Israël, afficher un tel soutien inconditionnel tout en prétendant marcher contre le racisme relève presque de la provocation.

Être contre le racisme, c’est aussi refuser les amalgames et les discours qui visent à stigmatiser une partie de la population sous couvert de lutte contre l’extrémisme. Depuis des années, nous voyons se répandre des discours sur un prétendu entrisme des Frères musulmans, utilisés comme prétexte pour cibler et persécuter les musulmans dans l’espace public. Si l’on veut être sérieux dans la lutte contre le racisme, alors il faut avoir le courage de dire clairement que la distinction entre islamistes et musulmans ne doit pas être un outil de discrimination.

Il est évident que la violence et le terrorisme doivent être combattus sans relâche. Mais si un islamiste – tant qu’il ne prône pas la violence – n’a pas le droit à la parole, alors qu’en est-il des catholiques intégristes, des fondamentalistes protestants ou des témoins de Jéhovah ? Qu’en est-il de ceux qui acceptent les paroles dégradantes concernant les Palestiniens de Gaza ? Une démocratie qui se veut cohérente doit appliquer les mêmes principes à tous.

Alors oui, marcher contre le racisme, mais pas sans lucidité. En plein ramadan, marcher fait du bien dans le soleil froid de Munich, mais n’est pas très facile. Nous nous sommes assis sur un banc pour regarder passer les promeneurs. Pour nous, c’était à la fois une marche et un sit-in contre le racisme. Arrivés à la rivière Isar, nous avons décidé d’aller voir le film Like a Perfect Unknown sur la vie de Bob Dylan.

Au final, Hajer et moi avons milité toute la journée pour la république. À la fin du film, l’heure de la prière du soir était déjà passée. Nous avions jeûné une heure de plus que tous les autres musulmans. Si ce n’est pas du militantisme, ça !

Un ramadan alternatif en Arabie Saoudite : quand le sacré devient un jeu d’horaires

Ahmad Angawi, « Simplicity in Multiplicity », 2025.

En mission dans la région du Golfe persique, je découvre une manière de vivre le Ramadan que je n’avais encore jamais observée, ni en Oman, ni en Tunisie, ni en Algérie, ni en France ni ailleurs. Ce n’est pas tant une question de ferveur ou de pratiques cultuelles qu’une approche singulière du rapport au temps, qui transforme le mois sacré en une inversion totale des rythmes de vie.

Dans la société saoudienne que je fréquente– et je ne prétends pas avoir une vision exhaustive – il semble tout à fait naturel d’adopter un mode de vie nocturne : puisque le jeûne interdit de manger et de boire du lever au coucher du soleil, autant dormir pendant cette période et vivre sa meilleure vie pendant la nuit. Ce qui pourrait apparaître comme une astuce de contournement est en réalité assumé avec une candeur déconcertante.

Un mois sacré, une vie renversée

Le résultat est frappant : les bureaux sont désertés en journée, les esprits somnolents, les rues calmes… mais dès la tombée de la nuit, tout s’anime. On assiste à des matchs de football à minuit, à des rencontres culturelles à des heures où, moi, je tombe de sommeil. On se réunit dans les cafés, on fait du shopping et on se rend visite jusqu’à l’aube.

Ahmed Mater, « Golden Hour », 2011.

Loin d’être vécu avec culpabilité, ce renversement des horaires est revendiqué comme une adaptation logique. Après tout, si le Ramadan impose une restriction diurne, pourquoi ne pas simplement déplacer la vie active à un autre moment ? Vu sous cet angle, on pourrait presque croire à une contrainte administrative : “de 5 h à 18 h, suspension de l’eau, de l’électricité et des approvisionnements”. Et comme face à toute interdiction temporaire, la solution semble évidente : ajuster son emploi du temps pour minimiser l’inconfort.

Ramadan : épreuve ou vacances ?

Ce mode de vie transforme alors le ramadan en une période de semi-vacances. Certes, même dans d’autres pays musulmans, ce mois entraîne une baisse de pression au travail et un ralentissement général. Mais à Riyad je remarque une inversion parfaitement explicite, et même systématisée.

Or, si l’on en revient au sens du ramadan, cette pratique semble en contradiction avec l’esprit du jeûne. Ce mois est censé être une épreuve, non pas pour souffrir gratuitement, par dolorisme masochiste, mais pour éprouver une forme de manque qui rapproche de la spiritualité. C’est un exercice de maîtrise de soi, une occasion de ressentir la faim et la soif pour mieux comprendre ceux qui les subissent au quotidien. C’est aussi une manière de créer un cadre de réflexion et de transformation intérieure.

En vivant la nuit et en dormant le jour, cette épreuve disparaît presque totalement. Le jeûne devient une formalité technique, un simple ajustement logistique. Or, sans cette sensation de manque, l’expérience spirituelle s’en trouve plus ou moins neutralisée elle aussi.

Une forme de résistance ?

Je ne porte aucun jugement et regarde cette manière de vivre le ramadan avec amusement et bienveillance. Après tout, chacun pratique sa foi comme il l’entend, et les cultures adaptent toujours les traditions à leurs réalités locales.

Cette manière de vivre le ramadan, si délibérée et assumée par la petite bourgeoisie saoudienne semble presque mécanique. Et si cette approche était en réalité l’héritage d’une relation ambivalente à la religion, façonnée par des décennies d’un pouvoir autoritaire qui en faisait une contrainte institutionnelle plus qu’un choix personnel ?

Pendant des années, la religion en ce royaume n’était pas seulement une affaire de foi individuelle, mais une structure imposée, encadrée par une police des mœurs. Dans un tel système, il est possible que la population ait appris à voir ces injonctions non comme des pratiques intimes, mais comme des règles administratives à contourner avec habileté. La stratégie était alors simple : respecter les formes sans en subir pleinement les conséquences, en adaptant la vie autour des restrictions plutôt qu’en les habitant pleinement. Résistance passive par l’obéissance passive.

Avec l’assouplissement récent du contrôle religieux, cette habitude semble avoir perduré. Pour moi, qui suis arrivé à cette religion par choix et par amour, il en va autrement : je ressens l’envie de vivre ce mois dans sa rigueur, non par excès de zèle ou par quête de pureté, mais parce que j’y trouve une valeur incomparables. Là où certains perçoivent une contrainte, j’y vois une liberté intérieure, une discipline choisie et assumée. Mais j’aime penser que la population saoudienne pratique la fête nocturne comme une sorte de subversion douce face au pouvoir.

Banlieues, immigration et guerre : la chair à canon du XXIe siècle ?

Bataille antique. Pétroglyphe de Bir Hima. (c) La précarité du sage, 2025.

Depuis plusieurs années, une dynamique martiale s’accélère en Europe : celle du réarmement massif et de la préparation à des conflits de grande ampleur. Je sens la guerre se rapprocher du territoire européen depuis le début de la présidence d’Emmanuel Macron. Des centaines de milliards sont débloqués pour moderniser les armées, renforcer les arsenaux, développer des technologies militaires avancées. Les États investissent dans des drones, des missiles, des blindés. Pourtant, une vérité demeure : la guerre ne se gagne pas uniquement avec la technologie, mais avec des hommes. Et la guerre qui vient – car tout indique qu’elle vient – nécessitera une main-d’œuvre militaire à grande échelle.

Un réarmement à marche forcée

La guerre en Ukraine a servi de révélateur : les conflits modernes ne sont pas uniquement une affaire de supériorité technologique. La Russie, malgré son arsenal, n’a pas réussi à écraser l’Ukraine, mais elle a montré une capacité à mobiliser des centaines de milliers d’hommes. C’est cette masse qui pèse, cette capacité à recruter en permanence. Dans ce contexte, les pays occidentaux ont commencé à repenser leur stratégie.

Mais qui en paiera le prix ?

La jeunesse des banlieues, cible idéale du recrutement militaire

En France, une population semble toute désignée : la jeunesse des quartiers populaires, en particulier les jeunes hommes issus de l’immigration. Pour l’instant, on la stigmatise, on la surveille, on la contrôle. On la tue de temps en temps On la relègue aux marges de la société, entre échecs scolaires, discriminations à l’embauche, violences policières et incarcérations de masse. L’extrême droite la qualifie d’ennemie intérieure, l’accusant de refuser l’“assimilation”, de vivre en dehors des “valeurs de la République”. C’est pratique comme discours pour éviter de pointer la responsabilité de la nation qui refuse d’intégrer ses enfants dans le système économique et culturel.

Mais demain, le discours changera.

Car l’État français sait faire ce qu’il a toujours fait : transformer les laissés-pour-compte en chair à canon. On leur proposera une “seconde chance”, une “voie de rédemption”. Ce sera l’armée ou la misère, l’armée ou la prison. Des régularisations express pour ceux qui accepteront de s’engager. Une réhabilitation pour ceux qui veulent “servir la patrie”. Un effacement du passé judiciaire pour les délinquants prêts à prendre les armes.

Ce n’est pas une idée nouvelle : sous l’Ancien Régime, les armées royales étaient pleines de mercenaires étrangers et de repris de justice. La Légion étrangère a toujours fonctionné sur ce principe : “un engagement, une nouvelle identité”. Lors de la Première Guerre mondiale, des milliers de tirailleurs africains et maghrébins ont été envoyés en première ligne. Aujourd’hui, rien n’empêcherait de répéter ce schéma, sous une autre forme.

Un changement de discours imminent

Dans les années à venir, on assistera à un basculement idéologique : les jeunes des banlieues, aujourd’hui diabolisés, deviendront des “héros de la Nation”. Ceux que l’on traitait hier de racailles seront honorés comme “morts pour la France”. L’extrême droite, si prompte à dénoncer le “grand remplacement”, chantera bientôt les louanges de ces “nouveaux soldats”, envoyés en première ligne pour défendre la république contre ses ennemis.

Ce scénario est en marche. Je le sens approcher.

Régis Genté : un journaliste visionnaire et exemplaire

Régis Genté sur Donald Trump

Il y a des auteurs dont les prémonitions sont si précises qu’elles paraissent surnaturelles alors qu’elles révèlent seulement un solide instinct ancré dans une réalité tangible et circonscrite. Régis Genté fait partie de ces journalistes dont la finesse d’analyse et la rigueur documentaire préfigurent les événements avant même qu’ils ne deviennent l’objet du débat public. Son livre sur Donald Trump, paru bien avant l’élection de ce dernier, en est un parfait exemple.

Lors de sa parution, beaucoup ont jugé que Genté exagérait. Le titre ne laissait pourtant aucun doute sur sa thèse : Trump était, selon ses recherches, entre les mains du Kremlin. L’auteur documentait minutieusement les liens de Trump avec la Russie, bien avant l’accession de Vladimir Poutine au pouvoir. Il y révélait l’existence de connexions financières, économiques et peut-être même sentimentales, voire érotiques, entre le magnat de l’immobilier et l’empire soviétique.

Ce qui fait la force de ce livre, c’est son absence de sensationnalisme. Genté ne cherche ni à accabler ni à extrapoler. Son journalisme est une enquête rigoureuse, fondée sur des faits vérifiés, loin des outrances et des interprétations hasardeuses. En cela, il s’inscrit dans la tradition des grands reporters qui laissent parler les documents et les témoignages plutôt que leurs opinions personnelles.

Plus précisément, ce qui fait la force de Genté est sa fixation sur le monde russe, et encore plus fermement sur le caucase et la Géorgie. L’inverse exacte des « toutologues » qui s’improvisent experts dans nos médias. Peut-être va-t-il un jour me faire mentir, mais en atttendant il surprend à chaque livre avec des analyses qui partent du Caucase pour aller vers l’international et l’actualité brûlante.

Or, depuis février 2025, les analyses de Genté résonnent avec une acuité troublante. Les prises de position de Trump – son mépris affiché pour le président ukrainien, ses accusations infondées de dictature, sa reprise systématique des éléments de langage du Kremlin – sont devenues si flagrantes qu’elles mettent même mal à l’aise une partie de ses soutiens les plus fervents. Son zèle pro-russe frôle l’absurde, au point de devenir contre-productif même pour ses alliés.

Ce paradoxe, qui pourrait presque prêter à des lectures littéraires sur la manipulation et la soumission, n’est cependant pas le terrain de Genté. Il ne s’abandonne ni aux hypothèses ni aux déductions gratuites. Il avait tout vu, prévu, en s’attachant aux faits, aux sources, à la matière brute de l’information qui venait de son territoire d’expertise. Cette rigueur en fait un journaliste rare, précieux, et indispensable.

Installé à Tbilissi depuis plus de vingt ans, Genté est un observateur ancré dans une réalité locale, dont il extrait des lignes de force à l’échelle mondiale. Son regard porté sur la politique géorgienne, sur l’économie du football en Russie ou sur le parcours de Zelensky avant son ascension planétaire, témoigne d’une remarquable intuition journalistique. Il perçoit les tendances profondes avant qu’elles ne deviennent évidentes aux yeux de tous.

En cela, Régis Genté est plus qu’un journaliste : il est un éclaireur du temps présent. Son premier récit de voyage, Voyages au pays des Abkhazes, publié en 2012, mériterait d’être relu aujourd’hui sous un nouveau jour. Car c’est peut-être dans les détails de ce voyage que se cachent ses intuitions les plus fulgurantes.

La fabuleuse cartographie des montagnes d’Arabie par Harry St John Philby

La carte des montagnes d’Assir, entre Arabie saoudite et Yémen, réalisée par Philby dans les années 1940

C’est le roi Ibn Saoud qui a demandé à Harry Philby de cartographier la région montagneuse du sud ouest du royaume d’Arabie Saoudite. Personne ne savait exactement ce qui s’y trouvait et, comme c’était une région peuplées de peuples guerriers et autonomes, les géographes ne s’y étaient guère aventurés avant que le nouveau pouvoir impose son ordre.

Sur cette vidéo que j’ai faite de la carte, vous voyez la ligne rouge surmontée de la mention « Philby 1936-1937 », qui trace le trajet exact des allées et venues de l’explorateur pendant ces deux années.

On note que Jazan y est écrit Qizan, que Najran y figure comme une oasis, non une ville à proprement parler. Le site archéologique d’Okhdood y est bien identifié mais nulle trace de celui de Bir Hima, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO il y a quelques années.

Je ne sais pas vous, mais moi, cette carte me procure une émotion qui ne se tarit pas depuis la jour où je l’ai dépliée, à Munich. Je crois même avoir été le premier lecteur de ce livre, édition originale de 1952.

Je lis sur cette carte et entre les pages du livre où elle est collée, la personnalité rigoureuse et sensible de Philby. La marque d’un administrateur zélé, scrupuleux, pas génial mais soucieux de faire un travail utile à tous les administrateurs qui vont le succéder.