De Toledo contre Le Bris et la « littérature-monde »


Que les choses soient claires, je ne connais pas Camille de Toledo. Je n’ai pas lu une ligne de ses livres précedents. Je m’aperçois de son existence au moment où le site du monde.fr lui donne la parole. Il la prend et s’exprime très bien.

On dira, comme toujours, qu’en critiquant frontalement le mouvement « Pour une littérature-monde », il se fait un nom en crachant sur plus célèbre que lui. Mais le fait est que les écrivains déjà installés préfèrent ne pas entrer dans la critique et la polémique car ils ont plus à perdre qu’à gagner. Ils doivent protéger leurs différents canaux de diffusion, leur réseaux d’amis, leurs opportunités de prix littéraires, de résidence, de couverture médiatique.

C’est à ça que servent les nouvelles générations. Elles n’écrivent pas mieux, ne sont pas plus intelligentes que les vieilles, mais elles ont l’effronterie de dire clairement ce qu’elles pensent. Elles peuvent donner des coups de pieds dans des institutions, en particulier celles qui, au contraire des académies et des universités, ne se présentent pas comme des institutions, mais comme des mouvements généreux, ouverts et voyageurs (whatever that is).

Ici, Toledo ne dit pas le nom de Michel Le Bris, car il ne s’agit pas d’une querelle de personne. Ce n’est pas du tout une querelle, d’ailleurs. C’est une polémique. Une polémique utile. Une lutte contre une vision étroite et appauvrie de la littérature. Si je soutiens Toledo contre « les géants » de la « littérature-monde », les « grands voyageurs » (ceux qui ne parlent que dans la prose de Le Bris, qui prétend fédérer des énergies et des idées, lorsqu’il ne fait rien d’autre que s’entourer pour peser dans le monde médiatique), si je soutiens Toledo c’est parce que je ne veux pas voir Beckett, Perec, Barthes, Simon, méprisés et rejetés au nom de je ne sais quelle conception foireuse des lettres, telle que la « littérature voyageuse » ou la « littérature-monde ».

J’ai cru comprendre que Toledo participait à la revue Inculte, en compagnie de François Bégaudeau, dont j’ai dit le plus grand mal ici. Je dis bravo! Que les trentenaires s’unissent un peu, plutôt que de travailler toujours dans leur coin. Bégaudeau flirtait avec la démagogie en disant que Voltaire était trop chiant pour des adolescents (je relance mon pari avec l’immodestie des cons : quand vous voulez je viens dans une classe de 4e, n’importe où en France, et je les intéresse avec Voltaire!), et en diluant de la sociologie de bazar dans des émissions de télé branchées. Mais ce n’est pas grave : il a fait un film qui reste un bon film, et il participe à un mouvement de jeunes gens qui refusent les mensonges et les illusions des hommes de pouvoir et d’influence.

Je me reconnais un peu dans ces écrivains là, pour le peu que je les connais (Bruce Bégout aussi collabore à Inculte, ce qui commence à donner une idée un peu étoffée de ladite génération) pour deux raisons : j’ai le même âge qu’eux et je suis attaché à quelques uns de ces penseurs des années soixante, dont les expérimentations et les délires restent un motif d’admiration sans fin.

L’autopromotion de Michel Le Bris

A l’heure où même des écrivains trentenaires dénoncent « les illusions de la littérature-monde » (du coup, je me sens moins seul), j’ai une révélation à faire.

Ce n’est pas une révélation, d’ailleurs, c’est l’impression d’un scoop. L’idée d’une chose qui, si elle s’avérait, pourrait devenir une nouvelle assez intéressante (il faut que je revoie mes effets d’annonce, moi, je viens de passer de « révélation » à « nouvelle assez intéressante ».)

Je crois savoir pourquoi le manifeste Pour une littérature voyageuse est épuisé. Oui, c’est ça mon scoop. En même temps, ce blog, ce n’est pas News of the World, si vous voulez du croustillant, allez voir ailleurs.

C’était une chose incroyable, je trouvais. Comment un homme aussi influent que Michel Le Bris pouvait laisser à l’abandon un ouvrage collectif qui, dès 1992, accompagnait le festival Etonnants Voyageurs en réclamant une « écriture-monde », un retour au roman d’aventure, etc. Ces dernières années étaient le moment de le rééditer.

Surtout avec tous ces prix littéraires décernés aux francophones, aux étrangers, avec le prix Nobel de Le Clézio « écrivain de l’errance, des peuples primitifs, grand voyageur. »

Surtout avec le nom des participants du recueil qui suit le manifeste : Nicolas Bouvier, Michel Chaillou, Jacques Lacarrière, Kenneth White, Gilles Lapouge, Jacques Meunier, Jean-Luc Coatelem… Que du beau monde !

Surtout que la « note de l’éditeur », anonyme, qui ouvre et cristallise l’esprit du manifeste, fait un éloge sans équivoque de Le Bris :

« … l’un de ceux, avec Kenneth White, qui a pensé avec le plus d’acuité cette possibilité d’une « écriture-monde », à savoir Michel Le Bris, développe d’œuvre en œuvre, depuis L’homme aux semelles de vent, une théorie de l’Imagination Créatrice assez originale pour… »

Pourquoi laisser dans l’ombre un texte qui dit de vous que vous êtes un de ceux qui a pensé quoi que ce soit « avec le plus d’acuité » ? Le plus d’acuité, c’est la formule qui tue, à mon avis. Je suis à fond pour l’acuité, personnellement. Moi, si je lisais un jour quelque chose comme : « Guillaume fut le sage précaire qui mangeait le boeuf bourguignon avec le plus d’acuité », j’en ferais des gorges chaudes pendant des mois.

Alors pourquoi ne fait-on rien pour rééditer ce petit livre, qu’on est sûr de vendre à des milliers d’exemplaires ? D’un pur point de vue économique, c’est incompréhensible. Quelqu’un doit s’y opposer, mais qui, et pourquoi ?

La raison, je n’en suis pas certain, mais voici ma suspicion : cet éloge de Michel Le Bris, cité plus haut, a été écrit par lui-même. Il est quasiment certain que la « note de l’éditeur » est aussi anonyme que l’est ce blog. On y reconnaît le style, les idées et les obsessions du biographe de Stevenson. Si ce n’était pas suffisant, on y trouve quasiment les mêmes phrases que dans « Fragments du royaume » le petit texte signé Michel Le Bris dans le recueil qui suit le manifeste.

Si on rééditait Pour une littérature voyageuse, le public prendrait notre écrivain voyageur en flagrant délit d’auto-publicité. Moi cela ne me choque pas car il faut bien vivre, et si l’on est un as du marketing, ce qu’est notre Breton de Saint-Malo, alors il est naturel d’être un peu le bénéficiaire des efforts que l’on fait pour les autres. Mais pour d’autres gens du public, plus moraux, plus droits dans leurs bottes, cela pourrait le faire mal voir.

Cela pourrait, pourquoi pas, lui faire rater un prix littéraire.

S’attacher / S’arracher, la dialectique du nomade

 

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La dialectique de la vie nomade est faite de deux temps : s’attacher et s’arracher. On n’arrête pas de vivre ce couple de mots sur la route. On a peine à quitter les amis que l’on s’est faits, mais en même temps on se réjouit… On se dit, si cette amitié doit durer, elle durera Inch’Allah. Dans la plupart des cas, elle ne dure pas. 

Ainsi s’exprime Nicolas Bouvier dans Routes et Déroutes, publié en 1992 (Cf. Oeuvre, Gallimard, 2004, pp.1290-1).

 

 

  

Il y a deux inexactitudes dans ce joli extrait. Deux erreurs qui s’emboîtent. Premièrement, les amitiés peuvent durer chez le voyageur. Mes amitiés durent plus longtemps et plus intensément que celles de nombreuses personnes qui ne bougent pas.

 

  

Deuxièmement, le nomade ne s’arrache pas tout à fait. Le mot n’est pas correct. Le nomade revient toujours aux mêmes endroits, si bien que chaque fois qu’il part, il a toujours le sentiment de quitter ses amis quelques temps et leur dit « au revoir ».

 

 

 

Dans l’idéal, le nomade n’abandonne jamais une amoureuse non plus. Dans l’idéal (si elle le veut, c’est-à-dire), il retourne la voir comme un Touareg retourne aux mêmes Oasis.

 

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Ces photos sont des « études de nu » d’E.Aubin, 1881. Papier albuminé d’après négatif sur verre au collodion. 9.5 X 14 cm (format carte-album, image contrecollée sur carton satiné jaune avec un liseré rouge, timbre humide au dos : « Photographie Beyrouth » et monogramme TLE). Dépôt légal 1881. © Bibliothèque nationale de France

Milan Kundera soutenu par l’Amicale des prix Nobel

Ce qui me plaît, dans cette lettre qu’onze écrivains ont publiée en soutien à Milan Kundera, c’est l’identité de ces écrivains.

Quand j’ai appris la nouvelle, je me suis dit : « Onze ? Pourquoi onze seulement, et qui diable sont ces onze ? » Je me suis dit que cela devrait être des gens qui représentaient la conscience morale du monde actuel, et qu’ils devaient venir d’onze pays différents. Que s’il n’y en a qu’onze, alors il y aurait sûrement Salman Rushdie, Jorge Semprun, des gens comme ça. Chez les Américains, il y aurait sans doute Philip Roth, ou Don Delillo, enfin un des poids lourds dont les noms circulent pour le prix Nobel.

Je ne pouvais pas être plus près de la vérité. La liste est composée de lauréats du prix Nobel de littérature, et de quelques sérieux prétendants à ce titre. Comme Milan Kundera est sur les listes chaque année depuis cinq ou dix ans, on sent comme une Amicale de Nobel qui se constitue et qui exprime une étrange solidarité. Moi, si j’étais sur les rangs pour gagner une telle tombola, je dirais au contraire que Milan Kundera est un sacré salaud, qu’il a trahi notre confiance et je ferais tout pour qu’il soit bel et bien disqualifié.

Sauf que cela me grillerait aussi sec, car pour avoir le prix Nobel, il faut être gentil. Il faut avoir une hauteur de vue qui interdit la méchanceté, il faut être au-dessus de toutes les mêlées. Comme cela doit être fatigant d’être prix Nobel, et comme leurs dîners doivent être ennuyeux. Imaginez une polémique, à table, entre Harold Pinter, Gao Xingjian et Le Clézio. Les verres ne risquent pas de voler, je vous le garantis.

Pour moi, l’affaire Kundera ne fait que renforcer l’affection que j’ai toujours eue pour son oeuvre. Mon colocataire tchèque pense que Kundera est un enfoiré et qu’il aurait très bien pu faire ce dont on l’accuse (avoir dénoncé un dissident lorsqu’il était étudiant). Enfoiré ou pas, ses grands romans, ceux qu’il a écrit en tchèque, sont parmi les plus forts et les plus stimulants de la fin du XXe siècle. Je m’étonne d’avoir si peu écrit sur lui, quand j’y pense, puisque je n’ai jamais rien écrit sur lui. Il doit trop faire partie de mon imaginaire, j’ai dû intégrer son mode narratif à ma façon de voir les choses, et donc, je n’ai rien à en dire. D’où la fin abrupte de ce billet.

La littérature voyageuse de Michel Le Bris

 

Michel le Bris est un personnage étonnant. Je ne connais que deux choses de lui. Sa façon d’écrire et son activité socio-culturelle dans le domaine de la littérature.

Il a écrit des livres, des articles, des préfaces, etc. C’est souvent très mauvais. Dans son grand livre fondateur, L’homme aux semelles de vent, publié vers 1975, il développe des idées anti-progrès, anti-technologie, anti-touristes, d’un ridicule achevé. Mais il réussit à faire passer des choses assez fortes sur la Bretagne, sur une image ancienne, nostalgique et difficile de la Bretagne. Bon.

Il a publié, en 1992, Pour une littérature voyageuse. Un manifeste qui devrait me plaire, puisqu’il promeut la littérature du voyage. Sauf que le manifeste en question est un tissu d’âneries, si bien que plutôt que de rendre service, il dessert la cause du récit de voyage. A le lire, on a plus envie de se désolidariser de ce type de littérature que de signer le manifeste. 

Pour résumer, il dénonce la littérature française, à laquelle il trouve trois fléaux : l’idéologie, le moi, et le formalisme. Pour la revivifier, il faut une « littérature voyageuse » sans idéologie, sans moi et sans forme.

Comme il sent bien que tout cela ne va nulle part, il invente des notions sans consistance mais qui fonctionnent comme une langue de bois que l’on peut faire tourner dans le vide ; il parle de « grand dehors » par opposition aux « petits moi » des écrivains sédentaires. Il appelle de ses voeux des choses comme une « écriture-monde », une « écriture du réel ».

De même qu’une candidate à une élection récente assommait l’intelligence des Français en leur lançant des slogans du type : « La France présidente », de même, Le Bris cherche à les endormir avec des bricolages marketing, comme « désir de liberté », « désir de monde ». Cela vous a des airs de « Désir d’avenir », de « Bouge la France », ou de n’importe quelle trouvaille d’un communiquant quelconque. Courant littéraire, émission de télévision, parti politique, tous usent du même ramage, aujourd’hui.

Le Bris n’est pas un solitaire. Il aime regrouper les gens, et franchement, pourquoi pas ? Cela me paraît plutôt sympathique, comme personnalité. Il a alors appelé à la rescousse une grosse dizaine d’écrivains pour participer à ce livre manifeste. Ils se sont dit « pourquoi pas ? » Le Bris écrit que ce qui les unit, c’est « la conviction que toute littérature vivante se doit d’être peu ou prou voyageuse, aventureuse, ouverte sur le monde. »

A-t-on déjà vu une littérature fermée sur le monde ? Si oui, alors la définition que l’on se fait du mot « monde » doit être singulièrement ténue. Bref, tout cela, c’est bel et bien n’importe quoi, ce serait à jeter aux cabinets, sauf qu’on ne le peut pas.

Car à côté de l’écriture, il y a la société, chers amis, vous l’aviez oubliée. Et Michel Le Bris est un as de la société. Il sait regrouper les gens, il sait diriger, il sait créer des structures et il sait comment en faire parler. C’est ainsi que son festival « Etonnants voyageurs » s’est imposé comme un des plus vivant de France. Je n’y suis jamais allé, mais je veux bien croire que ce soit formidable.

Vous connaissez l’âme humaine aussi bien que moi, certainement mieux que moi, vous savez ce qui suit : personne ne peut se permettre de dire à Michel Le Bris que ce qu’il écrit est atroce, qu’il raconte des billevesées. C’est la tragédie des chefs de clan, des patronnes de salons ; ils sont tellement utiles qu’on n’ose rien leur dire. Imaginez qu’il soit fâché contre vous, ce serait déplorable : avec son entregent, sa générosité, son pouvoir médiatique, il pourrait vous aider très facilement à sortir d’une mauvaise passe. Et vous vous l’alièneriez pour si peu ? Au fond, qu’est-ce que cela vous fait, qu’il publie ses textes ici et là, quel mal cela fait-il ?

Et puis il y a la force aveugle des médias. Des expressions comme « désir de monde », « littérature voyageuse », ça parle aux médias, c’est même calibré pour eux. Aucune pensée derrière ces mots, aucune définition, rien qui retienne ou qui freine l’intense souffle de la parole médiatique qui s’auto-produit et s’auto-évalue selon les effets produits, jamais selon la pertinence interne des discours.

Il a récidivé en 2007 avec un autre manifeste : Pour une littérature-monde, en collaboration avec Jean Rouaud, et tout un tas d’auteurs des anciennes colonies. Non seulement, il y fait jouer aux anciens colonisés un rôle limite (les Noirs nous apportent la vie, ils viennent de leurs pays sauvages et nous réveillent, nous qui nous endormons dans notre civilisation décadente), mais en plus il traite de « nains » tous ceux qui ne pensent pas comme lui. Il développe un anti-intellectualisme nauséabond et rejette sans autre forme de procès les décennies de théories qui sont encore aujourd’hui enseignées dans les universités du monde entier. 

Et moi, qui cherche à étudier la littérature du voyage, je suis dans l’obligation de m’appuyer ce type de prose. La prose du vide, de la formule qui fait mouche ou pas, la prose du ressentiment. Une prose qui galvaude terriblement le mot « voyage » et le mot « littérature ».   

Le Clézio prix Nobel 2008 ! La culture française n’était pas tout à fait morte finalement.

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Ce n’est pas beau, ça ? Pas magnifique ? Après ces ricanements américains sur la prétendue mort de la culture française, un de nos bons écrivains décroche le prix Nobel. J’ai pour ma part une autre raison de me réjouir : au moment où je me lance dans une recherche sur l’écriture du voyage, ce prix va peut-être rendre ce domaine de recherche encore plus porteur qu’il ne l’est actuellement. C’est important d’être porté par un sujet porteur.

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Bon, il n’y a pas lieu de s’étonner, soit dit en passant. La France obtient un prix Nobel de littérature à peu près tous les dix ans depuis un siècle. Une régularité étonnante qui pourrait être une réponse à ceux qui voient un déclin, mais qui n’est pas une réponse du tout, car cela ne signifie pas grand chose. Un petit rappel malgré tout, décennie par décennie :

Années 1900 : 2 Français

Années 1910 : 1

Années 1920 : 2

Années 1930 : 1

Années 1940 : 1

Années 1950 : 2

Années 1960 : 2

Années 1970 : Aucun

Années 1980 : 1

Années 1990 : Aucun

Années 2000 : 2

Voilà, cela devrait nous apprendre l’humilité autant que la fierté. Chaque décennie voit un Français couronné, aussi vivante ou aussi morne que soit la vie littéraire française. A voir ces chiffres, on n’a pas l’impression que la littérature française ait été si puissante dans les années 30, ni qu’elle soit si malade aujourd’hui. De même, on n’imagine pas que les années 1970 aient été si riches, et c’est un des ratages les plus prodigieux des jurés de Stockholm : l’absence totale des écrivains-théoriciens de la postmodernité, toute la bande des Barthes, Foucault, Deleuze, Derrida, dont les qualités d’écriture n’avait rien à envier aux écrivains purement littéraires, si cela veut dire quelque chose.

Alors Le Clézio, après tout pourquoi pas ? Il a tout pour plaire, il est un peu le gendre idéal, il bénéficie à la fois d’une aura de génie précoce, d’auteur expérimental et de classique (précoce aussi). Il est très étudié dans les French Studies à l’étranger, alors l’attribution du prix Nobel devrait rendre beaucoup de gens contents, et franchement, quel mal y a-t-il à rendre les gens contents ?

Contre François Bégaudeau

Avant de parler du film Entre les murs, je voudrais dire ce qui m’a révolté dans les paroles de son auteur, François Bégaudeau, dans les entretiens qu’il accorde dans les médias.

En très bref, voici ce qui me pose problème : si tous les professeurs suivaient les préceptes mis en avant par ce jeune homme qui a préféré arrêter d’enseigner, des gens comme moi n’auraient jamais eu l’opportunité de faire des études.

Il dit que la bonne pédagogie ne consiste pas à transmettre du savoir, mais à échanger, à discuter, à créer dans la classe une « intelligence collective ». Les gamins ont-ils besoin de lui, François Bégaudeau, pour discuter ensemble et pour créer de l’intelligence collective (quel que soit le sens de cette expression) ? C’est là que le bât blesse, son attitude est fondamentalement méprisante pour les gens qui n’ont pas fait d’études brillantes, car il ne les croit pas capables de réfléchir ensemble, sans l’aide de jeunes profs cool : inconsciemment, il doit les considérer comme des légumes. Il prend pour des cons les jeunes gens dont il dit par ailleurs qu’ils développent « un mode d’intelligence » intéressant. La démagogie dont il fait preuve dans ses interviews est le plus mauvais service qu’on puisse rendre à une jeunesse démotivée.

Dans la bande annonce du film, on voit une scène où le professeur enseigne l’imparfait du subjonctif, et les résistances que cela provoque dans la classe. Dans une interview, Bégaudeau dit que lui, en tant qu’enseignant, n’avait jamais enseigné l’imparfait du subjonctif, que c’est une scène qui a pour but de provoquer. Soit. Mais voici son commentaire sur cette scène : « Il y a deux types d’intelligence ; l’élève qui apprend par coeur sans se poser de question, et celui qui critique : moi, je trouve que la fille qui me dit « mais à quoi ça nous sert ce truc ? », elle développe un mode d’intelligence que je trouve plus sympathique. » Vous voulez que je vous dise ? Cela pue le mépris. Cet ancien prof est tellement persuadé que les adolescents, a priori, sont des abrutis, qu’il applaudit quand certains d’entre eux rejettent l’instruction, font ce que tous les adolescents ont toujours su faire instinctivement : se plaindre, geindre, contester l’autorité, détourner le règlement, tirer au flanc.

Comment en est-il arrivé à cette aberration ? Il le dit lui-même. « J’étais un excellent élève, dans un très bon lycée au centre ville, fils de prof je savais exactement ce qu’il fallait faire pour réussir… Mais je m’ennuyais à lécole. » Alors il a bâti son éthique d’enseignant là-dessus : « Tout faire pour qu’on ne s’ennuie pas dans ma classe, au risque de faire passer au second plan la transmission du savoir. » Il y a quelque chose de déguelasse là-dedans. Il n’a pas pu être un adolescent rigolo à l’école, alors il le sera devant les élèves, pour ne rien leur apporter d’autre qu’ils ne connaissent déjà.

Qu’on me permette de lui faire une petite suggestion. S’il trouve le savoir ennuyeux, qu’il fasse ces cours d’intelligence collective avec des premiers de la classe trop sages, mais qu’il respecte un peu les autres, afin qu’ils aient la chance, eux aussi, d’en acquérir une part.

Moi, pour revenir à moi une fois de temps en temps, qui n’étais pas excellent, qui critiquais volontiers les profs, qui provoquais tout le monde et qui me révoltais dès l’âge de 12, 13 ans, moi qui me faisais pousser les cheveux devant les yeux pour montrer aux adultes combien ils m’étaient indifférents, moi qui ne suis pas fils de prof, qui ne savais pas ce qu’il fallait faire pour réussir aux examens, moi qui m’ennuyais en classe, je suis redevable à tous ces enseignants qui ont su élever le niveau, transmettre un savoir qui, par moments, m’a enchanté et m’a ouvert les yeux (en l’occurrence, m’a fait écarter les cheveux sur le côté.) Je ne l’aurais pas avoué à l’époque, mais aujourd’hui, je me souviens de la joie que j’ai ressentie lorsque nous avons lu et compris Voltaire, Pascal et Descartes. Ces noms et ces oeuvres que je croyais trop difficiles pour moi, et que l’école trouvait normal que je connusse.

François Bégaudeau dit que Voltaire en 4ème, c’est trop dur. Je dis que c’est faux : je suis certain qu’on peut faire étudier des scènes de Zadig ou de Candide, demain à 8h00, dans n’importe quelle classe de 4ème. Je prends les paris. 100 euros que toute la classe fait silence devant la scène de l’esclave qui se termine par : « C’est à ce prix que vous mangez du sucre dans vos pays. »

Le « cruising » : le nomadisme contre le voyage

A Dublin, mon ami Barra ne tient pas en place longtemps. Souvent, dans l’après-midi, il prend sa voiture et part dans de longues dérives. Il roule sur de petites routes dans la direction de Dundalk. Autour de l’aéroport, il tient compagnie aux planespotters, il regarde les avions. Savez-vous comment on appelle cela ? Le cruising.

Les Américains pratiquent le cruising depuis les années cinquante, paraît-il. C’est Barra qui me l’a expliqué. Les jeunes qui avaient une voiture se déplaçaient sans but, dans les banlieues des villes américaines. Sans but, ce n’est pas toujours exact, souvent on cruisait pour draguer : « Cruising for a girl ». On en est venu à créer des expressions entrées dans la langue commune : « Cruising for bruising ».

Bruce Bégout en fait une théorie, au début du XXIe siècle. Dans sa définition, le cruising est une « virée en voiture qui n’est ni une croisière ni une croisade. » Il dresse dix points qui pourraient devenir les bases de cette (nouvelle) théorie. Il s’agit d’une « dromomanie » pure, où l’ « autonaute » « sait très bien qu’il ne se passe pas plus de choses extraordinaires là-bas qu’ici. Que partout une égale normalité ordonne le monde. »

Ai-je déjà dit que Bégout, avant d’être un écrivain du voyage, était un philosophe spécialiste de phénoménologie ? Il a écrit quelques livres sur Husserl. On comprend mieux d’où lui viennent ses conceptions d’une « égale normalité » qui ordonne le monde, de la « banalité » des choses. Indifférent à tout pittoresque, c’est la vie même, les « choses mêmes » qui remplissent son désir d’expérience.

Voyage du philosophe.

Mon pote Barra, en conduisant sa voiture, comprend très bien l’aspect philosophique de ses glissements autonautiques.

Le cruiser ne doit pas chercher à entrer en contact avec les gens croisés et, « S’il est amené à assister à des scènes troublantes, il ne doit jamais se départir d’un air de réserve qui, mieux que toute protection, le préservera de l’adversité. » Pas de contact avec les indigènes, les autochtones, voilà qui s’oppose radicalement à l’éthique des guides de voyage, et à celle du voyage ethnographique, le plus noble qui fût.

Après avoir clairement précisé que le cruising devait se pratiquer seul, Bégout explique que le but n’est pas d’échapper à l’ennui quotidien. « Au contraire, par la stricte observance des règles, sa pratique s’attache à provoquer un certain ennui. » S’il n’y a aucune connaissance à en espérer, une petite vérité peut en être tirée : « Errer, ce serait moins être dans l’erreur, que se situer en deçà du vrai et du faux, bien et du mal, de l’un et du multiple. »

Enfin c’est à une participation infime au vagabondage universel que le cruising invite : « Pour une nuit, elle (la balade) extrait de l’errance universelle un petit morceau de nomadisme individuel. »    

Pour en savoir plus : Bruce Bégout, L’éblouissement des bords de routes

« L’éblouissement des bords de route », de Bruce Bégout

Philosophe des villes, si l’on peut dire, Bruce Bégout a fait un très beau livre de voyage, dans les banlieues américaines. Il décrit les passages dans les motels, chante la vie morne des universitaires qui vont de colloques en colloques. Il imagine les positions érotiques qu’impliquent les bruits tortueux au-dessus de sa chambre.

Bégout est un phénoménologue de la vie fragile de ses contemporains, les petits bourgeois. La sociologie qu’il en fait trouve des formules qui me satisfont provisoirement :

« Les banlieues des grandes villes constituent à présent des galeries marchandes à ciel ouvert pour la classe moyenne, qui s’étend du sur-prolétariat vivant à crédit à la bourgeoisie décomplexée de sa situation précaire. »

Je me sens moi-même très bien défini, quant à ma réalité sociale, par cette expression de « sur-prolétariat » et celle de « décomplexé de sa situation précaire ».

Avec humour et sans l’ironie facile qu’on trouve sous la plume des jeunes mecs qui écrivent pour le plaisir, il cherche à exprimer de l’empathie pour les banlieusards américains. Il admire leurs efforts aveugles, et sourds, pour adapter leur vie si peu singulière à un réseau saturé de transports, de valeurs, de pertes et de gains flous.  

« J’envie cette humanité. Sans l’air d’y toucher, elle a dégonflé le vieux mythe de la communauté symbiotique dans laquelle seuls quelques intellectuels solitaires qui méprisent leur mode de vie voient encore un idéal. Elle n’a pas cherché à troquer l’incertitude de la vie contre les assurances faciles de la famille, de la solidarité et de la confrérie. »

C’est peu dire que Bégout fait du voyage une arme philosophique et rien d’autre. Je veux dire rien qui ressemble à une description ethnographique où chaque individu serait pris dans une tradition, des codes indépassables, des ancêtres qui reviennent, des parentés super compliquées. La précarité, c’est aussi ça, c’est la joie de n’appartenir à rien, au risque de la déprime, de la solitude et de l’absence.

« Sans doute pour la première fois dans l’histoire humaine, un groupe social a osé démonter tous les étais qui maintiennent la société debout et vivre dans la précarité sans fin et l’isolement le plus total. »

Bégout est vraiment à contre courant des travel writers, tous plus ou moins ethnologues. A moins que le nouveau courant de l’ethnographie soit là : retour à la philosophie et à l’espoir absurde d’une forme de liberté.

Tiens, pour conclure ce billet, je dirais qu’il annonce la constitution d’un pôle dans l’écriture du voyage : pôle anti-sociologique, pôle de la vitalité banale.  

The End of French Travel Writers

J’envie les Anglais pour leur fameuse lignée de travel writers qui font de la littérature de voyage un genre aussi respecté que le roman, l’autobiographie ou la poésie. Nous avons, nous aussi, des écrivains voyageurs, mais pas de lignée aussi repérable et célèbre que Wilfred Thesiger, Jonathan Raban, Bruce Chatwin, Freya Stark, P. Leigh Fermor.

Quand le Nouvel Observateur interroge des témoins de notre monde dans ses pages « Débats », il choisit, pour l’Angleterre, l’écrivain voyageur Colin Thubron, en août 2008. C’est une tradition anglaise que personne ne conteste, mais pourquoi personne ne s’étonne qu’on n’en ait pas une aussi, nous ? Je m’en étonne car historiquement, la France et l’Angleterre connaissent les mêmes mouvements, les mêmes grands événements concernant les déplacements, les explorations, les découvertes et leurs relations.

Au temps des Lumières, mêmes voyages autour de la terre (Cook chez eux, La Pérouse chez nous), les mêmes voyages fictifs et philosophiques (Swift et Sterne chez eux, Montesquieu, Voltaire et Diderot chez nous).

Le cas Stendhal

Mêmes voyages romantiques, Byron, Shelley, Chateaubriand, Nerval. J’oublie le principal : Stendhal.

La différence est que, lorsque l’on pense à Byron, on pense à ses voyages, alors que lorsque l’on dit le nom de Stendhal, qui y pense ? Il a pourtant connu la célébrité avec ses Promenades dans Rome, et n’est devenu romancier que sur le tard. D’ailleurs, en général, ses récits de voyages lui ont valu plus de succès de son vivant que Le Rouge et le Noir et toute son œuvre de fiction réunie.

Quand on pense à Flaubert, on pense à l’ « ermite de Croisset » et on occulte ses voyages et récits (Bretagne et Normandie, Orient, Egypte). Il faut savoir que les Anglo-irlandais, quand ils connaissent Flaubert, c’est plutôt par rapport à ses voyages (ce qui est peut-être dû aux analyses d’Edward Saïd dans Orientalism, 1978) même si c’est pour lui reprocher son rapport colonialiste aux étrangers. N’y a-t-il pas ici un tropisme français qui veut voir l’écrivain en moine reclus, voyageant uniquement dans le langage ? N’aime-t-on pas, plus que tout, l’auteur génial qui s’enfonce dans la nuit et le silence et creuse l’immobilité pour gratter sa névrose solitaire ? Flaubert, Proust, Claudel, Michaux, Beckett, Gracq, Quignard, tous voyageurs mais tous bénéficiant d’une image d’écrivains monastiques. En France, la représentation qu’on se fait de l’écrivain n’enveloppe pas le voyage. C’est ainsi.

Nous avons des écrivains de qualité qui, s’ils étaient anglais, seraient vus comme travel writers, mais Georges Perec, Le Clézio, Jean Rolin, ne voudraient même pas qu’on les désigne ainsi.

Le cas Maillart/Flemming

Quelque chose d’autre s’est passé, dans l’histoire de nos deux pays, qui a fait s’éloigner nos traditions littéraires l’une de l’autre. Quelque chose a eu lieu, quelque part dans le XXe siècle.

Dans la première moitié du XXe siècle, on connaît encore une vraie proximité entre les voyageurs français et les voyageurs anglais. Pensez à Alexandra David-Néel, on la prend tellement pour une Anglaise qu’on prononce souvent son nom comme si c’était David-Neil, on dit « Dayved-Nil ». Or, elle est Française, et nullement isolée. La langue française a connu de nombreux livres aventuriers écrits par des femmes, dont les plus célèbres sont David-Néels et Ella Maillart.

Cette dernière est d’autant plus intéressante, du point de vue de ce billet, qu’elle a voyagé avec un grand reporter anglais, Peter Flemming, et que tous deux publièrent, l’un à part de l’autre, un récit du même voyage à travers la Chine des années trente.

La simultanéité d’ Oasis interdites d’Ella Maillart, et de Journal de Tartarie de Flemming est un événement considérable, car il signale une sorte d’union tranquille entre nos deux traditions et que, dans le même temps, c’en est la fin. La désunion sera totale.

La fin des voyages

Bientôt, l’édition française va tourner le dos au récit de voyage. Tandis que les Anglais continuent sur leur lancée, le plus grand récit de voyage français du siècle commencera ainsi : « Je hais les voyages et les explorateurs », et fera la prédiction de « la fin des voyages ». Dans sa fameuse dernière page, on lira : « – adieu sauvage, adieu voyage – » (Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, 1955). On entendra Beckett nous dire : « On ne voyage pas pour le plaisir. On est cons, mais pas à ce point. »

Les récits de voyage continuent d’être écrits en France, mais ils sont publiés dans des collections à part, ils sont rangés dans des rayonnages de librairie sans prestige. Ils sont collés avec les témoignages de braves gars ayant fait toutes sortes d’exploits, ils n’ont plus rien de littéraires, ils sont sectorisés pour toucher le public qui aime la mer, celui qui est fada de montagne, celui qui veut aller en Afrique.

Alors que les Anglais lisent des Travel Writers dans le « Times » et le « Guardian » toutes les semaines, les Français ont oublié qu’on pouvait passer sa vie à écrire et voyager.   Mais alors, que s’est-il donc passé ?