On est toujours trop bon avec les femmes

En 1947, Raymond Queneau a sorti un roman bizarre intitulé On est toujours trop bon avec les femmes sous le pseudonyme de Sally Mara. L’action se déroule dans le bâtiment de la poste, à Dublin, lors du soulèvement de 1916.

Une femme reste coincée dans les toilettes pendant que les assaillants prennent la poste. Ils se croient seuls à l’intérieur quand on s’aperçoit de sa présence. Commence alors une histoire tragi-comique où les questions de sexualité, de religion et de politique s’entremêlent savamment.

La compagnie « Theatre of pluck » met en scène l’adaptation du roman traduit en anglais : We always Treat Women too Well. C’est à voir ce week-end à l’université Queen’s, Belfast.

Les spectateurs achètent leur billet et sont invités à sortir pour aller rejoindre la salle de théâtre en petits groupes, tandis que, dans les travées de l’université, des acteurs jouent des scènes de rébellions.

La pièce est très bien jouée, la musique d’accompagnement est jouée sur scène, par les comédiens eux-mêmes, sur des instruments dispersés dans la salle.

Le public est assis sur des chaises de part et d’autres d’un espace libre, ni scène, ni cirque.

La femme que les révolutionnaires découvrent est agnostique et méprise tous ces papistes. En même temps, elle est séductrice, et par son hyperactivité sexuelle, elle trouble profondément les soldats qui sont pourtant détenteurs des armes, de la puissance. Ils ont tous les droits sur elle, puisqu’aussi bien ils sont dans une zone de non-droit, mais curieusement, on ne sait plus qui viole qui, et l’histoire évolue vers une mascarade où les identités se dissolvent, pour finir par le meurtre du couple de soldats irlandais homosexuels.

La question du droit des femmes – ce que le metteur en scène appelle un « proto féminisme » – était très présente dans les mouvements « pro-irlandais » du début de du XXe siècle. La déclaration d’indépendance de 1916 stipule le droit de vote des femmes, et le théâtre de ces années-là faisait surgir des problématique de cet ordre. Ce sont les particularités des temps révolutionnaires et des mouvements de libération : une agitation des idées et des valeurs qui permettent à des intellectuels, des philosophes, de côtoyer un peu tout le monde.

Le metteur en scène, Niall Rea, tient à ajouter la question homosexuelle (‘queer’) à celle des femmes. Il se sert du roman de Queneau pour revisiter cet aspect de l’histoire irlandaise, n’est-ce pas délicieux ? Donnons-lui la parole : « In this stage adaptation of this outrageous literary oddity, I will re-examine the ‘queer’ qualities of the story of 1916 as perversely told by Queneau… »

Rien que pour cela, on devrait inviter cette production en France. Cela pourrait donner envie de relire Queneau, de s’intéresser à l’histoire irlandaise, et de voir comment les questions sexuelles sont posées et reposées, au sein de l’université et des arts vivants britanniques.

L’indépendance de l’Irlande

La question est grave est grande : pourquoi chercher à être indépendant ? N’est-il pas préférable de rester au sein d’une puissance plus grande, et de faire progresser les droits des minorités pacifiquement ? C’est un question actuelle avec le Tibet, avec la Corse et les Antilles. C’est un débat qui est certainement mené par les Tibétains et les Antillais eux-mêmes. (A mes amis chinois qui me renvoyaient les Bretons et les Corses à la figures, je pouvais toujours répondre qu’ils avaient le droit de vote et le droit de constituer des partis indépendantistes, mais c’est un autre débat.) 

En 1916, il n’y avait pas plus de république d’Irlande que de beurre en branche dans le cul d’une vache.

L’Irlande appartenait à l’empire britannique et personne, même pas James Joyce, ne croyait que les Irlandais parviendraient à être indépendants. Peu de gens l’espéraient vraiment, car, en 1916, c’était la première guerre mondiale et tout le monde s’en foutait un peu, de l’Irlande.

D’ailleurs on parlait d’autant moins d’indépendance qu’il était question d’une loi, Home Rule, qui allait permettre – à condition d’être votée à Londres – de donner une certaine autonomie à l’Irlande.

C’est alors, au plus fort de la guerre mondiale, qu’une bande d’activistes irlandais ont pris d’assaut le bâtiment des postes (Cherchez le GPO, quand vous visiterez Dublin) et prononcèrent une déclaration d’indépendance. Une bande d’intellectuels précaires (Patrick Pearse avait étudié le gaélique et le français, et il avait créé une école irlandaise) se révoltaient et étaient prêts à en découdre avec la plus grande puissance du monde.

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Un pragmatique bon teint me dirait : « Mais ils sont stupides, tes Irlandais. Ils auraient attendu quelques années que tout cela se pacifie, ils seraient aussi libres et autonomes que les Ecossais, ils bénéficieraient, comme eux, des avantages socio-économiques de la Grande Bretagne tout en étant parfaitement autonomes, avec un parlement irlandais, une fiscalité irlandaise… Ils se seraient économisés bien des violences inutiles. »

Après quelques jours de combats, les Anglais les ont dégommés. Ils avaient d’autres chats à fouetter, les Anglais, et, en règle général, ils ont beau être flegmatiques et extrêmement charmants au contact, il ne faut les énerver trop longtemps. Pressés de règler la question pour se concentrer sur la guerre contre les Allemands, les Anglais ont commis l’erreur de mettre à mort les leaders irlandais du soulèvement de Pâques 1916. Ils ont créé des martyrs et, par là, un sentiment de révolte qui n’était pas majoritaire dans la population avant ces événements. Une guerre d’indépendance suivra et l’indépendance sera acquise en 1921 (sauf pour la partie du nord-ouest qui constituera, jusqu’aujourd’hui, L’Irlande du Nord.)

Aujourd’hui encore, quand je vois les îles britanniques et que je me dis que seule l’Irlande est parvenue à conquérir l’indépendance, alors que des arrangements auraient pu être passés avec la Couronne, comme cela s’est passé avec l’Ecosse et le Pays de Galles, des arrangements du type autonomie, marché commun, Home Rule, je ne peux m’empêcher de ressentir de l’admiration pour les Irlandais. On me dira qu’ils ont profité de la Guerre mondiale. C’est vrai, mais c’est le cas de tous les mouvements de libération.

Quand on pense à cela, non seulement les luttes sanglantes pour l’indépendance depuis la fin du XVIIIe siècle, mais aussi la guerre civile après l’indépendance, dans les années 20, puis le recroquevillement pour tenter de digérer tout cela, les décennies de pauvreté, d’obcurité, de catholicisme autoritaire, on se dit que l’Irlande est un pays qui en a sacrément bavé, juste à côté de nous. Je ne sais pas pour les autres, mais pour moi, c’est cette histoire poignante qui me rend l’Irlande si attachante.

Obama l’intellectuel

 Ce que j'aime dans ce que dit Colin Powell à propos de Barack Obama, c'est son insistance sur l'intelligence du candidat. Plutôt que de jouer sur la corde populiste, il ose dire des choses qui énervet tout le monde : que le candidat démocrate a une éducation solide, qu'il réfléchit clairement et puissamment, qu'il fait preuve d'une grande expertise sur des questions économiques, qu'il détient à la fois "du style et de la substance".

Il faut oser jouer cette carte, celle de l'intelligence, dans un pays, dans une civilisation qui se méfie des intellectuels. A l'époque de la première élection de George W Bush, toutes les études et les sondages confirmaient que les Américains préféraient un candidat qui ait l'air bête mais sympa plutôt qu'un autre qui ait l'air intelligent. 

Jeremy Paxman, dans The English: Portrait of a People, en vient à la même conclusion pour ce qui concerne les Anglais. Etre intelligent, soit, mais surtout ne pas le montrer. Montrer ses muscles, son sens de l'humour, sa chaleur communicative, tout vaut mieux que d'apparaître intelligent. Ce n'est pas moi qui le dit, c'est Jeremy Paxman, moi je ne me permettrais jamais.

Il y a d'ailleurs un mot intraduisible dans la langue anglaise, un mot très utilisé : "geek". Le geek est un intello, premier de la classe, immature, pas cool pour un sou, portant lunettes et pantalon remonté très haut sur le ventre. Le geek n'est pas sportif et n'a pas de succès avec les filles. Le geek est le personnage le plus repoussant de tout l'imaginaire anglo-saxon. Cela, c'est moi qui le dis, sur le ton péremptoire qui s'impose quand on n'est pas très sûr de ce qu'on avance.  

Obama n'est pas un geek, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit. Mais il dessine les contours d'un personnage nouveau aux Etats-Unis : l'intellectuel sexy, sérieux et réfléchi, mais séducteur sans le savoir, dont le pouvoir sur les gens vient de son intelligence, à la différence des Kennedy et Clinton, qui étaient plus physiques, plus électriques.

Colin Powell fait ici un très joli discours. Il est bien plus à l'aise à démontrer les qualités d'un homme qu'il estime qu'à tenter de se convaincre qu'il faut attaquer l'Irak. Il est lui-même ému de pouvoir dire sans se retenir qu'il votera pour un homme qui saura palier son manque d'expérience par une capacité de réflexion hors du commun.

Après avoir mis les affaires du monde entre les mains de Dieu, car c'est cela qui est impliqué dans l'image d'un idiot comme Bush : un simple d'esprit qui laisse parler Dieu à travers lui, sans la médiation perverse de la culture, sans la froideur de l'analyse. Après avoir mis les affaires du monde entre les mains de Dieu, Colin Powell suggère qu'on les mette entre les mains d'un inconnu, dont on ne sait rien de plus qu'il est intelligent.

Administration et civilisation

Il faut dire les choses quand tout va bien. Je goûte depuis une semaine ou deux à l’efficacité feutrée des Anglo-saxons, et c’est une expérience à mener une fois dans sa vie.

Je suis arrivé à Belfast un jour avec un dossier mal ficelé et toutes les procédures administratives ont pourtant été entreprises et achevées avec une rapidité qui soulage beaucoup le sage précaire. Le sage précaire a tellement peur de l’administration et de ses exigences de papiers à fournir, de preuves à produire, d’attestations qu’il ne peut obtenir, de diplômes qu’il a égarés, de bulletins de tous acabits, qu’il préfère souvent se passer de ses services et vivre sa vie en marge.

C’est en tremblant que je m’apprêtais à m’inscrire à la fac de Belfast, plus ou moins persuadé qu’à un moment ou un autre, la machine se gripperait et qu’on me dirait : « Désolé monsieur, mais sans ce papier, sans l’original de ce diplôme, sans ce numéro de compte, sans cette garantie, sans ce démenti, il nous est impossible de continuer la procédure. Veuillez réessayez l’année prochaine. »

Tant s’en faut. Les choses ont été réglées avec douceur et célérité. En quelques jours, je passe de sans-papiers maudit à étudiant-chercheur prestigieux. En quelques jours, j’obtiens une carte d’étudiant, un compte en banque, un logement pas cher, l’usage de la bibliothèque, les clés d’un bureau collectif, un projet d’avenir, une voie tracée vers la félicité.

L’impression générale que donne l’administration britannique est de vouloir aider les individus, de leur rendre si possible la vie moins lourde en s’occupant de choses ennuyeuses à leur place, alors que j’ai grandi dans un pays qui m’a rendu l’administration hostile. Dans mon pays, et dans d’autres pays, l’administration semble vivre pour elle-même, comme un monstre aveugle. Elle fait penser à une grosse locomotive qui exige des individus un sacrifice constant pour alimenter la machine, mais sans que l’on comprenne à quoi cela rime. L’administration française exige des Français qu’ils pensent toujours à elle, en y consacrant du temps, de l’énergie, en conservant des papiers, en faisant le compte des choses passées, en prévoyant ce qu’il faudra fournir à l’avenir. Le bébé français naît dans un environnement qui se préoccupe déjà de sa retraite. L’administration des pays anglo-saxons préfèrent que les administrés pensent à autre chose.

C’est la raison pour laquelle la civilisation anglo-saxonne convient aux sages précaires. Ils ne s’y sentent pas chez eux, car ils ne pourront jamais se fondre dans les ambiances surcodées qui déterminent les jugements et les réputations, et ne pourront jamais acquérir complètement les manières tortueuses qui président aux relations humaines, mais ils y sentent bien. La sagesse précaire ne peut pas nécessairement y naître (et encore, il faudrait voir), mais elle peut s’y épanouir.

Pour l’appartement, c’est encore plus flagrant. Je passe voir une maison dans laquelle une chambre pourrait me convenir. Un grand Slovaque m’accueille, me fait visiter et me dit que c’est OK. Comme je ne comprends rien à ce qu’il me dit, je dis oui à tout, on se serre la main et on se promet verbalement de se revoir deux jours plus tard pour l’argent et le déménagement. Aucun papier à fournir, aucune garantie. Les étrangers s’y arrangent entre eux, apparemment. Entre le Slovaque et moi, s’instaure immédiatement une confiance de voyageur. Aucune visite à effectuer dans un bureau, aucun enrigistrement à la police. On a d’autres chats à fouetter, visiblement, dans cette civilisation-là.

Marseille Liverpool

Eh bien c’est Marseille qui a été choisie. L’histoire dira si c’était une bonne idée, compte tenu de l’endettement de la ville et du peu d’argent que l’Union européenne investit dans l’événement. Espérons que la région entière s’investisse dans une vision élargie du développement culturel.

Et voilà que ce soir, l’olympique de Marseille joue contre le FC Liverpool, le club phare de l’actuelle capitale européenne de la culture. Ce n’est pas du délire, honnêtement ?

Rappelons que Liverpool s’y était prise très en avance pour bien réussir son année de capitale culturelle. Et que cela ne l’a pas empêchée de gagner une ligue des Champions il y a quelques années.

Capital culture : Bordeaux, Lyon ou Marseille ?

Bordeaux, Lyon, Marseille, on dirait le tiercé final (dans le désordre) de la ligue 1 de football. Comme le football entre de plein droit dans la culture, cela ne me choque pas qu’il rejoue un match tout aussi mercatique, celui de la Capitale européenne de la culture. 

Quand on voit l’importance que cela a eu à Liverpool, l’attribution de ce titre devrait être pris davantage au sérieux.

Aujourd’hui, la décision sera prise pour la ville française choisie pour 2013. Bordeaux, Marseille et Lyon sont au coude à coude.

Enfin non, la vérité est que Lyon n’y croit pas. Les Lyonnais pensent que, avec un maire socialiste, réélu il y a peu, la ville n’a aucune chance. Les maires de Marseille et de Bordeaux sont dans la majorité présidentielle, paraît-il, et mes amis français m’ont dit, d’un air de fatalité assumée, que c’est ainsi que les décisions sont prises.

Moi qui suis lyonnais, je me dis que si cela se joue entre Marseille et Bordeaux, c’est à Marseille que va ma préférence, pour tous ses clichés de bordel et de générosité. Après Lille, Marseille, pour une raison obscure, cela me paraît logique.

Les ruses de l’histoire appliquées à Sarkozy

Le sarkozisme m’amuse parce que les décisions prises, les lois et actes sont pris dans une danse où plus personne ne se repère. La politique actuelle ne peut que déstabiliser, ébranler, secouer, et c’est ce qui est réjouissant.

Il n’y a que les fanatiques et les dogmatiques qui sont capables de tout rejeter ou de tout accepter. Je me méfie autant des uns que des autres.

Il faudra attendre que Sarkozy lâche le pouvoir, ou qu’on l’en détache, qu’il disparaisse d’une manière ou d’une autre, et attendre que toute cette précipitation se dépose, comme dans les éprouvettes des chimistes, pour qu’on puisse analyser à froid et poser des jugements. On voit assez clairement ce qui est bon et ce qui désastreux, mais il est impossible de se faire une idée de l’action globale.

Moi qui ai milité (enfin, milité) contre lui lors des élections présidentielles, je suis dans l’impossibilité de juger si ce qui se passe aujourd’hui aura plutôt des effets positifs sur la France.

Un exemple qui me plaît. La fin de la publicité sur les chaînes de télé publique. C’est une mesure lancée comme ça, sans réflexion, dans une improvisation foireuse. D’abord, on se dit que cela avantage son copain Bouygues, et que c’est une mesure anti-service public. Puis les débats ont lieu au sein des chambres, des médias, des foyers et des commissions. Le législateur construit son projet de loi et au final, les gens de gauche ne savent plus quoi opposer à cette loi.

Sarkozy a dit qu’il voulait des opéras à 20h30, « et si ça ne fait pas d’audience, tant pis! » Il veut aussi une vraie émission littéraire à une heure de grande écoute. Cela ressemble à un voeu pieux et pourtant, cet été, la direction de France Télévision cherchant à devancer la loi, à satisfaire les désirs du Prince, j’ai pu voir le Faust de Gounod à 21h00. Cela m’a fait plaisir.

Pas besoin du financement des publicités, pour tout cela (opéras, émissions culturelles). Les contestataires sont donc embarrassés. On les entend dire, par exemple : « Il vaudrait mieux augmenter la redevance, plutôt que ce financement bla bla bla. »  Qu’est-ce que cela peut foutre ? Le débat devient poussif et inintéressant.

On verra ce que cela donnera, mais moi qui suis pour la frugalité baroque, ça me convient bien, une télévision qui ne cherche plus à imiter TF1, qui abandonne ses programmes merdiques sans imagination, et qui crée, avec trois bouts de ficelle, des émissions inventives. On n’a pas besoin d’argent pour être intelligents, séduisants, sympathiques, drôles, charmants. Si nous n’y arrivons pas, eh bien crevons, que voulez-vous que je vous dise ? Il vaut mieux pas de télé publique du tout, que la télé publique qui a été la nôtre depuis 20 ans.

On me dit : je ne peux pas croire que Sarkozy veuille faire le bien du service public. Je suis d’accord, il s’en fiche certainement. Mais ce que veut Sarkozy m’est indifférent. L’histoire nous montre souvent des résultats éloignés, voire opposés à l’esprit dans lequel les actions ont été entreprises. On veut sauver les âmes, et on se retrouve tortionnaire. On veut purifier une population, et on se retrouve criminel. On veut se cacher et se protéger et on se retrouve catapulté héros de guerre. On veut du clinquant et on finit par recréer une télé vertueuse. On méprise la culture et, sans le faire exprès, on crée les conditions politiques et matérielles pour que la culture redevienne centrale dans les médias.

Ah, que de ruses et de blagues l’histoire du sarkozisme nous réserve-t-elle encore ?  

Le pessimisme du sage précaire à Belfast


Je ne sais pas d’où vient ce vieux tropisme qui fait du sage précaire un être qui imagine toujours l’échec. L’Irlande lui sied, l’Irlande qui a inventé cette fameuse « loi de Murphy », selon laquelle le pire est toujours le plus probable. Si quelque chose peut foirer, en vertu de la loi de Murphy, on peut raisonnablement s’attendre à ce que cela foirera complètement.
Théorie de l’optimisme
La paix est vue comme un équilibre précaire, l’équilibre comme un bonheur inattendu, le bonheur comme un miracle temporaire, l’amour comme un bonheur passager.
Alors, lorsque le sage précaire se promène à Belfast, il ne peut s’empêcher de penser que la violence entre républicains et unionistes s’enflammera de nouveau. Belfast a connu le calme, ces dernières années, pour deux ou trois raisons très simples : la croissance économique qui a donné du travail aux pauvres gens, l’évolution démographique qui fait qu’il y a presque autant de catholiques que de protestants, la bonne volonté des dirigeants anglais et irlandais, le volontarisme des Américains sur ce dossier, le vieillissement et l’assagissement des leaders terroristes.
Mais avec la crise économique, on retrouve un des plus puissants nerfs de la guerre communautaire : les jeunes au chômage, sans avenir, qui s’inventent un héroïsme en laissant libre cours à leur violence. Et comme le volontarisme politique va décroître, que les protestants vont se sentir dépassés démographiquement, qu’ils vont se crisper sur une situation que personne ne trouvera plus légitime, la seule issue aux problèmes à venir sera le terrorisme. Ce sera à leurs yeux le meilleur moyen de ne pas voir le pays évoluer de la pire des manières : le rattachement de l’Irlande du nord à la république d’Irlande.
Lire les murs
Pour ma part, je la vois sur les murs, cette violence passée, et les communautés n’oubliant jamais la violence passée, je vois dans cette violence passée les graines de la violence à venir.
C’est une rue charmante du sud de Belfast, avec de jolis pubs, des magasins de légumes, quelques cafés et d’assez nombreuses pharmacies. C’est le nouveau Belfast, celui qui semble n’avoir jamais souffert des « troubles ». Et pourtant.
Une église catholique est clairement abandonnée. Une église méthodiste est au contraire prise en charge par une communauté pleine d’égards.
Des drapeaux de l’Union Jack, des drapeaux orangistes, qui dans cet environnement, donne une idée de sectarisme au même titre que des signes religieux. Et ailleurs, des drapeaux irlandais. On se dit que c’est peuplé de manière assez hétérogène, ici, et qui si ce fut toujours le cas, on a dû se battre plus d’une fois sur Ormeau Road.
Précisément, le voyageur peut lire sur un mur une plaque funéraire : « Tués par les escouades de la mort britanniques. » « Tués pour leur foi ». Un homme sort d’un pub et vient me voir : « Salut, qu’est-ce que vous faites ici ? Vous prenez des photos ?
Oui, je me demande de quoi il s’agit. On lit « morts pour leur foi », vous connaissez ces gens ? De quelle foi s’agit-il ?
Ah, c’était tous des catholiques.
Vous êtes du coin ?
Oui, je suis d’ici.
Et les mecs étaient catholiques ?
Oui, ils étaient dans cette maison. Des gars sont entrés avec des armes et ils ont tiré. »
Il n’en dira pas plus, il partira de suite. On ne parle pas de ces choses-là, pas trop, pas trop longtemps, pas à voix haute, pas dans la rue et pas avec des étrangers dont on ne sait pas ce qui les motive.

Les Britanniques sont-ils plus racistes que nous ?

Encore un assassinat commis par une bande de jeunes ouvertement racistes. La victime est un étudiant de Doha.
A Londres seulement, 24 adolescents ont été tués « par une agression violente » en 2008, rapporte The Independent. Tous ne sont pas racistes, notez bien.
Ces événements vont peut-être faire réfléchir nos amis d’outre-Manche sur leur banalité. Ils sont aussi racistes que les autres, ce qui n’étonne personne en Europe, sauf eux. Comme ils se croient plus civilisés que nous, ils devront faire un effort pour se rendre compte des instincts, des passions et des frayeurs qui travaillent leur base.
A l’époque où Le Pen atteignait le second tour des présidentielles, je me souviens avoir passé un week-end avec des Irlandais et des Anglais. Nous étions d’accord pour dire qu’un Le Pen ne serait pas possible au Royaume Uni, mais nous ne l’expliquions pas de la même manière. Pour moi, la droite anglaise étant beaucoup plus à droite que la nôtre, le parti conservateur peut exprimer, grâce à ses éléments les plus extrêmes, un nationalisme que nos politiciens ne peuvent se permettre d’exprimer, de peur d’être stigmatisés comme pétainistes. Mes amis ne comprenaient même pas ce que je disais, ils disaient avec toute la douceur du monde que, tout simplement, les Anglais ne sont pas « naturellement racistes ». Sous entendu : « à la différence d’autres peuples, qui le sont naturellement, et qui n’ont pas peur de voir débouler au second tour des élections présidentielles un fasciste. »
Pour l’instant, ils en sont à tracer un lien entre la crise et la criminalité. Bientôt, ils se demanderont s’ils ne sont pas aussi beaufs que les Français, et ce sera douloureux.

Début août : et le Dalai lama, où est-il ?

Il devait venir en France début août, même que Sarkozy n’avait pas le droit d’aller lui parler, ordre de l’ambassadeur de Chine.

Même qu’il avait répondu crânement, que personne ne l’empêcherait de rencontrer un Prix Nobel de la paix.

Même que je me frottais les mains, parce que ça provoquerait tout un tas de bisbilles diplomatiques.

Les médias n’en parlent plus. Ils parlent des vacances de Sarkozy, du fait qu’il tient, cette année, à ne pas faire parler de lui. Or, s’il fait cela, s’il reste silencieux, il obéit de fait aux injonctions de Pékin.

Il manquerait un geste diplomatique de première importance. Recevoir le Dalai Lama avant de se rendre aux J.O. de Pékin, voilà qui aurait de l’allure.

Journalistes, ne nous laissez pas trépigner, dites-nous au moins où est le Dalai Lama et ce qu’il fait.