La rencontre Sarko Dalaï Lama, un non-événement ?

Il n’est pas indifférent de noter que cette rencontre de Sarkozy avec le Dalaï Lama, ainsi que ses conséquences, provoquent des commentaires en Italie et en Suisse. Peu, il est vrai, mais malgré tout, ce n’est pas rien.

Fabio Cavalera, sur son blog, est persuadé que « les affaires sont les affaires » et que les relations entre la Chine et la France reprendront normalement. Il se demande alors pourquoi les dirigeants italiens ont peur du « ressentiment des Chinois », et critique leur pragmatisme peureux, un peu comme nous le faisions en prenant modèle sur Merkel et Brown. On ne peut qu’encourager Berlusconi à voir le Dalaï Lama. Je serais très intéressé de connaître la réaction des Chinois. Très intéressé. Cela sera-t-il pour eux un non-événement ? Vont-ils taper dessus pour mesurer leur force de persuasion ? Vont-ils procéder à des boycott de produits italiens ? Des « spécialistes » de la Chine vont-ils dire que les Chinois voient l’Italie comme un pays vassal ?

La réaction de la Chine à une rencontre Berlusconi Dalaï Lama sera une bonne occasion de mesurer ce que la France représente, sur le plan diplomatique.

Car il y en a pour qui cette rencontre et ses conséquences sont un non-événement absolu, ce sont les Grands-Bretons. Ils s’en foutent à un point qui est presque vexant. Les trois journaux principaux (The Guardian, The Times, The Independant) n’en disent pas un seul mot. Le Times a rendu compte des menaces de la Chine avant la rencontre, mais n’a pas donné suite à cette information.

Les Chinois s’énervent dans la presse, donc, et les blogueurs voient rouge, comme le rappelle Neige sur son blog. Mais c’est d’un tel calme tout autour qu’on peut se dire que c’était bien la peine de s’émpêcher.

Apprendre ce qu’est la France

La colère des Chinois, après l’entrevue du président français et du Dalaï Lama, est une très bonne chose.


Il n’y a pas lieu de s’en effrayer, mais il n’y a pas lieu non plus d’en retirer du ressentiment. Les Chinois, ne l’oublions pas, sont en apprentissage dans le concert des nations. Leur croissance économique a été très rapide, leur donnant un poids économique qu’ils croient légitimement devoir être doublé d’un poids politique équivalent. 
Dans leur apprentissage, il y a une chose qu’ils devront prendre en compte, entre autres règles immuables. La France se sent bien quand elle agace tout le monde.
Les Chinois se souviendront peut-être de la tension qu’il y avait à l’époque des préparations de la guerre en Irak. Chirac et De Villepin disaient non à la super-puissance américaine et la pression sur la France était autrement plus écrasante que celle que la Chine peut imprimer sur un pays aussi contradicteur que la France.
Ce n’étaient pas que les Etats-Unis qui faisaient pression, c’était tout le monde anglo-saxon. Je lisais les journaux anglais à l’époque, c’était du délire. Même les analystes qui ne soutenaient pas la guerre peignaient les Français comme des salauds, des faibles, des lâches. On nageait dans une atmosphère électrique, c’était très réjouissant.
Les gens que je rencontrais à l’époque ne me disaient jamais que mon gouvernement faisait preuve de courage, alors qu’il faut reconnaître que c’était celui qui en avait le plus (devant ceux de Chine, de Russie, d’Allemagne, d’Afrique, d’Amérique du sud, qui soutenaient ses efforts mais en se cachant derrière son écran). J’entendais plutôt dire que, naturellement, la France avait des intérêts financiers avec Saddam Hussein, et que c’était ces intérêts qui lui dictaient sa conduite.
L’idée que des Français aient des principes, ou fassent preuve de fermeté, ce sont deux choses que l’imagerie anglo-saxonne cherchent à miner, depuis les deux guerres mondiales. Il s’agit de convaincre le monde que nous sommes, par nature, égoïstes, faibles et lâches.

Les Chinois l’ont cru, puisqu’ils sont comme tout le monde, sous l’influence de la culture et de la pensée américaines.

J’ai des amis chinois, enseignants de français, connaisseurs de la culture française, dont les idées ressemblent davantage à celles des journaux anglais que celles des journaux français. Ce sont les préjugés anglo-américains qui ont le plus pénétré les autres cultures, plus que leurs valeurs fondamentales, malheureusement. 
Les Chinois, donc, doivent apprendre qu’il y a des pays plus emmerdants que d’autres, dont on a pas encore réussi à se débarrasser.

Ils doivent apprendre aussi que plus ils seront en colère, plus ils chercheront à faire peur, plus les Français seront contents et bomberont le torse. C’est malheureusement rendre un grand service aux dirigeants français que de chercher à faire pression sur eux.
Et avec le temps, les Chinois (le peuple cette fois-ci, les citoyens curieux du monde), se rendront compte que leur vice-ministre des affaires étrangères avait un peu dépassé la mesure. Quand on en vient à dire : « Cette entrevue a profondément ébranlé des intérêts centraux pour la Chine, a gravement blessé les Chinois et endommagé le socle politique des relations de la Chine avec la France et l’Union européenne », c’est qu’on manque un peu d’assurance en soi-même.


Et cela, les Chinois seront assez intelligents pour le remarquer par eux-mêmes, très bientôt.

Un faux-pas du Monde sur la Chine

On lit des choses qui font tomber à la renverse dans Le Monde. Que pensez-vous de phrases de cet acabit ?

« Nous sommes persuadés qu’il faut être gentils avec les Chinois pour que les Chinois soient gentils en échange. »

Que vient faire la gentillesse dans une analyse de politique internationale ?

« Nous sommes ainsi considérés comme un pays femelle, faible et qui change tout le temps d’avis. »

Pas un seul Chinois n’a dit ni écrit une chose pareille.

« Or la Chine ne respecte que la force. »

A la différence des Français qui respectent le droit avant tout, c’est cela ? Ou c’est autre chose ? 

« Pour les Chinois, la France est un pays vassal. »

Comment une idée pareille est venue se loger dans l’esprit de qui que ce soit ? La France vassale de la Chine ? Mais on veut faire rire les Chinois, en fait ?

« Il y a heureusement beaucoup de gens en Europe qui commencent à comprendre que la Chine n’est pas un pays ami. »

Il y a donc des pays amis ? Nom de Dieu, qu’on m’en donne la liste, et qu’on me dise ce que cela signifie.

« C’est un pays égoïste »

Pas de commentaire. Je regarde autour de moi pour vérifier qu’il n’y a pas de caméra. A mon avis, un copain se fout de ma gueule et a mis ces mots dans Le Monde pour voir la tête des lecteurs devant une sorte de poisson d’avril en décembre.

 « Si l’Europe faiblit, la Chine pourra piétiner tous les pays européens l’un après l’autre, sauf la Grande-Bretagne, qui ne se laissera jamais faire. »

Que ceux qui prennent ces mots de diabolisation au sérieux se manifestent, et qu’ils explicitent leur vision du monde, de l’histoire et de la géographie. (Et que dire de ce commentaire sur la Grande Bretagne ? Comment ne pas être au moins perplexe ?)

D’où ces mots peuvent-ils venir ? D’un pauvre blog, comme internet nous en abreuve par milliers ? D’une espèce de sage précaire dont l’éducation a souffert d’un parcours chaotique, qui fait l’intéressant en ânonnant la vulgate anti-chinoise la plus inepte ? Sans profondeur, sans réflexion politique, sans le début d’un commencement de fondement. Ce sont des propos plutôt pires que ceux qu’on peut lire dans la presse chinoise. Alors, ce doit être un pauvre hère que le journal quotidien cite pour se faire l’écho des excès de la blogosphère. 

Nullement. Ces paroles sont tirées d’un entretien avec un homme que Le Monde qualifie de « spécialiste de la Chine ». Pourrait-on en savoir plus ? Que faut-il faire pour être présenté de la sorte ? Moi, par exemple, j’ai un beau-frère qui connaît rudement bien la Chine, pour y être allé en vacances, et qui a lu les livres de Jean-Luc Domenach. C’est bon, il est spécialiste aussi ? Le Monde pourrait-il publier une interview de lui ?

Le Monde, Le Monde, que t’arrive-t-il donc ? Que cherches-tu à faire avec des papiers de ce genre ? Quelle stratégie mets-tu en place ? Est-ce juste un faux-pas, une erreur de rédaction pardonnable, ou est-ce le début d’un plan raisonné ?

S’il n’y a pas, dans les jours à venir, d’aticles informés et intelligents sur la Chine, pour rattraper cette catastrophe, je vais commencer à avoir des doutes sur les motivations profondes, et sur les ressources peut-être, de mon quotidien préféré. 

Prendre la défense des Britanniques

Je me suis permis d’écrire une chronique d’abonnés dans lemonde.fr sur la géopolitique chinoise.

La géopolitique, je trouve qu’il n’y a rien de plus réjouissant et de plus excitant, après l’économie. En politique internationale, mes idées sont claires et distinctes, et je sens les rapports de force avec acuité. Après, je me trompe autant que l’homme prochain, mais je me trompe dans une clarté et une distinction sans nom.

Ce que je dis sur la Chine, par exemple, dans la chronique, et sur la prééminence de la question de Taiwan sur la question tibétaine, j’attends les contre arguments. Je maintiens que le Tibet est, pour Pékin, une sorte d’épouvantail qui permet à la fois de cacher d’autres problèmes, et de mesurer son poids diplomatique. La manifestation à Lyon de quelques centaines de manifestants pour les droits de l’homme en Chine et au Tibet va dans ce sens. Vacuité des protestations, coups de pétards qui détournent l’attention des vraies questions.

En sortant de la vision du film d’Olver Stone, W, j’ai eu une autre intuition géopolitique de grande ampleur : la nécessité de défendre nos amis britanniques.

Les Britanniques ne se rendent pas encore compte de la rancoeur qu’ils vont attirer de la part de leurs voisins. Déjà les Allemands, les nordiques et les Français considèrent que la crise économiques actuelle est largement la faute des Anglo-américains.

Ce qu’on nous explique, dans tous les pays européens sauf sur les îles britanniques, c’est que la crise actuelle est la conséquence de la révolution néo-conservatrice lancée par Mme Thatcher et M. Reagan. Cela va faire 30 ans que les Anglo-saxons nous disent que nous sommes ringards, nous les Français et les Allemands, de conserver des industries, de ne pas laisser crever les pauvres, d’avoir un service public et des fonctionnaires (ils appellent tout cela « la bureaucratie »), de promouvoir l’enseignement des langues autres que l’anglo-américain. Ils voient comme une réaction d’arrogants losers de vouloir protéger notre cinéma et de lutter pour faire des biens culturels ce qu’on a appelé « l’exception culturelle ».

Les Britanniques et les Américains, forts de leur puissance sur le monde, ont ridiculisé cette posture en détournant la notion d’exception culturelle (utile à tous les Etats non anglophones) par celle d’ « exception française ». C’était génial, du point de vue marketing : tout discours en faveur d’un cinéma aidé par les pouvoirs publics devenait de l’agitation égoïste typiquement française. 

Tout effort pour faire vivre d’autres langues que celle de David Beckham était vu comme de l’obscurantisme : « Pourquoi cette obsession avec les langues ? » Cette rumeur moqueuse monte du monde anglo-saxon. Combien de fois ai-je entendu cette interrogation, dans le monde entier (je frime un peu, je ne suis pas allé dans le monde entier), par des Anglais, des Irlandais, des Américains, des Australiens, des Néo-Zélandais ? Je me souviens d’une jeune fille de Barcelone qui est restée bouche bée devant la bêtise généreuse de ce charmant voyageur qui lui posait cette question.

Malheureusement, en temps de crise, on cherche un bouc émissaire. Ce furent les Juifs, pour les fascistes des années trente, ce fut la bourgeoisie pour d’autres. Aujourd’hui, les Chinois vont dire que c’est de notre faute, à nous les Occidentaux. Mais les Occidentaux, les Allemands par exemple, que vont-ils penser ?

D’habitude, les Allemands ont du ressentiment vis-à-vis des Français, car ils sont étroitement liés par l’Union européenne, et qu’ils ont des cultures budgétaires opposées. Mais la crise, les Allemands, ils n’y sont pour rien, les pauvres vieux. Et ils savent que ce n’est pas de la faute non plus de ces emmerdeurs de Français. Les responsables, les peuples européens les chercheront sur les îles britanniques.

 Dans une émission d’information, sur la BBC, une journaliste anglaise demanda à un diplomate allemand : « Pourquoi dites-vous que la crise est un problème anglo-saxon ? » Elle n’eut pas la patience d’écouter la réponse. Pour elle, ce vieil Allemand n’était qu’un donneur de leçon européen.

Mais il ne faut pas oublier que les Allemands et les Français ont besoin d’avoir de bonnes relations. S’il faut trouver un ennemi commun, en temps de crise, pour pouvoir faire l’unité sur son dos, il est tout trouvé. 

D’où l’importance de les protéger dès maintenant, nos amis brito-irlandais car un racisme anti-anglais risque de grandir en Europe. Inutile de protéger les Américains, eux ils sont loin, et ils sont déjà détestés par tout le monde.

Ajoutez à cela les guerres en Irak. Quelle meilleure image, pour les peuples qui cherchent un fautif, que cette alliance anglo-américaine (non voulue par les braves Angais, mais qui s’en souviendra ?), cette assurance dans son bon droit, cette arrogance infinie qui semble dire : tout ce qui n’est pas anglo-saxon n’a pas vocation à survivre à long terme. Langues, cultures, économies, système politiques, manières de table, nous nous occupons de redéfinir tout cela pour vous.

Voyez la joie terrible de la géopolitique ? On imagine le pire, et les hommes se chargent de faire encore pire.

Alors moi, dès maintenant, je deviens un défenseur des Britanniques. Je rejette toute expression de racisme anti-anglais et je me tiens prêt à brandir les grands écrivains de langue anglaise pour faire de l’Irlande et du Royaume uni, dans les prochaines polémiques avec mes frères européens, une terre de culture propice à l’admiration.

De l’art, de la politique et de l’art politique

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 Lecteur, regarde cette image d’arme à feu, surmontée de ces néons qui disent « Hors d’usage », et demande-toi à quoi cela correspond.

Pour un Français, c’est une oeuvre d’art minimaliste (ou conceptuelle, ou arte povera, etc.) telle qu’on en voit des tas dans nos musées et nos expositions internationales.

A Belfast, tout de suite, cela prend un sens plus ancré : fin des Troubles entre les groupes paramilitaires républicains (indépendantistes) et unionistes (pro-britanniques). Cela renvoie à tous les désarmements en général, mais ici, on pense d’abord au désarmement des groupes paramilitaires.

Quand j’ai demandé à des amis ce qu’ils avaient pensé de l’exposition, à ma connaissance, personne n’a aimé. Ou plutôt, personne de ma connaissance n’a aimé. Cela revient peut-être un peu au même, je ne sais pas. Ce qu’on lui reproche, à l’exposition, c’est un message trop évident, une leçon un peu trop naïve et fatiguée du genre « les catholiques et les protestants main dans la main », « aimons-nous les uns les autres », etc.

Cet aspect-là existe, c’est certain, et c’est aussi obvie que cela peut l’être.

Originaire de Glasgow en Ecosse, Buchanan est accueilli à la gallerie Ormeau Baths et présente des oeuvres qui tournent en effet toutes autour des passages entre les deux religions. La qualité de ses oeuvres, alliée à une posture politique claire, simple et aisément reconnaissable géographiquement (minorité religieuse à l’intérieur de la Grande Bretagne), le rend éminemment exportable dans le monde entier. Le soir du vernissage, il revenait de Taiwan.

Je recommande à mes amis artistes de prendre modèle sur Buchanan : un message clair et simple à la surface, pour complexifier si nécessaire dans le détail.

Voici les éléments du succès : photos d’un club de foot « irlandais » en Ecosse, mais dont les joueurs sont d’une autre religion que celle supposée, ou des joueurs d’une autre couleur de peau, combinatoire presque infinie. Deux grands portraits de l’artiste et de sa femme, à côté desquels sont exposées les origines « ethniques » de ces derniers, et des statistiques qui montrent qu’ils ont fait un « mariage mixte ». Des vidéos de fanfares protestantes et de fanfares catholiques diffusées simultanément mais séparées par un mur, et avec le son d’une seule des deux vidéos.

Etc., etc.

Ce sont les éléments du succès pour les commissaires d’exposition, bien sûr, pas pour le grand public. Le grand public, même cultivé, ne va jamais aux expositions d’art contemporain et c’est à peine s’il s’intéresse à l’art non contemporain. Il est donc logique que l’art fasse son business en dehors de lui. A la différence de la politique, si vous ne vous intéressez pas à l’art, l’art ne s’intéresse pas à vous.

J’ai beaucoup aimé une installation qui tourne autour de Thomas Muir, un Ecossais des Lumières qui a fluctué entre les religions pour devenir un révolutionnaire français, et dont le destin croise l’histoire de l’Europe, de l’Amérique et même de l’Australie. Une installation qui joue avec plusieurs médias et plusieurs dimensions de la culture, mêlant l’enfance de l’artiste, le quartier où il a grandi, avec la vie de ce personnage extraordinaire. Il y fait un usage de la chronologie qui nous mène à réfléchir sur le sens des événements historiques, sur les lectures individuelles et collectives de l’histoire.

Comprenez, mes amis ? Un message clair, quitte à complexifier après, en dessous. Un message clair pour que les Chinois, les Japonais et les Anglo-saxons puissent se dire : « Ah lui ? oui, son truc c’est … » ; « Je vous recommande Une telle pour votre biennale : son travail tourne autour de … »

Cela explique le succès de la sagesse précaire : des messages simples sur un fond compliqué. Des principes clairs, des gestes autoritaires et une expression confusément volontariste.

On est toujours trop bon avec les femmes

En 1947, Raymond Queneau a sorti un roman bizarre intitulé On est toujours trop bon avec les femmes sous le pseudonyme de Sally Mara. L’action se déroule dans le bâtiment de la poste, à Dublin, lors du soulèvement de 1916.

Une femme reste coincée dans les toilettes pendant que les assaillants prennent la poste. Ils se croient seuls à l’intérieur quand on s’aperçoit de sa présence. Commence alors une histoire tragi-comique où les questions de sexualité, de religion et de politique s’entremêlent savamment.

La compagnie « Theatre of pluck » met en scène l’adaptation du roman traduit en anglais : We always Treat Women too Well. C’est à voir ce week-end à l’université Queen’s, Belfast.

Les spectateurs achètent leur billet et sont invités à sortir pour aller rejoindre la salle de théâtre en petits groupes, tandis que, dans les travées de l’université, des acteurs jouent des scènes de rébellions.

La pièce est très bien jouée, la musique d’accompagnement est jouée sur scène, par les comédiens eux-mêmes, sur des instruments dispersés dans la salle.

Le public est assis sur des chaises de part et d’autres d’un espace libre, ni scène, ni cirque.

La femme que les révolutionnaires découvrent est agnostique et méprise tous ces papistes. En même temps, elle est séductrice, et par son hyperactivité sexuelle, elle trouble profondément les soldats qui sont pourtant détenteurs des armes, de la puissance. Ils ont tous les droits sur elle, puisqu’aussi bien ils sont dans une zone de non-droit, mais curieusement, on ne sait plus qui viole qui, et l’histoire évolue vers une mascarade où les identités se dissolvent, pour finir par le meurtre du couple de soldats irlandais homosexuels.

La question du droit des femmes – ce que le metteur en scène appelle un « proto féminisme » – était très présente dans les mouvements « pro-irlandais » du début de du XXe siècle. La déclaration d’indépendance de 1916 stipule le droit de vote des femmes, et le théâtre de ces années-là faisait surgir des problématique de cet ordre. Ce sont les particularités des temps révolutionnaires et des mouvements de libération : une agitation des idées et des valeurs qui permettent à des intellectuels, des philosophes, de côtoyer un peu tout le monde.

Le metteur en scène, Niall Rea, tient à ajouter la question homosexuelle (‘queer’) à celle des femmes. Il se sert du roman de Queneau pour revisiter cet aspect de l’histoire irlandaise, n’est-ce pas délicieux ? Donnons-lui la parole : « In this stage adaptation of this outrageous literary oddity, I will re-examine the ‘queer’ qualities of the story of 1916 as perversely told by Queneau… »

Rien que pour cela, on devrait inviter cette production en France. Cela pourrait donner envie de relire Queneau, de s’intéresser à l’histoire irlandaise, et de voir comment les questions sexuelles sont posées et reposées, au sein de l’université et des arts vivants britanniques.

L’indépendance de l’Irlande

La question est grave est grande : pourquoi chercher à être indépendant ? N’est-il pas préférable de rester au sein d’une puissance plus grande, et de faire progresser les droits des minorités pacifiquement ? C’est un question actuelle avec le Tibet, avec la Corse et les Antilles. C’est un débat qui est certainement mené par les Tibétains et les Antillais eux-mêmes. (A mes amis chinois qui me renvoyaient les Bretons et les Corses à la figures, je pouvais toujours répondre qu’ils avaient le droit de vote et le droit de constituer des partis indépendantistes, mais c’est un autre débat.) 

En 1916, il n’y avait pas plus de république d’Irlande que de beurre en branche dans le cul d’une vache.

L’Irlande appartenait à l’empire britannique et personne, même pas James Joyce, ne croyait que les Irlandais parviendraient à être indépendants. Peu de gens l’espéraient vraiment, car, en 1916, c’était la première guerre mondiale et tout le monde s’en foutait un peu, de l’Irlande.

D’ailleurs on parlait d’autant moins d’indépendance qu’il était question d’une loi, Home Rule, qui allait permettre – à condition d’être votée à Londres – de donner une certaine autonomie à l’Irlande.

C’est alors, au plus fort de la guerre mondiale, qu’une bande d’activistes irlandais ont pris d’assaut le bâtiment des postes (Cherchez le GPO, quand vous visiterez Dublin) et prononcèrent une déclaration d’indépendance. Une bande d’intellectuels précaires (Patrick Pearse avait étudié le gaélique et le français, et il avait créé une école irlandaise) se révoltaient et étaient prêts à en découdre avec la plus grande puissance du monde.

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Un pragmatique bon teint me dirait : « Mais ils sont stupides, tes Irlandais. Ils auraient attendu quelques années que tout cela se pacifie, ils seraient aussi libres et autonomes que les Ecossais, ils bénéficieraient, comme eux, des avantages socio-économiques de la Grande Bretagne tout en étant parfaitement autonomes, avec un parlement irlandais, une fiscalité irlandaise… Ils se seraient économisés bien des violences inutiles. »

Après quelques jours de combats, les Anglais les ont dégommés. Ils avaient d’autres chats à fouetter, les Anglais, et, en règle général, ils ont beau être flegmatiques et extrêmement charmants au contact, il ne faut les énerver trop longtemps. Pressés de règler la question pour se concentrer sur la guerre contre les Allemands, les Anglais ont commis l’erreur de mettre à mort les leaders irlandais du soulèvement de Pâques 1916. Ils ont créé des martyrs et, par là, un sentiment de révolte qui n’était pas majoritaire dans la population avant ces événements. Une guerre d’indépendance suivra et l’indépendance sera acquise en 1921 (sauf pour la partie du nord-ouest qui constituera, jusqu’aujourd’hui, L’Irlande du Nord.)

Aujourd’hui encore, quand je vois les îles britanniques et que je me dis que seule l’Irlande est parvenue à conquérir l’indépendance, alors que des arrangements auraient pu être passés avec la Couronne, comme cela s’est passé avec l’Ecosse et le Pays de Galles, des arrangements du type autonomie, marché commun, Home Rule, je ne peux m’empêcher de ressentir de l’admiration pour les Irlandais. On me dira qu’ils ont profité de la Guerre mondiale. C’est vrai, mais c’est le cas de tous les mouvements de libération.

Quand on pense à cela, non seulement les luttes sanglantes pour l’indépendance depuis la fin du XVIIIe siècle, mais aussi la guerre civile après l’indépendance, dans les années 20, puis le recroquevillement pour tenter de digérer tout cela, les décennies de pauvreté, d’obcurité, de catholicisme autoritaire, on se dit que l’Irlande est un pays qui en a sacrément bavé, juste à côté de nous. Je ne sais pas pour les autres, mais pour moi, c’est cette histoire poignante qui me rend l’Irlande si attachante.

Obama l’intellectuel

 Ce que j'aime dans ce que dit Colin Powell à propos de Barack Obama, c'est son insistance sur l'intelligence du candidat. Plutôt que de jouer sur la corde populiste, il ose dire des choses qui énervet tout le monde : que le candidat démocrate a une éducation solide, qu'il réfléchit clairement et puissamment, qu'il fait preuve d'une grande expertise sur des questions économiques, qu'il détient à la fois "du style et de la substance".

Il faut oser jouer cette carte, celle de l'intelligence, dans un pays, dans une civilisation qui se méfie des intellectuels. A l'époque de la première élection de George W Bush, toutes les études et les sondages confirmaient que les Américains préféraient un candidat qui ait l'air bête mais sympa plutôt qu'un autre qui ait l'air intelligent. 

Jeremy Paxman, dans The English: Portrait of a People, en vient à la même conclusion pour ce qui concerne les Anglais. Etre intelligent, soit, mais surtout ne pas le montrer. Montrer ses muscles, son sens de l'humour, sa chaleur communicative, tout vaut mieux que d'apparaître intelligent. Ce n'est pas moi qui le dit, c'est Jeremy Paxman, moi je ne me permettrais jamais.

Il y a d'ailleurs un mot intraduisible dans la langue anglaise, un mot très utilisé : "geek". Le geek est un intello, premier de la classe, immature, pas cool pour un sou, portant lunettes et pantalon remonté très haut sur le ventre. Le geek n'est pas sportif et n'a pas de succès avec les filles. Le geek est le personnage le plus repoussant de tout l'imaginaire anglo-saxon. Cela, c'est moi qui le dis, sur le ton péremptoire qui s'impose quand on n'est pas très sûr de ce qu'on avance.  

Obama n'est pas un geek, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit. Mais il dessine les contours d'un personnage nouveau aux Etats-Unis : l'intellectuel sexy, sérieux et réfléchi, mais séducteur sans le savoir, dont le pouvoir sur les gens vient de son intelligence, à la différence des Kennedy et Clinton, qui étaient plus physiques, plus électriques.

Colin Powell fait ici un très joli discours. Il est bien plus à l'aise à démontrer les qualités d'un homme qu'il estime qu'à tenter de se convaincre qu'il faut attaquer l'Irak. Il est lui-même ému de pouvoir dire sans se retenir qu'il votera pour un homme qui saura palier son manque d'expérience par une capacité de réflexion hors du commun.

Après avoir mis les affaires du monde entre les mains de Dieu, car c'est cela qui est impliqué dans l'image d'un idiot comme Bush : un simple d'esprit qui laisse parler Dieu à travers lui, sans la médiation perverse de la culture, sans la froideur de l'analyse. Après avoir mis les affaires du monde entre les mains de Dieu, Colin Powell suggère qu'on les mette entre les mains d'un inconnu, dont on ne sait rien de plus qu'il est intelligent.

Administration et civilisation

Il faut dire les choses quand tout va bien. Je goûte depuis une semaine ou deux à l’efficacité feutrée des Anglo-saxons, et c’est une expérience à mener une fois dans sa vie.

Je suis arrivé à Belfast un jour avec un dossier mal ficelé et toutes les procédures administratives ont pourtant été entreprises et achevées avec une rapidité qui soulage beaucoup le sage précaire. Le sage précaire a tellement peur de l’administration et de ses exigences de papiers à fournir, de preuves à produire, d’attestations qu’il ne peut obtenir, de diplômes qu’il a égarés, de bulletins de tous acabits, qu’il préfère souvent se passer de ses services et vivre sa vie en marge.

C’est en tremblant que je m’apprêtais à m’inscrire à la fac de Belfast, plus ou moins persuadé qu’à un moment ou un autre, la machine se gripperait et qu’on me dirait : « Désolé monsieur, mais sans ce papier, sans l’original de ce diplôme, sans ce numéro de compte, sans cette garantie, sans ce démenti, il nous est impossible de continuer la procédure. Veuillez réessayez l’année prochaine. »

Tant s’en faut. Les choses ont été réglées avec douceur et célérité. En quelques jours, je passe de sans-papiers maudit à étudiant-chercheur prestigieux. En quelques jours, j’obtiens une carte d’étudiant, un compte en banque, un logement pas cher, l’usage de la bibliothèque, les clés d’un bureau collectif, un projet d’avenir, une voie tracée vers la félicité.

L’impression générale que donne l’administration britannique est de vouloir aider les individus, de leur rendre si possible la vie moins lourde en s’occupant de choses ennuyeuses à leur place, alors que j’ai grandi dans un pays qui m’a rendu l’administration hostile. Dans mon pays, et dans d’autres pays, l’administration semble vivre pour elle-même, comme un monstre aveugle. Elle fait penser à une grosse locomotive qui exige des individus un sacrifice constant pour alimenter la machine, mais sans que l’on comprenne à quoi cela rime. L’administration française exige des Français qu’ils pensent toujours à elle, en y consacrant du temps, de l’énergie, en conservant des papiers, en faisant le compte des choses passées, en prévoyant ce qu’il faudra fournir à l’avenir. Le bébé français naît dans un environnement qui se préoccupe déjà de sa retraite. L’administration des pays anglo-saxons préfèrent que les administrés pensent à autre chose.

C’est la raison pour laquelle la civilisation anglo-saxonne convient aux sages précaires. Ils ne s’y sentent pas chez eux, car ils ne pourront jamais se fondre dans les ambiances surcodées qui déterminent les jugements et les réputations, et ne pourront jamais acquérir complètement les manières tortueuses qui président aux relations humaines, mais ils y sentent bien. La sagesse précaire ne peut pas nécessairement y naître (et encore, il faudrait voir), mais elle peut s’y épanouir.

Pour l’appartement, c’est encore plus flagrant. Je passe voir une maison dans laquelle une chambre pourrait me convenir. Un grand Slovaque m’accueille, me fait visiter et me dit que c’est OK. Comme je ne comprends rien à ce qu’il me dit, je dis oui à tout, on se serre la main et on se promet verbalement de se revoir deux jours plus tard pour l’argent et le déménagement. Aucun papier à fournir, aucune garantie. Les étrangers s’y arrangent entre eux, apparemment. Entre le Slovaque et moi, s’instaure immédiatement une confiance de voyageur. Aucune visite à effectuer dans un bureau, aucun enrigistrement à la police. On a d’autres chats à fouetter, visiblement, dans cette civilisation-là.

Marseille Liverpool

Eh bien c’est Marseille qui a été choisie. L’histoire dira si c’était une bonne idée, compte tenu de l’endettement de la ville et du peu d’argent que l’Union européenne investit dans l’événement. Espérons que la région entière s’investisse dans une vision élargie du développement culturel.

Et voilà que ce soir, l’olympique de Marseille joue contre le FC Liverpool, le club phare de l’actuelle capitale européenne de la culture. Ce n’est pas du délire, honnêtement ?

Rappelons que Liverpool s’y était prise très en avance pour bien réussir son année de capitale culturelle. Et que cela ne l’a pas empêchée de gagner une ligue des Champions il y a quelques années.