Projecteurs sur la Chine

Je note qu’il est difficile pour les Européens de se rendre compte de ce que représente la Chine aujourd’hui, et pour leur propre avenir. Depuis que je suis revenu de ce grand pays, je m’aperçois que les gens suivent deux attitudes vis-à-vis de lui, deux attitudes également préoccupantes. L’ignorance et le rejet. Evidemment, les deux s’auto-alimentent : c’est parce qu’on est ignorant qu’on rejette la Chine instinctivement et en bloc ; c’est parce qu’on est méfiant et qu’on en a une mauvaise image qu’on ne cherche pas à la connaître.

Je passe sur les paroles incroyables que j’ai entendues depuis six mois sur tous les aspects du monde chinois, que ce soit dans la presse, dans les médias, en famille et entre amis: tout y est jugé à l’emporte pièce, sans reconnaissance des progrès réalisés par la Chine, sans connaissance de l’histoire et surtout sans conscience de ce qu’est en train de devenir la Chine, un pôle incontournable de la vie mondiale. 

Les gens le savent, mais ils n’en ont pas conscience, ils n’ont pas intégré cette donnée dans leur vision des choses. Comme les Français des années 45-55, peut-être, qui n’avaient pas remarqué qu’ils n’étaient plus grand-chose. Les intellectuels ont mis très longtemps à reconnaître la suprématie de l’Amérique dans (presque) tous les domaines. Tout ceci n’est qu’une impression, une analogie qui doit être prise pour telle. 

Les Européens dénigrent tout ce qui vient de Chine sans discernement: la politique intérieure, la politique extérieure, l’économie, la culture, l’éducation, sans jamais prendre la mesure d’une chose pourtant toute bête, qui est que la Chine s’est imposée ou va s’imposer dans tous ces domaines, et qu’il vaudrait mieux commencer à s’y intéresser dès maintenant, instaurer des partenariats, nouer des contacts. C’est ce que font les dirigeants de nos sociétés, mais voilà, ce sont des dirigeants, qui font des voyages d’affaire et de prise de contact, et les Chinois en voient passer des milliers chaque année. Il nous faut être plus inventifs, plus réactifs, et ne pas tout attendre des dirigeants.

Le règne de Bush a été responsable d’un grand retard dans la prise de conscience internationale. Avec l’aide des Anglais (de Tony Blair surtout), il a essayé de faire croire que ce qui comptait le plus au monde, c’était Al Qaeda, l’Irak, l’Iran, l’Afghanistan et le Pakistan. Cela va changer avec Obama qui a nommé des spécialistes de la Chine parmi ses conseillers. Jeffrey Bader, par exemple, qui semble être assez connaisseur de l’empire du milieu pour continuer à observer Taiwan comme un pôle de tension à venir, et qui a dressé un intéressant parallèle entre la situation de Taiwan et celle de la Géorgie dans une note typique des think-tankers de l’institut Brookings. Obama s’est aussi entouré de gens comme Kurt Campbell qui écrivait en 2007 combien il était important de s’intéresser de nouveau à Taiwan, ce qui souligne les risques de conflits armés dans cette région du monde.

Après l’investiture, on attendait Obama sur l’Irak ou l’Afghanistan, c’est bien entendu sur la Chine qu’il est d’emblée intervenu, car les Etats-Unis et la Chine se tiennent, si je puis dire, par les roubignoles, et nos équilibres à nous sont suspendus, si j’ose encore, à ces dernières. Les Etats-Unis dépendent de la volonté des Chinois d’éponger leur déficit en achetant des bons du Trésor. Les Chinois dépendent de la consommation des Américains pour soutenir leurs exportations et garantir leur croissance. Pour le moment, l’administration Obama hausse le ton, faisant planer des menaces. Un mot très fort a été lancé la semaine dernière: manipulation. La Chine a été accusée de « manipuler » le cours du yuan. Ne nous illusionnons pas. Cette gesticulation n’est que le début d’une longue négociation, d’un mano a mano qui va durer des années. Les Américains essaient de commencer les négociations sur une position de force, intimidante, afin de s’adoucir dans quelque temps et d’obtenir une réévaluation significative du cours de la monnaie chinoise. Ce qui est certain, et les Chinois le savent, c’est que les Américains ont besoin que la Chine continue de financer leur déficit. Ce qui est certain aussi, c’est qu’on aura besoin de la Chine sur de nombreux dossiers internationaux, en Afrique, en Asie centrale, en Asie du sud-est et en extrême-Orient.

Stratégiquement, militairement, il faut donc parer au plus pressé. Pour ce qui est de la Chine, et du point de vue de la communauté internationale, le plus pressé n’est pas le Tibet, qui est un problème mal posé et une cause vouée à l’échec (dans les termes posés par les Occidentaux en tout cas). Le plus pressé, c’est Taiwan, que la Chine veut « récupérer » indubitablement, et que les Etats-Unis ne peuvent pas lâcher. Le jour où ils lâcheront Taiwan, ce sera officiellement la fin de l’hyper-puissance, or ce n’est pas l’ambition d’Obama qui, au contraire, veut restaurer le leadership mondial de sont pays.

A notre niveau à nous, de sages précaires, ce qui nous reste à faire est de mieux connaître les deux pays qui sont en train de bipolariser le monde à nouveau. Précaires de tout pays, profitons de la baisse d’activité dans notre vieille Europe et partons en Chine et en Amérique. Nouons des contacts dès maintenant, apprenons le chinois à nos enfants. Ouvrons nos universités aux Asiatiques. Voyageons dans la culture chinoise, apprenons à l’aimer, nous ne serons pas déçus du voyage.

Infamie de la charité

Je suis entré dans une église presbytérienne, et très vite j’ai eu une révélation. 

J’ai été surpris d’entendre une voix de femme prêcher. Encore plus surpris de voir les diapositives qu’elle montrait aux fidèles. Ce service ressemblait plus à un congrès de missionnaires qu’à une messe dominicale. Elle parlait de son projet de développement au Malawi. L’église était pleine de gens richement vêtus, qui allaient faire faire preuve de générosité encore une fois, pour aider ces pauvres Africains.

Je ressentais une gêne, mais une gêne difficile à définir. Ces gens n’ont pas à être critiqués, ils aident leur prochain en donnant de l’argent. Ils sont charitables, ils font la charité. C’est ça, c’est la charité qui me parut épouvantable. L’impression que j’avais, très forte et inexpliquée, était que ces gens allaient donner, un peu pour aider l’autre, et beaucoup pour leur propre confort. Pour se gratifier eux-mêmes d’abord, mais cela n’est pas un mal ; mieux vaut vivre avec des gens qui ont une meilleure image d’eux-mêmes quand ils donnent que quand ils pillent, trucident et humilient. Mais il y a pire : il s’agit pour eux de défendre leur confort matériel, c’est l’impression que j’avais.

En y réfléchissant un peu, au bord de la mer, il m’a semblé que la charité elle-même était un système inventé par les riches ayant pour unique but de sauvegarder la situation d’iniquité qui leur permettait d’être riche.

Souvent, les privilégiés, les aisés, n’aiment pas faire face aux réalités violentes de la vie. La vie humaine n’étant pas douce ni confortable, quand on vit dans la douceur et le confort, c’est qu’on profite d’un état des choses particulier : d’autres sont écrasés, en guerre, exploités, pour que nous puissions vivre tranquillement. Si nous sommes en paix, en Europe, c’est parce que nous ponctionnons sans cesse les autres continents. Le situation de l’Afrique est évidemment dans notre intérêt.

C’est pourquoi voir des Occidentaux se donner une bonne conscience en donnant un peu d’argent à des organisations humanitaires est un spectacle douloureux, pour le sage précaire.

Il voudrait se changer en cynique grec, entrer tout nu dans les maisons et dire aux gens : « N’avez-vous pas honte de ce luxe, de ce calme, de ce confort ? Croyez-vous vraiment avoir aussi bon fond que vous le prétendez ? »

Conflits nord-irlandais : S’en taper au sud, s’en distancier au nord

Un ami commentateur a récemment écrit sur ce blog que les Irlandais ne s’intéressaient plus autant au conflit inter-communautaire qui avait enflammé l’Irlande du nord. La dichotomie catholiques versus protestants, « ils s’en tapent au sud, et ils s’en distancient au nord », disait cet ami.

Que je sois d’accord ou pas importe peu, même s’il est évident que nous n’avons pas parlé politique avec les mêmes Irlandais, depuis des années que nous fréquentons cette île, lui et moi. De mon côté, ceux qui m’en ont parlé, au sud, m’ont donné l’impression très forte de se définir par opposition aux Britanniques, à un point que j’ai parfois trouvé exagéré. Le dernier en date est un cardiologue que j’ai rencontré à une fête chez des amis de Dublin, dont la radicalité du discours m’a surpris.

Mais bien entendu, il y a toute une population qui ne s’intéresse pas à la politique et qui en a assez des discours partisans, ainsi que de tous les discours. J’ai évidemment rencontré beaucoup de personnes indifférentes, en Irlande, comme en France, en Chine et ailleurs. Mais l’absence d’intérêt pour le monde autour de soi n’est pas une garantie d’ouverture des esprits, ni de progression de la paix.

« Ils s’en tapent au sud, et ils s’en distancient au nord ». Au nord, j’entends en effet des théories qui tendent à casser l’idée d’une opposition entre Irlandais « de souche » et Irlandais « britanniques ». Basée sur des données archéologiques et étymologiques, ces théories cherchent à miner les fondements d’une différence ethnique entre les deux communautés. Il y a aussi les chercheurs en politique, dont j’ai déjà parlé, qui développent l’idée que la bipolarité n’est qu’une apparence, voulue par des groupes extrêmistes, qui cache une réalité urbaine plus complexe et plus banale. J’entends enfin des jeunes gens qui veulent simplement oublier les violences. A l’université, par exemple, je n’ai jamais remarqué de séparation, de ségrégation d’aucune sorte. Parmi les doctorants, les affinités se forment par centres d’intérêt, par attraction sensuelle ou par simple habitude, mais apparemment pas sur la base d’appartenance religieuse ou communautaire.

Ceux-là sont des modérés, des modernes, des libéraux comme vous et moi. Ils sont l’espoir du pays et une partie de son avenir. Mais ils sont privilégiés. Ce type de discours de distanciation (« ils s’en distancient au nord ») est une production idéologique très déterminée sociologiquement. D’une part, elle est surtout le fait des protestants, qui ont intérêt à ce qu’on arrête de se poser des questions d’appartenance nationale, et d’autre part, on entendra ce type de discours de distanciation surtout parmi les classes aisées, ainsi qu’à l’université. Mais plus on tend vers les classes sociales défavorisées, plus les discours se polarisent, car la réalité n’est plus la même.

Dans mon quartier, pas question pour un protestant d’aller boire un café avec une jolie catholique. Au nord-ouest de la ville, les autorités ont purement et simplement érigé un mur pour séparer un quartier catholique d’un quartier protestant. Des affrontements y ont encore eu lieu en 2002. Ce n’est pas le seul mur de la ville, il suffit de marcher un peu pour voir des barrières érigées. Il y en a plus de quarante, cela fait beaucoup pour un conflit dont on se tape et dont on se distancie. La ségrégation entre les deux communautés a augmenté depuis dix ans qu’ont été signés les accords de paix. 

Alors, quand il s’éloigne de la bourgeoisie, géographiquement, démographiquement, intellectuellement, le sage précaire a du mal à observer la prétendue distanciation des gens du nord vis-à-vis du conflit simpliste et fatal : « c’est nous contre eux », comme le dit un des riverains de la vidéo que j’ai mise en début de billet.

L’histoire de l’Irlande en quelques mots

Avant, il y avait des Irlandais qui parlaient une langue bizarre, très difficile à prononcer. Ils étaient catholiques.

Au XVIIe siècle, les Anglais et les Ecossais sont venus s’implanter, faire des colonies, comme en Amérique. Ils étaient protestants.

La domination des Britanniques sur l’île à duré jusqu’au XXe siècle.

Guerre d’indépendance. 1921, traité de Londres qui donne à l’Irlande son autonomie et qui la sépare : L’Irlande du nord restera britannique.

Guerre civile en Irlande, jusqu’en 1937, date de l’indépendance du pays, toujours séparé du nord de l’île.

Au nord, les catholiques militent pour la réunification de l’île. Les protestants veulent rester unis à la couronne. 

1969, des violences éclatent au nord et commencent ce qu’on appelle les Troubles (prononcez « trabowls », « trobelz », ou « treubeulss » selon les accents et les goûts). Attentas, bombes, terrorisme, grèves de la faim, chansons, peintures, tout devient machine de guerre.

1998 : Accords de paix. L’île est toujours divisée.

Conclusion provisoire, la violence a payé à un seul moment de l’histoire irlandaise : le début du XXe siècle.

Idées pour sortir de la crise

N’achetez pas de voiture! Contrairement à ce que nous disent les journaux et les politiques, il ne faut pas sauver l’industrie automobile. Nous avons aujourd’hui une chance historique à saisir. Laissons les industries polluantes et dangereuses s’effondrer d’elles-mêmes et reconstruisons-les sur de meilleures bases.

Les engins automobiles, nous avons maintenant de nombreuses possibilités techniques, artistiques et sociologiques pour en construire de nouveaux, moins gros, moins accidentels, moins pollueurs, moins consommateurs. Ce qui nous empêchait de les mettre en oeuvre étaient principalement les industriels eux-mêmes, et la politique qui allait avec, qui faisaient tout pour que le business aille toujours croissant. Aujourd’hui que tout s’effondre, profitons-en.

Mais les emplois, allez-vous dire ? Les emplois doivent être trouvés, protégés, subventionnés.

Précisément, puisque c’est le politique – l’Etat – qui va soutenir l’emploi et donner la direction de l’activité, c’est le moment de réorienter les travailleurs d’une industrie à l’autre pour se lancer dans des grands travaux dignes de ce nom et qui nous ouvriront à ce beau siècle qui nous tend les bras.

Quels grands travaux ? Construisons des FORETS DE TOURS !!! Nous avons déjà parlé de cette question de forêts de tours dans des villes françaises qui donnent aujourd’hui une image d’endormissement. Les nouvelles tours magnifiques vont réveiller nos villes. Certes, elles vont faire exploser le budget, mais comme on entre dans une période où l’endettement de l’Etat devient vertueux, allons-y gaiement, nom de Dieu.

Qui va construire ces tours ? La France regorge d’architectes de talent qui n’ont pas grand chose à faire : mettons-les à profit immédiatement. Le cabinet Poitevin & Renaud, par exemple, qui a conçu le Pavillon élémentaire, pour l’Expo 2010 à Shanghai, leur projet n’a pas été retenu par Sarkozy : qu’ils le réalisent en France, pays de Jules Verne, de Gaston Leroux, et des grands timbrés de la Belle époque!

J’ai entendu dire que 10% de la population française vivaient directement ou indirectement de l’industrie automobile. Réunissons ces 10% dans un stade, et parlons-leur franco : Mesdames et messieurs, on vous propose d’arrêter avec la bagnole et, pour le même salaire, de vous lancer avec nous, en avant-garde de la France et de l’Europe entières, dans le projet le plus extravagant du XXIe siècle: une forêt de tours qui se verra depuis la lune. Il y aura des tickets restaurant et le Comité d’entreprise rest inchangé. Que ceux qui veulent continuer dans la bagnole lèvent la main.

En ce jour de la Saint-Guillaume, je lance l’appel du 10 janvier. Dans les livres d’histoire précaire, on nommera ce jour : L’appel de la forêt.

Statut des étrangers

 

Il est vrai que les étrangers préfèrent vivre au Royaume-Uni qu’en France.

Que désire un étranger ? Trouver du travail, trouver un logement, changer de travail, changer de logement.

Que déteste un étranger ? Qu’on lui demande des papiers, l’administration sous toutes ses formes, les remarques racistes.

Or, le Royaume-Uni offre plus de tranquillité aux étrangers que la France. La France ne veut pas que ses étrangers lui échappent, elle veut qu’ils deviennent des Français, elle leur apprend l’histoire de France, leur inculque les valeurs républicaines.

La France est le seul pays au monde où un rappeur à la mine terrible et à l’accent des banlieues, rejette les sketches d’un comédien au nom de « principes républicains ».

Les Britanniques ne cherchent pas à faire de ses étrangers autre chose que des étrangers. Leur idéal est que chaque communauté s’organise comme elle le veut, dans le respect des autres communautés. Ils appellent cela le « multiculturalisme ». La limite de ce modèle, elle est double : que devient l’individu qui ne veut pas appartenir à une de ces communautés ? Et que faire des groupes communautaires qui non seulement ne se sentent pas britanniques, mais en plus veulent nuire au pays lui-même ?

Pour moi, je préfère tout de même vivre dans un pays anglo-saxon. Je m’y sens accepté comme étranger, sans obligation d’intégration, sans soutien, sans impression de faire partie d’un projet commun. J’ai l’impression de ne jamais pouvoir apporter quoi que ce soit et que jamais on ne me demandera quoi que ce soit.

Tout cela est sans doute plus ou moins explicatif du fait qu’en France, deux des comédiens les plus populaires soient Jamel Debbouze et Gad Elmaleh : deux personnes issues du Maghreb, l’un étant musulman et l’autre juif. Leur popularité n’a rien à voir avec des décision de discrimination positive, elle vient de leur talent, qui touche tous les jeunes Français. Et leur humour touche tous les jeunes Français parce qu’au fond, ils ont tous la même culture. Ils ont tous les mêmes références culturelles parce que la France a voulu faire de tous, des petits Français, etc.

Cela est aussi explicatif du fait que lorsque les banlieusards se révoltent en France, c’est pour réclamer plus d’intégration dans la société. Ils réclament plus d’assimilation, alors que l’assimilation est le pire des concepts dans l’idéologie libérale et communautaire des Britanniques.

Cela rejoint d’ailleurs la fameuse enquête du Pew Research Center, en 2006, sur les musulmans d’Europe. On y découvre avec effarement que les musulmans de France ont une bien meilleure image des chrétiens et des juifs que ceux des autres pays. Et aussi que ceux qui se définissent d’abord par leur nationalité, et ensuite par leur religion, sont largement plus nombreux en France. Et quand on sait que la France possède à la fois la plus grande communauté de musulmans, et la plus grande communauté de juifs de toute l’Europe, on mesure la difficulté de la tâche a priori.

Les Britanniques (communauté des chrétiens blancs -mon Dieu, comme je déteste parler ainsi!) tolèrent les étrangers, mais ils n’écoutent pas d’autre musique que l’anglo-américaine, ne rient pas d’autres choses que des comiques anglo-américains, ne voient pas d’autres films. Ils sont tolérants avec les Pakistanais, les Polonais, les Africains et les Asiatiques qui vivent sur le territoire, mais ils ne partagent rien avec eux, (sauf dans la littérature, où l’on trouve quelques écrivains d’origine pakistanaise et indienne.)

Etanchéité communautaire. C’est l’image qu’on a, quand on est français, du modèle britannique.

Conclusion : les étrangers vivent mieux au Royaume-Uni en temps de croissance économique, mais il est peut-être (je dis bien peut-être, car tout cela n’est qu’hypothétique) préférable, sur le long terme, et pour ses enfants, de faire partie de la nation française. Le choix est un peu : rester étranger ou pas.

Moi, je choisis de rester étranger, mais je vis à court terme.

Quelques « murals » de Belfast

mural-queen.1231158146.JPG

 Vous reconnaissez la reine d’Angleterre, en trompe l’oeil, soulignée par la phrase programmatique : « Cela, nous le maintiendrons », nous maintiendrons la reine comme notre reine, mais plus généralement, nous maintiendrons cet état de fait, notre appartenance au Royaume uni.  

Depuis la fin des hostilités, on prétend souvent que les fresques de Belfast ne relèvent plus que du tourisme international.

Mais la Reine se trouve sur un mur que personne ne connaît. Ce quartier, je crois, est parfaitement inconnu des touristes et des gens de Belfast qui, de toute façon, pensent à autre chose qu’aux murals et aux violences. Il n’empêche que l’histoire reste accrochée aux murs et qu’il faut bien essayer de comprendre ce qui se passe.

En face de la reine, pas en face, mais pas loin, cet autre mural encore plus évocateur.

mural-protestant.1231158227.JPG

Deux soldats cagoulés nous mettent en joue. Mais la question se pose : qui mettent-ils en joue ? Nous, les étrangers, européens, orientaux, extrême-orientaux ? Aucune raison. Les ennemis catholiques ? Il n’y en a pas un seul dans ce quartier. Le but semble bien de menacer les gens de leur propre communauté. 

Debbie Lisle écrit, dans son article Local Symbols, Global Networks: Rereading the Murals of Belfast (Alternatives 31, 2006 27-52), qu’il y a deux grands types de fresques politiques : 1- Les « images de haine » pour intimider et menacer la communauté opposée ; 2- Les images « d’héritage commun » pour mobiliser sa propre communauté.

Mais il semble bien qu’il y ait aussi des images d’intimidation pour ceux de son propre camp qui seraient tentés de baisser la garde.

Ces deux photos ont été prises hier, dimanche 4 janvier 2009, alors que je m’étais habillé pour aller assister à une messe protestante. Ayant trouvé toutes les églises closes, je me suis juste promené. Ces fresques sont très récentes, ou elles ont été rénovées. Elles ne sont en aucun cas abandonnées, elles n’appartiennent pas à une autre époque.

En revanche, quand on retourne à des endroits plus ouverts, moins communautaires, sur la route principale, Donegal road, par exemple, les images peintes ne sont plus politiques, ou très peu.

mural-apolitique-2.1231158342.JPG

Et pourtant, un automobiliste, me voyant photographier, a ralenti à mon approche, a klaxonné et a pointé sur moi un doigt menaçant. Je n’ai pas entendu ce qu’il me disait, mais c’était assez explicite : on ne veut pas de voyeurs ici.

J’ai continué mon chemin, pas très rassuré mais pas trop inquiet non plus. J’avais déjà rencontré, plus tôt dans la matinée, un geste d’intimidation, et je m’étais construit une petite stratégie de défense.

mural-apolitique-1.1231158293.JPG

Ma défense était contenue entièrement dans ma façon d’être : mon accent français, mon apparence peu rassurante, ma bonhomie : si on m’apostrophe, je m’approche de mon interlocuteur avec un sourire diabolique, et de ma voix chantante je pose des questions, et surtout, arme absolue en cas d’agression, je demande un service.
Les hooligans de ces régions du monde sont capables des pires atrocités comme de la plus grande douceur. Il faut savoir leur parler. Parler, tout est là, car l’accent dira ce qu’ils ont besoin de savoir. Il est clair que si j’avais un accent d’Irlande du sud, je ne m’aventurerais pas trop dans ces quartiers.

La résistance de Dieudonné

Voilà que l’on reparle de Dieudonné parce qu’il a fait monter sur scène un négationniste. Comme à chaque fois, les médias cherchent à montrer combien c’est mal, combien c’est condamnable. Et comme c’est condamnable, on est en droit d’exclure, d’interdire. Or, quand on lutte pour la liberté d’expression, il faut faire comme Voltaire l’a dit, il faut lutter pour que ses propres ennemis aient le droit de s’exprimer.

Comme les médias actuels sont un danger pour la liberté d’expression, une stratégie parmi d’autres consiste à créer des électro-chocs, du terrorisme artistique, des détournements d’images et de discours, comme les situationnistes l’ont fait dans les années 1960, de même que le mouvement Fluxus avant eux, et le mouvement Dada encore plus tôt.

Dieudonné restera dans l’histoire comme un humoriste qui a gagné quelques batailles contre un mouvement étouffant des médias, une évolution qui fait de plus en plus peur.

Je ne sais pas si les médias étaient plus libres autrefois. Je ne peux parler que de ce que l’on voit depuis les années 1980. Des gens sont exclus et diabolisés sur la base de faits extrêmement ténus. Jean-Marie Le Pen, par exemple, est un nationaliste, soit. Il n’était pourtant pas nécessaire de transformer ses paroles, ou de les monter en épingle et de créer des scandales qui, du reste, l’ont plutôt bien servi. Quand il disait que les chambres à gaz avaient été un détail de l’histoire de la deuxième guerre mondiale, cela signifiait que si les Juifs avaient été tués par un autre moyen, c’eût été un crime contre l’humanité pareillement, et un génocide tout aussi bien. On peut être en désaccord avec Le Pen sur tout, mais nous devons apprendre à supporter les paroles de nos voisins.

Quand je lis dans Le Monde qu’Alain Finkielkraut « reproche à l’équipe de France d’êre black, black, black« , je lis une pure calomnie. Finkielkraut n’a rien reproché à personne et, tout conservateur qu’il est, il n’est pas raciste. D’ailleurs, il a disparu de sa propre émission sur France Culture, Répliques, remplacé depuis quelques semaines par un jeune animateur beaucoup moins talentueux que lui. Est-ce volontaire, ou l’a-t-on mis au placard ? S’il s’avère que Finkielkraut est victime d’un musellement discret, je suis sûr que Dieudonné viendra à son secours.

Dieudonné vient de réussir à créer une fissure intéressante. Il a prétendu faire pénitence, il a montré patte blanche, on l’a réinvité sur les plateaux de télévision et, sur la plus grande scène de France, au moment où on lui décernait tous les prix de bonne conduite, il invite Faurisson, un pauvre type qui n’a rien à dire mais qui symbolise l’oppression médiatique contre la liberté de parole. Noam Chomsky lui-même a soutenu activement le fait que ce révisionniste devait avoir le droit de publier ce qu’il voulait.

Nos médias sont profondément malades. Ils commettent l’effroyable erreur de croire que l’on peut effacer purement et simplement des opinions détestables. On ne le peut pas. La haine existera toujours, et il y aura toujours des gens pour construire des théories foireuses basées sur elle. La censure ne sert à rien.

Le boulot de résistance contre le système médiatique français devrait être conduit par la presse satirique. C’est son rôle. Mais le représentant le plus connu de la presse satirique, Charlie Hebdo, fait exactement l’inverse, et condamne Dieudonné ainsi que tous ceux qui lui déplaisent.

Au moment où ceux qui prennent l’apparence d’être insolents entrent parfaitement dans le rang, il faut saluer la capacité de Dieudonné à regrouper autour de lui des « infréquentables » et à rire de ceux qui les rendent tels. Il joue gros, Dieudonné. Il avait l’occasion de s’amuser en gagnant beaucoup d’argent pendant quelques années encore. Il choisit la provocation frontale, narcissique, suicidaire.

J’ai l’impression que ce qu’il fait ne sera pas inutile mais il va morfler.

Les Anglais vont-ils rejoindre l’euro ?

Ce ne sont pour l’instant que des rumeurs, dont des journaux se font l’écho. Rien d’officiel dans ces bruits qui imputent à tel ou tel dirigeant de préparer un plan pour fair entrer le Royaume uni dans l’euro-zone.

Déjà des commentateurs anglais disent, pragmatiques, que la livre sterling, en effet, baisse dangereusement et va pâlir devant l’euro. Mais rien ne doit se faire sans un referendum, disent-ils.

Pour l’instant, les analystes ne font qu’analyser les conséquences de la baisse de leur monnaie. Conséquences visibles sur le tourisme en Europe, par exemple. L’Espagne et la France devraient souffrir de la situation, quand on sait l’influence des Britanniques sur notre industrie touristique.

Alors quoi, vont-ils rejoindre la zone euro ?

Ce que Tony Blair n’a jamais réussi à faire avaler à son peuple, la crise le réussira-t-elle ? Les journaux français n’y croient pas.

Et l’Union européenne, doit-elle accepter ?

D’un côté, c’est flatteur : c’est la preuve que l’euro a acquis une réelle crédibilité aux yeux du monde entier. L’union européenne dans son ensemble, pas seulement sa monnaie, représente un pôle de stabilité, c’est un fait. Et cela fait plaisir de voir l’arrogance des Britanniques, qui sont passés maîtres dans l’art de donner des leçons aux autres (des leçons de morale politique, des leçons d’économie, des leçons de géopolitique, des leçons d’antiracisme) se ternir quelque peu.

D’un autre côté, tout le monde s’accorde à dire qu’ils font chier le monde, les Anglais. Le mieux ne serait-il pas de les laisser à l’extérieur, et même de les exclure de l’Union ? De les laisser entre Anglo-saxons ?

Mais non, accueillons-les dans la zone euro, à bras ouverts, et embrassons-les. Peut-être que lorsqu’elle aura la même monnaie qu’eux, l’Angleterre attirera les touristes qu’elle mérite, car c’est un beau pays, très mal connu. Grâce au tourisme, l’Angleterre se connaîtra une nouvelle vie économique.

Mais c’est surtout au point de vue de la civilisation que ce changement l’affectera. Les Anglais ne se verront plus seulement comme les élites qui viennent profiter des charmes désuets et ruraux du continent européen (quelle image ont-ils de l’Espagne, de la France, de l’Italie, de la Grèce, de la Turquie ?), mais comme des égaux, qui accueillent et sont heureux de vendre des pintes de bière à des hordes de gros touristes venus tâter des jeunes Anglaises à la cuisse légère. Car comment se comportent les millions de touristes britanniques sur les plages espagnoles ?

Jusqu’aujourd’hui, le Royaume uni a surtout accueilli des immigrés corvéables à merci. Je compte, dans ce groupe, les centaines de milliers de Français – dont votre serviteur, reconnaissant, lui aussi – attirés par un marché de l’emploi flexible, et pas seulement les Pakistanais, les Polonais et les Africains.

Avec une Angleterre qui paie en euro, ce pays, qui se veut peut-être plus insulaire qu’il ne l’est en réalité, aura franchi une étape décisive vers sa normalisation.

Mais en même temps, s’ils gardent la livre sterling et que cette dernière est vraiment basse par rapport à l’euro, alors le renversement touristique que j’ai évoqué sera encore plus net. Bon, moi j’y perdrais beaucoup puisque je suis payé en livre, mais nul doute que le Royaume uni deviendrait le paradis sexuel pour tous les méditerranéens en mal d’exotisme. Les femmes mûres du Portugal viendront se payer des jeunes Blonds, à l’accent impeccable, en échange de quelques pintes et de discrets cadeaux.

Des fondements militaires de la peinture irlandaise

J’ai cherché de meilleures représentations de ce tableau sur internet, mais je n’en ai pas trouvé. J’ai perdu assez de temps avec cela, alors voici une image qui est loin de pouvoir faire comprendre pourquoi j’ai ressenti une grande émotion en le revoyant, il y a quelques jours.

Je n’en dirai que quelques mots, mais des mots essentiels.

Qu’on me permette d’être immodeste. Ce que je vais dire ici, personne ne l’a jamais dit, ni écrit, ni entendu, ni lu, ni su, ni vu, ni voulu.

La toile est de William Ashford, et elle date de la fin du XVIIIe siècle. Quand on la voit en vrai, on paie attention à la rivière en contrebas (Liffey), et à la ville, au loin, qui n’est autre que Dublin, et que l’on reconnaît aisément grâce à la forme reconnaissable de quelques bâtiments (tous construits, bien sûr, par les Anglais.) Les arbres, le cerf du premier plan, ne sont là que pour encadrer la ville, lui donner un écrin artistique, européen, « italianesque ».

Deux choses, pourtant, ont été découvertes par moi seul, et c’est là que je vais être, avec votre permission, un peu immodeste. Premièrement, la vue est topographique mais elle est impossible. Ashford n’a jamais vu ce qu’il a peint. Le visiteur reconnaît tout, et peut nommer tous les éléments du tableau : l’hôpital de Kilmainham, aujourd’hui transformé en musée d’art contemporain, le fort militaire, le barrage de Chapelizod, tout est correct. Mais l’ensemble est pure invention.

En effet, qu’on m’écoute bien : nulle part au monde, aucun endroit de l’univers ne peut offrir ce point de vue. Ashford a créé un point de vue inédit qui lui permet d’inventer Dublin.

Deuxième révélation. Le tableau est structuré sur une ligne d’horizon classique. À l’extrémité droite, le Royal hospital. À l’extrémité gauche, le Magazine Fort.

Deux gros symboles militaires encadrent la vue de Dublin. La caserne que l’on peut toujours voir dans le célèbre Phénix Park, et l’hôpital de Kilmainham qui avait pour vocation de soigner les invalides de guerre. (Il se visite aujourd’hui, je le répète, car il est devenu un très beau musée d’art moderne et contemporain.)

À la National Gallery, le cartel parle d’une vue , de la  des outskirts de la ville. La littérature d’histoire de l’art ne va pas plus loin. Ce n’est pourtant pas difficile de voir ce qui se trame sous la sérénité des outskirts de la ville.

C’est l’ britannique qui, en encadrant la ville irlando-anglaise, apporte la paix, l’ordre et l’harmonie.

L’art est toujours politique, qu’on se le dise. L’art est toujours au service de quelque chose ou de quelqu’un. L’art est dangereux et séducteur. Il nous faut nous méfier des artistes comme de la peste. Moi qui ai des amis proches et adorés qui se trouvent être des artistes de grande qualité, je me demande toujours : « Au service de quoi travaillent-ils ? »