En ce 80ème anniversaire de la libération des camps d’Auschwitz, il est crucial de revenir sur l’importance historique et symbolique de cet événement, non seulement pour comprendre le XXe siècle, mais aussi pour analyser son impact sur notre époque. Auschwitz, et plus largement les camps de concentration et d’extermination, représentent un point de bascule dans l’histoire des idées, une fracture morale et philosophique qui a redéfini les valeurs humaines. Avec Hiroshima, Auschwitz incarne l’aspect inhumain du siècle, et la fin de notre foi dans le progrès et la technique.
Pour résumer le XXe siècle dans son horreur, il faut convoquer trois mots qui renvoie chacun à un certain extrême du savoir-faire et de l’intelligence de l’occident :
Les déportations de populations
Les camps de la mort
La bombe atomique
La libération des camps a marqué la révélation d’une horreur indicible : un système industriel de déshumanisation. Ce moment a transformé la pensée contemporaine, influençant la littérature, la philosophie et les discours politiques. Primo Levi, dans Si c’est un homme, a offert une perspective supportable en décrivant la vie quotidienne des prisonniers, loin du dolorisme, et en révélant les mécanismes de survie dans un monde concentrationnaire. Ce livre demeure un témoignage fondamental, non pour provoquer un simple “plus jamais ça”, mais pour comprendre, dans le détail, ce que signifie être privé de sa dignité tout en continuant à vivre.
Une commémoration troublante
Cependant, en 2025, alors que nous commémorons cet anniversaire, un paradoxe troublant émerge : certains des descendants des victimes de ces tragédies historiques sont aujourd’hui engagés dans des dynamiques de domination qui reproduisent, dans un autre contexte, des mécanismes de violence et de répression équivalente à ceux mis en place par l’Allemagne nazie. La situation à Gaza illustre cette contradiction. Avec plus de deux millions de Palestiniens enfermés dans une enclave assiégée, Gaza s’apparente à un gigantesque camp de concentration, un espace où les habitants vivent sous un blocus constant, soumis à des bombardements incessants. Et comme par hasard, les experts de la chose militaire observent qu’on a fait tomber sur Gaza plus d’explosif que la bombe d’Hiroshima n’en contenait.
Cette réalité, bien qu’éloignée dans sa forme et son contexte des camps nazis, interpelle par ses résonances symboliques. Les tragédies de la Deuxième Guerre mondiale — camps de concentration et bombe atomique — trouvent une résonance glaçante dans les violences infligées aujourd’hui à Gaza. Ces parallèles soulèvent le cœur et des questions profondes sur la mémoire collective et sur la manière dont elle est mobilisée ou détournée pour justifier des politiques contemporaines.
La nécessité de lire et de comprendre
Pour ne pas sombrer dans la provocation ou le simplisme, il est essentiel de revenir aux œuvres qui éclairent ces expériences extrêmes avec nuance et profondeur. Si c’est un homme de Primo Levi reste une lecture incontournable. De même, les mémoires de Simone Veil offrent une vision personnelle et lucide des camps, évitant les simplifications et les instrumentalisations.
Aujourd’hui, face à une montée des discours extrémistes qui rêvent de déportations, d’épurations ethniques et qui cherchent à étouffer les voix critiques, notamment celles qui défendent les droits des Palestiniens, il est plus urgent que jamais de relire ces textes. Ils rappellent que la mémoire de la Shoah ne doit pas servir à justifier l’injustice, mais à alimenter une réflexion universelle sur les droits humains, la justice et la coexistence.
Elon Musk est-il fasciste ? La question, qui trouve sa réponse rapidement, semble presque secondaire face à l’urgence de nommer ce qui se déploie sous nos yeux : une idéologie autoritaire, anti-démocratique et profondément hostile à l’État de droit. Le cas de Musk illustre bien une tendance plus large. Non, il n’est pas nécessaire de passer en revue ses tweets ou ses sorties publiques pour comprendre qu’il méprise les principes fondamentaux qui garantissent une société juste et équilibrée. Son hostilité envers le cadre légal, qu’il perçoit comme un frein à ses ambitions entrepreneuriales, est un marqueur clé de cette posture.
Une haine diffuse et une cible mouvante
La rhétorique de Musk s’inscrit dans un schéma plus vaste où les cibles varient mais la méthode reste la même : une attaque systématique contre tout ce qui incarne la pluralité, l’inclusion ou la justice sociale. Pour certains, la haine se cristallise autour des minorités visibles, qu’il s’agisse des Juifs, des Noirs ou des musulmans. Pour d’autres, comme Musk, l’ennemi désigné est plus diffus : les « wokistes », terme devenu l’outil rhétorique parfait pour stigmatiser une gauche perçue comme moralisatrice et oppressante. Cette détestation de la gauche, profondément ancrée dans l’histoire des mouvements fascistes, rappelle que les ennemis idéologiques de ces régimes ne se limitent pas aux minorités ethniques ou religieuses, mais incluent aussi les progressistes, les syndicalistes et tous ceux qui défendent le droit des plus humbles.
Le piège des mots usés
Le problème, cependant, n’est pas seulement idéologique : il est linguistique. Les mots comme « fasciste », « nazi » ou « extrême droite » ont perdu leur force. Ils ne mobilisent plus. Pour certains, ils évoquent un passé révolu, pour d’autres, ils ne suscitent ni crainte ni indignation. En face, les adversaires de l’État de droit ont su inventer des termes percutants, comme « wokisme », « islamogauchisme », « ensauvagement » ou « éco-terrorisme » qui, bien qu’infondés, résonnent avec efficacité dans l’imaginaire collectif.
Trouver une nouvelle rhétorique
Ce qui manque aujourd’hui, c’est un mot, un concept, capable de capter la réalité contemporaine de cette montée autoritaire et totalitaire. Parler de « populisme » ou de « conservatisme autoritaire » est insuffisant. Ces termes ne rendent pas compte de la haine viscérale, de la peur obsessionnelle de l’autre, ni de cette volonté délibérée de concentrer encore plus de pouvoir entre les mains des élites économiques tout en détruisant les contre-pouvoirs démocratiques.
Une urgence humaniste
Les antifascistes des années 1930 avaient compris l’importance des mots pour mobiliser. Avant même la Seconde Guerre mondiale, des figures comme André Malraux, André Chamson ou André Gide appelaient à la résistance, alertant sur les dangers du fascisme naissant. Aujourd’hui, cette même lucidité manque. Si le danger est bien réel, le vocabulaire pour le désigner et mobiliser les consciences est absent.
Il est urgent de retrouver une dimension rhétorique et conceptuelle qui redonne du sens au combat. Non pas pour ressusciter les vieilles luttes, mais pour revivifier la perception d’une menace bien actuelle : celle d’un néo-fascisme insidieux qui, sous couvert de modernité et d’efficacité, sape les fondements mêmes de nos démocraties. À nous d’inventer ce mot, ce concept, qui ralliera les esprits face à cette dérive.
Image générée automatiquement quand j’ai tapé les mots : « Le divertissement des récits racistes » dans la banque d’images gratuites de mon blog.
On peut reconnaître une chose à Pascal Praud : c’est un professionnel de la télévision. Il a réussi à créer une ambiance, un rythme, un cadre dans lequel le téléspectateur fatigué trouve son compte. C’est du spectacle. Mais ce spectacle, derrière son apparente légèreté, est profondément utile. Il révèle quelque chose. Il met en lumière l’adversaire. L’adversaire de la liberté, de l’inclusion, de la République telle qu’on voudrait qu’elle soit : ouverte et égalitaire.
Une séquence qui en dit long
Hier soir, une séquence m’a particulièrement marqué. Le présentateur évoquait un bébé israélien pris en otage par le Hamas. Autour de ce sujet, trois professionnels : un autre présentateur cité en exemple, une journaliste spécialiste du dossier, et Pascal Praud lui-même. L’objectif était clair : humaniser cet enfant, faire ressentir au spectateur toute l’horreur de cette situation.
Et bien sûr, cela fonctionne. On compatit. On s’émeut. On s’identifie à cette famille israélienne en souffrance. Mais dans le même temps, une question s’impose : où sont les autres bébés ? Où sont les milliers d’enfants palestiniens massacrés dans ce conflit ? Leur humanité, leur souffrance, sont-elles moins dignes d’attention ?
Ce silence assourdissant, cette absence, révèle une idéologie. On veut nous faire pleurer sur le malheur d’une famille, et c’est légitime, mais ce faisant, on occulte volontairement l’autre camp. Comme si ces enfants palestiniens, ces familles détruites, ne méritaient pas le même regard, la même compassion.
Une idéologie décomplexée
Cette séquence de télévision est le reflet d’un racisme décomplexé. Elle repose sur une dichotomie : d’un côté, des êtres humains, de l’autre, des barbares. C’est cette pensée qui permet de traiter un camp avec humanité et l’autre comme une masse indistincte, déshumanisée, réduite à des chiffres ou des clichés.
Et c’est là le cœur du problème. Ce n’est pas seulement une question de narration biaisée. C’est une question de regard sur le monde. Ce racisme tranquille, diffus, se manifeste dans cette incapacité à accorder aux Palestiniens la même individualité, la même dignité qu’aux Israéliens.
Regarder pour comprendre
Alors, pourquoi continuer à regarder une émission comme celle-ci ? Parce qu’elle divertit, oui, mais aussi parce qu’elle éclaire. Elle met en scène une pensée en action, celle qui façonne une partie de l’opinion publique, qui légitime des politiques, qui nourrit des discours d’exclusion et de haine.
Regarder, c’est aussi se préparer. Voir l’adversaire fourbir ses armes, comprendre ses mécanismes, ses stratégies. Ce n’est pas agréable, mais c’est nécessaire.
Et si l’on veut un jour bâtir une société réellement inclusive, réellement républicaine, il faut commencer par dénoncer ces récits, ces silences, et ces regards biaisés.
Visuel générée par une banque d’images libres de droit quand j’ai saisi « Bien commun »
Toutes les idées politiques ne se valent pas. Si la liberté d’expression garantit à chacun le droit de s’exprimer, cela ne signifie pas que toutes les idées doivent être considérées comme équivalentes. Certaines idées sont nocives pour le corps social, et il est crucial de les identifier pour protéger la santé collective.
Une analogie avec la santé du corps
Les idées, comme les états du corps, peuvent être saines, bénignes ou malades. Et les maladies peuvent être vues de manière plus ou moins négative :
Une maladie immuno-dégénérative sans traitement est un enfer sur terre.
Un corps atteint d’un cancer peut retrouver la santé mais après une épreuve terrible.
Une gastro-entérite peut faire mal mais ça passe et ça permet de se purger au bout de quelques jours.
Ses maladies sont naturelles et inévitables, elles témoignent d’un mauvais état du corps, tout comme une société traversée par des idées destructrices. Ces idées, chacun de nous peut en être atteint, comme des maladies citées plus haut ; il n’y a pas lieu ni de les respecter, ni de les interdire.
Il existe aussi des états de santé, des conditions, qui ne sont en rien handicapante mais qui reflètent un dysfonctionnement. Une calvitie par exemple, bien que non pathologique, ne représente pas un idéal de santé. Ainsi, une idée politique peut être problématique sans être immédiatement toxique.
Les idées nocives : un diagnostic
Une idée peut donc être qualifiée de médicalement dangereuse, de saine, de temporairement malsaine, ou de discutable, comme un cancer, un état de forme rayonnant, une gastro ou une calvitie.
Lorsqu’elle prône l’exclusion ou la persécution d’une partie de la société, l’idée est cancéreuse. Le racisme, l’antisémitisme ou les théories comme le “grand remplacement” en sont des exemples. Ces idées envisagent le corps social comme malade, identifiant un groupe comme une “tumeur” à extraire pour retrouver une prétendue pureté. Historiquement, ces visions ont conduit à la violence, à la division, et à la destruction de la paix sociale.
En 1572, l’idée selon laquelle les protestants sont une maladie qui rongent la santé de la France, est répandue dans le royaume, et elle est parfaitement naturelle. Elle est aussi naturelle que la maladie. Mais la prendre pour boussole de l’action est aussi absurde que si l’on prenait l’état fiévreux comme l’état idéal d’un corps, auxquels tous les corps devaient tendre.
Le bien commun comme boussole
Les idées saines visent le bien commun, l’inclusion et la justice sociale. Une société ne peut prospérer que si elle rejette les logiques d’accaparement des richesses et d’exclusion. Par exemple, défendre l’existence de milliardaires toujours plus riches est une idée nocive. Cela ne signifie pas qu’il faut persécuter les milliardaires, mais leur situation doit être réformée pour favoriser une meilleure répartition des richesses et une cohésion sociale.
L’importance du « bien commun » dans la réflexion du sage précaire signe son inscription dans la philosophie des Lumières, donc dans le libéralisme de droite que j’assume. Ceux qui défendent la présence de milliardaires, comme Sarah Knafo et Éric Zemmour, ne défendent pas un modèle liberal, mais une idée anti-républicaine. Du point de vue du bien commun, il est sain que des gens soient plus riches que d’autres, dans la mesure où leur fortune provient directement de leur activité, mais il est nocif que quelques individus accaparent des ressources colossales, les fassent disparaître dans des paradis fiscaux, et empêchent à la « richesse des nations » de circuler dans le corps social.
Par conséquent, le libéral bon teint que je suis souhaite la saisie en douceur de tous les biens de nos milliardaires et l’installation de chacun de ces anciens milliardaires dans une maison modeste et confortable de la province de leur choix, où ils pourront couler des jours heureux, entourés de leur famille, et dans la beauté sans tache d’un potager. Leurs milliards, eux, serviront à financer nos services publics.
Le rôle de la liberté d’expression
Être attaché à la liberté d’expression, comme un libéral peut l’être, ne signifie pas renoncer à critiquer des idées toxiques. Laisser les idées s’exprimer ne signifie pas les valider. Le débat démocratique exige de distinguer les idées constructives de celles qui fragilisent le tissu social.
En somme, reconnaître une mauvaise idée politique repose sur un principe simple : est-elle bénéfique pour la société dans son ensemble, ou engendre-t-elle des divisions et de la misère ? Les idées racistes, exclusives ou concentrées sur l’intérêt d’une minorité fortunée ne peuvent que nuire à la santé d’une société ou d’un pays.
Photo générée par la banque d’images gratuites quand j’ai saisi : « raz-de-marée réactionnaire ».
La politique française semble aujourd’hui absorbée par des débats institutionnels : nomination d’un Premier ministre, chutes gouvernementales, votes budgétaires, et une Assemblée nationale paralysée par ses divisions. Pourtant, une menace bien plus grave se profile à l’horizon, et elle semble largement sous-estimée : le réarmement idéologique et médiatique de l’extrême droite.
Ce danger ne se limite pas à la montée en puissance du Rassemblement National de Marine Le Pen, ni des émissions divertissantes des chaînes de télé possédées par des milliardaires nationalistes. Si certains avancent que Le Pen pourrait être empêcher de se représenter en 2027, c’est ailleurs que l’extrême droite affine sa stratégie. Le parti d’Éric Zemmour, en dépit de son absence d’élus et de la performance médiocre des dernières présidentielles, prépare un retour fracassant sur la scène publique.
Une offensive médiatique bien orchestrée
Grâce au soutien financier de riches militants antirépublicains, Zemmour bénéficie de ressources médiatiques colossales. La chaîne Canal+, propriété de Bolloré, prépare actuellement une série télévisée basée sur l’un des livres de Zemmour. Cette production, prévue pour 2025, vise à diffuser ses idées réactionnaires et racistes sous une forme audiovisuelle attrayante et accessible.
L’enjeu est clair : utiliser la puissance des médias pour imposer dans le débat public des discours anti-musulmans, anti-progressistes et profondément rétrogrades. En capitalisant sur une réalisation soignée, cette série risque de séduire un large public et de dominer l’agenda médiatique dès sa diffusion, ouvrant la voie à une campagne présidentielle 2027 déjà en préparation.
Une stratégie multifacette
Le dispositif ne s’arrête pas là. Sarah Knafo, compagne de Zemmour et énarque, s’impose de plus en plus comme une figure médiatique de premier plan. Avec une rhétorique affûtée, elle multiplie les apparitions sur les plateaux télé, où ses propos passent souvent sans contradiction. Parallèlement, Zemmour pourrait publier un nouveau livre, renforçant encore sa visibilité et sa capacité à structurer le débat public autour de ses thèses.
Dans le même temps, Marine Le Pen pourrait se retirer, laissant la place à Jordan Bardella, dont la stratégie repose sur une forte présence sur les réseaux sociaux, mais avec un contenu idéologique plus flou. Face à cela, Zemmour et son militantisme raciste incarnent une extrême droite idéologiquement plus agressive, capable de saturer l’espace médiatique avec un discours structuré et percutant.
Les signaux faibles d’une tempête à venir
Photo proposée par le moteur de recherche du blog quand j’ai saisi le titre de mon billet en anglais
Tout converge vers une montée en puissance de l’extrême droite, qui s’appuie sur des outils modernes et efficaces : audiovisuel, réseaux sociaux, séries. Comme rien n’est fait pour contrer cette stratégie, 2025 marquera le point de bascule, avec une domination médiatique totale des idées réactionnaires.
Les partis de gauche doivent se préparer dès maintenant à affronter cette offensive puisque les partis de droite ont déjà choisi de se soumettre à l’idéologie raciste. Il ne suffit plus de dénoncer les idées de l’extrême droite : il faut construire un contre-discours solide et investir dans des stratégies médiatiques capables de rivaliser avec celles de Bolloré, Zemmour et Bardella.
Le parti raciste français, conscient de sa forte popularité, a adopté une stratégie subtile pour les élections européennes de 2024. Jordan Bardella, avec une campagne exemplaire en termes de minimalisme discursif, se distingue clairement et mérite la deuxième place de notre classement.
L’objectif de Bardella était de ne parler de rien. Le RN étant déjà identifié comme le parti qui attaque les Noirs et les Arabes, il n’était pas nécessaire de le rappeler, au risque d’être contre-productif. À ce stade de popularité, les fascistes n’ont plus besoin de se faire connaître ; ils cherchent à endormir les consciences républicaines pour s’emparer du pouvoir. Dans ce contexte, la campagne de Bardella brille par son absence totale de contenu. Bardella ne dit rien, ne pense rien, ne connaît rien. Sa présence sur les réseaux sociaux, notamment sur TikTok, se caractérise par des vidéos d’une vacuité extraordinaire, où il apparaît simplement comme un homme séduisant se livrant à des actions banales sans aucune profondeur politique.
Un autre aspect crypté de Bardella, rarement évoqué pour des raisons légales ou par crainte de conséquences négatives, est son homosexualité apparente. Cette dimension contribue à la fascination qu’il exerce sur les jeunes utilisateurs de TikTok. Tandis que les électeurs âgés de l’extrême droite votent par racisme, les jeunes, eux, sont attirés par ce mélange de caractéristiques féminines et masculines, et par le mystère qui entoure sa personne.
En somme, Bardella incarne un personnage politique sans contenu, similaire à ce que Michel Serres décrit à propos de Tintin dans la bande dessinée : un héros sans qualités ni défauts marqués, une page blanche au centre d’un univers de personnages aux personnalités fortes. Cette vacuité permet à l’histoire de progresser grâce aux interactions des autres personnages. Bardella, dans son rôle de « Tintin gay friendly », n’a jamais prononcé de propos choquants car il n’a jamais rien dit de substantiel. Roland Barthes aurait probablement trouvé en Bardella une illustration parfaite de son concept de « signifiant vide », enrichissant ainsi sa réflexion sur l’empire des signes.
Les élections législatives des 30 juin et 7 juillet 2024 approchent à grands pas, et le pays tout entier cherche une réponse à ses questions. Dans cette atmosphère électrique, nombreux sont ceux qui cherchent conseil auprès du sage précaire. Pour ma part, j’ai généralement décliné ces invitations à m’exprimer. Et pourtant, on me dit que la France attend avec impatience que la sagesse précaire prenne position. Alors, face à tant d’encouragement, je m’exécute rapidement, succinctement, en m’acquittant de ce devoir.
Je dirais deux choses. D’abord, il ne s’agit pas simplement de faire barrage à l’extrême droite. Le racisme, sous toutes ses formes, ne peut jamais être une solution durable pour un pays. Il est impératif de voter pour une option inclusive, une option qui favorise une nation française unie. Le nouveau Front populaire, bien qu’imparfait, représente la seule voie raisonnable. Son programme, modéré et social-démocrate, se distingue par une légère inflexion vers une redistribution plus équitable de la richesse, en imposant davantage les grandes fortunes. Il s’agit là d’une mesure de justice élémentaire.
Quant à la majorité présidentielle actuelle, elle a, hélas, trahi les idéaux républicains. En adoptant des positions racistes et en promulguant une loi infâme sur l’immigration, en se livrant à des diversions indignes concernant le port de l’abaya par les jeunes filles dans les écoles, et en expulsant des imams qui n’avaient même pas été condamnés par la justice, cette majorité a sombré dans l’islamophobie. Elle s’est déshonorée et a perdu toute légitimité morale.
La sagesse précaire, qui se revendique plutôt libérale et n’a pas honte de ses inclinations de droite, appelle donc à voter pour la seule liste qui semble à même de gérer notre argent. Ne vous laissez pas abuser par ceux qui cherchent à les peindre comme une extrême gauche abominable. Ils représentent aujourd’hui l’option la plus raisonnable pour une France unie et qui tend vers le respect de l’environnement.
En ces temps troublés, que la sagesse, même précaire, guide vos choix.
L’édition originale du pèlerinage de Dinet et Sliman à la Bibliothèque Nationale de Bavière, mars 2024. Illustrations : Arabe récitant la prière de l’Asir, d’Étienne Dinet (1903), et Transe de Farid Belkahia (1980).
Table des matières
1) De Bou Saada à Djedda
2) El Madina El Menouora
3) Mekka el Mekerrema
4) Le mont Arafat
5) La vallée de Mina
6) Retour à Mekka
7) De Djedda à Beyrouth
Conclusion
Appendices
A) Observations sur plusieurs récits de pèlerinage à Mekka
B) Le Wahabisme et la famille de Saoud
Arrivés en Arabie, les voyageurs insistent lourdement sur le danger qu’encourt Étienne Dinet si des fanatiques découvrent qu’il est Européen.
Il faudra que, dans la foule, Dinet s’efforce de passer inaperçu, et que son collaborateur El Hadj Sliman ne le quitte pas une minute.
Le Pèlerinage, p. 21.
La narration, on le voit, se fait d’une manière décentrée. Comme ils sont deux auteurs, ils nomment l’un ou l’autre des narrateurs, et quand ils font les choses ensemble, ils disent « nous ». Il n’y a jamais de « je », ce qui est convenable pour un récit religieux.
Le pèlerinage proprement dit commence à Médine, où le prophète est enterré.
La mosquée du Prophète, toute proche de notre habitation, nous attire à chaque heure de la journée et nous y passons d’inoubliables instants de prière, de contemplation et de causerie avec des pèlerins de toutes races et de tous pays.
P. 51.
La narration fait alterner harmonieusement les descriptions, les éléments de religion, les sensations et les réflexions d’ordre socio-politique.
Après quelques jours à Médine, les amis prennent leur voiture avec leur chauffeur Javanais et retourne à Jedda pour se rendre à La Mecque. La traversée est comique est pathétique à la fois. Les secousses de la route font penser aux aventures de Tintin, sauf qu’ils voient des pèlerins mourir de faim et de soif sur la route.
À la Mecque, en revanche, pas d’humour qui tienne. Ils traduisent en français les invocations, et précisent que les gens qui se pressent sur la pierre noire ne sont pas des polythéistes. Le récit des circumbulations autour de la Kaaba est vivant. Y est souligné le grand mélanges des genres, des races et des classes, avec beaucoup de notes concrètes sur les couleurs et les matériaux. On retrouve parfois le peintre sous le pèlerin :
L’air est d’une limpidité inimaginable ; une ombre diaphane et bleutée voile toute la cour devenue, un parterre de créatures humaines ; la draperie noire du Sanctuaire emprunte au couchant un reflet mystérieux, et, derrière elle, le Djebel Abi Koubeis, avec ses hautes maisons dominées par la blanche mosquées d’Omar, passe par toutes les teintes que projette le soleil au moment de disparaître, non des teintes brutales, comme celles de l’orientalisme pictural, mais des teintes d’une subtilité dont l’irisation de la nacre peut seule donner une idée ; dans le ciel immaculé, couleur d’opale, tournoient des centaines de pigeons, de martinets et de milans…
Pèlerinage, p. 98.
Ils estiment le nombre de pèlerins à 100 000. C’est tellement peu par rapports à nos jours. En 1929 ils notent la modernité de la ville de la Mecque, les prouesses de la logistique hollandaise et l’approvisionnement de l’eau, mais sont fâchés de ne pas voir de présence française dans la ville sainte :
Nous avons pourtant vu des marques d’autres nations ; des cotonnades japonaises, des conserves de fruits américaines, etc., mais chose triste à dire, en dehors de quelques pneus Michelin, nous n’avons rencontré aucune marque française. Or, la France est une des plus grandes puissances musulmanes du monde.
Pèlerinage, p. 106.
La France puissance musulmane ! Voilà une belle expression que l’on devrait ressortir aux identitaires d’aujourd’hui. Quand notre néo-fascisme parle de grand remplacement, rétorquons-lui avec cette phrase écrite avant l’immigration de masse. Nous sommes, de par notre seule volonté colonisatrice, une puissance musulmane, et nous devrions intégrer cette donnée dans notre identité plutôt que de vouloir l’occulter et l’éradiquer.
Les devoirs religieux étant accomplis, notre couple d’amis se rendent à l’invitation du roi Saoud, qui vient à la Mecque offrir le couvert à quelques centaines de convives. Le roi montre une grande humilité dans ses manières et la décoration de son palais. Il se lève pour faire la prière du coucher de soleil (maghreb) avec tous les invités, puis mange et prononce un discours sur l’unité des musulmans.
Pour devenir un Hajj, un vénérable, qui a accompli le pilier que représente le pèlerinage, il faut encore aller prier au mont Arafat, ce qui donne l’occasion aux deux auteurs de raconter la légende du prophète et de sa chamelle. Et enfin ils se rendent à Mina pour acheter de la viande d’animaux sacrifiés et fêter l’aïd el Kebir en souvenir du sacrifice d’Abraham.
De là nous nous dirigeons vers l’endroit que les Islamophobes appellent « le charnier de Mina » et décrivent comme une effroyable montagne de charognes sanglantes en putréfaction, envoyant les germes de toutes les épidémies aux quatre coins du monde. Et nous nous préparons à un horrifique spectacle.
En réalité, nous trouvons un vaste enclos servant à la fois de marché et d’abattoir destinés à fournir la viande de boucherie nécessaire pour deux cent mille pèlerins en un jour de fête.
Pèlerinage, p. 141.
J’ai été très étonné de lire le terme « islamophobe », qui revient d’ailleurs plusieurs fois dans les pages suivantes, dans un ouvrage écrit en 1929. On pouvait penser que le mot datait de quelques années, il a au moins un siècle.
Le voyage du retour dure un mois et est très éprouvant. Du fait que le bateau est rempli de musulmans, les vexations et les mises en quarantaine excessives des autorités britanniques se multiplient. Les auteurs prouvent minutieusement qu’on ne traite pas les autres voyageurs aussi mal.
Ce dernier point réapparaît dans la conclusion méthodique de l’ouvrage :
Trois choses nous ont particulièrement frappés pendant notre voyage, à cause de leur importance pour l’avenir ; ce sont : la vitalité prodigieuse de la langue arabe, la puissance formidable de la foi musulmane et la persistence d’une hostilité plus ou moins déguisé de l’Europe pour l’Islam.
Pèlerinage, p. 167.
Ils affirment pourtant que la France est le pays d’Europe le plus aimé en terre d’islam, grâce à sa déclaration des droits de l’homme et à « l’égalité des races et des religions » (175), et qu’il ne lui serait pas difficile de conclure de nombreuses alliances avec les pays musulmans si elle le voulait.
Mais ils terminent leur récit par une synthèse des différentes « islamophobies » qui gangrènent la pensée française et empêchent de voir l’intérêt qu’il y aurait à respecter et aimer les musulmans. Ils dénoncent tour à tour les attaques « pseudo-scientifiques » des orientalistes qui depuis Renan, ne cessent de chercher des arguments dépréciatifs, et les agressions « cléricales » qui tentent de convertir au chritianisme tant d’âmes égarées. C’est pourquoi nos voyageurs terminent en rappelant les paroles de tolérance qu’ils puisent dans le coran, en espérant voir les tensions se tarir.
La toute fin doit se lire dans la dernière note de bas de page, où Dinet certifie que personne n’a fait pression sur lui pour qu’il se convertisse. Comme je ressens la même chose que lui, je termine ce billet en laissant la parole à un témoignage personnel et émouvant :
Les Musulmans n’importunent jamais les « Gens du Livre », c’est-à-dire les Juifs et les Chrétiens, avec leur prosélytisme.
L’orientaliste Dinet peut affirmer que jamais un Musulman ne fit la moindre tentative pour le convertir. S’il est venu à l’Islam, c’est de lui-même, après trente années d’études, de méditations et de contemplation. À leur tour les Musulmans n’ont-ils pas le droit de demander que les missionnaires les laissent tranquilles, eux et leurs familles, et surtout leurs enfants ?
Dans cette affaire, en plus de vouloir faire preuve d’humanité face au calvaire infini que vivent les Palestiniens, l’intellectuel juif Edgar Morin songe aussi à sauver l’honneur des Juifs.
Il sait, comme nous le savons, comme tous les humains savent autour de la terre, qu’Israël se rend coupable de crimes tellement graves qu’il est en train d’incarner le mal absolu dans l’esprit des hommes. Une rengaine simpliste est en train de devenir réalité : ceux qui furent persécutés par les nazis font aux autres ce que les Nazis leur ont fait. La comparaison avec Hitler et les SS devient irrésistible : mépris, racisme, animalisation de l’autre, victimisation de soi, déportation à des fins d’épuration, jusqu’au boutisme.
Ce n’est pas être gauchiste que de dire cela. Le monde entier regarde désolé ce qui se passe à Gaza et songe à cette analogie trop facile pour être vraie : Israël = Troisième Reich. Trop facile mais trop puissante pour être réfrénée par les arguties justificatrices de nos intellectuels organiques de plateaux télé.
C’est pourquoi de nombreux intellectuels juifs sortent en plein jour et dénoncent les crimes d’Israël. Il est urgent de briser le lien entre Juifs et Israël. Il faut sans arrêt clamer l’amour des Juifs et « témoigner » contre Israël. C’est ce que fait Edgar Morin dans cette vidéo bouleversante.
Malheureusement, l’analogie ne s’arrête pas là. Elle se poursuit dans l’avenir. Israël n’a pas plus d’avenir que l’Allemagne nazie. Dès 1942, on savait que l’Allemagne allait perdre la guerre mais il a fallu bien des batailles et de sang versé avant qu’elle capitule. Dès 2024, les hommes ont compris qu’Israël ne pourra pas durer, que son existence est menacée à court terme par sa propre ignominie, sa propre violence autodestructrice, mais combien de sang versé encore ? Et pour combien de temps ?