La grande mosquée Sultan Qabous

En arrivant de l’aéroport, vous emprunterez le boulevard Sultan Qabous pour vous rendre à Mascate. Avant d’arriver au centre ville, vous longerez, sur votre droite la plus grande mosquée d’Oman, qu’on appelle en arabe Masjid Al Akbar, et en anglais The Sultan Qaboos Grand Mosque. Inaugurée dans les années 2010, elle est l’un des grands monuments qui témoigneront du règne de Qabous, commencé en 1970.

Curieusement, quand on passe en voiture à côté d’elle, on ne la remarque pas. Etendue sur une parcelle de terre à même hauteur que la route, elle ne se distingue pas par la verticalité, ni par des ornements très visibles de l’extérieur. Est-ce une volonté de sobriété ? L’intérieur regorge pourtant d’ouvrages uniques, réalisés par des artisans de toutes les régions de l’islam. Des mosaïques aux tapis, des chandeliers aux boiseries, la mosquée est splendide, mais vue de l’extérieur, elle ne se détache pas plus – et plutôt moins – que le palais de justice qui lui fait face.

Pire encore, en roulant sur le boulevard, on voit une autre mosquée, au loin, se détacher sur la montagne. Avec sa blancheur élégante, on la croit flottante, comme la basilique de Fourvière à Lyon. Eclairée en bleu la nuit, avec ses coupoles dorées, visible de loin, elle est bien plus impressionnante et plus reconnaissable que la grande mosquée. Est-ce un crime de lèse-majesté ? L’avenir le dira.

En attendant, la Grande Mosquée Sultan Qabous se distingue par sa discrétion. Ses couleurs, ocre jaune et ocre roux, renvoient explicitement à celles des montagnes qui environnent Mascate. Les jardins entourent la moquée sont encore trop jeunes pour que les plantes, les fleurs et les arbres jouent pleinement leur rôle d’animation paradisiaque. Et sa forme extérieure privilégie l’horizontalité à la verticalité, à part un minaret plus haut que les autres, mais qui n’est pas vraiment une oeuvre d’art en lui-même.

Selon moi, rien n’incarne mieux la personne même du sultan que la mosquée qui porte son nom. Extrêmement discrète et pourtant richissime et grandiose. Soucieuse de se fondre dans le paysage mais cachant des trésors pour les fidèles. Tenant un discours subtil, modéré et rassembleur sur l’islam. Réduisant l’influence de la tradition ibadite en s’appropriant des motifs architecturaux sunnites et des décorations en vogue dans le monde chiite.

 

 

Pas d’image d’Oman

Il ne vous a pas échappé que j’écrivais mes billets sur le sultanat d’Oman sans montrer aucune photo. Il y a plusieurs raisons à cela.

D’abord, techniquement, je n’y arrive pas trop. Mes nouveaux ordinateurs ne se connectent pas facilement avec mes autres engins. Mais ce n’est pas la seule raison, ni même la principale.

Pour l’instant, j’aimerais demeurer sur le plan du verbe avec vous, concernant ce pays musulman. J’aimerais qu’on en reste à l’évocation sans nécessairement passer par la médiation de l’image.

L’art islamique est en effet une culture où l’image a un statut à part. Chez les Ibadites, il semble que l’image soit encore plus rare, les décorations plus austères que chez les musulmans majoritaires.

Quand je vois les montagnes autour de moi, je sais que des photos ne rendraient pas l’émotion que le voyageur ressent. Quand la voiture les contourne sur de longues routes sinueuses, et surtout quand je finis par grimper dessus pour voir enfin ce qu’elles recèlent de villages, de cultures, de terrasses, de verdures, d’aridité, d’irrigations et de canyon, ce sont les mots que je cherche, pas les images. Il se passe un choc émotif, et pour l’instant, ce sont les mots qui me manquent.

De l’ibadisme : l’étrange islam des Omanais

Dès qu’on parle d’Oman, on évoque la religion majoritaire de ce pays. C’est le seul pays du monde musulman qui ne soit ni sunnite ni chiite, mais ibadite, un très vieux rite que l’on retrouve aussi à Zanzibar, et jusqu’en Algérie, dans la region de Ghardaïa.

Il s’agit d’une option qu’un certain nombre de croyants ont privilégiée après la mort de prophète. Cela remonte donc au VIIIe siècle. Une question de désaccord avec le troisième calife, puis avec le quatrième calife. On note quelques points de doctrine théologico-politique propres, mais il n’est pas aisé de se faire une idée précise de ce qui les distingue. Ibn Battuta, au XIVe siècle, décrit en quelques lignes ce qu’il en perçoit quand il passe en Oman :

Ils sont de rite ibadite et célèbrent quatre fois la prière du vendredi, à midi. Lorsqu’ils ont achevé, l’imam récite des versets coraniques et fait une sorte de sermon dans lequel il demande à Dieu d’être satisfait d’Abû Bakr et de ‘Umar, mais passe sous silence ‘Uthmân et ‘Ali. Lorsqu’ils veulent citer ‘Ali, ils disent « l’homme », par exemple : « On raconte au sujet de l’homme » ou « L’homme a dit… » et ils demandent à Dieu d’être satisfait du misérable et maudit Ibn Muljam qu’ils appellent « le pieux serviteur de Dieu qui a maté le Sédition ». Leurs femmes sont très dévergondées; etc. (1)

Je ne suis pas sûr à cent pourcent que le dévergondage des femmes fasse partie du rite en tant que tel (Ibn Battuta parle des femmes en toute circonstance) mais il est possible qu’il décrive des moeurs légères pour discréditer implicitement le rite plus ou moins hérétique. En tout cas, il n’en dit pas de mal explicitement et ne trouve rien à redire à la vertu des hommes omanais. Ce qui étonne beaucoup Ibn Battuta chez les ibadites, c’est surtout qu’ils mangent ensemble dans leur mosquée, chacun apportant son petit plat, comme dans les « repas partagés  » de nos quartiers bobos.

(Je précise ici que cette tradition n’est plus de mise, si elle a jamais eu lieu. Dans les mosquées de Nizwa, où j’habite, il est interdit de manger et de boire.)

Au-delà des notations faites par l’ancien voyageur, on peut citer ces quelques points de doctrine ibadite qui peuvent à la rigueur avoir quelque résonnance dans notre esprit :

– Dieu ne se montre pas le jour du Jugement dernier.

– Le Coran n’est pas intemporel, mais a été créé (par Dieu) à un moment de l’histoire.

– Le Coran peut être interprété partiellement de manière métaphorique et ne doit pas être pris entièrement au pied de la lettre.

– Il n’est pas nécessaire que tous les musulmans suivent un seul chef. Si personne ne fait l’affaire, il est préférable que chaque communauté puisse disposer d’elle-même.

– Le leader du monde musulman ne doit pas nécessairement descendre de la tribu du Prophète. (2)

Il semble que l’ibadisme précède le sunnisme autant que le chiisme, et que selon les points de doctrine, il soit d’accord tantôt avec l’un tantôt avec l’autre courant majoritaire. De fait, l’Iran chiite est considéré ici comme un partenaire, au même titre que les voisins sunnites du Golfe.

Beaucoup disent, soit par ignorance, soit par malveillance, qu’ils participent du kharijisme, mais eux, les Ibadites, rejettent cette interprétation et disent qu’ils n’ont rien à voir avec les Kharijites. Il faut le savoir.

En recoupant les quelques informations que j’ai pu glaner, il apparaît que les ibadites soient à la fois austères, puritains et tolérants vis-à-vis des autres religions.

 

(1) Ibn Battuta, Rihla, dans Voyageurs arabes, Gallimard « Bibliothèque de la Pléiade », p. 621.

(2) Juan Eduardo Campo Encyclopedia of Islam. Infobase Publishing, 2009, p. 323.

Sage précaire propriétaire

Je tiens à le dire avec force et en m’avançant pour prévenir toutes les critiques. Tout sage précaire que je suis, je ne crains pas d’être propriétaire, le cas échéant. La chose est faite, actée, notariée et payée : vous avez devant vous l’heureux propriétaire des parcelles 376 et 379 entre le Puech Sigal et La Rouvière. Une terre magnifique en pleine montagne, où coule une source d’eau pure. Une terre bénie des Dieux, baignée de soleil.

Terre, eau et soleil. Voilà ce que je viens d’acquérir et personne ne pourra m’en déloger. Je peux désormais faire face à la vie économique, me mettre en danger et narguer la précarité. Si le sort s’acharne sur moi et que je deviens clochard, j’aurai toujours cette terre où trouver refuge. Les Cévennes sont une terre de refuge : les protestants y ont résisté aux armées du roi, les hérétiques de tout poil y ont toujours trouvé une place. L’écrivain cévenol Jean Carrière l’a très bien compris, avec ses écrits sur les Etats-Unis et le Canada : les Cévennes sont l’Amérique des Français. Qui veut pratiquer un culte minoritaire, alternatif, librement et pacifiquement, trouvera sa place dans les rudes montagnes des Cévennes.

Ma terre est sauvage comme les sangliers qui la parcourent, mais elle est déjà empaysagée, car les hommes y ont cultivé l’oignon et la châtaigne autrefois. Il y reste des murs, des ruines de paysage humain. A moi de les remettre au jour.

Et je dis zut à tous ceux qui viennent me chier dans les bottes. Ceux qui me traitent de capitaliste au prétexte que je suis un « possédant », et que j’ai maintenant un « capital ». Ce que je possède est à la fois plus et moins qu’un capital. Ma terre est invendable, elle ne vaut rien en terme financier, mais elle est précieuse à un point tel qu’elle n’a pas de prix. Elle constitue juste un îlot de soleil et d’accueil dans un monde d’horreur économique.

Je les attends, ceux qui me disent que je ne suis pas si précaire que cela. Qui est sans domicile fixe depuis 2012 ? Qui vit de petits boulots en attendant de trouver une université qui veuille enfin de lui ? Qui se voit exclu de toute possibilité d’obtenir ne serait-ce qu’un logement digne ? Qui dort sous les ponts et dans les fossés ? Qui doit toute sa dignité à la solidarité familiale, amicale et nationale ? Qui est entièrement dépendant de l’hospitalité des autres ? Le sage précaire.

Le sage précaire préférerait ne pas être propriétaire. Le monde idéal est une société sans propriété privée. On aimerait dire à celui qui met un enclos autour d’une terre : « ceci n’est pas à toi, on ne possède pas la terre ». Dans le monde idéal, le sage précaire est nomade et va de parcelle en parcelle, sans exploiter bêtement un territoire plutôt qu’un autre.

Mais dans notre monde imparfait, il sécurise un petit espace dans la montagne où il pourra inviter sa famille, ses amis et son amoureuse. Et leur rendre un peu de l’hospitalité dont il a bénéficié.

La double rhétorique d’Ibn Battuta

Automate verseur de vin, 1354.
Automate verseur de vin, 1354.

Cela étant dit, il serait réducteur de s’arrêter à ces épisodes. Certes, Ibn Battuta a construit sa réputation sur son statut de juriste et doit parfois se montrer intraitable avec la loi islamique. Mais, plus important encore, sa délectation à décrire des mœurs différentes des siennes le rend bien plus subtil à mes yeux. Sa curiosité est joyeuse, ses étonnements sont ceux d’un penseur et d’un hédoniste. À travers les épisodes négatifs décrits dans le billet précédent, Ibn Battuta vise un objectif non dit, adopte une stratégie de voyageur qu’il est temps de dévoiler.

En Afrique subsaharienne, peut-être parce qu’ils sont musulmans, il ne pardonne pas aux « Noirs » de laisser leur femme aussi libres. Elles ne sont pas voilées, et elles fréquentent des hommes qu’elles appellent des « amis ». Les femmes noires sont vues par des hommes qui ne sont ni le frère, ni le père, ni l’oncle, mais n’importe quel énergumène que les maris eux-mêmes, pas plus jaloux que cela, appellent eux aussi un « ami ». Ibn Battuta fait semblant de s’offusquer de cela, alors qu’il a eu maintes fois l’occasion de voir, en Asie, combien les femmes pouvaient être libres, souveraines et rebelles[1]. Le rapport entre hommes et femmes est un invariant des récits de voyage, chez les Arabes comme chez les Européens, et en l’espèce, notre voyageur a pour but d’étonner, voire de provoquer le rire, chez le lecteur : « Un massûfite peut entrer chez lui et trouver son épouse en compagnie de son ami, sans qu’il s’en formalise[2]. » Ibn Battûta prétend être tellement outré qu’il refuse d’honorer les invitations des musulmans qui ont de telles pratiques. Ne faut-il pas malgré tout relire ce passage avec un peu de recul ? Il semble qu’il y ait chez le voyageur sinon un double langage, du moins une rhétorique qui contraint le lecteur à opérer une double lecture. D’un côté, il montre un masque de raideur orthodoxe, et ne manque pas d’être choqué de voir ces femmes prétendument musulmanes parler avec des hommes. Mais le ton qu’il emploie, de l’autre côté, amadoue son lectorat, composé essentiellement de lettrés, de dirigeants et de clercs. Au moment où il se met en scène en train de s’offusquer, il montre à ses contemporains que d’autres façons de se comporter existent.

De plus, loin de peindre ces mœurs libérales sous d’horribles couleurs, il présente l’harmonie, le calme et la concorde qui semblent en découler dans les familles. Il met dans la bouche d’un massûfite ces paroles explicatives : « Les liens d’amitié qui unissent les hommes aux femmes chez nous sont francs, respectueux et sans équivoque. Les femmes ici ne ressemblent pas à celles de votre pays[3] ! » Francs, respectueux, sans équivoque, voilà de belles paroles qui peuvent s’accorder, à qui sait lire entre les lignes, avec les valeurs de n’importe quelle religion. L’hypothèse est ici qu’Ibn Battûta cherche moins à juger les peuples étrangers qu’à en décrire les mœurs pour le bienfait de ses contemporains. J’avais déjà évoqué cette question dans cet ancien billet sur Ibn Battuta.

D’ailleurs, comme un fait exprès, il affirme que la sécurité règne sur le pays, qu’il n’y a même pas de nécessité de caravane pour circuler. Sans vouloir déformer la pensée de notre explorateur médiéval, on ne peut s’empêcher de percevoir une relation de cause à effet entre la paix qui règne entre les hommes et le rapport d’amitié que ces mêmes Africains développent avec leurs femmes. De même le voyageur n’a pas besoin d’emporter de provision car à chaque étape, des femmes peuvent lui vendre des choses à manger, prodige qui n’est possible que dans les sociétés où les femmes sont autorisées à traiter librement avec les hommes.

S’il ne faut pas faire d’Ibn Battuta un libéral avant l’heure, il est utile cependant de se garder de le réduire entièrement aux préjugés de son époque et de sa société. Il a su, par ses voyages, par sa vie, par ses choix narratifs et par son ouverture auctoriale, créer une œuvre qui dépasse ses propres jugements. En tant qu’écrivain voyageur, il sait jouer sur les apparences, changer de masque pour survivre et pour s’adapter aux situations. Tantôt juge sévère de la loi coranique, tantôt hédoniste dans les jardins et les plaisirs, il sait donner à son livre toutes les apparences du conservatisme rigoureux pour introduire dans les bibliothèques respectables de Fès les femmes noires, les femmes asiatiques, les femmes instruites, les femmes libres et les femmes souveraines.

[1] Voir notamment la scène où l’une d’elles, qu’il prend pour épouse, refuse de se marier. Rihla, p. 928, 936, 973.

[2] Rihla, p. 1027.

[3] Rihla, p. 1028.

La question de l’altérité dans le récit de voyage arabo-musulman

Carte du monde d'Al Idrissi, orientée sud/nord, Sicile, 1154.
Carte du monde d’Al Idrissi, orientée sud/nord, Sicile, 1154.

Une des raisons principales qui pousse les voyageurs musulmans à effectuer leurs longues pérégrinations, c’est précisément celle d’arpenter l’étendue du monde islamique (qu’on le désigne par la notion de dâr al-islam ou de Al-Umma). L’erreur de perspective que l’on commet le plus souvent consiste à voir Ibn Battuta comme un routard qui rêve d’ailleurs et de dépaysement. L’exotisme et le désir de dépaysement n’étaient pas tout à fait à l’ordre du jour au XIVe siècle. Au contraire, les voyageurs arabes tendent à vérifier et à approfondir l’unité et l’identité du territoire de l’Islam, tout en mettant en lumière, de manière pittoresque, les variations, les différences et les singularités.

Sur ce point, les voyageurs arabes sont plus proches des pérégrins chinois[1] que des explorateurs européens. Il s’agit pour eux de voyager à l’intérieur de l’empire ; s’aventurer à l’extérieur est possible, mais n’est pas autant valorisé dans le récit. Des historiens ont vu dans cette tendance une différence fondamentale entre le mode arabe et le mode européen de voyager. Selon ces critiques, les Européens répondraient à une « herméneutique de l’altérité » alors que les voyageurs islamiques procèderaient à « une construction exégétique du même[2] ». Il serait néanmoins abusif de se laisser trop séduire par ces oppositions binaires. Outre que la rhétorique de l’altérité, mise en avant par Michel de Certeau[3], correspond aux explorateurs de la Renaissance qui découvrent le Nouveau monde, et ne s’appliquent pas aux contemporains européens d’Ibn Battuta, l’opposition « altérité/même » ne paraît pas opératoire pour rendre compte de la richesse stylistique et de l’universalité potentielle de la Rihla.

Al Idrissi, carte du monde orientée sud/nord.
Al Idrissi, carte du monde orientée sud/nord.

Car c’est ici que la lecture d’Ibn Battuta est la plus troublante et la plus stimulante. Tour à tour et tout à la fois, il pratique le conservatisme moral le plus brutal tout en se délectant des mœurs étrangères, différentes et alternatives. Cette ambiguïté est au cœur de la Rihla et nécessite d’être explorée pour en tirer une interprétation satisfaisante.

Que ce soit en Asie ou en Afrique subsaharienne, les paroles d’Ibn Battuta peuvent être extrêmement choquantes pour un lecteur moderne. Le voyageur se montre volontiers intolérant, raciste, sexiste et même cruel. Quelques exemples très rapides du côté sombre de sa personnalité, avant de trouver de nouvelles lignes de compréhension plus fines : aux Maldives, quand il exerce la charge de Cadi (ministre de la justice), il fait bâtonner dans la rue les gens qui n’ont pas assisté à la prière du vendredi, et châtie les hommes qui gardent chez eux les femmes qu’ils ont répudiées[4]. Il se marie plusieurs fois pendant son voyage et répudie ses femmes à tour de bras, surtout lorsqu’elles souffrent[5]. Au Mali, il n’aime pas ceux qu’il appelle « les Noirs », qu’il trouve très impolis « à l’égard des Blancs » (les Blancs, dans son récit, ce sont les Arabes, non les Européens), et traite par le mépris les présents qu’il reçoit d’eux. Tous ces éléments narratifs pourraient le condamner à nos yeux, et les études postcoloniales abondent de condamnations définitives infligées contre des auteurs qui avaient le malheur de partager les préjugés de leur temps.

[1] Richard E. Strassberg, Inscribed Lanscapes. Travel Writing from Imperial China, Berkeley, University of California Press, 1994.

[2] Houari Touati, Islam et voyage au Moyen-âge, op. cit., p. 11.

[3] Michel de Certeau, L’Écriture de l’histoire, Paris, Gallimard, 1975.

[4] Rihla, p. 936.

[5] Rihla, p. 940.

Ibn Battuta en son temps

Groupe de pèlerins

Replaçons Ibn Battuta dans son contexte historique et esthétique, c’est-à-dire dans son rapport à la poétique du genre littéraire qui est le sien.

Un des dangers, en effet, serait de parler de lui de manière abstraite et générale, comme d’un globe-trotter céleste, libre de toute attache, un vagabond magnifique, et de l’abandonner dans une singularité insignifiante. Pour qu’il puisse nous parler aujourd’hui, et pour qu’il retrouve sa puissance créatrice, il est nécessaire de comprendre les enjeux littéraires, moraux et politiques, de sa double activité de voyageur et d’écrivain.

Né en 1304, mort en 1377, Ibn Battuta part en pèlerinage la première fois en 1325 et dicte sa Rihla en 1355. Vingt-cinq ans de voyage et de narration, dans une vie contemporaine de celles de Marco Polo et de Jean de Mandeville (auteurs des deux récits de voyage les plus influents du moyen-âge chrétien).

L’époque où vit Ibn Battuta est très troublée et pouvait inciter un naturel aventurier à partir en voyage. Le monde musulman connaît un déclin relatif dans ses confins, avec des dynasties qui chutent en Inde et des guerres de plus en plus difficiles dans la péninsule ibérique. Après le pèlerinage à la Mecque, le désir de voyage d’Ibn Battuta penche vers l’Asie, où règne un empire mongol considérable de taille et de puissance. Les grands voyageurs occidentaux, qu’ils partent d’Europe ou d’Afrique, vont au moins une fois en Chine, c’est-à-dire dans l’empire du grand Mongol. Toutes les autres destinations sont essentielles pour des raisons internes aux communautés : la Mecque pour les musulmans, la terre-sainte pour les croisés.

Tanger, la ville de natale d’Ibn Battuta, est l’écrin prédestiné pour un grand voyageur. Porte de l’Espagne, au croisement des ambitions diplomatiques, internationale depuis la création des nations,  Tanger fut le tremplin des conquérants comme Tarik Ibn Ziad et, donc, des explorateurs comme Ibn Battuta. Tanger est une invitation à partir voir les curiosités des confins de l’empire.

Le titre complet de sa Rihla sera d’ailleurs : Présent à ceux qui aiment à réfléchir sur les curiosités des villes et les merveilles des voyages.

Fondamentalement, Ibn Battuta est mu par un désir d’aller voir du pays dans la mesure même où l’ailleurs peut constituer un déploiement harmonieux de l’ici.

Voyager avec Jean-Paul Kauffmann

De passage à Paris pour quelques jours rapides, je me suis trouvé, un matin, à l’église Saint-Sulpice, dans le 6ème arrondissement. Sur la droite, une fameuse chapelle où se trouvent de grandes fresques peintes par Delacroix. La plus belle, la plus étrange, représente un homme baraqué, torse nu, qui lutte contre un ange aux ailes immenses.

Je me suis assis et je me suis laissé prendre par les images, l’ambiance. J’ai écrit à une femme chérie que j’appelle souvent « mon ange », lui ai envoyé une photo de la scène de la lutte avec l’ange. Elle a répondu : « On dirait des Grecs. »

C’est vrai, Delacroix a peint le mythe biblique avec une sensibilité méditerranéenne, ses personnages ont une position de lutte gréco-romaine.

C’est un livre de Jean-Paul Kauffmann qui m’a conduit ici. La Lutte avec l’ange, publié à La Table Ronde en 2001. En quatrième de couverture, il est écrit que c’est « un livre sur l’origine, la trace, le Mal. » Vaste programme. Je n’ai pas encore lu ce texte mais c’est justement pour m’y préparer que j’ai voulu m’imprégner par avance de l’église et de ses peintures. Il pleuvait sur Paris ce jour-là. J’écrivis un SMS à un oncle pour déjeuner avec lui, il ne répondait pas. Fatigué, les traits tirés, je sortais de l’église pour aller boire un café. Dans la rue Férou, je m’arrêtais pour lire la totalité du Bateau ivre, de Rimbaud, peint sur un long mur aveugle. Encore une fois, j’ai trouvé ça beau mais pas toujours convaincant. J’ai toujours le même problème avec Rimbaud.

Il y a un écrivain, par contre, qui ne me déçoit jamais, c’est Jean-Paul Kauffmann. Je n’ai pas encore lu La Lutte avec l’ange, mais je l’ai acheté et je me le garde au chaud, avec la tendre excitation de celui qui attend le bon moment pour savourer un festin à sa juste valeur. Pour moi, pour mes papilles gustatives, tout livre de Kauffmann est un festin. Personne n’écrit comme lui sur les saveurs et les odeurs. Il sait parler du vin de manière inspirée et enivrante. Ses voyages à Bordeaux et en Champagne, réédités récemment en poche, en témoignent. Dans tous ses récits, il y a des vins et des dégustations tranquilles, seul ou accompagné. Sa capacité à parler des saveurs, il l’applique aux paysages, au vent, aux ambiances. C’est pourquoi son récit de randonnée le long de la Marne est si bon : un vieux fleuve de plaine est le paysage idéal pour développer une expression rigoureuse et imagée. Une « couleur de havane », des « odeurs de mortier », « un mélange frais et acide de chaux éteinte », il faut la trouver cette odeur-là.

9782213654713-XQuelquefois, écrit-il, la Marne sent fort, mais comme un corps qui a transpiré après l’effort, et les mots choisis sont impayables : « Quelque chose d’actif et de remuant qui, sur son passage, aspire aussi le cru et le fermenté, le putride et le végétal. » Et dans d’autres paysages, comme les landes de La Maison du retour, il a une façon de parler des arbres, de leur odeur et de leur mouvement dans le vent, qui est extraordinaire. Il sait rendre les sensations. Il transcrit les émotions muettes qui sont dues aux sensations physiques. En ceci, Kauffmann est le plus grand sensualiste français.

Tout le monde se souvient de l’otage Jean-Paul Kauffmann. Quand j’étais petit, je voyais son visage à la télé, sans comprendre qu’il était otage au Liban. C’est après sa libération qu’il a écrit ses plus grands livres. Des récits de voyage qui ont tous plusieurs choses en commun : territoire éloigné du centre, solitude, confins, sensations pures, pourrissement de la matière, mémoire et histoire. Nul doute que ces thématiques trouvent leur origine dans l’expérience traumatisante de l’enfermement et de la condition d’otage, qu’il a connue de 1985 à 1988.

J’aime voyager avec Kauffmann dans des territoires qui ne m’avaient jamais inspiré le moindre désir de voyager : les îles Kerguelen (1993), l’île de Sainte-Hélène (1997), les Landes (2007) la Lettonie teutonne (2009), les rives de la Marne (2013). On reconnaît un grand écrivain voyageur à sa capacité de rendre à la fois la banalité et la force singulière d’une terre qui n’intéressait personne avant lui.

Je ne sais pas encore de quoi va parler La Lutte avec l’ange, mais j’aime imaginer. Je garde pour moi mes prévisions, mes prédictions, mes pronostics. J’écris dans ma tête mon propre Lutte avec l’ange en procédant à des allers-retours entre l’histoire et le temps présent, l’époque de Delacroix et l’église d’aujourd’hui. Les messes célébrées presque en cachette, de l’autre côté du choeur, lieu de rencontre de la communauté antillaise, et le quartier rempli de librairies pieuses. Et au milieu de tout cela, le combat atroce et épuisant, contre une force infiniment supérieure, un combat qui dure toute la nuit, à l’issue duquel Dieu bénit le combattant :

« On ne t’appellera plus Jacob mais Israël, car tu as été fort contre Dieu, et contre les hommes, et tu l’as emporté. » Genèse, XXXII, 22-23.

Que veulent ceux qui veulent la paix ?

Hier matin, sur la terrasse paisible du Café de la Soierie, à Lyon, je profitais d’un moment de solitude pour lire Libération. Mon vieux quartier de la Croix-Rousse a bien changé. D’ouvrier, il est devenu bobo, et même le vieux canis de mon adolescence est abonné à ce journal de libéraux. Marek Halter y publiait une tribune pour la paix.

Marek Halter, donc, veut la paix en Israël.

Il dit qu’il veut la paix.

Bon.

Il écrit aux Palestiniens et aux Israéliens : « Parlez-vous! » « Surmontez vos désaccords ! », comme si le conflit israélo-palestinien n’était qu’une brouille entre deux forces égales qui pourraient faire un pas l’un vers l’autre avec un peu de bonne volonté. Il crie sa colère et son indignation : mais pourquoi préférez-vous la guerre à la paix ? Comme si des gens voulaient la guerre par amour de la destruction.

Le chef de l’ONU en appelle aussi au cessez-le-feu, avec un air atterré, de même que le chef des USA, et le chef de ceci et celui de cela. Les chefs ont beau jeu de dire qu’ils veulent la paix. Cela ne mange pas de pain, et surtout, cela dispense de dire quelle option on préfèrerait : retrait des territoires occupés ? Achèvement de la colonisation ? Création d’un Etat palestinien ? Création d’un seul Etat multiconfessionnel ? Pérennité du status quo actuel ? Tous ces projets de paix sont possibles, et tous mécontenteraient une majorité d’acteurs locaux.

Le pape lui-même d’y aller d’un discours lénifiant sur les « Bambini » (le pape parle en italien, c’est toujours plus mignon que… plus mignon que quoi, plus mignon que rien, je crains de dire une bêtise) : « Bambini morti. Bambini mutilati. Bambini orfani. Bambini che non sanno sorridere. Fermatevi. » Arrêtez-vous, arrêtez de tuer ces enfants, dit le pape François, avec son accent argentin. Soit. Mais que veut-il vraiment ? Si Israël retient son bras musclé, que se passera-t-il ?

Le réalisme d’Israël face l’angélisme international

"Jews and Arabs refuse to be enemies". Page Facebook
« Jews and Arabs refuse to be enemies ». Page Facebook

 

Les musulmans et les juifs peuvent-ils vivre ensemble ? C’est ce que veulent prouver des couples mixtes qui exhibent leur amour tolérant sur les réseaux sociaux. Et tous de s’enthousiasmer pour cet activisme cul-cul. Regardez ce message d’espoir, dit-on dans les médias. Pour répondre au « conflit » israélo-paestinien, rien de tel que des images d’amour, de paix et d’enfants.

Comme par hasard, ce mouvement porte un nom curieux : « Jews and Arabs refuse to be enemies« . Pourquoi le mot d’Arabe plutôt que celui de musulman ?

Tout cela dégoûte le sage précaire. Non pas que les gens s’aiment et s’unissent. Au contraire, la sagesse précaire encourage fortement les unions et les aventures sentimentales de toute espèce. Ce qui est dégoûtant, c’est de laisser planer l’idée que les juifs et les musulmans se détestent à cause de leurs différences culturelles, et que c’est à cause de l’intolérance qu’ils font exploser des bombes.

La vérité est que juifs et musulmans peuvent parfaitement vivre ensemble, et l’ont toujours fait. Si les Palestiniens se révoltent, ce n’est pas par haine du juif, mais parce qu’ils sont traités avec injustice. Si l’armée israélienne pilonne Gaza, ce n’est pas par haine du musulman (ou de l’Arabe), mais par une volonté de domination raisonnée et hégémonique.

Nous ne sommes pas devant un « conflit » égalitaire où des gens se battent par haine de l’autre. Nous ne sommes pas vraiment devant un conflit. Nous sommes devant un Etat surarmé qui dicte sa loi à des gens sans armée, sans Etat, sans ressource et sans droit. Quand la France et l’Allemagne se font la guerre, c’est un conflit. Quand Tsahal bombarde la bande de Gaza, c’est un régime qui déploie son pouvoir.

La droite israélienne a un projet froid, rationnel et déterminé : écraser les Palestiniens, au mépris du droit international, et imposer le grand Israël par la force et la colonisation. Si on donnait le droit de vote aux musulmans, c’en serait fini de l’Etat hébreux, donc on leur retire tous les droits. Et dès qu’ils se soulèvent, on envoie les chars. Il n’y a pas de haine là-dedans, juste un calcul implacable.

La droite israélienne met en pratique la doctrine du réalisme politique. Peu importe le droit, seule compte la force. On impose un état de fait, par tous les moyens, puis, avec le temps, cet état de fait deviendra un droit reconnu. Il suffit d’attendre et surtout d’être vainqueurs. Aujourd’hui, par exemple, plus personne ne conteste sérieusement la domination de Paris sur les régions françaises. Cela s’est fait par la force et la violence, au cours des siècles, et aujourd’hui, tout le monde se sent fier de sa région tout en reconnaissant l’existence d’une nation française. La force a triomphé et a fini par imposer un état de droit.

En Israël, ceux qui ont le pouvoir sont d’extrême-droite. Ils sont prêt à assumer une situation d’apartheid dans leur pays. Ils pensent que c’est le prix à payer pour assurer la pérennité d’un Etat juif. S’il faut en passer par l’oppression d’un peuple conquis et colonisé, ainsi en sera-t-il. Mais ce ne sera pas par haine. Ce sera seulement par souci d’aller au bout de la logique coloniale qui a présidé à la création de l’Etat d’Israël.

Que valent, au regard de ceci, ces pauvres couples qui clament leur respect mutuel ? Qu’est-ce que ça peut faire aux Palestiniens de savoir que l’on peut se marier avec un juif ? De son côté, le défenseur du grand Israël doute-t-il un seul instant qu’on puisse tomber amoureux d’un musulman ? Il s’en fiche royalement, pour lui, la question n’est nullement sentimentale.

Ils peuvent très bien « vivre ensemble », la seule question est : vivre ensemble oui, mais dans quel Etat, quelle nation ? Et qui aura des droits, et qui en sera dépourvu ?

Le droit, dit le réaliste (Nietzsche en l’occurrence), est un privilège que je m’octroie, par la force, sur le dos d’un autre.