Désérable : la roublardise sympa de l’écrivain beau gosse

Aymeric Caron dévoile la fraude de François-Henri Désérable en 2013

Dans une époque normale, un écrivain ne devrait pas se relever d’une telle déculottée à la télévision. Aymeric Caron montre que le jeune auteur François-Henri Désérable a commis pour son premier livre un texte à la limite du plagiat. On comprend sans ambiguïté que le jeune homme a été malhonnête intellectuellement.

On voit aussi comment il a réussi à s’en sortir dans le milieu littéraire. Il suffit de voir comment, Dieu me pardonne cette perfidie, les autres journalistes défendent Désérable : l’un est du beau sexe, l’autre est homosexuel, et les deux sont sous son charme.

On va me taxer de jalousie. Il y aurait de quoi. Le sage précaire n’est ni aussi beau, ni aussi jeune, ni aussi athlétique, ni aussi successful que l’invité du soir. Or non, je ne ressens pas de jalousie. J’ai lu son récit de voyage en Iran sans déplaisir en soulignant, à mon habitude, sa dimension ethnocentrique, ignorante et néo-orientaliste. Je n’en veux pas à Désérable de profiter de la candeur des cons pour se faire une place dans le milieu. Au contraire, j’ai employé cette méthode bien avant lui, cela fait partie de la roublardise que la sagesse précaire a toujours préconisée.

D’ailleurs, quand je l’entends parler de sa profession de hockeyeur professionnel sur le plateau de télévision, je lui trouve un faux air de sage précaire se vantant d’être ouvrier ramoneur.

Au fond, je l’aime bien ce Désérable. Il est moins bon écrivain que moi, mais il ne pouvait pas tout avoir non plus. J’aime qu’il ait réussi à s’imposer dans le milieu littéraire sans réel talent. Il fonctionne comme un révélateur de la médiocrité des éditeurs et des journalistes. Il sait charmer son monde. Je le prends dans mon équipe.

Bonne aventure en pays viganais

Le Caravage dans la rue de la Caisse d’épargne

Parmi toutes les toiles du Louvre qui sont accrochées dans le pays viganais, on a choisi celle qui représente une filouterie pour habiller la rue d’une grande banque française.

Jeux de regards et jeux de mains. La Diseuse de bonne aventure, 1595.

Au premier regard, on dirait que la bohémienne lit l’avenir dans les lignes de la main du jeune chevalier. Le spectateur est d’ailleurs plutôt incité à croire qu’une tension érotique s’allume entre les deux jeunes. Leur regard se croise, leurs mains se touchent, il se passe quelque chose.

Une attention plus précise révèle que la jeune femme floue le jouvenceau et lui dérobe sa bague. Si elle rougit, ce n’est pas seulement par attraction physique, mais son visage capte l’attention du garçon. Par ailleurs, la pression des doigts des deux mains sur celle du noble pigeon permet à la perfide de réaliser son forfait en toute discrétion.

Le Manuel de philosophie de l’éditeur Le Robert illustre avec cette peinture le chapitre sur « Le Bonheur ». Pour le philosophe, l’illusion d’un plaisir hypothétique peut rendre aveugle à la réalité du présent.

Quel message ont-ils voulu nous transmettre, ceux qui accroché cette toile dans la rue du Maquis ? Sur la grille de l’enceinte de la Caisse d’épargne ? Que le banquier était aussi un beau parleur ? Et qu’il nous plumerait comme une bohémienne en nous promettant monts et merveilles ?

Musée imaginaire dans une ville imaginaire

Ghirlandaio dans la ville du Vigan

Le grand peintre italien est né il y a 575 ans exactement, près de Florence.

(Les Italiens, selon Philomena Cunk, appellent cette ville Firenze pour empêcher les touristes de trouver Florence sur la carte.)

Il est ironique de décorer la rue la plus pestilentielle d’une ville avec un peintre mort de la peste en 1494.

On note cependant une remarquable correspondance entre les couleurs de cette Visitation et celles du mur de la vieille ville.

Comment François Bégaudeau a perdu son emploi

Il y a mille manières de se retrouver au chômage et de belles perspectives associées à cette compétence que j’ai appelée en 2007 « Savoir perdre son emploi ». Je le dis à tous ceux qui souffrent du monde du travail et qui prétendent que leurs affaires tournent bien pour faire bonne figure : il ne faut pas avoir honte d’une période de chômage, cela ne dégrade pas l’idée que l’on se fait de vous.

Ni dissimulez pas les épisodes conflictuels que vous avez connus et qui vous ont valus de tomber malades, d’être harcelés, d’être traînés dans la boue par des cons. Cela arrive. Cela n’entache pas votre profil professionnel, car nous savons que derrière un employeur se cache parfois un être faible et méchant.

Prenez le cas de François Bégaudeau, écrivain et critique très puissant du monde littéraire d’aujourd’hui. Après la publication d’Histoire de ta bêtise, le magazine Transfuge l’a viré en essayant de le salir. Souvent dans les ruptures : il ne suffit pas de voir la personne s’éloigner, on veut en plus l’égratigner, justifier sa décision en soulignant des défauts de caractère rédhibitoires chez elle. Le patron de Transfuge n’y manque pas en nous informant que Bégaudeau n’a pas d’amis, qu’il n’est pas aimé dans le milieu, que c’est une tête de con.

Quelle bassesse d’âme de la part de ce Vincent Jaury. Pourquoi ne reste-t-il pas à sa place de directeur ? Son argument est perfide et surtout contre-productif car le lecteur et tout nouvel employeur peut facilement voir le verre à moitié plein : certes, Bégaudeau s’est engueulé avec d’autres gens, mais il a donné totale satisfaction pendant quinze ans ? 15 ans ? C’est énorme comme longévité dans une entreprise culturelle.

Personne, aujourd’hui, n’espère conserver un collaborateur au-delà de quelques années. À mes yeux, le fait que Bégaudeau soit allé au clash avec plusieurs employeurs et camarades, ce n’est pas le signe d’une personnalité toxique et caractérielle. Au contraire, j’y verrais plutôt la marque d’un esprit sérieux et perfectionniste, entier et libre, n’ayant aucune crainte de se retrouver sans emploi. Alors le patron Vincent Jaury, ne supportant pas cette impertinente liberté de ton, décide d’accuser Bégaudeau du plus grave des forfaits : l’antisémitisme.

Là, c’est le coup de grâce. Dans la presse parisienne, on ne se relève pas d’une accusation d’antisémitisme. Bégaudeau se défend sur son blog en affirmant que son sujet n’était évidemment pas « les juifs d’aujourd’hui », mais le fait très connu et vérifiable que les juifs français sont devenus globalement de droite, et son expression fut « l’abêtissement récent des juifs de gauche ». Il n’y a rien là d’antisémite, et le coup revient en boomerang au visage de Transfuge. Ce type d’arguments employés pour souiller des individus avait déjà été employés par Philippe Val quand il s’occupait de Charlie Hebdo et avait déjà valu une grande fuite des lecteurs.

Transfuge, n’étant déjà pas très lu, a choisi clairement son camp. Celui de la subvention gouvernementale pour survivre plutôt que la recherche d’un lectorat. L’apparition quelques ligne plus loin du nom d’Éric Naulleau confirme ce mouvement.

Quand vous faites appel à des personnages médiatiques qui ne pensent pas, qui ne proposent rien, c’est que vous êtes à court d’argument. « D’ailleurs, Eric Naulleau l’a dit », voilà qui vous discrédite pour l’éternité aux yeux des lecteurs, mais qui rassure les donneurs d’ordre. Naulleau fait partie de ces gens dont le rôle principal consiste à taper sur la gauche tout en se réclamant de gauche, pour affaiblir autant que possible toute possibilité d’alternance. Ce patron de Transfuge ne pouvait pas mieux s’y prendre pour donner de la gloire à Bégaudeau.

François Bégaudeau a donc donné une leçon de précarité. Il a su perdre son emploi avec flamboyance et en acquérant du prestige au passage. La sagesse précaire lui tire son chapeau.

L’origine de l’intolérance des Français

Nous sommes samedi 20 mai 2023. Les gens qui travaillent dans le secteur public sont en weekend prolongé grâce au « jeudi de l’ascension ». Comme jeudi était chômé, l’État nous offre de « faire le pont » et de rester chez nous vendredi. Fête catholique. Vive la république laïque.

Le weekend prochain sera aussi prolongé pour nous car ce sera « lundi de la Pentecôte ». Fête catholique. Merci à la laïcité qui prend bien soin de séparer l’église et l’État.

Tout cela se déroule quelques jours seulement après une séance de formation d’une journée entière sur la laïcité où l’on nous a bien expliqué qu’il ne fallait pas être « naïf » devant les risques que faisait courir « l’islam politique ». Je vous laisse imaginer ce que pensent (en silence, inévitablement) les musulmans présents dans les salles de classe.

Ce n’est pas tout à fait un hasard si les fêtes qui s’imposent toujours à nous sont des fêtes catholiques et non chrétiennes en général. Le catholicisme a survécu dans le corps social et a profondément imprégné les républicains anti-cléricaux.

Parmi les caractéristiques du catholicisme, il y a l’intolérance absolue. La religion y est vue comme une cité de Dieu, avec un seul chef sur terre correspondant au seigneur de l’univers. L’organisation de l’Eglise donne sa place à tout un chacun et nul n’a besoin de fonder sa petite église dans son coin. Tout le monde est couvert par la seule église universelle et apostolique. Si certains veulent dévier un peu, et lire la bible différemment, on les appelle hérétiques et on les aide à revenir sur le droit chemin. Pour le bien de leur âme, on les presse d’abjurer et de réintégrer la seule vraie foi.

Des siècles après le concile de Nicée qui prévoit d’excommunier ceux qui voient Jésus comme un homme, les républicains se sont crus très anti-religieux mais ont gardé ce vieux fond catholique. Pour le bonheur du peuple et l’édification des masses, un modèle unique devra s’imposer.

Et c’est ainsi que la France est parcourue par une tendance profonde, venue de son catholicisme médiéval, lui-même issu de l’antiquité tardive : la tendance à l’autoritarisme, la massification, l’égalitarisme de façade, le populisme incantatoire et la recherche de l’homme providentiel. De là vient, je suppose, son intolérance délétère.

Sortir de la minorité : la laïcité selon Emmanuel Kant

Quand on enseigne en classe terminale, on a comme public une population de jeunes qui deviennent adultes sous nos yeux, en temps réel. Jour après jour, on fait l’appel et un petit signe nous montre que tel fête aujourd’hui son dix-huitième anniversaire.

Au début de l’année, tout le monde a 17 ans. À la fin, ils ont tous 18 ans et sont passés de minorité à majorité.

C’est donc l’âge parfait pour étudier le texte de Kant publié quelques années avant la révolution française, Réponse à la question : Qu’est-ce que les Lumières ? À sa vieille habitude, le philosophe allemand cherche à donner une définition dense et formelle de la chose, plutôt que de se perdre en considérations de contenus. Il résume sa pensée de manière simple et limpide :

Les Lumières, c’est ce qui fait sortir hors de la minorité.

Pour dire vite, c’est devenir majeur, c’est-à-dire penser par soi-même, prendre ses décisions et devenir responsable de ses propres actions. Cela peut paraître banal, à première vue, mais c’est très original. Car, selon Kant, la plupart des hommes mûrs sont toujours « mineurs ». Ils ont beau avoir un boulot, payer des impôts, avoir des enfants, ils se comportent toujours comme des personnes « sous tutelle ».

Or cette minorité, poursuit Kant, cet « état de tutelle », les hommes en sont « responsables ». Ils veulent rester mineurs, c’est pourquoi il est si facile pour ceux qui veulent exercer du pouvoir de se donner le rôle de « tuteurs ». Ils n’ont aucunement besoin de faire preuve de violence, ils n’ont qu’à se présenter comme dépositaires d’un savoir, d’une expertise quelconque, et les hommes se soumettent docilement à leur autorité.

Qu’a fait d’autre Philippe Pétain en pleine débâcle de l’armée française ? Il s’est proposé à l’assemblée nationale comme chef de l’État, et les députés ont voté en masse pour lui offrir les pleins pouvoirs. Les députés français ont eu ce réflexe que Kant a bien décrit : ils ont affirmé qu’ils ne voulaient plus de ce fardeau qu’est la liberté de pensée. Ils voulaient qu’on s’occupe de décider à leur place. Le maréchal n’a pas eu à se battre, les Français ne lui ont opposé aucune résistance.

L’audace de savoir

C’est grâce à des exemples de ce type, certes un peu extrêmes, que l’on comprend pourquoi Kant emploie ce mot de « courage ». La devise des Lumières, dit-il, ce n’est pas « Liberté, Egalité, Fraternité », ce n’est pas « Vive l’assimilation pour les immigrés », ce n’est pas « La République pour le peuple et des vêtements discrets pour les musulmans », c’est une formule latine : Aude Sapere. « Aie l’audace de savoir ! »

« Ose penser ». « Ose utiliser ton intelligence ».

On n’a jamais fait mieux, me semble-t-il. C’est mieux, par exemple, que les fameuses formules voltairiennes de type « écrasez l’infâme ! ». L’injonction de Kant est vraiment limitée, elle ne réclame aucune révolte contre l’ordre établi, aucune révolution, ni aucun combat. Commençons à penser, et tout l’édifice craquera.

Cela n’est pas sans rappeler le Contr’un d’Étienne de La Boétie. Au XVIe siècle, l’ami de Montaigne explique que si nous sommes obéissants à si peu de personnes, ce n’est pas parce que ces personnes nous sont supérieures, mais seulement parce que nous sommes volontairement soumis. C’est pourquoi la tradition a donné ce titre à l’essai de La Boétie : Discours sur la servitude volontaire (1548).

Qu’on me permettre de placer ci-dessous une longue citation du texte de Kant.

Mais pourquoi cette idée d’audace ? Y a-t-il un danger à penser ? Le texte de Kant est jonché d’un lexique qui renvoie à l’idée qu’il y a en effet un risque : la « lâcheté » est une des causes de la préférence des hommes pour rester mineurs, le « courage nécessaire pour user de son esprit », les hommes tiennent pour « très dangereux le passage de la minorité à la majorité ». Les autorités diverses nous font croire qu’il existe un danger à penser par soi-même. La religion, notamment, incarne une de ces forces de contrainte qui empêchent les hommes de penser librement

Un espace public pour penser librement

C’est pourquoi ce texte est au fondement de la laïcité même si le mot n’y apparaît pas. Il s’agit de desserrer l’étau que la religion met sur l’esprit des gens. Mais deux questions se posent : premièrement, pourquoi faut-il absolument que les hommes deviennent majeurs ? Après tout, si tout le monde est content, mineurs et tuteurs, pourquoi s’en formaliser ? Deuxièmement, comment faire pour libérer la pensée de tous en préservant l’ordre et la paix dans la nation ?

Réponse à la première question. Pour Kant, c’est le devoir des hommes de devenir majeur, et ce devoir leur vient de la nature humaine. D’ailleurs, l’expression qu’il emploie pour décrire ceux qui se sentent bien dans la servitude est « seconde nature ». Ce n’est pas inné et c’est même contre-nature, mais avec l’habitude, les hommes finissent par trouver naturel d’être dirigés, contrôlés et dépossédés de leur liberté de penser.

Réponse à la deuxième question. Kant invente l’idée d’un dédoublement de l’espace de vie, correspondant à deux usages différents de la raison, et à deux types de liberté. L’espace privé et l’espace public. Dans Qu’est-ce que les Lumières ?, l’espace privé n’est pas associé au cercle familial et amical, mais au cadre de la profession ou de la responsabilité que l’on m’a confiée. L’espace public, au contraire, correspond à l’usage de la raison que je peux exercer en tant qu’être humain indépendamment de mon métier ou de ma communauté.

En tant que professeur, je raisonne et m’exprime avec une liberté très encadrée, je dois respecter un protocole, un programme fixé par d’autres. En tant que « savant », c’est-à-dire en tant qu’être humain qui pense, ma liberté n’a pas à être entravée et je peux critiquer ma profession, mon programme et le protocole institué par l’éducation nationale. Ainsi, j’obéis aux règles de la fonction qui est la mienne tout en exerçant ma liberté.

Ce texte est donc au fondement de la laïcité. Dans cette perspective, on peut être religieux et parfaitement pieux, tout en usant librement de sa raison à propos même du dogme qui est le sien. Il faut seulement utiliser le bon espace pour cela. On ne critique pas le pape pendant une messe ou un cours de catéchisme, mais dans un colloque ou un livre.

Le meilleur slogan de la manif

Le rassemblement du 1er mai 2023 du Vigan s’est très bien passé. Beaucoup de monde, venu de tout le pays viganais et des environs, s’est réuni sur la place de la mairie, et a défilé dans les rues de la vieille bourgade.

J’étais mains dans les poches car je n’ai pas trouvé de slogan satisfaisant pour une pancarte. Je voulais quelque chose de drôle et d’intelligent mais en même temps menaçant car c’en était trop de ce monde pourri. La seule chose que je considérais adéquate était la phrase suivante :

C’est le premier mai

Voilà qui me paraissait factuel, propice à inspirer tous les affects possibles, du moment qu’ils fussent associés à la vie des travailleurs.

J’ai pensé aussi à :

Nous sommes le 1er mai 2023

Moins percutant mais, si on le lit avec attention, peut-être était-ce plus menaçant que le premier.

Hajer voulut m’aider en me proposant de demander à l’intelligence artificielle. Elle posa donc la question à un célèbre outil de conversation mais ce dernier généra des slogans ni drôles ni intelligents. Nous lui en fîmes le reproche. Il présenta ses excuses et proposa dix autres slogans moisis.

Bizarrement, et c’est un bon signe, l’IA ne proposa jamais mes slogans. Ni le premier ni le second. Preuve que c’est en restant très proche du réel qu’on atteint l’originalité. C’est en tout cas le cœur de mon travail de chercheur depuis quinze ans.

1er Mai 2023 : Macron t’es foutu, le sage précaire est dans la rue

Frédéric Lordon l’a clamé dans un discours en mars 2023 : nous avons eu un long hiver mais nous avons droit à un printemps, et au printemps tout le monde le sait, il y a un mois de mai.

Nous y sommes et c’est la journée du travail. La fête des travailleurs. Les précaires eux aussi, qui n’ont pas la culture du collectif ni de l’organisation militante, écoutent leur devoir qui est de battre le pavé avec tout le peuple brutalisé par un monde du travail ignoble.

Le sage précaire n’a pas beaucoup participé aux grèves de cet hiver mais a toujours soutenu le mouvement. C’est une vieille histoire qui a souvent été racontée sur ce blog : la limite de la sagesse précaire est toujours atteinte en présence du soulèvement populaire. Aujourd’hui 1er mai, il peut au moins faire acte de présence dans les rues de sa petite ville.

J’admire tous mes collègues du lycée qui ont mouillé la chemise et ont fait grève pour lutter contre la réforme des retraites. Ils ont fait preuve de patience, de sacrifice, de solidarité, de combativité. Les gens comme moi ne pouvaient les suivre pour des raisons de précarité de leur statut. Les précaires se doivent d’agir de manière servile pour avoir une chance de signer un contrat de travail. Ils peuvent aussi claquer la porte et aller voir ailleurs, c’est leur force. Mais ils ne peuvent pas gagner un rapport de force avec la direction. La seule puissance sociale du sage précaire est d’être serein face à la perte d’emploi et de se débrouiller pour vendre sa force de travail à un prix qu’il juge acceptable.

La sagesse précaire recommande donc, en ce premier mai, la grève générale et l’insurrection du peuple.

Soulèvement général, voilà, il ne reste plus que cela à faire. Il est l’heure d’aller se servir directement.

La lenteur de mes tomates

Les mêmes plants de tomates le 25 avril 2023

Deux semaines après leur mise en terre, mes plants de tomate tiennent, survivent et poussent, mais avec une lenteur désarmante. Je pensais naïvement que cela partirait comme une fusée mais c’est une espèce de stagnation qui s’impose.

Si l’on compare les photos de ce jour et celles des mêmes plants prises le 12 avril, on voit qu’ils ne sont pas identiques. Ils ont poussé, c’est entendu. Mais cela demande une grande patience.

La vie végétale n’est jamais immobile. S’il y a peu de croissance de la plante, cela ne veut pas dire que les racines soient inactives. Je veux croire que mes tomates sont en train de travailler sous la terre et de se déployer radicalement.

Les secrets d’un couple

Ceux qui nous connaissent superficiellement peuvent croire que mon épouse et moi formons un couple mal assorti et beaucoup ne donnait pas cher de notre union quand nous nous fréquentions en 2016. Il est vrai que beaucoup de choses nous séparent :

Elle est jeune, je suis vieux. Elle est douce, je suis dur. Elle est diplomate, je suis provocateur. Elle voile ses cheveux, j’exhibe ma calvitie. Elle sourit aux emmerdeurs, je fonce dans les murs. Elle est africaine, je suis européen. Elle est polyglotte, je suis unilingue. Elle est belle, je suis vilain. Elle sent bon, je sens mauvais. Elle chante faux, je chante juste.

Pourtant, à un niveau plus profond, ce qui nous unit est plus important que ce qui nous distingue. Pour comprendre cela il faut savoir regarder dans la structure des choses. La réalité concrète et matérielle fait de nous des êtres beaucoup plus proches qu’il n’y paraît.

Structure familiale

Nos familles sont considérées comme nombreuses. Nos parents sont plus ou moins ensemble, malgré des séparations, jusqu’à la mort.

Nous sommes avant-derniers dans la fratrie. Nous sommes les petits, qu’on n’écoute pas, mais il y a quelqu’un d’encore plus petit que nous parmi nos frères et sœurs. Cela determine beaucoup de choses dans notre façon d’appréhender la vie.

Nos frères aînés ont beaucoup compté dans notre éducation, et ont été protecteurs plus que tyranniques. Nous n’avons jamais eu peur de nos frères aînés, nous sommes donc entrés dans la vie adulte avec confiance et légèreté.

Incidemment, je suis plus âgé qu’elle, c’est vrai, mais j’ai l’âge de son frère aîné, non de son père, ce qui fat que dans ses représentations mentales, j’appartiens à la génération de sa fratrie non à celle de ses parents. Ceux qui disent : elle cherche un père ne comprennent pas les logiques de structures.

Structure économique et sociale

Nous percevions notre famille comme un peu plus pauvre que la majorité de la population nationale.

Ni elle ni moi ne faisions des courses pour acheter des vêtements. Pendant toute notre enfance et notre adolescence, nous avons porté les vêtements de nos frères et soeurs devenus trop petits pour eux.

Sur ce dernier point, la seule différence est que mon épouse prenait les habits de ses soeurs et les customisait : elle cousait, assemblait, rapiéçait, réinventait. Elle créait sa garde robe quand moi, je prenais les jeans et les pulls de mes frères sans rien changer.

Paradoxalement, cela a fait de moi un homme hostile au shopping et d’elle une lécheuse de vitrines. Mais dans les deux cas, nous apprécions les lieux de vente d’occasion, les entrepôts d’Emmaüs, la Ressourcerie du Vigan, les recyclerie. Nous meublons nos intérieurs avec des matériaux de récupération car nous avons toujours vécu comme cela.

Dans les deux cas, aussi, nous aimons acheter des vêtements de grande qualité, non seulement pour la frime mais poussés par un sens relativement proche de la dignité et de l’élégance.

Sagesse dans la précarité

Nous nous percevions comme pauvres, certes, mais nous ne souffrions pas de cette pauvreté. Nous n’avons jamais eu honte de notre famille ni de notre situation sociale. Devenus adultes, cela fait de nous des actifs qui peuvent passer d’emplois grassement payés à des périodes de chômage sans dépression. Nous pouvons ressentir une anxiété économique, due à l’incertitude et à la dureté du monde de l’emploi, mais nous savons profiter de ce que nous avons et nous déclarer chanceux d’avoir un toit et des choses délicieuses à manger.

Travail manuel et intellectuel

Dans notre enfance, ma femme et moi étions exposés au travail manuel. Nos pères étaient soit ouvriers soit artisans. Par ailleurs nos pères n’étaient pas d’excellents manuels, ni de super bricoleurs. Ni l’un ni l’autre n’aurait été capable de bâtir une maison tout seul.

Dans sa famille comme dans ma famille, il y avait cependant un respect pour la culture livresque. La musique, la poésie, la danse, la religion, la lecture, tout cela a une place dans nos vie depuis l’enfance. Abandonner l’école est chose fréquente chez nous, et il n’y a aucune honte à cela. Elle et moi, en revanche, avons poursuivi des études jusqu’au bout, jusqu’à ce qu’on nous foute dehors.

Cela nous amène à organiser nos journées de manière à la fois intellectuelle et manuelle : du bricolage, de la recherche, du jardinage, des cours de philosophie. Nos tâches ménagères sont le lieu d’engueulades comme dans tous les couples, mais nos vacances sont remplis de travaux de clercs paysans : corriger des dissertations, réparer des éviers bouchés, écouter des poètes arabes.

Hier, par exemple, nous sommes allés ensemble à la déchèterie et j’ai écrit sur l’écrivain suisse Nicolas Bouvier. J’ai installé des appliques sur un mur et j’ai écouté des podcast en anglais sur la traduction littéraire. J’ai rempoté des plants de tomate et j’ai envoyé un mail à un chercheur irlandais à propos d’un article que je suis en train d’écrire. Pendant ce temps, elle travaillait sa thèse et elle refaisait le système électrique des vieilles appliques. Elle lisait et bricolait un vieux miroir acheté sur Le Bon Coin.

Notre couple n’est pas plus solide ni plus harmonieux qu’un autre. Je ne parle pas de cela. Je dis seulement que les points communs qu’on croit avoir ne se trouvent pas où l’on croit.