Tabuk, la Maison en terre

J’entre dans cet espace urbain en pensant que c’est ouvert à tous. Après tout, je suis dans un souk : des gens discutent, d’autres boivent du thé, des enfants courent. Je suis attiré par des tapis artisanaux, d’une beauté simple, aux motifs géométriques qui semblent raconter des choses que je ne comprends pas encore.

Sans réfléchir, je m’enfonce plus loin. Les ruelles se font plus étroites, les murs de terre ocre plus épais. Il y a là des portes en bois sculpté, des lampes suspendues, des espaces d’ombre où le temps s’alourdit. Soudain, j’entends la voix d’une jeune femme :

تريد الزيارة بالعربية أو بالإنجليزية؟ 

qu’elle me lance. Je lui réponds, mais avec un accent français à couper au couteau :

زيارة؟ زيارة إيش؟

Elle me regarde avec un petit rire.

زيارة المتحف طبعاً! أنت الآن داخل المتحف. 

Ah bon, c’est un musée ici ?

Je regarde autour de moi. Des ruelles, des tapis, un salon ouvert… Non, vraiment, je n’avais pas remarqué.

Elle appelle un monsieur qui s’approche, tranquille, le regard doux. C’est le directeur, m’explique-t-elle : le gardien de ce lieu qu’on appelle la Maison en terre. Il m’invite à le suivre si je veux bien d’abord payer 50 riyals.

L’intérieur ressemble à un salon, mais sans canapé. Ici, les coussins jonchent le sol comme dans les tentes bédouines. Les tapis, tissés sur des métiers d’à peine un mètre de large, rappellent leur vie nomade (ils devaient pouvoir être roulés, chargés sur des chameaux et redéployés ailleurs, au gré des saisons.)

Tabuk est une région façonnée par des générations de bédouins. Ses plaines ont vu défiler des caravanes, des poètes, des voyageurs. Les savants disent que les inscriptions anciennes gravées dans les roches d’Arabie sont souvent l’œuvre de ces nomades : des lettres d’alphabets disparus, tamoudiques ou nabatéens, qui témoignent d’un temps où l’écriture suivait les routes du désert.

Je me rends compte que, dans mes voyages, je n’ai rencontré qu’une seule personne capable de lire ces langues. Je suis frappé par cette distance entre la richesse du passé et notre ignorance moderne. Moi-même, je baragouine juste assez d’arabe pour me débrouiller sur la route. Mais ici, au moins, je peux apprendre quelque chose.

Avant de partir, on me propose un petit jeu : écrire mon nom en alphabet nabatéen. Je trace maladroitement les signes, et me laisse photographier avec le directeur. Je pose fièrement avec ma plaque gravée :

إبراهيم — Ibrahim

Respecter les langues maternelles pour renforcer et améliorer notre école

Photo de David Kanigan sur Pexels.com, générée quand j’ai saisi les mots « école française ».

Souvenons-nous : à la fin du XIXᵉ siècle, la France s’est lancée dans un projet fou : construire des écoles en pierre dans chaque village, former des armées d’instituteurs, et apprendre le français à des millions d’enfants qui parlaient d’autres idiomes.

Les gamins du Cantal, du Finistère ou des Cévennes parlaient patois, occitan, breton ou basque, et les “hussards noirs de la République” débarquaient, craie en main, pour leur expliquer que désormais “le mot maison prend un ‘n’ et la France est un pays dont on peut dire qu’elle est une « république une et indivisible. »

C’était beau, héroïque, mais un peu brutal.

Un succès éducatif colossal, certes, mais aussi une opération linguistique d’une rare violence symbolique : on a construit la nation au prix d’un grand silence.

150 ans plus tard

La situation a changé, les habitudes et les pratiques culturelles ont évolué au point que la France de 2025 serait incompréhensible au Français de 1885. Et pourtant, avec l’immigration et le droit à tout enfant d’intégrer l’école publique, la situation linguistique des années 2020-2030 est analogue à celle de nos écoles des années 1870-1880.

Dans les médias, on apprend que la diversité linguistique est de retour, et cela inquiète les réactionnaires alors qu’aux yeux du Sage Précaire, cette diversité a tout pour être joyeuse, sonore et prometteuse. Ce n’est plus la France des “petites patries”, mais celle des grandes origines.

Et, comme en 1880, une question se pose : comment faire nation quand tout le monde ne parle pas la même langue ?

L’erreur à ne pas reproduire

En 1880, on avait la solution simple : on interdit les patois, et on punit ceux qui s’obstine à le pratiquer. Aujourd’hui, on sait que ce n’est pas la bonne méthode. On a déjà testé l’humiliation linguistique : le fameux “symbole”, ce morceau de bois qu’on pendait au cou des enfants surpris à parler breton ou occitan. Résultat : des générations entières ont appris le français, mais ont cessé de parler à leurs grands-parents.

Nous n’avons pas besoin de “symbole” 2.0 pour les enfants qui rentrent à la maison en mélangeant le français et l’arabe. Nous avons besoin de beaucoup d’activités sympathiques et créatives où le français est le véhicule de la camaraderie, du plaisir, de l’apprentissage inconscient. Mais pour cela il faut un grand respect pour les langues maternelles des élèves. Si, comme Robert Ménard, maire de Bézier, on se borne à déplorer qu’il y a trop d’arabes dans les classes, on en restera à l’abandon actuel des classes populaires pour privilégier en douce ceux qui paient des frais d’inscription élevés.

L’école républicaine, saison 2

Ce qu’il nous faut, c’est un nouvel investissement éducatif, du niveau de celui de la Troisième République, mais pour une école adaptée aux familles des quartiers populaires, qui accueille des enfants aux niveaux linguistiques très disparates. C’est pourquoi il faut beaucoup recruter et reconstruire, donner un encadrement constant à tous ces gamins dont beaucoup manquent de suivi et d’affection à la maison.

Plutôt que de « former les enseignants au FLE et au français langue seconde », et de leur alourdir toujours plus la tâche, il faut former une nouvelle génération d’enseignants qui sachent intégrer le FLE dans les cours de sciences. Abaisser le nombre d’heures assis en classe, réduire les programmes qui sont oubliés dès les examens passés et créer de vraies filières de formation qui assurent un niveau proprement élémentaire.

Linguistiquement, ces nouveaux enseignants sauront reconnaître la richesse linguistique comme une ressource, pas comme un obstacle. Et surtout, ils sauront faire entrer à l’école, tranquillement, l’arabe (et les autres grandes langues du pays) dans le cercle des langues nobles, au même titre que l’espagnol, l’italien ou l’allemand.

Le dernier lycée où j’ai enseigné, en 2023, avait une professeure d’allemand avec très peu d’élèves, et aucun prof d’arabe. Quel dommage de ne pas profiter des richesses disponibles. Parfois il n’y a qu’à ouvrir les yeux et se baisser pour cueillir les talents, les forces vives et les intelligences. Un cours d’arabe bien fait pourrait précisément aider à mieux pratiquer le français, grâce notamment à la grammaire comparées des deux langues.

L’unité par la diversité

Le français doit évidemment rester la langue commune. Mais il peut cohabiter avec d’autres sans perdre de sa force. La vraie maturité nationale, ce n’est pas de se crisper sur une langue, c’est de ne plus avoir peur des autres.

En 1880, on a fait des francophones en leur faisant honte de leur langue d’origine.

En 2025, on pourrait refaire des Français patriotes en leur apprenant à viser l’excellence dans plusieurs.

La guerre contre la Chine que je prophétise depuis vingt ans

J’ai écrit ce billet de blog en 2007, alors que j’habitais en Chine.

https://chines.over-blog.com/article-12879409.html

À lire les copies d’étudiants et à lire la presse, il me paraissait évident que la montée en tension autour de l’île de Taïwan allait mener à la prochaine guerre mondiale.

Taiwan a beau être une toute petite île, elle est très bien armée. Une guerre contre l’armée chinoise ferait très mal. De plus elle ne laisserait pas le Japon indifférent, ni  les Etats-Unis. Cela escaladerait en une guerre entre les deux ou trois superpuissances actuelles, soit la première guerre mondiale du 21ème siècle.

Aujourd’hui, on parle beaucoup de la rivalité entre la Chine et les Etats-Unis, et on comprend qu’un jour il faudra bien que les deux grandes puissances s’affrontent pour décider de qui est le boss.

Je voyais cela en 2005 car mes étudiants me donnaient à lire des copies où ils exprimaient leur désir de voir la Chine redevenir la puissance numéro 1. Or on ne devient jamais numéro 1 sans combattre et dominer l’ancien mâle dominant.

Et viendra peut-être le moment où un casus belli sera très utile pour mobiliser toute la nation autour d’une idée inattaquable (l’unité de la Chine) et contre des ennemis extérieurs, tant il est vrai qu’un ennemi commun est le meilleur moyen de régler, ou de faire oublier, les problèmes intérieurs.

On le voit dans cet extrait, mon point de vue il y a vingt ans était strictement chinois : la grande guerre à venir serait surtout là pour sauvegarder l’unité de la nation et régler des problèmes intérieurs. Taïwan restait essentiel comme déclencheur, comme casus belli.

Fuir les tirs nourris des néo-fascistes

Dimanche, j’étais déprimé de voir tant de haine et tant de mauvaises personnes s’organiser pour affaiblir la démocratie, l’état de droit et la cohésion sociale. J’ai écouté l’audition parlementaire d’un pseudo-chercheur d’origine syrienne qui s’appelle Omar Youssef Suleiman. C’était une heure très pénible pour le sage précaire car ses banalités, ses approximations et ses mensonges n’étaient même pas nouveaux : il ne faisait que répéter ce qui se dit sur les plateaux télé pour affaiblir la gauche. Ce militant qui prétend fréquenter les mouvements radicaux « en se grimant » et avoir un accès privilégié aux islamistes jihadistes grâce à son identité arabe, n’avaient rien de nouveau à nous dire.

Je ne fus pas surpris d’apprendre qu’il était pigiste au journal Franc-Tireur, animé par les inénarrables Caroline Fourest, Raphaël Enthoven et toute la clique des islamophobes pro-Israël. Pas surpris mais déprimé. Cela m’a déprimé car je me suis dit que les combattants de ce type vont être infatigables et, soutenus par des puissances financières considérables, vont faire naître année après année des clones de ce type, dont le seul but est de créer de la haine pour l’islam, pour la gauche, pour la justice et pour la vérité. Ce pauvre Suleiman a fait une prestation indigente devant les parlementaires, et parmi les parlementaires qui l’interrogeaient, aucun élu de gauche.

J’étais déprimé car je me disais qu’on n’en finirait jamais et que le sage précaire allait plutôt faire le choix d’aller cultiver son jardin, après avoir perdu tout espoir.

Heureusement, il reste des chercheurs, des auteurs et des journalistes qui n’ont pas baissé les bras, contrairement au sage précaire. Laurent Bonnefoy, du CNRS, écrit souvent dans Orient XXI et il a publié un compte rendu de lecture du dernier opus de cet écrivain syrien retourné au profit du lobby pseudo-républicain et pseudo-laïc. Bonnefoy dénonce notamment les pires défauts du livre de Omar Youssef Sulaiman dans un article intitulé « Les nouveaux islamophobes ».

Voilà qui m’a un peu remonté le moral, mais quand ma femme m’a dit avoir peur d’aller vivre en France car la haine des musulmans n’allait jamais s’arrêter et pourrait nous menacer, ça m’a fait replonger dans la torpeur.

Il faut cultiver son jardin, ma chérie. Avec l’aide de Dieu, les méchants et les islamophobes ne feront pas attention à nous.

Fête national d’Arabie saoudite, d’Allemagne et de France

Le 23 septembre, c’est la fête nationale en Arabie Saoudite et cela commémore une décision du 23 septembre 1932, jour où le roi Abdulaziz, qui était le leader de deux royaumes, a décidé de les réunir en un seul royaume auquel il allait mettre son nom, l’Arabie Saoudite.

Moi ça n’est pas le jour que je choisirais pour la fête nationale de ce pays que je commence à connaître. Ce n’est pas un jour assez légendaire, assez mythique pour réunir toute la nation dans une communion qui ferait sens. Quand on cherche une date pour instaurer une fête nationale, il faut trouver une action fédératrice.

J’ai déjà écrit la même chose en ce qui concerne l’Allemagne, qui fête aujourd’hui 3 octobre son jour férié national. J’ai fait des propositions en 2023 mais pour l’instant je n’ai pas été écouté.

Les Français, eux, sont un peu leaders en la matière puisqu’ils ont choisi la prise de la Bastille comme fête nationale. L’évènement de juillet 1789 est quand même une belle action et un beau symbole, qui veut dire beaucoup de choses. C’est collectif. C’est une action populaire contre la prison. C’est l’ouverture d’une prison, donc ça va contre toutes les idéologies réactionnaires, identaires ou étroitement sécuritaires. La prise de la Bastille, c’est quelque chose qui correspond à l’image que l’on se fait de la France comme nation républicaine, une nation qui croit davantage en la liberté qu’en la sécurité.

Alors puisqu’on me le demande, je vais prendre un peu de mon temps libre, en ce jour férié, pour entreprendre une petite recherche ayant pour but de proposer des fêtes nationales saoudiennes plus pertinentes.

Vous serez tenus informés des avancées de ma mission.

Le Sage précaire en mission archéologique

Depuis que je fais des missions pour le monde de la culture en Arabie Saoudite, j’ai visité plusieurs sites archéologiques. Trois d’entre eux figurent depuis quelques années sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Sur le papier, je pensais visiter des lieux bien connus, déjà étudiés, qui s’ouvrent peu à peu au public. En réalité, ce que j’ai vu m’a surpris à deux niveaux : c’est à la fois exceptionnel et, pour beaucoup d’éléments, d’une rareté presque totale.

Lion, site de Shuwaimis

Je travaille en ce moment sur un texte para-journalistique et je cherche des illustrations dans l’art rupestre saoudien. Ce qui me frappe, et qui me met face à une petite perplexité professionnelle, c’est l’absence presque totale de reproductions de haute qualité et l’absence d’analyses scientifiques accessibles sur certaines des figures que j’ai photographiées.

Cavaliers combattants et chasseurs, Bir Hima

À Bir Hima, dans la région de Najran, j’ai vu des gravures et des dessins en tout point remarquables : des silhouettes humaines, des scènes de danse, de guerre et de chasse, des motifs dont la facture m’a paru originale et puissamment évocatrice.

Œuvre rupestre la plus extraordinaire qui m’ait été donnée de voir. Bir Hima. Chef d’œuvre qui impose le silence au sage précaire.

Mais quand je me tourne vers les sources scientifiques, je ne trouve pas l’aide dont j’ai besoin pour en parler. Bibliothèques en Allemagne et en Arabie, revues archéologiques européennes et Saoudiennes (notamment les numéros d’ATLAL qui rendent compte des missions franco-saoudiennes dans la province de Najran menées entre 2007 et 2012), catalogues d’expositions (Roads of Arabia, 2020) me laissent dans le silence de mon ignorance. Je ne trouve ni images en haute résolution ni études détaillées centrées sur mes panneaux préférés.

Figure humaine masquée, divine, épigraphique ? Probablement un peu tout cela à la fois. Site de Bir Hima

Je me suis posé plusieurs hypothèses. Peut-être que des restrictions empêchent la diffusion d’images, peut-être que certaines recherches existent mais ne sont pas publiées ou restent cloisonnées. Puis, plus simplement, j’ai fini par accepter l’idée que beaucoup de ces œuvres n’ont tout simplement pas encore été étudiées en profondeur. Il n’est pas impossible que je sois l’un des rares êtres humains à avoir vu, et photographié, certaines figures humaines du Néolithique sur ces parois.

Je me croyais visiteur, je me retrouve témoin d’un patrimoine inconnu.

Rencontre entre le Sage précaire et des figures masquées, mi-humaines mi-animales, d’il y a 7 000 ans. Décembre 2024.

Je ne cherche pas la mise en lumière pour elle-même. Mon objectif est pragmatique : terminer mon texte avec des images et des informations fiables, rendre compte de ce que j’ai vu sans l’embellir inutilement. Cela exige du temps de recherche, de la vérification rigoureuse et parfois des démarches pour retrouver des archives ou des chercheurs qui ont travaillé sur le terrain. C’est aussi un rappel de ce que signifient aujourd’hui les missions de terrain : on peut croire qu’on visite des lieux « connus » et découvrir qu’ils restent, sur bien des points, mystérieux.

Couple de musiciens pastoraux du Néolithique, visées par des tirs de carabines bédouines

Si ce billet a une portée narcissique, c’est celle-ci : la pratique du terrain et l’arpentage des terres arabes ont fait de moi un voyageur digne de la chasse au trésor. À force de petites visites, je me rends compte que je fais un travail d’exploration. Ce constat est davantage qu’une marque de prétention, c’est une prise de conscience qui change la manière dont je regarde mes photos, mes notes et les lieux eux-mêmes.

Je poursuis donc ma recherche documentaire et photographique pour alimenter le texte. Mon ambition est de rester fidèle à ce que j’ai vu, d’éviter les phrases toutes faites et les effets littéraires qui n’apportent rien, et d’offrir au lecteur une description claire, audacieuse mais plausible : ce qui est là est précieux, souvent silencieux et parfois encore en attente d’un regard scientifique attentif.

Je me croyais en promenade, j’étais en mission scientifique.

Je me croyais simple touriste, appareil photo en bandoulière, curieux de ce que l’UNESCO avait déjà validé comme patrimoine mondial. En fait, sans le savoir, je me suis retrouvé explorateur. À la manière de Monsieur Jourdain qui faisait de la prose « sans qu’il en sût rien », le Sage précaire se découvre en chercheur de trésors discrets. À son insu.

Carnet de route à Haïl. Ses sites trop extraordinaires pour le sage précaire

Ce billet me coûte beaucoup. J’ai un peu honte de l’écrire, et par conséquent, j’ai du mal à l’écrire. Mon problème est le suivant : il est des choses trop belles pour moi, trop extraordinaires pour la sagesse précaire.

À Haïl, j’ai eu la chance de visiter le Musée Régional, qui n’est pas encore ouvert au public. C’est la grande institution culturelle de la région, et elle sera consacrée principalement à l’archéologie. Le musée présentera l’art rupestre, les gravures et inscriptions des peuples qui habitaient la région depuis le Néolithique. Cela m’a immédiatement rappelé mes explorations de l’année dernière à Bir Hima (Najran), un site classé à l’UNESCO. Le personnel m’a d’ailleurs confirmé que ce musée évoquera aussi Bir Hima, et plus largement l’archéologie de toute l’Arabie, avec probablement des liens internationaux. À voir l’ampleur du projet, je suis convaincu que ce sera un lieu important à visiter pour mes amis archéologues.

J’ai appris que la région de Haïl compte aussi des sites archéologiques classés à l’UNESCO. On m’a proposé de visiter Jubbah dès le lendemain, mais pas Shuwaymis, trop éloigné pour eux, nécessitant un 4×4 et une journée entière de route. C’est finalement Mohamed, un membre du musée, qui m’y a conduit.

Le sage précaire en explorateur prétentieux, scrutant la plaine, sur des roches volcaniques, août 2025

À Jubbah, j’ai connu une petite déception. Mon point de comparaison restait Bir Hima, et ici, l’expérience était moins forte. La visite commence par un centre d’accueil où un guide récite son texte appris par cœur et où l’on nous fait voir un film, alors que l’on voudrait simplement accéder au site. Tout s’explique ensuite : sur place, il y a finalement peu à voir. On a installé des escaliers métalliques et des passerelles pour donner accès à la gravure principale, impressionnante certes, mais d’à peine un mètre sur deux. En dehors de cela, quelques chameaux et scènes de chasse, mais rien de plus.

Le lendemain à Shuwaymis, ce fut encore plus long et plus frustrant : plus de sept heures de route aller-retour pour un site au contenu limité. Entendez-moi, c’est probablement un site merveilleux pour ceux qui s’y connaissent. Par exemple il y a ce lion gravé dans la roche, unique en Arabie, vieux de plus de 7 000 ans, et c’est exceptionnel. À n’en point douter.

Mais, comment vous dire, visiter ce site archéologique présente quand même quelque chose de décevant, et cela m’embête beaucoup de l’écrire. Pour donner un élément de comparaison, cela est un peu analogue à un voyageur peu connaisseur en peinture qui ferait des heures de route en Belgique pour atteindre un village sans charme particulier, dont la seule attraction serait pour une petite fresque authentique d’un Primitif flamand. Pour un passionné qui a tout son temps, cela vaut le détour. Pour un visiteur non spécialiste, c’est beaucoup demander.

Cela dit, je ne considère jamais ces journées comme perdues. Le voyage et la découverte font partie du plaisir, même quand l’intérêt scientifique dépasse l’intérêt visuel immédiat. Simplement je ne recommanderais pas forcément ces excursions à tous mes lecteurs.

À ce titre, le projet de regrouper ces témoignages dans un musée prend tout son sens : cela permet de donner une vision d’ensemble sans imposer ces longs trajets.

Un moment inattendu m’a cependant enchanté : après Jubbah, Mohamed m’a emmené dans un village oasis voisin, où un homme avait transformé une vieille maison en musée privé. La bâtisse en terre avait beaucoup de charme, et l’intérieur ressemblait à une caverne d’Ali Baba. Sur les murs, des tapis Sadu. Dans les vitrines, des pièces d’argent anciennes, des armes, des pointes de flèches, et, de toute évidence, des objets archéologiques récupérés sans autorisation sur les sites.

J’adore ces musées privés qui couvrent l’Arabie, beaucoup plus nombreux en Arabie Saoudite qu’en Oman d’ailleurs. Ces petites structures sont souvent pleines de passion et d’émotion.

Rien n’était vraiment mis en valeur ni présenté scientifiquement, mais l’ensemble avait une force et une atmosphère qui m’ont davantage marqué que les sites archéologique classés au patrimoine mondial de l’humanité.

Le Pays où l’on n’arrive jamais, d’André Dhôtel, mon premier livre capital

Si Dhôtel est mon écrivain fétiche, c’est parce que son roman pour enfants m’a ouvert, par étapes, les voies de l’émotion littéraire. Et en y repensant, je me rends compte que c’est sans doute le livre qui a le plus compté pour moi dans mes débuts de lecteur.

Et le paradoxe, c’est que je ne l’ai pas lu très jeune.

Je n’étais pas un enfant lecteur. Ni un bon élève, ni un de ces petits singes savants qui écrivent de jolis poèmes que les adultes adorent. Aucun adulte n’a jamais pensé que j’étais brillant ou intéressant. Je vivais une vie d’enfant. Je ne lisais pas. Je ne faisais pas les choses qui intéressent les adultes.

À l’école, je faisais mon travail plus ou moins. C’est ainsi qu’en classe de sixième, quand la professeur de lettres nous a fait lire Le Pays où l’on n’arrive jamais, je me suis exécuté. J’ai vaguement fait les exercices demandés. Je me souviens de la couverture, mais pas d’un plaisir particulier à la lecture. Ni rejet, ni passion. Je me souviens surtout que, dès la première page, il y avait des mots que je ne comprenais pas — comme « beffroi » par exemple. Pour moi, ce n’était pas un livre qui donnait envie.

Et pourtant, il a dû travailler quelque part, en silence, dans les replis de ma mémoire.

Des choses se sont imprimées.

Arrivé à l’adolescence, quand j’ai commencé à me cultiver, à m’intéresser aux arts et aux lettres, je me souviens avoir vu à la télévision un documentaire sur André Dhôtel. À l’époque, il était encore vivant, un vieil homme extrêmement sympathique. Je lui ai trouvé beaucoup de charme, et, surprise, beaucoup de points communs avec moi : nous roulions nos cigarettes, nous vivions dans une campagne pas très belle mais où il faisait bon vagabonder, nous étudiions la philosophie sans en faire un enjeu majeur de notre vie.

Alors je me suis dit : Si cet homme-là est un « grand écrivain », comme le dit la voix de Pierre-André Boutang, il faut que je ressorte mon vieux livre de sixième.

Et vers mes 17 ans, je l’ai relu. Cette fois-ci, l’émotion fut immense. Probablement préparée par une première lecture sans conscience de soi. Après la lecture, pendant une semaine, je ne savais plus distinguer le rêve de la réalité. J’étais dans un état d’enchantement, non pas tant à cause de l’histoire ou des personnages, mais à cause des lieux, des territoires, des paysages.

À tel point que, quelques années plus tard, je suis allé faire les vendanges dans le nord de la France, en Champagne, dans l’espoir de m’approcher des Ardennes. Mais dans les Ardennes, chez Dhôtel, il n’y avait pas de vendanges à faire, pas de travail pour moi.

Ce type de mouvement raté, aller dans l’Aube pour me rapprocher des Ardennes, est assez typique des décisions hasardeuses des personnages de Dhôtel. Se rajoutait à la bizarre association Ardennes/Aube, une attirance réelle pour l’aube, ainsi que la lecture de Gaston Bachelard qui évoque ses promenades dans la campagne champenoise dans L’Eau et les Rêves. Tout se mélangeait dans mon esprit de cancre rêveur.

Vous comprenez peut-être un peu mieux pourquoi je sens que Le Pays où l’on n’arrive jamais fonctionne comme la préhistoire de la sagesse précaire. Existence floue, voyage incompréhensible, déterminisme absolu, décisions aléatoires, passions inextinguibles pour l’échec et l’émerveillement.

Puis, à l’université de philosophie à Lyon, j’ai rencontré mon ami Ben, que les lecteurs de ce blog connaissent bien. Lui aussi avait lu Dhôtel. Cette rencontre fut décisive : je découvrais que mon attachement à cet écrivain n’était pas une rêverie solitaire. Il y avait une communauté invisible de lecteurs, une intersubjectivité, autour de Dhôtel. Avec Ben, en camaraderie, nous avons commencé à lire ses autres livres. Et c’est là que ma passion s’est définitivement affirmée.

Pourquoi je ne parle pas de ceci ni de cela

On me reproche parfois de passer sous silence des sujets jugés plus graves, plus urgents que ceux que j’aborde ici. Mais il faut que je le dise clairement : La Précarité du sage n’a jamais eu pour ambition de courir après l’actualité ni de répéter ce que tout le monde sait déjà.

Si je parle ici d’un genre littéraire, d’un auteur ou même d’un muret en pierre sèche, c’est précisément parce que je n’ai pas trouvé ailleurs les mots, les intuitions ou les points de vue que je m’apprête à poser. C’est cette absence qui justifie mon geste. On ne vient pas ici chercher des redites, des indignations légitimes ou des commentaires de culture générale. Je le sais comme vous qu’Israël commet l’irréparable, que tuer des enfants c’est mal, pourquoi en parlerais-je au moment même où tout le monde en parle ?

On vient sur ce blog pour entendre quelque chose d’autre, je crois. Lire quelque chose d’autre. Peut-être d’insolite. Parfois de maladroit, probablement aussi d’un peu idiot, mais quelque chose qui vient d’une vision, d’une prise de conscience.

Cela me vaut des désaccords et cela blesse parfois. Rappelez-vous mes textes sur la musique populaire : quand j’ai dit que rock, reggae, folk, punk, hard rock – tout cela, en réalité, procédait du même modèle de chanson que la variété. Que c’étaient des ritournelles, ni plus ni moins complexes les unes que les autres, avec des changements de surface, de texture, de style. Des lecteurs se sont sentis insultés.

De la même manière, quand j’ai commencé à écrire sur Sylvain Tesson, j’ai vu avant tous les journalistes et les critiques le nœud stylistique et idéologique de ses textes. Il ne s’agissait pas seulement de dire qu’il était “de droite” ou “réactionnaire” comme une étiquette jetée à la va-vite, mais d’analyser une construction d’écriture, une façon de faire du style un masque. Là encore, les réactions ont été vives. Mais force est de constater que mes intuitions se sont révélées exactes.

Dans le champ politique, je ne parle pas de Gaza parce que d’autres en parlent, et le font très bien. Je n’ai rien à ajouter aujourd’hui à ce qui est su, documenté, analysé, disséqué, montré, crié. Et si j’en ai parlé, ce fut il y a vingt ans. Mon angle d’attaque était moins la Palestine elle-même que la pression exercée par les soutiens d’Israël sur nos médias. À une époque où nommer les réseaux pro-israéliens en France vous valait l’accusation d’antisémitisme, le soupçon, l’isolement. Je me souviens de textes de 2008 où j’alertais déjà sur ce que je percevais : une hégémonie silencieuse, un pouvoir d’influence plus que de conviction.

Aujourd’hui, les choses se sont clarifiées. On sait. On voit. Les masques sont tombés. Les partisans inconditionnels d’Israël, qu’ils soient d’extrême droite ou dans une position devenue intenable au centre – comme Mme Braun-Pivet, comme Mme Bergé – apparaissent pour ce qu’ils sont : les derniers défenseurs d’une cause désespérée. Ils ont perdu la bataille des images, la bataille des idées. Il n’y a plus besoin de les dénoncer. Les médias s’en chargent.

J’ai défendu l’humoriste Dieudonné quand c’était courageux de le faire, entre 2007 et 2014. Maintenant qu’il n’est plus radioactif, je n’ai plus besoin d’en parler. En revanche, j’ai toujours la conviction que Dieudonné est la figure française la plus importante de l’histoire culturelle de notre pays au XXIe siècle.

Ce que j’essaie de faire ici, dans la Précarité du sage, c’est de nommer ce que je ne lis nulle part. D’amorcer des chemins là où personne ne semble vouloir s’aventurer. C’est mineur, c’est fragile, c’est parfois solitaire. Mais c’est aussi cela, ma manière de contribuer.

Dans quelques jours, je publierai un billet sur un terrain dans la montagne. Sur la manière de regarder un chemin, de remonter un muret en pierre sèche, de raconter ce geste. J’espère que vous ne lirez pas cela comme une simple “ode à la campagne” façon supplément week-end d’un journal national. J’essaierai d’en faire quelque chose de singulier.

L’amour du travail ni fait ni à faire

Nos vacances sont des plages de travail manuel infini. Notre appartement demande de la finition et surtout des recommencements incessants.

Cette année, nous avons refait les murs de notre chambre nuptial qui avaient déjà été peints il y’a deux ans. Mais nous n’étions pas satisfaits de la couleur à l’époque, alors j’ai dû employer deux couches de blanc pour réussir à donner l’illusion d’une chambre neutre.

Pour le papier peint, c’est une autre histoire. J’avais fait un choix en 2023 d’un motif luxuriant qui nous rappelait l’oasis d’Oman où nous avions vécu. Malheureusement, le papier peint avait tellement de succès qu’on le retrouvait partout : des maisons d’amis et de proches, des restaurants, des chambres d’hôtel et même des toilettes de nos voisins. C’en était trop, il nous fallait détacher tout cela. J’ai remplacé l’oasis par deux couches de blanc.

Nous travaillons sans relâche pour repartir de zéro à chaque fois.