Bilan statistique de 2025

Il est l’heure de faire les comptes.

On se souvient que l’année dernière s’est terminée sur le fil, avec un nombre de vues tellement maigre que l’on craignait la récession. Lors du bilan de 2024, les objectifs de croissance établis étaient donc assez peu ambitieux :

« on pourrait espérer pour 2025 atteindre environ 13 000 visiteurs uniques et dépasser les 21 000 vues. »

La Précarité du sage a fait beaucoup mieux finalement, sans forcer.

Trop d’étrangers dans les musées saoudiens ? Dépasser le réflexe du cliché

On entend souvent, en Arabie Saoudite, que les administrations culturelles et les musées compteraient « trop d’étrangers ». Les Egyptiens et les Libanais trouvent parfois qu’il n’y a pas assez de choses arabes. Certains Saoudiens préféreraient qu’on rende justice aux Saoudiens. L’argument revient régulièrement, parfois avec insistance, parfois comme une évidence. Il est à la fois partiellement vrai et profondément banal.

Car au fond, tout le monde trouve toujours qu’il y a trop d’étrangers quelque part. Les Anglais le disent à propos des médecins. Les Français le disent à propos de tout et de n’importe quoi. Et ailleurs, on le dira à propos des universités, des hôpitaux ou des institutions culturelles. Rien de très spécifique, donc, ni de très intéressant.

Il n’y a guère que les amateurs du Louvre pour ne pas se plaindre du trop-plein d’Italiens et de chefs d’œuvres égyptiens, puisque nos armées et nos savants les ont pillés innocemment. Cette boutade dit quelque chose d’important : la question n’est jamais seulement celle de la présence étrangère, mais de la légitimité qu’on lui accorde.

Alors, quelle est réellement la situation qu’il faut regarder en face en Arabie Saoudite ?

Il est vrai que l’on ne fait probablement pas encore assez appel à des professionnels saoudiens, notamment dans certaines fonctions clés : conservation, recherche, écriture curatoriale, direction artistique. Il existe parfois une solution de facilité qui consiste à se tourner vers des profils français, britanniques, italiens, allemands, libanais, maghrébins ou égyptiens. Ces professionnels ont un savoir-faire reconnu, souvent ancien, qu’ils ont su mettre en avant, structurer, théoriser, rendre visible à l’international. Ils savent se présenter, se vendre, et inscrire leur travail dans des réseaux déjà existants.

Ce recours n’est ni illégitime ni absurde. Il permet de lancer rapidement des projets, d’atteindre des standards internationaux, de gagner en crédibilité. Mais il peut aussi devenir un réflexe un peu paresseux. Et à ce stade de développement du paysage culturel saoudien, on peut se demander s’il ne faudrait pas aller plus loin, faire plus d’efforts, prendre davantage de risques.

Dans le champ artistique, on observe déjà une volonté affirmée d’intégrer des artistes saoudiens. C’est un point essentiel, et il ne faut pas le minimiser. Mais là encore, une autre question se pose : ne voit-on pas trop souvent les mêmes noms ? Ahmed Mater, Manal AlDowayan, Mohannad Shono, pour ne citer qu’eux, occupent une place importante, et à juste titre. Leur travail est solide, reconnu, structurant. Mais peut-être est-il temps désormais d’ouvrir plus largement le jeu. De regarder du côté des artistes nés dans les années 2000. D’accepter des pratiques moins installées, moins immédiatement lisibles, moins rassurantes. D’accompagner l’émergence plutôt que de capitaliser uniquement sur des figures déjà consacrées.

La même réflexion vaut pour les chercheurs, les écrivains, les auteurs de textes curatoriaux et critiques. Là aussi, l’ouverture existe, mais elle pourrait être plus audacieuse, plus systématique. Écrire l’histoire, produire les récits, formuler les cadres théoriques : tout cela ne devrait pas rester majoritairement importé.

Cela étant dit, il serait naïf d’oublier une chose essentielle : partout ailleurs, les grands musées sont eux aussi remplis d’objets, de récits et de voix étrangères. Le Musée d’art islamique de Doha, par exemple, expose très peu d’œuvres directement issues du Qatar. Et cela ne choque personne. Au contraire, c’est précisément cette ouverture qui fonde son intérêt et sa portée internationale.

Si l’on voulait construire des musées ou des publications culturelles composés à plus de 50 % de contenus strictement saoudiens, le risque serait réel de produire des institutions excessivement provinciales, refermées sur elles-mêmes, peu attractives au-delà de leur contexte immédiat. Et, au fond, peu intéressantes, y compris pour les publics locaux.

L’enjeu n’est donc pas de remplacer une domination étrangère par une fermeture nationale. Il est de trouver un équilibre. Un équilibre entre expertise internationale et production locale. Entre transmission de savoir-faire et montée en compétence. Entre reconnaissance des figures établies et pari sur les générations à venir.

Rien de très original, sans doute, dans cette conclusion. Mais c’est précisément parce qu’elle est peu spectaculaire qu’elle mérite d’être répétée. À mesure que le secteur culturel saoudien se structure, cette question de l’équilibre, plutôt que celle du « trop » ou du « pas assez », devient centrale.

Un terrain commun entre les Chinois et les Arabes

C’est le titre de l’exposition en cours à cheval entre 2025 et 2026 à Riyad, capitale de l’Arabie Saoudite : Common Ground. Le titre arabe dit autre chose : « Entre deux cultures », c’est-à-dire entre la Chine et l’Arabie.

Pour ceux qui connaissent ma vie, on pourrait croire que ce « terrain commun » entre les cultures chinoise et arabe n’est autre que le Sage Précaire lui-même. En effet, peu de gens ont aussi longtemps que moi labouré et brassé ces deux espaces anthropologiques, paysagers, spirituels et charnels.

Le mandarin et l’arabe sont les deux langues que j’ai le plus apprises et travaillées, sans jamais parvenir à les maîtriser. Or s’il y a un point de partage entre ces deux civilisations, c’est précisément la calligraphie, l’art d’écrire pour faire de leur langue une œuvre d’art.

En règle générale, il me semble que, de notre point de vue occidental, l’Empire du Milieu d’un côté et l’Umma arabo-musulmane de l’autre constituent deux réalités étanches et radicalement opposées.

Or ces deux systèmes travaillent beaucoup à se rapprocher et à explorer leurs ressemblances, leurs points de contacts, en un mot leur « terrain commun ».

Regardez ce cartel d’exposition : pas d’anglais, sauf à télécharger le texte à l’aide d’un code QR. On vous parle en chinois, en arabe, et tant pis pour ceux qui ne maîtrisent pas ces langues. C’est un signal fort qui nous invite à tourner définitivement la page de la centralité occidentale. La traduction ne passe plus par l’anglais comme point de référence internationale, mais se fait directement de langue à langue du « Sud global ». C’est en tout cas le sens qu’on cherche à donner à cet événement.

L’exposition est d’ailleurs très belle et bien pensée. Des œuvres d’art contemporain de haute tenue sélectionnées par un commissaire qui sait de quoi il parle. C’est une promenade qui clôt intelligemment l’année 2025 et qui invite le Sage précaire à deux mouvements contradictoires : se plonger dans l’étude des langues, et se retirer dans la montagne.

Les artistes saoudiens choisis sont très bien choisis, il y en a même que je ne connaissais pas. Plusieurs incontournables n’ont pas été contournés, comme cette œuvre d’Ahmed Mater qui écrit les mots « paix » ou « rêve » avec des munitions d’armes pour enfants fabriqués en Chine.

Comme toujours avec Mater, on retrouve les ingrédients de l’art contemporain qu’on aime : élégance, économie de moyens, plurivocité des discours, efficacité visuelle.

Common Ground n’est pas très facile à trouver dans la ville cependant. Le taxi vous pose à un endroit dont vous savez que ce n’est pas le bon. Il faut marcher, se perdre et s’énerver, jusqu’à ce que vous rencontrez des Chinois qui, à force de se perdre dans le quartier, vous escortent jusqu’au centre culturel qui n’a pas encore été enregistré dans les plans routiers des applications de géographie urbaine.

J’ai communiqué en mandarin avec ces deux jeunes gens et cela ne les a pas étonnés le moins du monde. Pourquoi un Européen voyageant en Arabie ne parlerait-il pas chinois ?

Le sage pirate dans un parc à oiseaux exotiques

Art national, art international : l’exemple des Chinois, du cinéma tunisien et d’Ahmed Mater

Ahmed Mater, Magnetism, Biennale d’Art Islamique, Jedda, février 2025

Les nombreux musées qui ouvrent en ce moment en Arabie saoudite ont pour but de célébrer le patrimoine du pays tout en s’ouvrant à la culture internationale. On cherche donc, comme le tout nouveau Red Sea Museum le fait à Jeddah, à concilier archives et créations, patrimoine et innovation, art traditionnel et art contemporain.

Mais à quoi peut ressembler l’art « contemporain » saoudien ? Un consensus apparaît dans toutes les cultures du monde : l’art contemporain, c’est ce qui constitue le marché de l’art, et ce marché est pour l’instant entre les mains des investisseurs qui n’imposent pas leurs goûts personnels mais suivent les courbes des cotes d’artistes.

Or si les acteurs du marché de l’art n’imposent pas leur goût, leurs choix et leurs investissements ne peuvent éviter d’imposer un goût, une tendance plutôt qu’une autre. En général, ils privilégient des œuvres qui parlent de la culture d’origine des artistes, mais avec les codes et les techniques artistiques en vogue en occident : Magnetism d’Ahmed Mater, par exemple, est clairement saoudien du fait qu’on y voit une représentation de la Kaaba, mais est en même temps très apprécié en Europe car très conceptuel et simple : un cube en aimant au centre, des épines de métal autour dont la forme et le mouvement sont déterminés par le bloc central. Simple, efficace, astucieux, ce travail permet de méditer sur les questions de la foi, de l’attraction spirituelle, de la liberté et de l’aspect collectif du fait religieux, avec une économie de moyen remarquable. Œuvre on ne peut plus saoudienne, on ne peut plus islamique, et en même temps éminemment bankable dans les salles de ventes, les galeries et les musées internationaux.

Je me demande dans quelle mesure ce que je viens de dire correspond aux critiques décoloniales qui accompagnent la sortie de tel film tunisien ou libanais : ce film est parlé en arabe mais le scénario fut « conçu et écrit en français avant d’être traduit en tunisien » comme l’écrit Khalil Khalsi dans sa belle critique de Where the Wind Comes From d’Amel Guellaty.

Je me posais des questions similaires sur le cinéma chinois d’art et d’essai qui me paraissait magnifique mais très peu apprécié par les Chinois eux-mêmes.

Lire aussi : La Chine éternelle sur grand écran

Chines, 2007

Ces questionnements avaient été confirmés par une conversation avec un chercheur en cinéma que j’avais rencontré à Belfast.

Lire aussi : Des films asiatiques en France

La Précarité du sage, 2009

Faut-il pourtant rejeter ces films et ces œuvres qui sont faites sous l’influence d’une mode venue d’ailleurs ? Je ne cesse de les défendre au contraire. J’admire le travail d’Ahmed Mater ainsi que les films chinois dont j’ai parlé il y a vingt ans. Et pourtant j’approuve la critique de Khalil Khaldi.

L’apparent paradoxe se résout de la manière suivante : ce qui est problématique dans les œuvres qui cherchent à plaire aux marchés de l’art, c’est leur éventuelle propension à conforter les clichés racistes que les Occidentaux nourrissent sur les cultures d’où viennent lesdites œuvres.

Or, il y a chez Mater et chez les cinéastes chinois une volonté de nous intéresser sans pour autant se vautrer dans nos préjugés.

Rima Hassan et l’exposition des petits trésors glanés en prison

Le média décolonial Parole d’Honneur (PDH) a invité Rima Hassan, député européenne pour un entretien de plus de deux heures qui a tourné autour de son engagement militant et politique.

C’est une réunion assez émouvante où les activistes français d’origine africaine profitent de la présence de Rima Hassan pour lui témoigner de la reconnaissance et de l’affection. Ils ont vécu comme une divine surprise l’émergence de cette figure politique qui défendait les Palestiniens sans jamais s’excuser et surtout en faisant face, avec le sourire, à l’extrême hostilité des journalistes qui n’avaient de cesse de la provoquer.

Dans cette émission de PDH, Rima se comportait comme une jeune femme de son temps, sans chercher à jouer un rôle.

À la fin de l’émission, elle a sorti une boîte dans laquelle se trouvaient des objets qu’elle avait ramassés dans les prisons où elle a séjourné en Israël, lors de l’arrestation de la Flotille de la Liberté.

Ces quelques objets, abandonnés par d’anciens prisonniers palestiniens, sont pour la plupart des mots d’amour et de dévotion. Un chapelet constitué de noyaux d’olives, des élastiques de pantalons recouverts de noms et de paroles, et des médailles faites en mie de pain durcie, frappées des noms de celles et ceux qui peuplaient l’imaginaire des prisonniers.

Ces petits trésors intimes, Rima Hassan va les donner à une galerie de Lausanne pour en faire une exposition. Quand j’ai vu cela, mon cœur de muséographe s’est serré. Je me suis senti spontanément, personnellement, concerné par cette idée de musée : une galerie faite d’une collection infâme d’objets adorés par des hommes maudits, des femmes rejetées. Je vois d’ici le musée que l’on pourrait créer : la dévotion des prisonniers.

En attendant c’est une simple exposition. Très belle idée d’exposition qui, je l’espère, sera itinérante pour que je puisse la visiter quand elle se trouvera dans une de mes villes de passage.

Rima a passé du temps dans une prison israélienne pour nulle raison spécifique. L’injustice dont elle a été victime, elle ne s’en drape pas pour émouvoir le chaland ; elle préfère informer, se battre et rigoler. Dans la même période, l’ancien président Nicolas Sarkozy a publié un livre auto-complaisant sur ses jours passés à la prison de la Santé. Lui est coupable de corruption et de collusion avec un terroriste et un dictateur libyen. À chacun ses héros.

Du pur point de vue artistique, la Sagesse précaire choisit Rima Hassan.

Un artiste du bois en plein Jeddah

Ce décor de cinéma, c’est un coin de Jeddah, la grande ville portuaire d’Arabie Saoudite. On l’atteint en flânant dans les ruelles de la vieille ville.

C’est le studio d’un artiste jeune mais déjà renommé qui est originaire de Jeddah et qui est spécialisé dans le travail du bois. Inspiré par les espèces de Moucharabiés de sa ville natale, il les réalise et il s’en écarte pour proposer des choses plus personnelles.

Si vous regarder bien cette porte, vous verrez une sorte d’oiseau car l’artiste joue sur la géométrie des modules de bois pour faire varier les formes.

Email à une entreprise française : Positionnement stratégique et perspectives de développement dans le Golfe persique

Chère Madame,

Je vous remercie encore pour nos échanges récents. Ils témoignent d’une ambition réelle pour le développement international de votre entreprise, et je suis convaincu qu’un positionnement précis peut vous permettre de saisir des opportunités importantes dans la région du Golfe.

Si je me permets d’être direct tout en restant pleinement respectueux de votre démarche, c’est parce que les attentes dans cette région sont élevées et nécessitent une préparation stratégique solide. Les institutions et entreprises de la péninsule arabique, avec lesquelles je travaille quotidiennement, apprécient chez les Français des partenaires capables d’incarner une certaine stature européenne : excellence culturelle, rigueur intellectuelle et savoir-faire reconnu dans les domaines de la communication, des arts et du patrimoine. Cette dimension constitue un atout naturel pour une agence hexagonale.

Cependant, pour que cette promesse française soit crédible et compétitive, deux éléments sont aujourd’hui incontournables. Le premier va de soi mais le second pourrait paraître à tort polémique :

1. Une véritable capacité de travail en anglais, et non une simple externalisation

Le recours systématique à la traduction affaiblit souvent la fluidité des échanges et peut être perçu comme un manque de maîtrise de la relation internationale. Les acteurs des monarchies pétrolières attendent un niveau d’anglais professionnel permettant d’interagir directement, rapidement, et sans intermédiaires.

2. Une présence affirmée d’auteurs et de spécialistes arabophones

Cela ne relève pas uniquement d’une question linguistique. C’est une question de positionnement culturel que je voudrais discuter avec vous en tant que nous sommes vous et moi citoyens français :

Notre pays entretient depuis plus d’un millénaire un lien profond, complexe et continu avec les cultures arabes et musulmanes – de l’époque médiévale aux échanges intellectuels, en passant par la Méditerranée moderne et les dynamiques contemporaines. Cette réalité fait partie intégrante de notre identité culturelle et constitue une force unique, qui est malheureusement sous-exploitée.

Mon propos n’est pas de prétendre que la maîtrise de l’arabe est requise pour être réellement audible et légitime dans le Golfe. Je sais bien que les Saoudiens et les Qatariens ne s’attendent pas à voir une jolie Parisienne échanger des salamalecs avec eux lors d’une négociation. En revanche, si vos contenus étaient portés par des auteurs capables d’écrire directement en arabe, de comprendre les nuances culturelles et de s’inscrire dans cette longue histoire de relations franco-arabes, votre agence aurait plusieurs longueurs d’avance sur la concurrence et contribuerait à donner une meilleure image de la France. Pas seulement celle du luxe, de la mode et du XIXe siècle, mais celle d’un pays millénaire qui prend la culture au sérieux.

Présenter une équipe sans compétences rédactionnelles en anglais et en arabe peut donner l’impression que la France n’assume pas ce patrimoine historique. À l’inverse, intégrer des auteurs français arabophones et anglophones enverrait un signal fort : celui d’une agence française pleinement consciente de ses richesses, ouverte sur le monde arabe, et capable de dialoguer avec lui en profondeur.

Je suis persuadé qu’en renforçant ces deux axes, votre entreprise pourra non seulement répondre aux attentes du marché du Golfe, mais aussi s’y distinguer par une approche fondée sur l’héritage culturel français, qui est intimement lié, de longue date, à la culture arabe.

Ce n’est donc pas une question d’ajouter un service de traduction, mais de porter une vision authentique et ambitieuse de ce que peut être une agence française dans un contexte international plein d’opportunités mais connaissant une concurrence très forte venue de pays européens très solides culturellement et capables de proposer des prix plus compétitifs.

Imaginez une seconde des agences espagnoles concurrentes à la vôtre et domiciliées en Andalousie. J’en connais. Pour gagner un marché, elles vont rappeler la grandeur des siècles arabo-andalous, ce qui sera bien vu puisque « Al Andalous » est toujours perçu comme un âge d’or de la culture islamique. Imaginez que ces agences se présentent avec, à la fois, le savoir-faire européen, la technologie occidentale, la réputation sympathique des Espagnols et une arabité assumée, confiante en elle-même ! Elles obtiendraient tous les contrats.

Heureusement, les Espagnols ne sont pas en avance sur l’enseignement de l’arabe. La France a ici un atout qu’il ne faut pas négliger. Votre agence a dans sa ville de nombreux talents capables de vous aider à incarner une France enfin réconciliée avec sa dimension arabe tout en étant anglophone comme tout le monde.

Je reste naturellement à votre disposition pour approfondir ces points et envisager ensemble des pistes de structuration adaptées.

Bien cordialement,

Guillaume Thouroude

Conseiller transversal en affaires culturelles

France, Allemagne, Arabie Saoudite

Lettre ouverte aux entreprises culturelles françaises souhaitant se développer dans le monde arabe

Dans un contexte où les industries culturelles françaises cherchent à renforcer leur présence dans les pays du Golfe persique et, plus largement, dans l’ensemble des mondes arabe et musulman, une exigence fondamentale s’impose : la capacité à produire et communiquer directement en langue arabe.

Je trouve incroyable que des entreprises reconnues pour leur excellence, leur créativité et leur expertise internationale puissent encore déclarer ne pas disposer de compétences arabophones en interne. Je peux le comprendre pour nos voisins, mais pour la France, je déclare que c’est une anomalie.

Il est possible qu’une telle lacune fragilise la crédibilité des acteurs français auprès de partenaires des monarchies pétrolières, mais le problème est ailleurs. Je ne veux pas limiter mon propos à la banalité selon laquelle les pays arabes accordent une importance considérable à la maîtrise de leur langue et à la compréhension fine de leurs contextes culturels.

Mon propos est d’abord dirigé vers la culture française elle-même. C’est pourquoi je m’adresse ici à vous, acteurs français de la culture, des arts et des lettres : affirmez-vous comme français avec tout ce que cela implique de luxe, de raffinement, de musées et de philosophie, mais aussi en soulignant l’arabité de la France.

Un rappel nécessaire : la France entretient un lien ancien et profond avec le monde arabo-musulman

L’histoire française est marquée depuis plus de treize siècles par des échanges multiples avec le monde arabo-musulman :

  • contacts politiques et commerciaux dès le haut Moyen Âge ;
  • guerres et batailles dont la légendaire histoire qui raconte que Charles Martel arrêta les Arabes à Poitiers en 732.
  • influences littéraires, notamment dans la tradition des troubadours, largement inspirée de la poésie arabo-andalouse ;
  • transferts architecturaux, visibles jusque dans l’art roman, nourri des savoir-faire développés en Espagne andalouse ;
  • croisés partis en Terre sainte et devenant arabes au sein de leurs « Royaumes francs » en Orient ;
  • importance d’Averroès dans les Lumières françaises comme l’a rappelé Jean-Luc Mélenchon lors d’une audition d’une commission parlementaire sur l’islam en France ;
  • relations contemporaines issues des dynamiques coloniales, migratoires et culturelles.

Lire aussi : Les rapports anciens de la France avec l’Islam. Comment les identitaires prennent nos ancêtres pour des cons

La Précarité du sage, 2021

Ces liens ont façonné durablement la culture française. Ils rappellent que la France est certes un pays laïque, qu’il est surtout un pays d’athées, et qu’il fut un grand pays catholique puis protestant, mais qu’elle est aussi un territoire marqué par des apports arabo-musulmans pluriels et anciens. Cette réalité constitue une richesse culturelle et diplomatique majeure que vous devriez mettre en avant dans vos démarchages et vos négociations.

Valoriser les compétences françaises pour renforcer la présence à l’international

Dans cette perspective, il est essentiel que les entreprises culturelles françaises mobilisent les ressources arabophones présentes sur le territoire national. Qu’ils soient d’origine arabe ou non n’importe pas puisqu’ils sont Français.

La France dispose d’un vivier de professionnels hautement qualifiés, maîtrisant l’arabe classique, l’arabe culturel, ainsi que l’anglais et le français à un niveau d’excellence. Ils sont capables de produire des contenus exigeants, adaptés aux standards internationaux, et sensibles aux nuances culturelles indispensables à tout projet dans le monde arabe.

Ne venez plus en Arabie Saoudite sans avoir du personnel français arabisant.

Recourir systématiquement à des compétences externes ou étrangères, alors que ces profils existent en France, revient à négliger un atout stratégique majeur et à donner une image affaiblie d’une filière française pourtant riche de sa diversité culturelle.

Un enjeu de crédibilité et de respect mutuel

Pour s’implanter durablement dans les pays du Golfe persique (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Qatar, Oman, Koweït) les entreprises françaises doivent démontrer qu’elles peuvent produire en arabe.

Produire en arabe ne peut pas être un simple service additionnel.

Assumer et mettre en valeur la pluralité culturelle française est également un levier diplomatique puissant, en cohérence avec l’histoire millénaire de la France.

Investir dans les compétences arabophones françaises

Pour accompagner ce mouvement, la Sagesse Précaire peut activer ses réseaux afin de mettre en relation les entreprises avec des Français arabophones formés, expérimentés et capables de répondre aux exigences des partenariats internationaux. Appelez le Sage précaire si vous rencontrez des difficultés pour trouver les perles rares qui vous feront briller : mon carnet d’adresses est plein de profils français arabes excellents.

Ma lettre touche à sa fin. Il me reste un argument pour vous convaincre d’assumer votre dimension orientale : vous vous enrichirez ! La réussite des entreprises culturelles françaises dans le monde arabe repose sur une stratégie claire qui tourne le dos aux discours identitaires et embrasse enfin la France dans son histoire arabo-musulmane.

Tabuk et l’éloquence du grimpeur : sur les parois de Wadi Disah

Les Bédouins parlent peut-être avec parcimonie, mais c’est un cliché : j’ai un peu la sensation que les Bédouins aiment beaucoup parler et que pour les nomades, il faut faire un usage savant du silence et du bavardage. Mieux que les sédentaires, les nomades utilisent les silences et les paroles comme des armes et comme des procédés performatifs.

Mon vieil ami Abou Mahdi s’avère un grand bavard quand le débit de paroles lui est utile. Quand il grimpe sur les parois comme un cabri, il me parle beaucoup parce qu’il sait que sa logorrhée a pour effet de me faire oublier le vertige. Il me guide et m’encourage en me parlant beaucoup car il sent que je commence à manquer de force et de courage. Je me vois glisser et tomber dans l’ombre. Mes jambes commencent à trembler. Abou Mahdi rit de me voir si couard et urbanisé, et il me parle d’autres choses pour me faire oublier le danger. 

Mais pourquoi donc grimpons-nous sur ces falaises du Wadi Disah ?

On ne peut pas simplement lézarder et picniquer sur un rocher, comme les autres groupes d’amis que nous avons croisés tout le long du chemin ?

Cavité dorée sur la falaise des gorges du Wadi Disah

Non, Abu Mahdi a un plan et une mission, mais je le découvre après coup : il veut me montrer les trésors rupestres qui jonchent la paroi. Je vois des gravures de loin et je confesse que cela me rassérène. Je me dis tant pis pour les crampes et les risques de chute ; si un vieillard pieds nus en robe et à la barbe blanche est capable d’escalader aussi facilement, le sage précaire pourra le faire au prix d’égratignures. Et même au prix de la vie, s’il le faut, car je ne vais pas faire machine arrière au moment où je m’apprête à voir des œuvres gravées il y a des millénaires et qui n’ont jamais été étudiées.

Comment comprendre ces étranges figures ? Sont-ce des bateaux à roulettes ? des voitures préhistoriques ? des animaux stylisés ? des dieux ? des djinns ?