Thouroude à la télé

Mon cousin Thomas présente la matinale sur I-télé avec une charmante jeune femme dont j’ai oublié le nom. Je n’ai pas le loisir de le voir officier bien souvent, mais quand je passe en France, c’est avec plaisir que je l’admire distiller les informations avec professionnalisme et bienveillance.

Sa carrure d’ancien rugbyman lui donne un côté rassurant. Il peut nous annoncer les pires nouvelles, que Sarkozy a été élu président, que Berlusconi va de succès en succès, que Lyon n’a pas gagné la Champion’s League, on a l’impression qu’il ne peut rien nous arriver malgré tout. Thomas nous regarde de ses yeux sombres et compréhensifs. « Rassurez-vous les gars, je suis là. On s’en sortira. Tout ce qui compte vraiment, c’est que vous vous réveilliez gentiment, et que vous passiez une bonne journée. »

Quand il passe aux sports, il s’amuse avec les journalistes sportifs et cherche à les faire trébucher. Gamin, il était excessivement drôle, et il a gardé un sens de la blague et de la connivence. Son regard pétille à la moindre occasion.

A propos d’yeux qui pétillent, en cherchant une photo de lui sur le ouèbe, j’ai remarqué qu’il était devenu une icône chez les homosexuels de Tétu, qui le classent parmi les plus beaux gosses du PAF. Que la femme de Thomas ne se rassure pas, il est l’idole des filles aussi, au premier rang desquelles ma tante Colette, qui m’a dit être très fan de la matinale.

Quand je dors chez lui, dans une petite rue bobo du sud de Paris, je regarde la télévision et le vois en direct pendant que j’émerge. C’est une expérience étrange. Je le verrai plus tard dans la journée, il sera habillé en jeune homme sans prétention, des baskets violettes aux pieds. Il jouera avec son fils qu’il sera allé chercher à la sortie de l’école. Et malgré la fatigue d’un rythme de travail inconcevable, il ne se sera jamais départi de cette humeur sympathique, cette aura de bonheur qui flotte autour de lui.

« Nous sommes tous à égalité devant l’événement retransmis, à égalité devant le présentateur », dit Régis Debray.

La circonférence est partout, et le centre du monde l’écran où je te vois.

Une image perturbante

C’était il y a terriblement de temps. 

Une accumulation d’échéances et de travaux en retard me mettaient sous une pression constante. Je nourrissais des doutes légitimes sur mes capacités, et des médisances à mon endroit amenaient les gens à penser ce que je ne suis pas loin de penser moi-même. Que je suis un fumiste doublé d’un imposteur.

Mon esprit a alors calé comme une 2cv, tandis que mon corps s’affaiblissait, que mes forces s’amenuisaient, et que mon système de défense baissait la garde en entrant dans la nuit.

Un soir, je suis tombé sur une émission de télévision typique de ce que produit la Grande Bretagne en ce domaine. On y voyait une petite fille atteinte d’une maladie bizarre et gravissime. Un cancer peut-être. Les premiers symptômes de cette maladie consistaient en l’apparition de choses innommables sur la plante de ses pieds. Des sortes de verrues filmées en gros plans. Je m’empressai de changer de chaîne, mais le mal était fait.

L’image de la monstruosité qui affectait l’enfant avait frappé mon esprit et était entrée en moi comme une boule de billard qui bousculait le fragile équilibre de mes catégories mentales. Je croyais pouvoir oublier l’émission de télévision, mais l’image faisait son travail muet dans les replis de mon âme : l’image est aveugle, elle est fermée sur elle-même.

La nuit, je fus réveillé en sueur par une panique sans objet. L’image du pied se transformant en monstre m’obsédait et je sentais des choses me pousser sur la plante des pieds.

Je savais, cette nuit-là, que je ne me rendormirais pas. Les idées, les images, les mots et les souvenirs tournaient dans un chaos et une morbidité nauséabonde.

La sagesse précaire connaît ces moments de crise. Elle ne les prévoit pas, ne les évite pas, ne les prévient pas, ne les soigne pas, mais elle n’en est pas scandalisée. La sagesse précaire ne domine pas les passions, ni les moments de vulnérabilité.

La recherche du bonheur se fait sur ce fond immonde. Il s’agit d’aller jusqu’à l’épuisement des images et des dégoûts. C’est comme un petit voyage en enfer. Comme le dit le philosophe Jacques Rancière, nous lisons tous de ces « petites narrations » de déplacement vers les souterrains. « La descente dans les enfers, écrit Rancière, n’est pas qu’une pitoyable visite dans le pays des pauvres, c’est aussi une façon de faire émerger le sens. »

France – Eire : chances

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Je suis descendu à Dublin pour assister au match de football opposant la France et l’Irlande, match couperet comptant pour la qualification à la coupe du monde 2010.

J’etais curieux de connaître l’état d’esprit de mes amis irlandais car, dans la presse, je trouvais les « Boys in green » étonnammant sûrs d’eux, presque arrogants. J’imaginais qu’au contraire, l’Eire n’était jamais aussi dangereuse que lorsqu’on la croyait battue d’avance et qu’elle se lançait a l’assaut d’une cause perdue, à la gorge de l’adversaire. Cette fois-ci, l’adversaire était tellement prévenu qu’on pouvait penser qu’il allait redoubler d’attention. Vu les matches que les Bleus avaient réalisés contre les Roumains, les Serbes et les Iles Féroé, il y avait lieu d’être optimiste, ou tout au moins excité à l’approche de la confrontation.

Excité, je le suis toujours quand je pose le pied à Dublin. C’est une des villes de mon coeur et ce soir-là, je comptais soutenir les Bleus autant que les Boys in Green. En fait le résultat que j’espérais était une victoire des Irlandais, mais avec beaucoup de buts des deux côtés, afin que la France finisse le travail au match retour, grâce aux buts marqués à l’extérieur qui n’auraient pas manqué de mettre une pression trop grande sur l’Irlande. 3-2 eût été parfait, tout le monde eût été satisfait. Et je voulais passer une bonne soirée avec mes vieux copains.

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O’Neills était bondé. Lorsque Tom nous rejoignit, en compagnie de Rob, nous étions déjà un peu émêchés avec Barra. Nous regardions le match dans une ambiance bon enfant. Par moments, mes amis reconnaissaient que la France était supérieure techniquement. Tom reprochait aux attaquants irlandais de se débarrasser du ballon plutôt que de prendre leur responsabilité et de tenter l’exploit. Dès avant le but français, ils déploraient les espaces que les Irlandais laissaient aux Français. Puis ils me demandèrent : « Qui est passé dans votre groupe ? La Serbie ? » Long regard muet, et souriant. Ils n’avaient pas de mot. « On devrait jouer la Serbie, alors! »

Après le match, le pub ne désemplit pas, malgré la défaite de l’Eire, 0-1. Mes amis convinrent que c’était jouable, pour eux, à Paris, mais ils n’y croyaient pas trop. Ils n’ont pas semblé remarquer que si l’Irlande avait laissé de tels espaces en défense, cela venait de l’impact de leurs adversaires, qui les avaient usés jusqu’à la corde. A l’image de leur sélectionneur italien, ils ont préféré penser que la France avait eu de la chance. Moi je ne dis rien, mais je ne crois pas une seconde à un retournement de situation à Saint-Denis. La France a trop de ressources. Même si sa défense laisse à désirer, elle possède au moins deux joueurs à chaque poste qui se trouve être supérieur à son équivalent irlandais. Et la communication irlandaise a trop insisté sur le fait que le public français était pourri, râleur et pas sympa, et que cela jouerait en leur faveur. Ce ne sont pas des choses à dire à haute voix, ils vont être surpris par un accueil tonitruand à Saint-Denis. 

Sur le chemin du retour, je notai une bonne humeur générale dans la rue. A la hauteur du Stag’s Head, les gens buvaient dans la rue piétonne. Une jolie fille en habit de soirée fumait toute seule sans être embêtée. Passés Ha’Penny Bridge, la fête continuait dans la ville. Ma parole, on aurait cru que les Irlandais avaient gagné ce match.

« Inside Britain’s Israel Lobby »: un documentaire de Channel 4

 

Écrit par Peter Oborne, le documentaire Dispatches: Inside Britain’s Israel Lobby serait impossible en France, où le sujet est trop sensible, et où les journalistes (ceux qui les emploient, plutôt) ont moins de courage, ou moins d’indépendance. Je l’ai regardé par hasard, moi qui regarde peu la télévision. Très vite, dès les premiers mots du documentaire, j’ai été bluffé par la liberté de parole du journaliste anglais.

Il explique comment un lobby appelé « Friends of Israel » finance des politiciens des principaux partis politiques britanniques. Le leader des conservateurs (et probable prochain premier ministre) David Cameron, est actuellement arrosé d’argent pour sa campagne, ce qui l’a amené à ne jamais prononcer le mot « Gaza » dans ses discours sur le Moyen-Orient. Dix millions de livres sterling auraient été versées au parti conservateur par les « Amis d’Israel » durant les huit dernières années. Un politicien, M.Hague, bénéficiait de dons venus des membres de ce groupe de pression, et quand il se permit, lors de l’intervention israélienne à Gaza, de dire que c’était là une « riposte disproportionnée », des membres de l’organisation le traitèrent d’antisémite et tous les fonds lui furent supprimés.

En général, les journalistes du Guardian et de la BBC se font régulièrement traités d’antisémites, et le documentaire Dispatches montre de nombreux journalistes fatigués de devoir se battre constamment pour travailler en supportant la pression.

La pression est aussi très lourde sur les épaules d’autres juifs britanniques qui protestent contre les méthodes du lobby en question. L’un d’eux dénonce le fait que les Friends of Israël prétendent représenter tous les juifs, moyennant quoi il s’est fait traiter de nazi dans des journaux américains. Un autre est en charge de la Liberal Synagogue (« Synagogue de gauche »), et dénonce clairement, calmement, les excès de l’État d’Israël. Il rit de la pression que les Friends of Israël font peser sur lui. Il dit que c’est la vie, et qu’il faut faire avec. Visage de sain et regard sans révolte.

Le reportage est conduit de main de maître et laisse deux sentiments également puissants. Premièrement, on se dit que les militants pro-Israël fatiguent de plus en plus de monde et font de plus en plus de mal à l’image du pays qu’ils veulent défendre. Deuxièmement, on se prend à admirer les juifs dans leur ensemble pour leur diversité d’opinions et leur capacité à critiquer frontalement, courageusement, les extrémistes de leur propre communauté.

Griffin, l’anti-racisme et le retour des années 80

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De plus en plus, j’ai l’impression de revivre sur les îles britanniques ce que la France a vécu dans les années 1980. Les premières fois que je pensais cela, je me critiquais en me disant cela était dû à une mauvaise compréhension des choses et des paroles. Qu’il était impossible que la France ait été en avance de 20 ans sur l’Angleterre, et pourtant.

Pourtant, aujourd’hui, les journaux parlent d’un événement qui s’est passé hier soir, et ce sont les journalistes anglais eux-mêmes qui rappellent que la France a connu la même chose en 1984. Pour la première fois, le leader d’un parti d’extrême-droite, le BNP (British National Party) était invité dans la grande émission politique de la BBC. En signe de protestation, de nombreux Londoniens sont allés manifester devant les locaux de la télévision. De nombreuses personnalités dénoncent le fait que la BBC donne une telle visibilité, et une sorte de crédibilité à quelqu’un que l’on décrit dans la presse généraliste, ainsi que dans les blogs, comme « raciste » et « fasciste ».

Le Pen chez les Anglais

Tous les journaux anglais rappellent le cas de Jean-Marie Le Pen, invité à L’Heure de vérité en 1984, et combien cette émission a été déterminante dans la montée en flèche du Front national. Dans le reportage du Guardian, Le Pen critique les manifestants, dont il dit qu’ils se font « une idée très restrictive de la démocratie ».

Les autres fois où j’ai eu cette sensation de revivre les années 80 concernent effectivement la question des étrangers et du racisme. Le thème est très à la mode, et on n’a pas peur, en Angleterre, d’appeler un festival : Love Music Hate Racism. Tous ces thèmes un peu cul-cul et larmoyants, comme la tolérance, l’antiracisme, le métissage, le multiculturalisme, sont ici omniprésents, comme ils l’étaient dans la France d’SOS Racisme et de Touche pas à mon pote, de Jack Lang et de Jean-Jacques Goldmann. Nous assistions avec effroi à la montée en puissance de Le Pen (que, pour ma part, je détestais tellement que j’étais prêt à le tuer pour sauver l’honnneur de la patrie!), de la même manière que nos amis anglais assistent, impuissants, à la popularité grandissante de Nick Griffin.

Le « décalage migratoire » et le décalage économique du Royaume-Uni

Ce n’est pas pour rien que j’ai traité de ce sujet plusieurs fois depuis que je vis au Royaume-Uni. C’est une vraie question, pour le voyageur actuel, que la place des étrangers dans nos pays. J’avais expliqué quel était, à mes yeux, leur statut dans un pays anglo-saxon par comparaison avec leur statut en France. J’avouais qu’à titre personnel je préférais être un étranger en terre anglo-saxonne, mais j’avais clairement stipulé (enfin, j’avais lancé l’idée) que les choses deviendraient moins roses en temps de crise économique et sociale. Les remous autour de Nick Griffin me donnent peut-être un peu raison.

A la question provocatrice que j’avais posée en septembre 2008, « Les Britanniques sont-ils plus racistes que nous ?« , il faut évidemment répondre que non. Pourquoi les Britanniques seraient-ils plus racistes ? Simplement il faut se demander : pourquoi aujourd’hui ? Pourquoi Le Pen en 1984, et Griffin en 2009 ? Je vois un élément de réponse dans la situation des années 1970, et dans le décalage des moments de crise entre nos deux pays.

L’immigration africaine devint massive, en France, dans les années 1970, et c’est en 1972 que Le Pen créa le Front National. Il a fallu attendre plus de dix ans, et une longue crise économique, pour que le « parti anti-étrangers » trouve un véritable ancrage dans la population française. Or, à cette époque, les étrangers n’émigraient pas au Royaume-Uni car c’était un pays en grande difficulté économique dans les années 1970, comme chacun sait. Les îles britanniques ne sont devenues une destination favorite des pauvres que depuis les années 1990. Nous y avons débarqué par milliers pour trouver un emploi et pour nous amuser, et c’est maintenant que la population britannique la moins favorisée se sent vraiment étouffée, mal à l’aise, effrayée devant un avenir incertain, et scandalisée par une idéologie médiatique bien pensante où elle se sent méprisée, incomprise et menacée.

Vive la rentrée littéraire!

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Je le rappelle si on ne le savait pas : La rentrée littéraire est spécifique à la France, et je suis chagriné d’entendre chaque année des gens se plaindre du « cirque médiatique », de « l’avalanche des romans », de « la pantalonnade des prix littéraires », et j’en passe.

Moi qui habite à l’étranger, dans un des pays les plus riches de la planète en histoire littéraire, le Royaume-Uni pour ne pas le nommer, je note qu’on n’y parle jamais de livres, est-ce mieux ? Les médias britanniques donnent une place très maigre aux livres, une place constante tout le long de l’année, dans les suppléments culturels de leurs formidables quotidiens. Les seuls moments où le livre leur devient objet d’information, c’est, comme aujourd’hui, lorsque Dan Brown sort un nouveau thriller, ou lorsque le nouvel Harry Potter inonde les librairies. On monte alors en épingle un phénomène économique, médiatique, un phénomène de culture de masse, mais ce n’est pas une rentrée littéraire.

En France, chaque année, les émissions les plus populaires de la télévision et de la radio invitent des écrivains, font des comptes rendus des livres-dont-on-parle. On dit que c’est toujours les mêmes, mais c’est faux. Houellebecq a déchaîné les passions il y a trois ou quatre ans, et depuis plus rien. Je suppose qu’il travaille à un nouveau roman, et quand il sortira, on en fera derechef tout un foin. Et alors ? Certaines années c’est Houellebecq, d’autres c’est Millet, d’autres c’est BHL, d’autres c’est Sollers, d’autres c’est Moix, ou Beigbeder, ou Fargues, ou Despentes, ou Angot, zut quoi, ce n’est pas tous les ans la même chose! Et ce n’est pas toujours médiocre non plus, alors plaignons-nous, mais en savourant ce que nous avons.

Soyons honnête. Sans rentrée littéraire, auriez-vous entendu parler, auriez-vous acheté, auriez-vous eu envie de lire des énormes pavés comme Les Bienveillantes de Jonathan Littell, Là où les tigres sont chez eux de Blas de Roblès, ou Le Dictionnaire égoïste de la littérature de Charles Dantzig ?  

Prenons conscience d’une chose très simple. On publie en France le même nombre de livres qu’ailleurs, on traduit peut-être un peu plus qu’ailleurs, et d’un plus grand nombre de langues (je ne sais pas il faudrait vérifier), et on connaît les mêmes phénomènes de ventes et de succès qu’ailleurs (montage marketing, bouche à oreille, critiques dans les journaux et magazines, modes passagères, etc.) ; la seule chose que la France possède en plus, c’est cette rentrée littéraire qui donne aux livres, pendant quelques semaines, une place qu’ils n’ont jamais d’habitude, et qu’ils n’ont nulle part ailleurs. Profitons-en plutôt que de râler. Bien sûr que l’on se contrefout de ce que peut dire Amélie Nothomb, mais franchement, quand on entend Ségolène Royal ou Brice Hortefeux, on peut se dire qu’il n’y a pas lieu d’être trop dur avec ces auteurs de best-sellers, qui non seulement ne font de mal à personne mais en plus sont de bons tremplins vers la littérature pour beaucoup de gens.

Pour ce qui est du nombre de romans qui paraissent au même moment, je me permets de conférer à un billet vieux de deux ans où je prouvais par la raison algébrique que ce nombre était en fait trop faible.

La résistance de Dieudonné

Voilà que l’on reparle de Dieudonné parce qu’il a fait monter sur scène un négationniste. Comme à chaque fois, les médias cherchent à montrer combien c’est mal, combien c’est condamnable. Et comme c’est condamnable, on est en droit d’exclure, d’interdire. Or, quand on lutte pour la liberté d’expression, il faut faire comme Voltaire l’a dit, il faut lutter pour que ses propres ennemis aient le droit de s’exprimer.

Comme les médias actuels sont un danger pour la liberté d’expression, une stratégie parmi d’autres consiste à créer des électro-chocs, du terrorisme artistique, des détournements d’images et de discours, comme les situationnistes l’ont fait dans les années 1960, de même que le mouvement Fluxus avant eux, et le mouvement Dada encore plus tôt.

Dieudonné restera dans l’histoire comme un humoriste qui a gagné quelques batailles contre un mouvement étouffant des médias, une évolution qui fait de plus en plus peur.

Je ne sais pas si les médias étaient plus libres autrefois. Je ne peux parler que de ce que l’on voit depuis les années 1980. Des gens sont exclus et diabolisés sur la base de faits extrêmement ténus. Jean-Marie Le Pen, par exemple, est un nationaliste, soit. Il n’était pourtant pas nécessaire de transformer ses paroles, ou de les monter en épingle et de créer des scandales qui, du reste, l’ont plutôt bien servi. Quand il disait que les chambres à gaz avaient été un détail de l’histoire de la deuxième guerre mondiale, cela signifiait que si les Juifs avaient été tués par un autre moyen, c’eût été un crime contre l’humanité pareillement, et un génocide tout aussi bien. On peut être en désaccord avec Le Pen sur tout, mais nous devons apprendre à supporter les paroles de nos voisins.

Quand je lis dans Le Monde qu’Alain Finkielkraut « reproche à l’équipe de France d’êre black, black, black« , je lis une pure calomnie. Finkielkraut n’a rien reproché à personne et, tout conservateur qu’il est, il n’est pas raciste. D’ailleurs, il a disparu de sa propre émission sur France Culture, Répliques, remplacé depuis quelques semaines par un jeune animateur beaucoup moins talentueux que lui. Est-ce volontaire, ou l’a-t-on mis au placard ? S’il s’avère que Finkielkraut est victime d’un musellement discret, je suis sûr que Dieudonné viendra à son secours.

Dieudonné vient de réussir à créer une fissure intéressante. Il a prétendu faire pénitence, il a montré patte blanche, on l’a réinvité sur les plateaux de télévision et, sur la plus grande scène de France, au moment où on lui décernait tous les prix de bonne conduite, il invite Faurisson, un pauvre type qui n’a rien à dire mais qui symbolise l’oppression médiatique contre la liberté de parole. Noam Chomsky lui-même a soutenu activement le fait que ce révisionniste devait avoir le droit de publier ce qu’il voulait.

Nos médias sont profondément malades. Ils commettent l’effroyable erreur de croire que l’on peut effacer purement et simplement des opinions détestables. On ne le peut pas. La haine existera toujours, et il y aura toujours des gens pour construire des théories foireuses basées sur elle. La censure ne sert à rien.

Le boulot de résistance contre le système médiatique français devrait être conduit par la presse satirique. C’est son rôle. Mais le représentant le plus connu de la presse satirique, Charlie Hebdo, fait exactement l’inverse, et condamne Dieudonné ainsi que tous ceux qui lui déplaisent.

Au moment où ceux qui prennent l’apparence d’être insolents entrent parfaitement dans le rang, il faut saluer la capacité de Dieudonné à regrouper autour de lui des « infréquentables » et à rire de ceux qui les rendent tels. Il joue gros, Dieudonné. Il avait l’occasion de s’amuser en gagnant beaucoup d’argent pendant quelques années encore. Il choisit la provocation frontale, narcissique, suicidaire.

J’ai l’impression que ce qu’il fait ne sera pas inutile mais il va morfler.

Joyeux anniversaire Claude Lévi-Strauss

Heureux Français qui habitez Paris. Demain, grâce à vos allocations chômage, vos RTT, votre patron qui est compréhensif, vos parents qui vous entretiennent, vous pourrez aller fêter le centenaire de la naissance de Lévi-Strauss au Musée du quai Branly. Par ici le programme.

S’il vous faut une chose, une seule chose pour vous convaincre d’y aller, ce sont les lectures des textes tirés de son oeuvre. Des dizaines et des dizaines de personnalités vont lire des passages de Tristes tropiques surtout, mais aussi d’autres livres.

Vous y verrez vos intellectuels préférés, comme Julia Kristeva, Claude Lanzmann, George-Marc Benhamou. Vos ministres favoris, comme Valérie Pécresse (qui lira trois pages extraites de Saudades do Brasil). Des stars des médias, comme les frères Poivre d’Arvor, Ali Baddou, Raphaël Enthoven, Alexandre Adler, Gérard Miller.

Si j’étais méchant, je soulignerais le fait, ironique s’il en est, que notre BHL national lira, avec le talent qu’on lui connaît, un célèbre extrait de Tristes tropiques intitulé, dans le programme, « Notre ordure lancée au visage de l’humanité« . Faire cela au plus grand représentant des arts et des lettres françaises!

J’aurais bien aimé faire cette lecture moi-même, seul sur scène, baigné d’un halo de lumière faisant scintiller les poils noirs de ma poitrine déboutonnée :

« Voyages, coffrets magiques aux promesses rêveuses, vous ne livrerez plus vos trésors intacts. Une civilisation proliférante et surexcitée trouble à jamais le silence des mers. Les parfums des tropiques et la fraîcheur des êtres sont viciés par une fermentation aux relents suspects, qui mortifie nos désirs et nous voue à cueillir des souvenirs à demi corrompus.

Aujourd’hui où des îles polynésiennes noyées de béton sont transformées en porte-avions pesamment ancrés au fond des mers du Sud (…) Ce que d’abord vous nous montrez, voyages, c’est notre ordure lancée au visage de l’humanité. »

Tristes tropiques, I, 4

Vous y verrez aussi vos écrivaines de chevet : Hélène Cixous, Claude Imbert, Danièle Sallenave, Irène Frain (qui lira « Faire l’amour, c’est bon », hi hi.)

La liste est trop longue. C’est un déluge de personnalités, mises en espace par Daniel Mesguich, cela promet d’être pétillant.

Si j’étais à Paris, j’irais, je crois, pour les lectures, pour écouter et me tenir aux aguêts, au cas où tout un tas d’idées se déclenchent. Car lire Lévi-Strauss, c’est souvent très stimulant, surtout quand on travaille sur le voyage et sur l’écriture.

Luxe

Deux reportages mettaient en scène, à la télé, un luxe inouï. Le premier suivait un homme d’affaire français qui fêtait ses 50 ans à Los Angeles. Le deuxième reportage portait sur le Palais de l’Elysée.

Bizarrement, le premier reportage m’a constamment choqué. La vulgarité du type, ses goûts de chiotte, sa fierté d’exhiber Johnny Hallyday. Il était pourtant chaleureux, il paraissait honnête, il faisait preuve de générosité avec des anciens amis de Toulouse, ou de Brive, qu’il invitait à sa fête. Tout cet argent déversé dans un pauvre événément froissait en moi un instinct.

Bizarrement, les lustres de la république ne m’ont pas fait battre le cœur. Je regardais le luxe déployé dans les salles de l’Elysée sans indignation. Je serai honnête, ce n’était pas l’aspect politique de la chose qui me faisait respecter cet étalage. Un fonctionnaire justifiait toutes ces richesses par « le respect que l’on doit montrer aux leader des puissances étrangères ». Non, je dois avouer, à ma grande honte, que c’est la bonne qualité des objets et des lieux qui s’est imposée à moi comme plus légitime.

C’est finalement une affaire de goût.

Aucun des deux reportages ne me fit rêver ni envie. Les nouveaux riches qui paradaient aux Etats-Unis me faisaient pitié et me dégoûtaient un peu. A l’Elysée, personne ne paradait car on ne voyait dans le reportage que des domestiques. L’or qu’ils polissaient était censé leur appartenir autant qu’au président de la république.

Objectivement, j’aurais dû être moins choqué de voir l’homme d’affaire dépenser sa fortune, car après tout il se l’est construite tout seul, sans confisquer à ses propres fins les impôts des contribuables. C’est pourtant lui que je persistais à voir comme le signe inéluctable d’un système économique pourri.

Quelque chose en moi, malgré moi, se révoltait de voir des beaufs avoir tant d’argent, qui devenait par là indécent, illégitime.

C’est sans doute que je suis trop proche d’eux, culturellement, et que je ne peux prendre le recul nécessaire pour les regarder avec un oeil apaisé et bienveillant.

Football et service public

Si on me disait, toi qui est si malin, vas-y, invente-nous des émissions de télé de service public, qui ne coûtent pas un rond, qui fassent de l’audience et qui ne soient pas du sous-TF1, voilà ce que je dirais.

Je créerais une émission de football. Le football, c’est attractif, il y a même un sociologue qui a écrit tout un chapitre sur le fait que la ligue 1 était « trop passionnante ». Aujourd’hui, le football est traité de la manière la plus misérable par notre télévision. Ils font une course absurde à qui aura le droit d’exclusivité sur tel ou tel match, tel ou tel championnat. Evidemment, avec les prix délirants des droits TV, le service public n’est pas compétitif, et c’est très bien comme cela.

Répartissons le travail. Je propose une émission qui entre dans le détail technique du football. Qui fasse des analyses détaillées d’actions de jeu, de séquences, de matches entiers, pourquoi pas ? Une émission qui rappelle, rediffuse et commente des matches classiques de l’histoire. Je suis sûr que les gens de l’âge de Benzema n’ont jamais vu in extenso la demie finale de Séville 1982. Pour ma part, je n’ai jamais vu, et n’ai aucun souvenir de l’épopée des Verts, des poteaux carrés et du football pratiqué avant les années 1980.

Il faut traiter les matches comme des oeuvres, des performances, qui ont leur grammaire et leur beauté propre. Il faut les rediffuser comme on le fait des films de cinéma. Quand je travaillais dans le restaurant Freemans of Dublin, je prenais mes poses en compagnie d’un collègue bordelais qui me parlait de foot de la manière la plus esthétique qui soit, sans dire une seule fois le mot « beau ». Il parlait de lignes, d’espaces, de positionnements. Comment, quand on est latéral, se créer un espace ? Ou au contraire, comment « bloquer les couloirs » ? Comment les lignes de joueurs se resserrent, dans l’équipe italienne, pour former un bloc inexpugnable, et comment au contraire les lignes se déploient pour « occuper l’espace », et « créer de la profondeur », « jouer en profondeur » ? C’est de l’esthétique pure et dure, que voulez-vous de mieux ?

Lignes, espaces, figures, profondeur, nous sommes dans l’histoire de l’art.

Attaque, défense, tactique, nous sommes dans la stratégie militaire, et l’histoire de la guerre.

Clubs ouvriers, clubs catholiques, clubs des capitales, clubs du roi, clubs résistants, nous sommes dans l’ethnologie.

N’y a-t-il pas là assez pour faire des émissions de télé inoubliables ? Avec qui, me direz-vous ? Pour la forme et la rigolade, je dis : reprenons Thierry Roland, qui passera les plats avec brio à des techniciens subtils. Ces techniciens, nous les prendrons dans les centres de formation, de Clairefontaine ou d’ailleurs. Formateurs de joueurs, formateurs d’entraîneurs, ces gens-là nous feront des analyses détaillées, images à l’appui et avec tous les arrêts sur image, et effets visuels nécessaires pour la compréhension du grand public. Nous recruterons aussi de superbes femmes car elles aussi ont des choses à dire. Et puis il ne manque pas de journalistes sportifs de talent, sous employés et sous payés, qui se feront une joie de creuser des questions, d’approfondir les débats et les connaissances.

Nous provoquerons ainsi un tournant dans l’histoire du football, comme celui qu’a connu l’histoire du cinéma avec l’émergence de la cinéphilie. Et dans cent ans, ces émissions seront toujours étudiées, comme aujourd’hui celles de Pierre-André Boutang sur la littérature.