Carnet de route à Haïl

Haïl m’apparaît comme une ville saoudienne particulière, presque une ancienne capitale alternative à Riyad. Elle fut longtemps le centre de la tribu des Shammar, rivale des Saoud, et garde encore aujourd’hui une identité forte. C’est peut-être cela qui me plaît dans cette ville : elle donne le sentiment d’incarner une histoire officieuse et silenciée…

Outre mes obligations professionnelles, un des aspects qui m’a conduit ici est le tissage traditionnel des tapis Sadu, reconnu par l’UNESCO comme patrimoine de l’humanité. Dans les marchés, je me suis mis en quête de ces tapis, qui portent les motifs géométriques hérités du mode de vie bédouin. Ils sont à la fois objets usuels et mémoire tribale.

Tapis Al-Saoud, souk traditionnel de Ha’il

Le soir, grâce à des amis du musée régional, je me suis retrouvé dans un lieu inattendu : un jardin-café tenu par un certain Abou Abdelaziz. Apiculteur de métier, il a transformé un terrain hérité, dans lequel se trouvaient quelques palmiers dattiers et un puits, en un espace de sociabilité. Avec l’aide de ses ouvriers venus du sous-continent indien, il a installé des bassins, des moteurs recyclés pour puiser l’eau. Même ce moteur est amusant à regarder car il est une pièce d’antiquités, fabriquée en Europe pour les colonies d’Inde.

Je me suis promené dans ce jardin des délices avec gourmandise car il correspondait, en plus ambitieux, au jardin que je rêve de réaliser sur mon lopin cévenol. De l’eau, du soleil, des arbres fruitiers. Des rêves.

L’hôte de ce café-musée a même inventé un système qui reproduit la pluie. Il actionne une machine et des grosses gouttes tombent du ciel, et nous devons courir pour nous protéger de la pluie sous un petit pavillon en bois. On entend alors les claquettes que fait l’averse sur le toit, ce qui est d’un romantisme achevé. Dans le désert de l’Arabie, se protéger de la pluie fût-elle artificielle, est vécu comme un bonheur rare.

Tout cela garde un caractère très rural, sans sophistication, mais d’une grande inventivité. Ce jardin improvisé est devenu un lieu de rencontre et de détente. Je m’y suis laissé surprendre par une abeille, qui m’a piqué l’oreille, mais cela n’a pas gâché la soirée.

Tous les matins, à partir de 6 heures, le café et le petit déjeuner sont servis pour les lève-tôt. Je n’ai pas compris si les collations étaient alors gratuites ou payantes.

De temps en temps, le maître des lieux fait résonner une cloche pour annoncer à qui le désire qu’il offre le café et un petit en-cas traditionnel.

J’y ai trouvé une atmosphère simple et hospitalière, quelques idées pour mon propre terrain, et beaucoup de nostalgie pour des espaces de rencontre et de conversation dans les villes surchauffées.

Les plantes qui apaisent au Musée Cévenol

Vue du vieux pont du Vigan, depuis le Musée Cévenol. Août 2025

Le musée du Vigan présente une intéressante exposition sur les plantes médicinales, alliant œuvres d’art, manuscrits anciens et artéfacts de tout genre.

Le musée lui-même vaut le détour pour tout ce qu’il recèle de connaissances ethnologiques et historiques. Si vous passez par les Cévennes, ce que tout le monde fait au moins une fois dans sa vie, vous apprécierez vivement une promenade dans cette ancienne maison fraîche en bord de rivière.

Si vous n’appréciez pas le Musée Cévenol, si vous pensez que la visite ne vaut pas le prix du ticket d’entrée, commentez ce billet de blog et je vous rembourserai les cinq euros de la main à la main, en vous regardant droit dans les yeux pour vous faire honte.

J’ai particulièrement aimé les manuscrits de récits de voyage, effectués par des médecins des Lumières. En pleine Révolution, ils herborisent comme Jean-Jacques et affirment que Le Vigan, l’été, « est un séjour délicieux », notamment grâce à son air pur, son eau salubre, ses châtaigniers, ses pommiers et ses poissons.

Le plus beau concert de ma vie

J’ai adoré ce concert de l’ensemble choral La Sportelle et du fameux orgue du temple protestant du Vigan. Cet entremêlement de cantates de Bach et de Mendelssohn m’a mis littéralement à genoux.

Ils ont soigné le son, le sens, la scénographie et l’acoustique pour faire le plus beau concert du monde. C’était là, ce soir-là et dans cet édifice. Le monde se souviendra que c’était là. Il fallait y être et le sage précaire y était.

Chaque année, le Festival du Vigan propose une programmation de musique extraordinaire, que les Cévenols et les vacanciers vont écouter dans l’ensemble des temples, chapelles et églises des alentours du Vigan.

Tous les concerts sont pleins de monde. Souvent, il n’y a plus de place quand on veut assister à un récital. Même dans des villages reculés, comme l’autre soir à l’église d’Arrigas, où de nombreux amateurs sont restés à la porte.

Ce soir-là, au temple du centre ville, les voix et l’orgue ont su donner le maximum de l’âme joueuse de Bach et du dynamisme méditatif de Mendelssohn, dans un dialogue d’une beauté qui m’a fait oublier le temps. J’ai cru un moment me trouver dans une Leçon de Ténèbres.

Dans les montagnes d’Arabie. De Baljuraishi à Al Namas

Al Namas, « Heritage Village »

Saïd me conduit sur les routes de montagne. À nouveau, je pique du nez. Je ne suis pas dans ces montagnes depuis très longtemps et l’altitude continue à rendre ma respiration un peu difficile. À cause de cela, j’ai mal dormi la nuit dernière : je me réveillais fréquemment à cause d’une sensation d’étouffement.

Quand la voiture roule, je suis bercé, et je m’endors par moments. Je suis un peu navré vis-à-vis de mon camarade Saïd qui mériterait au moins que je lui tienne compagnie et discute avec lui.

Nous arrivons en fin de journée dans une ville dont je n’avais jamais entendu parler auparavant : Al-Namas. C’est là que je vais passer la nuit. Je remercie Saïd, qui me dépose à la porte d’un hôtel.

À l’hôtel, je prends une douche, le change et je décide d’aller visiter le centre-ville d’Al-Namas. En sortant, je m’aperçois qu’il fait frais. Pourtant, nous sommes fin juin, en Arabie Saoudite, l’un des pays les plus chauds du monde. Mais ici, il convient de s’habiller pour ne pas attraper la mort. Je préfère retourner dans ma chambre pour prendre une petite veste et un foulard que j’avais emportés par précaution, sachant que je me rendais en montagne.

Toujours un peu vaseux, je commence à marcher dans le centre-ville. J’ai immédiatement une bonne impression. La ville semble dotée de nombreuses maisons à l’architecture intéressante, probablement vernaculaire, mêlant pierre et terre. Il y a aussi beaucoup de monde dehors. On sent une vie quotidienne animée et bon enfant, faite d’un mélange de populations : Arabes, immigrés, travailleurs originaires du sous-continent indien, qui sortent du travail en cette fin de journée.

Il règne une atmosphère détendue, une vie de café, de discussions sur les trottoirs, de rencontres après le travail. Les gens dînent tard, je suppose, car tous les restaurants sont vides entre 18 et 19 h00.

Après avoir marché un bon moment, mon regard est attiré par des bâtiments anciens. Il s’agit d’un vieux quartier qui a été rénové avec soin. Je ne sais pas s’il faut une autorisation pour y entrer, car il semble y avoir des installations à traverser, mais je décide de tenter ma chance. Des travailleurs me voient passer et ne me disent rien, alors j’explore un peu.

C’est bien une vieille ville, un centre historique agréable à parcourir, avec de nombreux petits commerces : cafés, souvenirs, produits locaux. Il semble que ce soit un quartier pensé pour le tourisme, mais un tourisme essentiellement local. Pour l’instant, je ne croise pas de visiteurs.

La scénographie du quartier est soignée : des tapis suspendus au-dessus des allées, des portes traditionnelles assemblées en une sorte de grande paroi, comme une toile abstraite et géométrique. L’ensemble est de bon goût. Je me demande qui est responsable de cette mise en scène.

Je croise plusieurs personnes qui semblent y travailler. À un moment, un Saoudien m’aborde, me salue et me serre la main. Il me demande comment je vais et ce que je fais ici. Il me demande si je suis commerçant, si je travaille dans le quartier.

Quand il comprend que je suis simplement de passage, il m’explique que je n’ai pas le droit de me trouver là. Ce n’est pas un quartier ouvert, mais un village patrimonial encore en rénovation, en préparation pour une grande fête prévue le lendemain.

Il m’invite pourtant à revenir. Il me dit : « Revenez demain, vous êtes invité parmi les VIP pour la grande soirée. »

J’apprendrai plus tard qu’une fête est organisée en l’honneur du gouverneur de la province, l’émir. Je ne sais pas s’il s’agit de son anniversaire ou d’un autre événement, je n’ai pas bien compris. Mon arabe n’est pas encore assez bon.

Je ne promets rien mais assure que si Dieu le veut, je serai là en chair et en os.

Tout seul avec des chefs d’œuvre de la peinture: Gemäldegalerie

La salle des Rembrandt

Berlin abrite des musées de folie, où le sage précaire évolue comme un minuscule poisson dans un gigantesque aquarium. Et les coraux de cet aquarium sont des peintures d’une qualité exceptionnelle.

Une salle entière est consacrée à Rembrandt, dont les peintures sont elles aussi perdues dans un vide gigantesque.

J’ai profité des Rembrandt avec le sentiment de gratitude et même de privilège que m’offrent depuis toujours les lieux de culture

Un mari sermonne sa femme

Je me suis rendu dans ce musée sans idée préconçue. Je ne vais pas faire le malin et prétendre que je savais ce que la galerie de peinture exposait. Le nom de ce musée est top allemand pour même s’en souvenir : Gemäldegalerie. Ça ne fait pas sérieux.

À Munich, au moins, le nom fait plus grec, plus archaïque, plus méditerranéen : Alte Pinakothek.

Moïse et les tables de la Loi

Ici, à Berlin, je pensais qu’un lieu appelé Gemäldegalerie ne pourrait être qu’un musée sympathique et secondaire. Je prévoyais une promenade de moins d’une heure, car je suis un amateur éclairé et superficiel.

Je suis resté quatre heures.

Simon très fâché contre son beau-père qui a déjà marié sa fille à un autre homme

Dès la première salle d’exposition, j’ai compris que je m’étais trompé. Je suis entré, j’ai vu des tableaux incroyables venus du XIIIe siècle le plus puissants qui soient. Je me suis dit à la première minute, dans un souffle du cœur :

Ah ok, c’est du lourd.

Deux autoportraits de Rembrandt encadrent le couple qui parlent de la Bible

Et ils en ont envoyé, du lourd, les Berlinois, prenant quatre heures de ma vie alors que je n’avais pas mangé et que je prévoyais d’autres activités qui s’annulaient d’elles-mêmes.

Passer du temps en tête à tête avec des tableaux de Rembrandt, c’est une expérience unique. Cela pourrait valoir un musée à soi seul, c’est une plongée dans une méditation sombre sur la religion, la croyance et l’acte de contempler.

Voyage à Berlin : une journée entre la gare et l’hôtel

La fragilité d’un art : retour sur « Monique s’évade »

Après avoir été très enthousiaste pour le premier livre d’Édouard Louis, Pour en finir avec Eddy Bellegueule, publié en 2014, je lis avec plaisir mais un soupçon de déception le bon livre de 2024, Monique s’évade.

Ce texte raconte, toujours avec la même méthode puisée chez Annie Ernaux, l’évasion, en effet, de la maman du narrateur, qui avait déjà réussi à quitter son mari et qui vivait avec un nouvel homme qui la maltraitait.

Édouard Louis met en scène une coopération, une alliance entre mère et fils pour organiser la fuite, et même une relation tripartite mère-fille et fils, puisque la sœur apparaît dans le protocole. Ils inventent de nouvelles relations qui ne soient plus simplement filiales et familiales. Ils tâchent, tous les trois, de créer une forme d’amitié d’adultes, comme je le fais moi-même avec ma propre mère

Les Plaisirs de ma mère

La Précarité du sage, 2014

Le texte de Louis est très intéressant mais littérairement, c’est, franchement, un ton en dessous que celui qu’il a publié en 2014. Il faut le dire, mais il ne s’agit pas de critiquer de manière brutale et légère. C’est difficile, l’art de narrer. On voit dans ce livre combien c’est délicat, la littérature. C’est délicat parce que c’est de l’art.

Il y a de nombreuses pages moins puissantes, non pas que Louis manque d’inspiration (il est inspiré, il a du talent), mais son phrasé touche moins au but. Peut-être parce que cela correspond déjà à une recette élaborée par quelqu’un d’autre. Louis accumule les formules qui sont censées frapper au cœur du sujet mais qui se révèlent poussives :

Et je pensais : Arrête de réfléchir ! Il faut agir d’abord, réfléchir après.

Sans ça il n’y aurait jamais d’évasion.

Nulle part.

p. 68.

Par endroits l’auteur essaie plusieurs formules, il s’y reprend à plusieurs reprises, insatisfait et pourtant incapable de tout effacer pour recommencer et trouver le paragraphe qui sonne juste. Je cite trois phrases apparaissant telles quelles dans le livre, dans cet ordre et cette succession :

Je n’avais jamais vu mon père accomplir la moindre de ces tâches en quinze ans.

Elle n’avait jamais fait quoi que ce soit pour elle-même.

Sa vie avait été, jusqu’à maintenant, une vie pour les autres.

p. 34-35.

Cela est bien vrai et peut mériter d’être dit, mais on pourrait continuer ainsi sur des pages car cela demeure malgré tout une sorte de cliché.

J’avais dit, dans mon billet consacré à son premier livre, que le travail génial était celui d’Annie Ernaux parce qu’elle inventait un genre. Personne n’avait vraiment écrit de cette manière-là sur son père, sa famille, et sur la distance qui apparaît avec sa famille quand on grandit, quand on fait des études.

Personne n’avait vraiment dit, de manière très plate et sensible, de manière factuelle et artistique, la rupture dans le langage même, dans les codes, la manière dont les codes et la façon de parler s’inscrivent dans le social. Donc elle, Annie Ernaux, tâtonnait, elle cherchait son style, elle cherchait sa voix.

Édouard Louis, au contraire, partait avec cette capacité d’analyse, mais surtout il avait acquis chez Annie Ernaux le genre littéraire qui était le sien.

Et là, il y a beaucoup de phrases qui sont un peu banales, qui n’ont pas la dimension de surprise, de révélation, que l’on trouve dans les livres réussis.

Et dans ce type de littérature-là, la littérature à la fois factuelle, sociale et personnelle, on s’en rend bien compte aussi quand on lit Didier Eribon lui-même, qui apparaît dans Monique s’évade comme l’ami du narrateur qui peut assister la maman en fuite. Ce type d’écriture peut vite s’avérer banale car elle s’ingénie à parler de choses quotidiennes, apparaissant comme naturelles aux protagonistes. Elle réclame donc beaucoup de travail pour distinguer les notations de micro-événements significatifs et les remarques sans intérêt.

C’est quand même un livre réussi : je vais vous donner un exemple de moments où Monique S’évade, le livre, a quelque chose de fort, d’original, de singulier.

Pendant ces quelques jours de fuite et de préparation de sa Nouvelle Vie, ma mère réclamait une prise en charge totale. Elle estimait qu’elle avait droit au repos et à l’assistance radicale après ce qu’elle venait de vivre, et j’étais d’accord, je le faisais volontiers – Didier l’avait fait pour moi des années plus tôt

p. 42.

Cette volonté d’être entièrement prise en charge est intéressante car elle arrive de manière un peu contre-intuitive. On aime bien donner l’image inverse dans les récits de transfuge de classe : donner l’impression qu’on s’est battu, qu’on a inversé les forces du destin, les forces de l’habitude.

C’est intéressant qu’à l’intérieur de ces récits de lutte, de survie, il y ait ces moments-là où l’on dit qu’on voudrait être entièrement passif.

J’ai beaucoup aimé les détails pratiques concernant le déménagement de sa mère. Le narrateur révèle à la fois la gentillesse du fils qui veut aider et son inaptitude aux tâches simples de la vie populaire : il achète des cartons à distance (je n’ai jamais acheté un carton de ma vie car je sais où me les procurer gratuitement), il se demande combien il en faut, dix ? Vingt ? Ce mec n’a vraiment aucune idée, ça m’a fait sourire, comme son questionnement sur les rouleaux de scotch, et sa dernière question m’a carrément fait rire :

Est-ce qu’il fallait des gants pour se protéger des coupures du carton ?

p. 77.

Alors oui, Édouard, on peut porter des gants, mais pour être franc, si on travaille avec soin, on devrait pouvoir se sortir d’un petit déménagement sans coupures ni blessures.

Merci maman : une échappée à Bamako depuis Munich

En direct depuis le Musée des Cinq Continents, à Munich.

Depuis mai dernier, le musée accueille une exposition temporaire étonnante : l’art de rue à Bamako, et plus particulièrement celui qui s’affiche sur les bus.

Titre de l’exposition : Merci maman.

En français dans le texte.

À Bamako, les bus, souvent d’anciens Mercedes des années 1980, vivent une seconde vie. Donnés à l’Afrique de l’Ouest plutôt qu’envoyés à la casse, ils circulent aujourd’hui dans les rues maliennes, transfigurés. Repeints, décorés, ils deviennent de véritables œuvres d’art brut roulantes. Le visiteur allemand, peut-être, y reconnaît une forme de familiarité détournée : un vieux minibus d’ici devenu objet d’art là-bas. Il y a sans doute un plaisir curieux à voir ces véhicules d’outre-Rhin revêtus de nouvelles couleurs, de nouveaux symboles, porteurs de récits africains.

Mais l’intérêt de l’exposition ne s’arrête pas à cette transformation esthétique. Les commissaires, et en particulier Jonathan Fischer, journaliste, musicien et commissaire germano-malien, ont choisi de mettre en avant l’art dans ces peintures populaires, sans condescendance, en affirmant leur valeur visuelle et expressive. Le projet ne se limite pas à l’esthétique : il propose aussi une lecture ethnographique de ces transports collectifs. Les vidéos tournées par des artistes maliens, les textes d’exposition, les entretiens, nous plongent dans la vie quotidienne bamakoise : les chauffeurs, les apprentis (ces jeunes garçons orphelins qui gèrent arrêts et clients), les parcours et les dynamiques sociales autour du transport.

Cette double lecture, artistique et anthropologique, résonne parfaitement avec la mission du musée, qui explore depuis des décennies les cultures du monde dans toute leur richesse matérielle et symbolique. On y découvre aussi l’histoire de figures majeures comme Drissa Konaté, l’un des artistes les plus en vue de cette scène urbaine. Son parcours, raconté dans un entretien avec Jonathan Fischer, donne une densité humaine et biographique à ces images de bus : derrière chaque motif peint, une histoire de vie.

Œuvre de Drissa Konaté, commissionnée par le Musée des cinq continents pour l’exposition « Merci Maman »

En somme, cette exposition est bien plus qu’une simple présentation de véhicules bariolés. C’est une méditation joyeuse et profonde sur la migration des objets, la puissance de l’image, et la manière dont l’art surgit dans les interstices du quotidien. Une traversée de continents et de disciplines entre Bamako et Munich, entre art et ethnologie.

Édouard Louis, pas vraiment génial mais presque parfait

Le premier livre d’Édouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule, sonne comme un grand classique. Un livre qui sera lu et étudié pendant des dizaines d’années. Un grand texte sur la construction de soi, la violence, la masculinité, le rôle des femmes. Un livre à la fois sociologique et littéraire d’une force implacable.

À chaque page, on pense à la littérature d’Annie Ernaux. En finir avec Eddy Bellegueule, c’est véritablement l’équivalent masculin et XXIe siècle de La Place. C’est précisément pour cette raison que je dirais que ce n’est pas un livre génial : parce que celle qui a vraiment fait preuve de génie, c’est Annie Ernaux. On comprend en lisant Louis à quel point La Place était difficile à écrire, à quel point il fallait chercher les mots justes, inventer une manière de dire.

On pourrait bien sûr faire remonter cette façon d’écrire à Simone de Beauvoir, à Sartre. Cette volonté de se prendre soi-même comme objet d’étude, de ne pas mentir, de faire la lumière sur les zones les plus honteuses de sa personnalité. Et, encore plus sûrement, à Jean-Jacques Rousseau. On pense évidemment à l’épisode de la fessée dans Les Confessions, car il ne fait aucun doute que Louis y pense dans la scène où son narrateur connaît son premier rapport sexuel qui est censé être un jeu « entre copains ». Le caractère rousseauiste est surtout prévalent dans la rencontre souterraine de la punition et du désir, de la maltraitance et de la jouissance.

Mais dans une forme très contemporaine, Eddy Bellegueule est un texte lumineux, d’une grande intelligence, et c’est parce que je lisais les analyses d’un auteur intelligent que je consentais à lire des scènes qui, sinon, eussent été intolérable pour une petite nature comme la mienne.

La manière dont il parle du père du narrateur est remarquable car on sort de la lecture sans penser que le père n’est qu’un salaud. Il y a de nombreuses scènes où le père, bien que beauf et brutal, est un brave homme maladroit et bêtement viril, avec des valeurs et beaucoup de sensibilité rentrée.

Ce qui m’a le plus ému est une scène qui concerne les deux élèves qui torturent le narrateur tous les jours au collège. Un jour, le narrateur Eddy joue dans une pièce de théâtre qu’il a lui-même écrite. Il voit apparaître dans le public ses deux bourreaux qui peuvent à tout moment détruire le spectacle comme ils ont essayé de le détruire, lui. La boule au ventre, Eddy tente de faire bonne figure et termine la pièce avec le reste de la troupe. Les deux petites frappes se lèvent alors avec un enthousiasme sans frein et applaudissent à tout rompre en criant « Bravo Eddy ! », ce qui encourage le public à scander son nom. Les deux adolescents coupables de harcèlement sont fiers de leur souffre-douleur et on ne sait plus où est la frontière entre l’amitié, la haine, le mépris et la violence.

C’est un grand livre social, bien plus fort que ceux de François Bégaudeau, dont j’avais pourtant apprécié Deux singes ou Ma vie politique. Mais la prose de Bégaudeau n’est pas aussi précise, aussi travaillée que celle d’Édouard Louis. Chez Louis, il y a une vraie économie de moyens. Il va droit au but, il tient son objet littéraire et le façonne sans se laisser distraire par des thématiques connexes.

Cela dit, comme il s’inscrit dans le sillage d’Annie Ernaux, ses livres, bien que brillants, n’ont pas cette sensation de tâtonnement qu’avaient les premiers textes d’Ernaux dans les années 1980. Elle, elle cherchait encore. Elle travaillait la langue, le genre littéraire, ses souvenirs, tout à la fois. Elle nous emmenait avec elle, nous prenait par la main pour inventer une forme.

Avec Édouard Louis, c’est différent. Il a déjà intégré tout cela. Il a lu Ernaux. Il maîtrise la structure, l’équilibre narratif, et cela produit un pur plaisir de lecture. Mais c’est aussi l’œuvre de quelqu’un qui s’inscrit déjà dans un genre établi. Pour reprendre la théorie de Roland Barthes, Eddy Bellegueule est du côté du « plaisir du texte », alors qu’Annie Ernaux se trouve du côté de la « jouissance ».

Un vrai coup de chapeau. Je m’attendais à ce qu’Édouard Louis soit un meilleur orateur qu’écrivain. J’avais tort. C’est un écrivain, qui a su faire un petit chef d’œuvre, comme les maîtres d’autrefois.

Vingt ans de blogs, ça se fête ou pas

Juin 2025, dans la roseraie d’Aulas, Cévennes. Photo Hubert Thouroude.

Nous entrons dans le mois de juin. Et c’est en juin 2005 que j’ai commencé l’activité de blogueur. D’abord avec un blog sur la ville chinoise où j’habitais et où je trouvais beaucoup d’inspiration. Le blog s’appelait Nankin en douce. J’aurais dû penser un peu mieux les choses, car l’année suivante je me trouvais à Shanghai et ne pouvais plus me satisfaire d’un titre de blog qui mettait Nankin en exergue. J’ai ouvert un nouveau blog.

Mais je sentais que je n’allais pas faire un blog uniquement sur Shanghai, alors je me suis dit : je vais élargir, et j’ai appelé mon deuxième blog Chines avec un S. Chine au pluriel. Ce qui était une forme de provocation involontaire, car les Chinois tiennent à ce qu’on dise toujours « une seule Chine, deux systèmes ». Pour dire qu’on peut accepter qu’il y ait plusieurs façons de faire de l’économie, mais qu’il faut garder l’unité absolue de la Chine. Sous-entendu que le Tibet, que le Xinjiang, que Taïwan ou Hong Kong ne songent pas trop à se séparer de manière essentielle. Dans mon blog, le pluriel du mot Chines ne visait pas seulement ces questions-là. Je voulais parler des différents aspects de la Chine. Du fait que la Chine est plurielle en tant que telle. Mais pourquoi ai-je nommé mon deuxième blog de cette manière là ? Je n’avais pourtant pas l’intention de devenir un expert de la Chine, ni d’y rester toute ma vie, pourquoi m’être encore à ce point réduit à un pays ? À cette époque, personne ne pouvait imaginer qu’un blog durerait vingt ans et pourrait devenir une archive vivante.

Quand l’idée m’est venue de quitter la Chine pour continuer mes aventures dans le monde, il a bien fallu que je change à nouveau de titre.

C’est pour cela que j’ai pensé à ce titre qui pouvait être suffisamment large : La précarité du sage, dans lequel je pouvais parler de tout. De la Chine, des pays où je me trouvais, de moi-même, et de toute autre chose. On pouvait y inclure à peu près tout.

Mais il m’a fallu deux blogs avant de réaliser cette évidence : qu’un blog est avant tout une sorte de journal personnel, un journal de bord. Et qu’il vaut mieux lui donner un titre accroché sur soi-même, plutôt que sur un territoire ou une activité.

Je voudrais donc célébrer le 20e anniversaire de blogging. Mais je ne sais toujours pas comment faire. Ma sœur Cécile suggéra que je produise un livre composé de vingt billets, un par an. Sur la proposition de mon frère Hubert, j’ai demandé à l’intelligence artificielle de procéder à une sélection d’articles pour confectionner ce livre à part que je pourrais offrir. Mais l’intelligence artificielle n’a pas su le faire, ou je n’ai pas su poser les bonnes questions. En tout cas, ça n’a pas marché, et je suis toujours sans rien pour célébrer ce vingtième anniversaire.

Marc Granier, dans son atelier d’imprimeur à Roquedur

Je suis allé voir un éditeur local, près de mes terres cévenoles, pour éventuellement lui demander de publier un de mes livres. Ce fut une rencontre éblouissante car ce monsieur est un véritable artiste, peintre, graveur, mais aussi typographe et imprimeur, mais il confectionne de très beaux livres d’art, avec peu de textes et des textes courts. Séduisant mais inadapté à la prose bavarde du sage précaire. Peut-être pour un autre projet de livre, porté par une autre écriture.

Je sens poindre, pour ce qui concerne les vingt ans de blogs, l’échec d’un anniversaire mal préparé.