En direct depuis le Musée des Cinq Continents, à Munich.
Depuis mai dernier, le musée accueille une exposition temporaire étonnante : l’art de rue à Bamako, et plus particulièrement celui qui s’affiche sur les bus.
Titre de l’exposition : Merci maman.
En français dans le texte.
À Bamako, les bus, souvent d’anciens Mercedes des années 1980, vivent une seconde vie. Donnés à l’Afrique de l’Ouest plutôt qu’envoyés à la casse, ils circulent aujourd’hui dans les rues maliennes, transfigurés. Repeints, décorés, ils deviennent de véritables œuvres d’art brut roulantes. Le visiteur allemand, peut-être, y reconnaît une forme de familiarité détournée : un vieux minibus d’ici devenu objet d’art là-bas. Il y a sans doute un plaisir curieux à voir ces véhicules d’outre-Rhin revêtus de nouvelles couleurs, de nouveaux symboles, porteurs de récits africains.
Mais l’intérêt de l’exposition ne s’arrête pas à cette transformation esthétique. Les commissaires, et en particulier Jonathan Fischer, journaliste, musicien et commissaire germano-malien, ont choisi de mettre en avant l’art dans ces peintures populaires, sans condescendance, en affirmant leur valeur visuelle et expressive. Le projet ne se limite pas à l’esthétique : il propose aussi une lecture ethnographique de ces transports collectifs. Les vidéos tournées par des artistes maliens, les textes d’exposition, les entretiens, nous plongent dans la vie quotidienne bamakoise : les chauffeurs, les apprentis (ces jeunes garçons orphelins qui gèrent arrêts et clients), les parcours et les dynamiques sociales autour du transport.
Cette double lecture, artistique et anthropologique, résonne parfaitement avec la mission du musée, qui explore depuis des décennies les cultures du monde dans toute leur richesse matérielle et symbolique. On y découvre aussi l’histoire de figures majeures comme Drissa Konaté, l’un des artistes les plus en vue de cette scène urbaine. Son parcours, raconté dans un entretien avec Jonathan Fischer, donne une densité humaine et biographique à ces images de bus : derrière chaque motif peint, une histoire de vie.
Œuvre de Drissa Konaté, commissionnée par le Musée des cinq continents pour l’exposition « Merci Maman »
En somme, cette exposition est bien plus qu’une simple présentation de véhicules bariolés. C’est une méditation joyeuse et profonde sur la migration des objets, la puissance de l’image, et la manière dont l’art surgit dans les interstices du quotidien. Une traversée de continents et de disciplines entre Bamako et Munich, entre art et ethnologie.
Le premier livre d’Édouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule, sonne comme un grand classique. Un livre qui sera lu et étudié pendant des dizaines d’années. Un grand texte sur la construction de soi, la violence, la masculinité, le rôle des femmes. Un livre à la fois sociologique et littéraire d’une force implacable.
À chaque page, on pense à la littérature d’Annie Ernaux. En finir avec Eddy Bellegueule, c’est véritablement l’équivalent masculin et XXIe siècle de La Place. C’est précisément pour cette raison que je dirais que ce n’est pas un livre génial : parce que celle qui a vraiment fait preuve de génie, c’est Annie Ernaux. On comprend en lisant Louis à quel point La Place était difficile à écrire, à quel point il fallait chercher les mots justes, inventer une manière de dire.
On pourrait bien sûr faire remonter cette façon d’écrire à Simone de Beauvoir, à Sartre. Cette volonté de se prendre soi-même comme objet d’étude, de ne pas mentir, de faire la lumière sur les zones les plus honteuses de sa personnalité. Et, encore plus sûrement, à Jean-Jacques Rousseau. On pense évidemment à l’épisode de la fessée dans Les Confessions, car il ne fait aucun doute que Louis y pense dans la scène où son narrateur connaît son premier rapport sexuel qui est censé être un jeu « entre copains ». Le caractère rousseauiste est surtout prévalent dans la rencontre souterraine de la punition et du désir, de la maltraitance et de la jouissance.
Mais dans une forme très contemporaine, Eddy Bellegueule est un texte lumineux, d’une grande intelligence, et c’est parce que je lisais les analyses d’un auteur intelligent que je consentais à lire des scènes qui, sinon, eussent été intolérable pour une petite nature comme la mienne.
La manière dont il parle du père du narrateur est remarquable car on sort de la lecture sans penser que le père n’est qu’un salaud. Il y a de nombreuses scènes où le père, bien que beauf et brutal, est un brave homme maladroit et bêtement viril, avec des valeurs et beaucoup de sensibilité rentrée.
Ce qui m’a le plus ému est une scène qui concerne les deux élèves qui torturent le narrateur tous les jours au collège. Un jour, le narrateur Eddy joue dans une pièce de théâtre qu’il a lui-même écrite. Il voit apparaître dans le public ses deux bourreaux qui peuvent à tout moment détruire le spectacle comme ils ont essayé de le détruire, lui. La boule au ventre, Eddy tente de faire bonne figure et termine la pièce avec le reste de la troupe. Les deux petites frappes se lèvent alors avec un enthousiasme sans frein et applaudissent à tout rompre en criant « Bravo Eddy ! », ce qui encourage le public à scander son nom. Les deux adolescents coupables de harcèlement sont fiers de leur souffre-douleur et on ne sait plus où est la frontière entre l’amitié, la haine, le mépris et la violence.
C’est un grand livre social, bien plus fort que ceux de François Bégaudeau, dont j’avais pourtant apprécié Deux singes ou Ma vie politique. Mais la prose de Bégaudeau n’est pas aussi précise, aussi travaillée que celle d’Édouard Louis. Chez Louis, il y a une vraie économie de moyens. Il va droit au but, il tient son objet littéraire et le façonne sans se laisser distraire par des thématiques connexes.
Cela dit, comme il s’inscrit dans le sillage d’Annie Ernaux, ses livres, bien que brillants, n’ont pas cette sensation de tâtonnement qu’avaient les premiers textes d’Ernaux dans les années 1980. Elle, elle cherchait encore. Elle travaillait la langue, le genre littéraire, ses souvenirs, tout à la fois. Elle nous emmenait avec elle, nous prenait par la main pour inventer une forme.
Avec Édouard Louis, c’est différent. Il a déjà intégré tout cela. Il a lu Ernaux. Il maîtrise la structure, l’équilibre narratif, et cela produit un pur plaisir de lecture. Mais c’est aussi l’œuvre de quelqu’un qui s’inscrit déjà dans un genre établi. Pour reprendre la théorie de Roland Barthes, Eddy Bellegueule est du côté du « plaisir du texte », alors qu’Annie Ernaux se trouve du côté de la « jouissance ».
Un vrai coup de chapeau. Je m’attendais à ce qu’Édouard Louis soit un meilleur orateur qu’écrivain. J’avais tort. C’est un écrivain, qui a su faire un petit chef d’œuvre, comme les maîtres d’autrefois.
Juin 2025, dans la roseraie d’Aulas, Cévennes. Photo Hubert Thouroude.
Nous entrons dans le mois de juin. Et c’est en juin 2005 que j’ai commencé l’activité de blogueur. D’abord avec un blog sur la ville chinoise où j’habitais et où je trouvais beaucoup d’inspiration. Le blog s’appelait Nankin en douce. J’aurais dû penser un peu mieux les choses, car l’année suivante je me trouvais à Shanghai et ne pouvais plus me satisfaire d’un titre de blog qui mettait Nankin en exergue. J’ai ouvert un nouveau blog.
Mais je sentais que je n’allais pas faire un blog uniquement sur Shanghai, alors je me suis dit : je vais élargir, et j’ai appelé mon deuxième blog Chines avec un S. Chine au pluriel. Ce qui était une forme de provocation involontaire, car les Chinois tiennent à ce qu’on dise toujours « une seule Chine, deux systèmes ». Pour dire qu’on peut accepter qu’il y ait plusieurs façons de faire de l’économie, mais qu’il faut garder l’unité absolue de la Chine. Sous-entendu que le Tibet, que le Xinjiang, que Taïwan ou Hong Kong ne songent pas trop à se séparer de manière essentielle. Dans mon blog, le pluriel du mot Chines ne visait pas seulement ces questions-là. Je voulais parler des différents aspects de la Chine. Du fait que la Chine est plurielle en tant que telle. Mais pourquoi ai-je nommé mon deuxième blog de cette manière là ? Je n’avais pourtant pas l’intention de devenir un expert de la Chine, ni d’y rester toute ma vie, pourquoi m’être encore à ce point réduit à un pays ? À cette époque, personne ne pouvait imaginer qu’un blog durerait vingt ans et pourrait devenir une archive vivante.
Quand l’idée m’est venue de quitter la Chine pour continuer mes aventures dans le monde, il a bien fallu que je change à nouveau de titre.
C’est pour cela que j’ai pensé à ce titre qui pouvait être suffisamment large : La précarité du sage, dans lequel je pouvais parler de tout. De la Chine, des pays où je me trouvais, de moi-même, et de toute autre chose. On pouvait y inclure à peu près tout.
Mais il m’a fallu deux blogs avant de réaliser cette évidence : qu’un blog est avant tout une sorte de journal personnel, un journal de bord. Et qu’il vaut mieux lui donner un titre accroché sur soi-même, plutôt que sur un territoire ou une activité.
Je voudrais donc célébrer le 20e anniversaire de blogging. Mais je ne sais toujours pas comment faire. Ma sœur Cécile suggéra que je produise un livre composé de vingt billets, un par an. Sur la proposition de mon frère Hubert, j’ai demandé à l’intelligence artificielle de procéder à une sélection d’articles pour confectionner ce livre à part que je pourrais offrir. Mais l’intelligence artificielle n’a pas su le faire, ou je n’ai pas su poser les bonnes questions. En tout cas, ça n’a pas marché, et je suis toujours sans rien pour célébrer ce vingtième anniversaire.
Marc Granier, dans son atelier d’imprimeur à Roquedur
Je suis allé voir un éditeur local, près de mes terres cévenoles, pour éventuellement lui demander de publier un de mes livres. Ce fut une rencontre éblouissante car ce monsieur est un véritable artiste, peintre, graveur, mais aussi typographe et imprimeur, mais il confectionne de très beaux livres d’art, avec peu de textes et des textes courts. Séduisant mais inadapté à la prose bavarde du sage précaire. Peut-être pour un autre projet de livre, porté par une autre écriture.
Je sens poindre, pour ce qui concerne les vingt ans de blogs, l’échec d’un anniversaire mal préparé.
Frédéric Beigbeder est la seule personne à avoir posé la bonne question à Sylvain Tesson. L’ensemble de l’entretien se cristallise dans ce moment. Soudain, il lui demande : « Mais comment vous payez ces expéditions ? Ça coûte une blinde ! C’est l’éditeur qui vous organise tout ça ? » La question est magistrale. Parce qu’évidemment, tout le monde connaît la réponse, mais il y a davantage que la réponse dans la question.
Moi, dans mes premiers textes critiques sur la littérature de voyage, il y a déjà vingt ans, je le disais : la question de l’argent est fondamentale et trop souvent escamotée par les auteurs. Car pour voyager sans travailler sur place, comme je le fais depuis 1998, il faut pouvoir prendre plusieurs mois de vacances. Partir, c’est bien beau, mais que fait-on au retour ? Que fait-on de ses affaires, si on en a ? Comment gagne-t-on sa vie ? Et quand on part plusieurs mois chaque année, cela demande une organisation conséquente.
Et Tesson, évidemment, ne parle jamais d’argent. Or, quelqu’un qui ne parle jamais d’argent, ce n’est pas parce que cela ne l’intéresse pas. C’est parce qu’il en a suffisamment pour que ce ne soit jamais un problème. Ceux qui ne parlent que d’aventure, d’ailleurs, d’amour, et jamais d’argent, sont souvent ceux qui ont une très bonne gestion financière — et une grande compétence dans ce domaine. C’est son cas.
D’une part, c’est un héritier richissime, propriétaire d’un appartement au centre de Paris. D’autre part, il est aussi héritier d’un capital culturel gigantesque, qui lui donne de nombreux contacts dans les médias et la presse. Mais c’est aussi un très bon businessman. On l’avait déjà noté il y a quinze ans à propos de son livre qui raconte ses vacances au bord d’un lac gelé : à la fin de ce livre, il remercie des entreprises et la diplomatie, qui ont donc financé son voyage.
Car il fait partie des très rares personnes qui non seulement n’ont pas besoin de travailler pour voyager, mais qui n’ont même pas besoin de dépenser de l’argent. Contrairement à tous les Français qui économisent pour partir, puis rentrent pour regagner de l’argent, lui, il se fait financer.
Et sa réponse à Beigbeder est laconique, mais suffisante : « Comme mon père n’a jamais accepté les subventions de l’État pour son amour du théâtre, de même, j’obtiens des financements privés grâce à de merveilleux amis. » Ces merveilleux amis, cela ne veut rien dire. Dans ce milieu de la haute bourgeoisie, les amis sont des collaborateurs, des associés en affaires. Bien sûr, on tisse des liens. Les bourgeois sont des êtres humains comme nous. Mais ce sont des associés avant tout.
Il remerciait autrefois les entreprises à la fin de ses livres, mais il a probablement arrêté, la ficelle étant trop grosse. Cela entachait l’image d’aventurier vagabond qu’il cherche à se donner. Il existe sans doute aujourd’hui des associations ou collaborations financières, gérées par son agent, avec des entreprises richissimes. Il leur propose peut-être des stages, des rencontres, des moments privilégiés avec les hauts cadres de telle ou telle boîte. Des entreprises profitent de l’image de Sylvain Tesson, mais à un niveau confidentiel, réservé aux invités de marque.
C’est toute la stratégie des happy few : on conserve l’aura de mystère, celle du clochard céleste, et en même temps on développe un business model redoutable, extrêmement efficace — mais uniquement parce qu’il est rare. Ce modèle ne peut être reproduit ni par vous, ni par moi. Il repose sur une personnalité construite comme exceptionnelle, comme rare. C’est de la rareté organisée. C’est un produit de luxe.
La question posée par Beigbeder nous permet de comprendre cela. Donc bravo à lui. Et seul un mec de droite comme lui pouvait poser cette question. Il fallait que ce soit une conversation entre bourgeois, dans un lieu feutré. Si Mediapart avait posé cette question, Tesson n’y aurait même pas répondu, et la fachosphère aurait hurlé à l’inquisition idéologique menée par des médiocres hostiles à l’argent. Il fallait que ce soit un grand bourgeois pour que la question ne paraisse ni négative ni malveillante.
Et c’est précisément ce qui la rend si éclairante.
Je pense d’ailleurs aller à Venise pour visiter la Biennale d’architecture. J’y invite la femme de mes rêves car, outre son intérêt pour l’architecture, elle pourrait apprécier l’aspect romantique de l’escapade avec le sage précaire.
La superbe créature me reproche, en forme de plaisanterie, d’aller dans les musées et de préférer l’art, la littérature, aux activités lucratives des mâles alpha.
Je lui dis : eh bien, tu vois, si un jour tu m’abandonnes, il y aura au moins ça. Il y aura au moins l’art. Je serai triste, mais il y aura au moins l’art, les musées, les livres. Eux, ils ne m’abandonneront pas.
— Depuis combien de temps tu réfléchis à cette théorie ? me dit-elle.
— Elle me vient à l’instant. Je n’y avais pas pensé avant.
— Parce que, dit-elle, avant tu disais : si tu disparaissais de ma vie, je mourrais. Maintenant tu dis : il y aura au moins l’art. Ça veut dire que tu tiens un peu moins à moi.
Visiter Illumination Poétique au musée SAMOCA de Riyad, c’est plonger dans un condensé rare d’art contemporain saoudien. Cette exposition, modeste par la taille – une vingtaine d’œuvres seulement –, frappe par la justesse de sa sélection et la puissance de ses propositions. Elle réunit plusieurs des artistes les plus influents de la scène saoudienne actuelle, dans une approche à la fois intime et universelle. On y ressent un ancrage profond dans le réel du pays, sans jamais céder au didactisme.
Dès l’entrée, le ton est donné avec l’installation Guardians of the Trees de Manal Al-Dowayan. Cette œuvre participative enveloppe le visiteur dans un dialogue silencieux entre mémoire familiale et invisibilisation du féminin. Quatre grands panneaux arborent des arbres généalogiques manuscrits, en majorité en arabe, conçus chacun par une main différente. Suspendues entre eux, des feuilles d’or gravées de prénoms féminins forment un nuage flottant, une constellation de mémoires longtemps effacées. Ce travail, fruit de discussions intimes entre l’artiste et des dizaines de femmes, réinscrit dans l’espace muséal la présence absente des mères et des grands-mères, trop souvent effacées par le système patronymique arabe. L’or des feuilles, loin de tout clinquant, évoque ici le précieux de la mémoire retrouvée.
Guardians of tree, de Manal AlDowayan
Plus loin, on retrouve Ahmed Mater, figure incontournable de l’art saoudien contemporain. Ancien médecin, son œuvre mêle savoir scientifique et regard critique sur les transformations du pays. Une de ses pièces joue avec les codes de l’imagerie médicale – radiographies, scans – pour questionner les représentations du corps et de l’identité. Une autre, photographie monumentale de La Mecque, capture un instant suspendu entre lumière et pierre. La Kaaba, centrée comme un cœur battant, est encerclée par une spirale de travaux, de minarets et de grues. C’est une image puissante, presque cosmique : le cube sacré irradiant dans un monde en mutation. Le regard de Mater sur la verticalité des constructions, sur les lignes de fuite vers le ciel, compose une œuvre à la fois critique et contemplative.
Plus loin, une sculpture de M. Angawi, artiste basé à Jeddah, réinterprète le vocabulaire de l’architecture islamique. Une série de modules en bois s’enchâssent en portes successives, sans colle ni clou, créant une profondeur visuelle qui évoque tout à la fois les mashrabiyyas, les seuils sacrés et le mihrab des mosquées. Cette sculpture devient un passage, à la fois matériel et spirituel, vers l’intérieur de soi comme vers la profondeur de la terre.
Ce qui frappe dans Illumination Poétique, c’est l’absence de didactisme. On ne nous impose pas un thème – et pourtant, des lignes souterraines se dessinent : mémoire, transmission, identité, transformation. La commissaire argentine, issue de l’équipe de Bienalsur, réussit le pari d’une lecture croisée Sud-Sud : l’exposition a d’abord été montrée en Amérique du Sud, puis à Riyad, et s’envolera vers la Chine. Ce parcours planétaire, loin des circuits classiques de l’art occidental, inscrit cette exposition dans une géopolitique esthétique émergente, harmonieuse et contemporaine.
Illumination Poétique est une traversée sensible, parfois méditative, souvent lumineuse. À travers les œuvres, c’est une Arabie saoudite plurielle, en dialogue avec elle-même et avec le monde, qui se donne à voir. Une Arabie où l’art devient le lieu d’une mémoire retrouvée, d’une parole libérée, d’une poésie en construction.
Rembrandt : l’intelligence et la culture livresque peuvent-elles étouffer ou allumer l’amour ?
Je n’avais jamais entendu parler de ce livre. Je ne devrais pas le dire, parce qu’en réalité je passe trop de temps à me faire passer pour plus con que je ne suis. Toute ma vie, j’ai fait ça : me faire passer pour plus con que je ne suis. Et trop souvent, des gens prennent ça pour argent comptant. Ils pensent que c’est vrai. Que je suis un con.
Si je vous dis ça, c’est parce que la question de l’intelligence et de la connerie est une des grandes affaires de ma vie : être intelligent, le devenir, mais aussi paraître intelligent ou paraître un peu con, se faire passer pour un imbécile. Ce n’est pas tant l’intelligence en soi qui est importante pour moi, mais tout cet ensemble de petites choses connexes. Et dès que j’ai entendu parler de ce roman, Des fleurs pour Algernon, dès que j’en ai entrevu à peine le sujet, je me suis dit : c’est pour moi, je dois le lire.
Je l’ai vu lors d’une promenade à Paris, je l’ai acheté, sans même chercher à savoir. Et surtout, j’ai eu l’intuition de ne rien lire à propos de ce texte avant de le lire moi-même. Je sentais qu’il y avait quelque chose là qui allait m’intéresser personnellement et intimement.
En effet, le narrateur est un homme qui commence l’écriture d’un journal d’expérience en étant extrêmement bête. C’est un homme attardé, avec un QI de 68, à la limite de l’illettrisme, qui écrit de manière phonétique. Il devient intelligent grâce à un traitement médical. On suit ainsi l’évolution de son intelligence, ses effets positifs et négatifs sur sa vie sociale. Je n’en dis pas plus, pour ne pas dévoiler l’essentiel du récit, mais ce qui est sûr, c’est que le cœur du livre, c’est l’intelligence humaine et aussi de son augmentation.
Je me sens très proche de ce personnage, non dans son extrême bêtise du début, ni dans son extrême intelligence de la suite, ni dans sa régression fatale, mais dans le parcours. Dans le fait d’être pris alternativement pour un faible d’esprit et pour un intellectuel. Tout cela me vient de mes études de philosophie : je voulais tenter ma chance avec de jeunes femmes sans les assommer avec des citations et des références, pour entretenir des relations sensuelles plutôt que de les impressionner ou de rester sur des échanges intellectuels. J’ai donc travaillé à nourrir des conversations à teneur philosophique (sur l’amour, le désir, la foi, la morale, la politique) sans citer les auteurs qui m’avaient éclairé sur ces sujets. Je suis devenu un conversationniste, quelqu’un avec qui on peut discuter avec intelligence mais sans technique. Uniquement avec la langue vernaculaire.
Cela a eu des effets contrastés qui au bout du compte me conviennent. Si certaines personnes ont cru que je manquais de culture à cause de l’absence de citations et de références, j’ai obtenu de nombreuses autres ce que je cherchais, comme Fontenelle le disait dans ses entretiens sur « La pluralité des mondes » : un équilibre entre le charme sensuel de l’interlocutrice et l’intelligence articulée de sa conversation, sans tomber ni dans la bestialité, ni dans la dispute d’intellectuels.
Ce qui m’a aussi marqué dans la nouvelle parue en 1956, c’est le rapport entre gentillesse et intelligence, amour et intelligence, perception de l’autre et intelligence. Par exemple, quand il est trop bête, le personnage voit telle femme comme une professeure sans charme, bienveillante mais maternelle et même un peu vieille. Quand il devient intelligent, il la considère avec une maturité sexuelle nouvelle et la trouve séduisante, au point de voir en elle une jeune femme. Il en tombe amoureux. Des phénomènes comme ceux-là me parlent confusément mais très fortement. Et pour la première fois, je me demande si je ne suis pas un peu sapiosexuel.
Les Lueurs d’Aden : un film d’Amr Gamal, sorti en 2023. Titre original : « المرهقون » (Al Murhaqoon), ce qui peut se traduire par « les Accablés ».
C’est grâce à Laurent Bonnefoy, directeur de recherche au CNRS et chercheur au CERI, spécialiste du Yémen et de l’Arabie Saoudite, que je suis allé au superbe cinéma L’Entrepôt, dans le 14ᵉ arrondissement de Paris. Ce soir-là, on y projetait Les Lueurs d’Aden, un film bouleversant d’Amr Gamal, dont le titre anglais, The Burdened, me semble d’ailleurs plus évocateur et plus fidèle à l’original arabe. « Burdened » signifie “chargé d’un fardeau”. Je ne sais pas si ce mot existe en anglais, mais en français, il faudrait dire “les gens alourdis d’un fardeau”.
Ce fardeau, c’est la quatrième grossesse d’Israa. Avec son mari Ahmed, ils ont déjà trois enfants. Ils ont perdu leur emploi, ou en tout cas, leurs salaires sont suspendus à cause de la guerre et des difficultés de l’État yéménite. Ils veulent donc avorter.
Tout le film repose sur cette décision. C’est un film extrêmement bien écrit, d’une efficacité narrative remarquable. Je n’y ai décelé aucune imperfection, ni esthétique ni dramatique. Franchement, c’est le meilleur film que j’ai vu au cinéma depuis le début de 2025. Chaque plan est utile, nécessaire à la narration, et en même temps d’une grande beauté. Amr Gamal est un cinéaste que je ne connaissais pas mais dont je veux tout voir désormais.
On apprend dans le film que, si l’avortement est interdit au Yémen, il fait néanmoins l’objet de débats au sein des autorités religieuses. Certains estiment que, sous certaines conditions, il ne serait pas forcément un péché. C’est sur cet espoir que repose toute la quête du couple.
Ce qui est bouleversant, c’est qu’il s’agit d’un couple fonctionnel. Ahmed et Israa s’aiment profondément, ils aiment leurs enfants. Ils ne sont pas égoïstes, ils ne cherchent pas à se “débarrasser” d’un enfant. Ils n’en peuvent juste plus. La vie est devenue trop dure. Le coût de la nourriture, du loyer, des écoles est trop élevé. On les voit changer d’appartement pour une maison décrépite. Leur décision n’a rien de léger : ils veulent cet avortement par nécessité absolue.
La tension est telle que le mari, à bout de nerfs, finit par lever la main sur sa femme. Mais il s’effondre immédiatement, en larmes, demandant pardon à trois reprises. C’est Israa qui porte la famille à bout de bras. C’est le cas dans ma vie, dans la tienne : la femme est le pilier d’une famille. Mais ici, l’homme, déchu de son rôle traditionnel de soutien financier, s’effondre peu à peu. Et ce sont les femmes qui vont lui sauver la vie ainsi que ses apparences.
C’est une famille qui a tout pour être heureuse mais qui, dans la modernité, se retrouve incapable d’assumer un enfant de plus.
Après la projection, Laurent Bonnefoy a repris le micro pour un éclairage passionnant. Il nous a révélé que le film avait été financé en partie par des fonds saoudiens. Ce qui est surprenant, car on pourrait penser que l’avortement est totalement tabou en Arabie Saoudite. Mais ce financement montre peut-être qu’au sein des pays du Golfe, en Arabie Saoudite comme au Yémen, certains pouvoirs souhaitent ouvrir le débat : jusqu’où peut-on discuter de l’avortement ? Dans quelles conditions peut-il être acceptable ? Le cinéma se fait ici porteur de débats trop sensibles pour être vraiment lancés sur la place publique, mais assez cachés dans les festivals et les plateformes de streaming pour nourrir des réflexions parmi une certaine élite culturelle.
Ce film était une expérience marquante pour moi, qui ai passé tant de temps dans des hôpitaux similaires avec la femme de ma vie pour des problématiques inverses de celles que connaissent les personnages du film. Et L’Entrepôt fut un cadre parfait pour cette dernière soirée à Paris. Ce type de cinéma, avec son café confortable et son ambiance accueillante, me manque souvent dans les pays où je m’expatrie parfois.
Je suis allé à la Comédie-Française pour voir LaCerisaie d’Anton Tchekhov, mise en scène par Clément Hervieu-Léger.
Tchekhov, c’est mon dramaturge préféré, si je puis dire. Je le connais depuis l’adolescence. Je le lisais avidement quand je faisais moi-même du théâtre en amateur. C’est ce qui se fait, pour moi, de plus beau. C’est la perfection du théâtre.
Donc, j’étais content de voir, de passage à Paris, LaCerisaie, une pièce que je connaissais moins bien que d’autres. Je suis beaucoup plus connaisseur de La Mouette, Les Trois Sœurs, ou Platonov. Mais alors ici, quelle claque ! Surtout de voir cette pièce qui parle peut-être plus de la Russie que les autres. En tout cas, on ne peut pas regarder cette pièce en 2025 sans songer à la Russie d’aujourd’hui. Et à toutes les idées reçues qu’on entend sur la Russie, sur Poutine, sur son rapport au peuple, sur le peuple russe, et toutes ces choses de la même farine.
Je rappelle en deux mots : la Cerisaie, c’est un grand domaine extrêmement onéreux, avec énormément de cerisiers. Les propriétaires, eux, sont des aristocrates un peu décadents, très cultivés, internationalisés, plutôt généreux, mais qui gèrent mal leur argent, qui sont au bord de la faillite, et qui doivent vendre cette cerisaie. Un ami de la famille, un ancien paysan devenu homme d’affaires richissime, leur dit qu’il faut couper les cerisiers, puisqu’ils ne donnent pas beaucoup de cerises, une fois tous les deux ans. Il faut les couper et exploiter le domaine en faisant des lotissements avec des datchas qui accueilleront des estivants. Avec ça, vous pouvez transformer ce domaine onéreux en quelque chose qui rapporte beaucoup d’argent. Avec le temps, les estivants vont se transformer en cultivateurs, et vont vouloir acheter les datchas, ce qui va multiplier votre fortune.
Les aristocrates, eux, considèrent avec mépris cette proposition, qu’ils jugent trop matérialiste. Eux, ce sont des artistes, des gens qui appartiennent à un autre temps, un temps où la richesse matérielle venait comme par enchantement. Pour eux, cette recherche mercantile, transformer cette beauté naturelle agricole, ces arbres en fleurs, en un lieu producteur d’argent, est quelque chose d’affreusement mesquin. Ils finiront évidemment par vendre. Et qui sera l’acheteur au final ? Justement cet ami anciennement paysan devenu homme d’affaires. Le monde a changé, comme dans la Recherche de Proust, comme dans tant d’œuvres d’il y a un siècle. Les anciens dominés deviennent nos maîtres.
On voit donc là véritablement une sorte de décadence d’une ancienne Russie. Mais ce à quoi on pense : il est erroné de penser que les Russes sont des gens qui seraient comme un seul homme derrière son chef, n’ayant pas cet individualisme que l’on voit en Occident. Non. Dans cette pièce, on voit un attachement fondamental au pays, au paysage, mais surtout une population variée et trop sensible. On voit bien pendant la pièce se profiler, alors qu’elle date des années 1900, les révolutions à venir. Pas forcément la révolution bolchevique de 1917, mais on voit arriver des révoltes, des soulèvements populaires de la part de la paysannerie. C’est absolument évident, ça se voit à différents moments de la pièce.
Et cela nous rappelle que la Russie est l’autre pays de la révolution, du soulèvement, de la désobéissance. La Russie n’est pas ce pays, ni chez les aristocrates ni chez les paysans, qui obéit à un homme seul. La Russie n’est pas un pays d’autocrates, c’est un pays d’artistes exceptionnels qui sont constamment dans la subversion de l’ordre. Vous ne verrez pas chez Tchekhov, ni chez Dostoïevski, ni chez Tolstoï, d’adorateurs de Staline, d’adorateurs de Poutine, d’adorateurs d’une dictateur.
Dérive psychogéographique dans la banlieue orientale de Paris, entre Vincennes et Montreuil. C’est une promenade extraordinaire, un vrai passage d’un monde à un autre, une traversée anthropologique. J’ai quitté mon petit hôtel pas cher le matin pour marcher jusqu’au centre-ville de Montreuil, puis descendre vers Vincennes pour des raisons administratives. Après quoi, retour à pied à mon hôtel pour faire une sieste avant la séance de cinéma du soir.
J’ai visité le château de Vincennes qui m’a permis de mieux connaître Charles V, un des rois de France que je ne connaissais pas bien, malgré plusieurs choses qui auraient dû m’attirer chez lui, notamment sa collaboration avec le grand musicien Guillaume de Machaut et l’écrivaine Christine de Pisan.
Sainte Chapelle royale du château de Vincennes
On quitte Vincennes, ville proprette et sage, ses façades bien entretenues, ses petits commerces bien alignés. On longe ses rues impeccables, où tout semble avoir été soigneusement pensé pour offrir un cadre de vie agréable, policé, gentiment bourgeois. Et puis, doucement, sans transition brusque mais avec une sensation de glissement progressif, on entre dans Montreuil. Là, l’ambiance change. La ville se fait plus broussailleuse, plus diverse, parfois plus bordélique.
La population elle-même se métamorphose sous nos yeux : on passe d’un monde majoritairement blanc à une mosaïque urbaine bien plus bigarrée. Il y a des rues où dominent les commerces africains, d’autres où l’on croise une majorité maghrébine, et puis ces lieux hybrides où tout se mélange sans effort, sans tension apparente.
Mais le plus drôle, et sans doute le plus impressionnant, c’est quand on débouche sur la place de la République, à Montreuil.
La place de la République : un décor de film sur la diversité
Quand mon copain Mathieu me l’a fait découvrir il y a vingt-cinq ans, elle n’avait rien de particulier. Une place quelconque, un espace urbain sans âme. Aujourd’hui, c’est un tout autre tableau. Une mise en scène quasi parfaite du “vivre-ensemble”, comme on pourrait le voir dans une publicité de La France Insoumise ou dans une comédie romantique anglaise pleine de bons sentiments.
Des arbres, des fleurs, des bancs, des tables de ping-pong, des endroits pour s’asseoir, d’autres pour rester debout, comme si tout avait été conçu pour que chacun puisse y trouver sa place, littéralement et métaphoriquement. Une sorte de tiers-lieu grandeur nature, ni vraiment parc, ni vraiment place publique, mais un entre-deux où la ville semble s’être installée pour respirer.
Et les habitants ? Une incroyable « diversité » pour reprendre un mot à la mode. Voici comment elle m’est apparue, cette diversité. Un vrai travelling de film situationniste :
Je longe l’école Paul-Éluard et aperçois, sur le trottoir, une marée d’élèves, tous noirs, d’origine africaine. Parmi eux, une silhouette attire mon regard : une jeune fille au téléphone. Sa chevelure claire me fait penser qu’elle est blanche, mais je n’en suis pas certain.
Je poursuis ma promenade et remarque deux garçons blancs, cartables sur le dos, marchant devant moi. Ils se dirigent vers deux filles noires qui les attendent sur le trottoir, discutant avec animation de « bisous ». Je me demande si ces deux petits blancs ressentent une quelconque crainte face à leurs camarades, mais leur rire en apercevant un oiseau mort sur la route dissipe mes doutes. Sans un mot de plus, le groupe reprend son chemin dans la même direction.
Nous débouchons sur la place de la République. Devant moi, ces quatre enfants avancent en discutant. Sur ma droite, un groupe de blancs, l’air de punks à chiens, boit des bières et fument des roulées. L’impression me traverse que ce quartier est désormais presque entièrement africain, à l’exception de ces quelques marginaux. Mais cette idée est aussitôt balayée par l’apparition d’une femme – la mère de l’un des deux garçons blancs. Jeune, trentenaire, elle a tout d’une bourgeoise ou d’une bobo. Elle embrasse les enfants avec affection et les accueille chaleureusement. C’est alors que je vois plein de bobos comme elle.
Zoom arrière sur l’ensemble de la place de la République.
Cette place est « végétalisée » et me fait penser à la diversité réussie de la France contemporaine. Mon regard s’élargit sur la place et je réalise la variété des visages qui la peuplent : blancs, noirs, arabes, tous se mêlent. La foule est dense. Un homme noir fait des tractions sur une barre de musculation, d’autres flânent çà et là, des familles blanches se promènent, et surtout, je vois des interactions plus nombreuses que jamais entre des personnes d’origines sociales et ethniques différentes.
Le soleil rasant baigne la place d’une lumière dorée. C’est la golden hour, ce moment où tout semble plus beau, plus harmonieux. Cette place, surpeuplée mais paisible, me donne l’image saisissante d’une France qui va bien. Je souris avant de quitter cette place tellement je me croirais dans un film de Mike Leigh.
Ce n’est ni la “créolisation” fantasmée par certains, ni le “grand remplacement” redouté par d’autres. C’est simplement Montreuil, une ville d’immigration depuis trente ans, qui se gentrifie à sa manière.
Ce qui est fascinant, c’est que ces quartiers populaires, parce qu’ils sont longtemps restés moins chers, ont d’abord attiré des artistes, des marginaux, des précaires, comme mon copain Mathieu. Puis, au fil du temps, ils ont vu arriver d’autres populations : des classes moyennes, des familles aisées mais qui ne pouvaient plus se loger à Paris. Résultat ? Une ambiance presque caricaturale d’une France agréable, écologique, tolérante. Une France où les débats politiques sur l’identité semblent inutiles, remplacés par la simple cohabitation du quotidien.
Ceux qui pensent que les immigrés venus d’Afrique veulent « islamiser » la France et nous coloniser, devraient faire un stage d’observation à Montreuil.