Promenade dominicale au musée

Le dimanche à Munich, plusieurs très beaux musées baissent leur prix à un euro le ticket d’entrée.

Comme les musées sont équipés de cafés, et qu’il pleut certains dimanche, c’est le lieu idéal pour se donner rendez-vous avec des amis.

On se voit, on est fringants, on est jeunes et beaux, on se balade avec légèreté dans le musée d’arts anciens, Alte Pinakothek en allemand, sans s’apesantir sur les merveilles impressionnistes car ce n’est pas la première fois qu’on fait cette visite.

Sans être un snobisme exactement, la sagesse précaire s’y connaît un peu et n’a pas trop de leçon à recevoir de personne, si vous voyez ce que je veux dire.

On fait une pause au café et on rigole pendant une heure. Avant de partir pour se cuisiner un petit quelque chose, on traverse tranquillement les salles qui vont du Moyen-âge jusqu’au XVIIIe siècle. Chacun à son rythme et avec l’aisance que la sagesse précaire partage avec les héritiers bourgeois.

Pierre Bourdieu parle d’un rapport « docte » au savoir pour les classes populaires, alors que la bourgeoise aurait un rapport « mondain » à la culture. Le conservateur du Musée d’art contemporain de Lyon, quand j’y travaillais, disait que lui-même qu’il n’avait que mépris pour les artistes et qu’il admirait les universitaires.

Le sage précaire, lui, entretient un rapport amoureux avec les musées et les arts. Il profite de son statut d’homme sans travail, sans héritage et sans héritiers pour passer entre les lignes des doctes et des mondains.

L’Institut du monde arabe

J’ai enseigné l’architecture de l’institut du monde arabe avant de le découvrir physiquement. J’y ai passé l’après-midi aujourd’hui et j’en ai retiré des moments de plaisir.

D’abord, les billets pour les expositions sont chers mais on peut se rendre dans les espaces de bibliothèque sans payer. Et les salles de lecture sont extrêmement agréables. D’autant plus agréables qu’on y trouve le livre du sage précaire, Birkat al Mouz, agrémenté d’une apostille « Coup de cœu » collée par les bibliothécaires.

Le musée, sur plusieurs étages, présente de très belles pièces. Des choses anciennes qui couvrent l’ensemble de la vie arabe, et des œuvres d’art contemporaines.

À propos d’œuvres contemporaines, il y a aussi de très belles expositions à visiter, mais comme elles sont temporaires, j’en parle dans d’autres billets autonomes.

Bref, la sagesse précaire valide des deux mains l’IMA, son existence, sa légitimité et sa gestion. Hormis le café, qui en revanche, laisse à désirer.

La ferme des Bertrand, un film subtil sur la subtilité des paysans

Trois frères ont repris la ferme des parents après la guerre d’Algérie, en Haute-Savoie. Ils ne voulaient pas mais ils ont été plus ou moins forcés.

On les a filmés en 1972. Ils sont forts, musclés et plein d’espoir. Ils cassent des pierres torse nu, tous trois sont célibataires et pensent déjà qu’ils travaillent trop par rapport à la jeunesse de leur temps.

Ce sont de beaux jeunes hommes, intelligents et travailleurs, on se dit qu’ils feraient de bons maris et d’excellents pères.

En 1997, on filme à nouveau la ferme à une étape importante : les trois frères Bertrand vont prendre leur retraite. Ils sont encore bien musclés et parlent avec beaucoup de précision. Hélène a repris l’exploitation avec son mari, le neveu des trois frères.

En 2022, on les filme pour la dernière fois. Hélène va prendre sa retraite, et introduit une machine à traire les vaches juste avant de partir se reposer. Son mari est mort. Deux des frères Bertrand, filmés en 1972, sont morts. Le dernier qui reste est octogénaire, cassé en deux.

Ces trois films de la même ferme sont montés par Gilles Perret, en un seul long métrage documentaire intitulé La Ferme des Bertrand (2024).

De passage à Paris pour affaires, le sage précaire est allé le voir en matinée, à la séance de 10 h 10 au MK 2 Beaubourg. C’est fabuleux d’aller au cinéma avant le déjeuner.

Le film est riche et bouleversant. Riche parce qu’on voit comment une exploitation agricole est un monde de sens philosophique, combien il faut d’intelligence et de vision pour ne pas échouer. Mais c’est bouleversant parce que les frères avouent avoir raté leur jeunesse et regretté la vie conjugale : « C’est une réussite sur le plan économique, mais sur le plan humain c’est un échec puisque on n’a pas réussi à faire autre chose que travailler. » Les trois frères sont restés célibataires toute leur vie. « Pourtant j’aime énormément la compagnie », dit l’un d’eux. Le sage précaire songe à sa compagne et sent les larmes lui monter aux yeux.

On ne peut pas regarder ce film sans rire ni sans pleurer. Sa grande qualité est qu’il est ambigu jusqu’au bout. Ses agriculteurs aiment leur terre et leurs animaux mais ils ne cessent de dire qu’ils ont été esclaves du travail. On ne sait jamais vraiment que penser.

Ils travaillent toujours à la main mais ils s’engagent sur la voie de la robotisation et de la mécanisation.

Ils semblent être heureux mais ils affirment avoir sacrifié le bonheur sur l’autel de cette seule exploitation.

Ils ont réalisé une œuvre énorme avec ces quelques hectares mais on ne peut s’empêcher de penser que bientôt tout s’écroulera comme un château de cartes.

Voyage à Munich

Museum Brandhorst

Nous avons décidé de passer un beau dimanche, ne pas nous laisser faire. Au Museum Brandhorst, l’espace café est très large, éclairé et confortable. Hajer ne voulait pas perdre son temps car elle avait beaucoup de cours à préparer.

Nous avons trouvé la parade : Hajer se réveillerait tranquillement au café, et travaillerait ses cours, pendant que Guillaume se promènerait dans les espaces d’exposition du musée.

Lepante (2001) de Cy Twombly

Le dimanche, en plus, le billet d’entrée ne coûte qu’un euro.

Le musée est organisé en trois étages : le premier, éclairé par la lumière zénithale, est consacré à l’œuvre du seul Cy Twombly, peintre américain du XXe siècle.

Le rez-de-chaussée présente de nombreuses œuvres d’artistes reconnus des soixante dernières années.

Le sous-sol, volontairement sombre, propose une exposition de photographies.

L’ensemble est intelligemment fait, facile d’accès, parfait pour une promenade méditative dans la création de l’après-guerre occidentale.

De retour au café, Hajer était intensément concentrée sur ses cours d’arabe. Elle aussi, comme Twombly à un étage d’écart, avait couvert des feuilles de gribouillis et de schémas abscons.

L’Atlas de Sibérie, de Semyon Remezov, 1697

Début du feuilletage

J’ai découvert le fac simile de ce vieil atlas du XVIIe siècle à la Bibliothèque nationale de Munich, dans la salle des cartes.

Ce qui m’émeut le plus, c’est la manière dont les tracés de cours d’eau ressemblent à une écriture. On dirait des encres d’Henri Michaux.

Au-dessus de ce superbe atlas, deux bouquins incroyables qui trônent dans cette même bibliothèque : La Pluralité des Mondes, du sage précaire, et le premier numéro de la revue Imago Mundi, daté de 1933.

À la fin du livre, on suit les courbes de fleuves jusqu’à l’océan final. Le lecteur est soudain pris de rêveries de fin du monde. D’ailleurs, le vent souffle très fort à Munich aujourd’hui.

Fin du feuilletage

Soutien aux députés qui ont dormi sous la tente

À l’appel de l’association Droit Au Logement (DAL), une poignée de députés ont passé une nuit sous une tente en compagnie de vrais sans-abris, pour alerter les medias du scandale que représentent les centaines de milliers de Français condamnés à vivre dans la rue.

Les médias ont bien été alertés, et certains d’entre eux ont choisi de se moquer abondamment de cette poignée de députés.

Moi qui suis un homme de droite, tendance abbé Pierre, je proteste contre ces indignes quolibets, et je soutiens l’action du DAL.

Manifestation agricole

Depuis la Bibliothèque Nationale de Bavière, 8 janvier 2024

Ce matin, dès potron-minet, de nombreux tracteurs et autres engins roulants prenaient place sur une avenue importante de Munich.

Moi je me rendais à la Bibliothèque pour explorer leur salle des périodiques et emprunter quelques livres que j’avais réservés sur le site de l’institution.

À mon grand dépit, je ne saurais dire avec précision la raison exacte de cette manifestation du monde agricole. Par crainte d’être bloqué au centre ville, j’ai pris le métro au bout de quelques heures seulement.

Saint-John Perse et la cousine de ma mère

J’ai vu chez ma mère les volumes de la Pléiade qui appartenaient à sa cousine psychanalyste. Cette cousine habitait et exerçait à Lyon, à deux pas de la faculté de philosophie où j’étudiais. Ma mère s’occupait de sa cousine lorsque cette dernière devint âgée. Je n’ai jamais eu la présence d’esprit de la connaître personnellement et d’écouter cette femme qui avait étudié en Angleterre et qui devait être un puits de science. Petit con comme je l’étais, je n’avais que mépris pour la psychanalyse freudienne et je ratai pour toujours l’occasion de communiquer avec ce membre de ma famille qui avait plus de connaissance que j’en aurai jamais.

Arrogance de la jeunesse. La seule fois où je bus un café avec la cousine psychanalyste et ma mère, au siècle dernier, je lui parlai de mes héros de l’époque, le philosophe Gilles Deleuze et le psychiatre Felix Guattari. On ne pensait que du mal de Freud, et on préférait de loin la psychiatrie et ses médicaments.

Je repense à ce café des quais du Rhône avec ma mère et sa cousine comme d’une séance amère.

Je lui parlai de la fameuse performance radiophonique d’un certain Abraham (si c’est bien son nom) qui séquestra son psy pour dévoiler les mécanismes de domination à l’œuvre dans la cure freudienne. La cousine de ma mère m’écoutait avec patience et tolérance, et tenta en vain de défendre gentiment sa pratique thérapeutique qui avait été toute sa vie. Ce fut un rendez-vous manqué, par ma faute.

Une fois, je fus invité à pénétrer dans sa bibliothèque, dans ce vieil appartement bourgeois du quai Claude-Bernard. Il y avait des tonnes de livres, des trésors. Une ligne de volumes de la Pléiade, les œuvres complètes de Freud dans l’édition d’Oxford. Une grande photographie vivante de l’esprit d’une femme intellectuelle des années 1960 aux années 1990.

Quand sa cousine mourut, ma mère fut bien triste car elle l’avait accompagnée dans sa fin de vie des années durant. Comme héritage, ma mère fut autorisée à choisir les livres qu’elle désirait dans cette immense bibliothèque. Ma mère se souvint de mon admiration devant la collection des volumes de la Pléiade. Elle en prit donc une brassée.

C’est ainsi qu’il y a la poésie de Saint-John Perse chez ma mère. Édition publiée en 1972. Ces volumes luxueux sont passés d’un grand immeuble bourgeois à un petit appartement de HLM. Cette année, alors que je fêtais Noël avec ma mère, j’ouvris le livre du prix Nobel 1960.

Le tout premier poème des Œuvres de Saint-John Perse parle de couleurs de peau et, entre autres, de relations de domination. Rappelons que le poète était un créole blanc. Il est né en Guadeloupe et y a passé son enfance.

Ses poèmes de jeunesse témoignent aussi d’un rapport homme-femme assez peu émancipateur. Le masculinisme de l’attitude comporte beaucoup de puissance poétique pour certains intellectuels.

Je me demande ce qu’en pensait la cousine de ma mère. Avait-elle une lecture psychanalytique de ces poèmes ?

Saint-Sylvestre à Munich

Pour décrire la soirée du réveillon cette année, ma femme et moi nous sommes partagés les tâches. Le 31 décembre 2023, je me suis rendu au centre ville de Munich, tandis qu’elle restait à la maison, dans un quartier qui se situe dans la proche banlieue. Nous pûmes ainsi couvrir l’ensemble des festivités et vous en rendre compte avec une exhaustive précision.

J’ai marché de 22 h 30 à 00 h 30 depuis la place Rosenheimer jusqu’à l’Arc de triomphe, et retour. Cela ne vous dit rien ? C’est l’equivalent du trajet qui mène, à Paris, de l’Arc de triomphe à la Grandes Mosquée.

Beaucoup d’Italiens qui chantaient dans les rues. (Étudiants et jeunes travailleurs immigrés). Des concerts de rock très sympas dans un café de l’université Louis-Maximilien (LMU). Sur la Marienplatz, des gens criaient et sifflaient sans raison apparente, pour mettre de l’ambiance en quelque sorte.

D’incessantes explosions. Pétards et feux d’artifice. Les Allemands ont le droit d’acheter et de consommer ces explosifs uniquement les deux ou trois jours qui précèdent le 1er janvier. À minuit moins dix, des milliers d’individus allument leurs feux et rivalisent avec leurs voisins. La ville est alors illuminée de manière anarchique et plutôt joyeuse.

Je n’ai assisté à aucune violence. En tout cas pas avant minuit et demie, heure à laquelle j’ai attrapé mon train de banlieue S3.

Ce matin, au petit déjeuner, Hajer et moi fîmes le débrief de nos opérations de reportage. Notre appartement a été cerné par des explosions qui lui firent penser à un état de guerre et l’effrayèrent. Elle se barricada chez nous et put dormir au bout de quarante minutes de feux d’artifice assourdissants.