Des catholiques révolutionnaires

C’est une femme qui officie, à la cathédrale de Manchester. Pas une seule femme, mais la patronne des lieux, celle qui prononce les paroles rituelles les plus importantes, celle qui passe les plats, qui lance les chants de la chorale, qui lance le sermon, c’est une femme à la chevelure fauve. La chevelure a son importance car une autre femme, à ses côtés, avait des cheveux attachés et moins volumineux, alors que parmi les enfants de choeur, il y avait une femme de trente ans dont les cheveux étaient raides. Les trois femmes sur la scène ne se distinguaient pas seulement dans leurs actes et leurs habits : les cheveux de la principale l’imposaient comme la supérieure, et on n’eût pas accepté une telle coiffure chez une sous-fifre. Moi, en tout cas, je ne l’aurais pas supporté.

Parce qu’il a fallu en avaler, des couleuvres, dimanche matin. Déjà une femme, bon, passons. Mais le sermon, il fallait l’entendre pour le croire. Le jeune prêtre qui parlait, je ne sais pas où il a été formé, bonté divine. Il fit la liste de toutes les persécutions dont les chrétiens s’étaient rendus coupables, comme si les fidèles n’en avaient jamais entendu parler : « Nous avons persécuté les hérétiques, nous avons persécuté les femmes, que nous appelions sorcières, nous avons persécuté etc., etc.; nous avons enfin persécuté les gay people. »

Je ne savais pas que l’église employait ce mot, plutôt que « les homosexuels ». Gay people, qu’est-ce que nos curés de campagne vont devoir utiliser quand l’autorité les forcera à en parler aussi : « communauté homos » ? « Le peuple des gais » ? « Les gens de sexe similaire » ? Je sens que cela travaille déjà dur, dans les couloirs des diocèses.

Il continuait son sermon en laissant penser qu’il restait une communauté que nous continuions de persécuter, malgré le degré de civilisation qui était le nôtre. « Et cette communauté que nous persécutons encore, ce sont les gay people. » Encore ? J’ai dû rater un truc dans son argumentation. Alors, voilà, mon prêtre se lance dans une défense lyrique des différences, une promotion de la tolérance. « Je ne veux pas faire partie d’une Eglise où tout le monde est d’accord avec moi. How dumb would that be ? » On sentait l’humour cool des jeunes casuistes de gauche, ce qui fit sourire la grande prêtresse d’un sourire félin. En remuant crânement sa crinière, elle semblait contente de son poulain. Ils communiaient tous dans l’idéologiquement correct, mais ils se savaient tous dans le collimateur des officiels, et le jeune type continuait son réquisitoire : « Je ne crois pas dans une Eglise donneuse de leçon, je ne crois pas dans une Eglise où tout le monde pense pareillement », et au moment où je crus qu’il allait annoncer à tout ce beau monde médusé que Dieu d’existait pas, ce dont pour ma part j’ai toujours été convaincu, le voilà qui prononce les paroles salvatrices : « I believe in one holy church, apostolic and catholic. » Ah bon, j’étais rassuré. Je commençais à me demander où j’étais, moi, et s’il n’allait pas prononcer l’imprononçable, genre que les parpaillots devaient avoir le droit de gambader dans la rue librement.

L’audience avait contracté l’habitude, au moment de prier, de se pencher en avant, le dos courbé, les mains croisées. Mais cette position était idéale pour recevoir des propositions de prières qui découlent d’une vision tragique de la vie. La messe sert un peu à cela, me semble-t-il, nous rappeler que nous sommes mortels, que les catastrophes, tout autour, sont le lot normal de la vie humaine, que la maladie et la mort nous entourent, et étreignent ceux que nous aimons. Et d’offrir des moments de silence pour méditer un peu. Ici, à Manchester, les gens se tordent les mains, se cachent la face et se courbent en quatre pour entendre des choses comme : « Prions pour le respect et la dignité des gay people, prions pour l’ouverture, pour ne pas cesser d’être ouverts, prions pour respecter les différences, pour la paix en Géorgie, pour que les Chinois reçoivent de nombreux bénéfices des événements actuels, et que les Etats trouvent une nouvelle façon de se respecter les uns les autres. » Je vous jure que ce que j’écris là, je l’ai entendu.

Messe cool, messe pour bobos, sauf qu’il n’y a pas de bobos dans l’assistance. Les bobos dorment, à cette heure-ci, ou alors ils boivent des boissons bio aux cafés tout en bois. Ou alors, ils font du VTT avec leurs enfants, en leur apprenant le nom et l’histoire d’un groupe de rock. Ici, dans la cathédrale, c’est plein de vieux qui, s’ils écoutaient, seraient, au mieux, confus qu’on leur parle d’homosexualité de bon matin.

Une ville branchouille

Quand on pense Manchester, on pense football, bière et rock and roll. On pense fish and chips huileux, très salés et plein de vinaigre. On pense ouvriers, maisons basses, on pense nord, nord, nord. On pense accent à couper au couteau, on pense textile, on pense XIXe siècle, industrialisation, prolétariat, pollution, brouillard poisseux, on pense rock, rockeurs solitaires et football, football et football. On imagine alors ma surprise de voir le centre ville rempli de jolis maisons, d’église charmantes, de beaux spécimens d’arrogance érectile upper class.

« Lorsque Manchester se réconciliera avec son histoire politiquement incorrecte, me disais-je avec componction, elle deviendra un grand lieu européen de tourisme. » Je ne manque jamais de grandiloquence, quand je me parle.

Les Mancuniens en ont eu marre, visiblement, de cette image noire qui leur colle à la peau. Il fallait faire quelque chose pour en changer (d’image, pas de peau). J’ai marché des heures sans pouvoir manger un fish and chips et j’ai bien failli louper les matchs de football, tant les pubs ont fait place à des cafés à la con, où l’on parade en causant biennale d’art contemporain, Turner prize ou je ne sais quel sujet de conversation inapproprié les jours de foot.

D’abord, c’est une ville riche. Extrêmement riche, avec des bâtiments extravagants, néo-gothiques, des colonnades, des rotondes à tous les coins de rues. Les capitalistes ont fait d’immenses mémoriaux à leur propre gloire et ça a de l’allure, il ne faut pas se le cacher. Si les Anglais étaient français, ils en seraient ouvertement fiers, plutôt que de la jouer modeste et d’attendre les compliments, qui ne viennent jamais car tout le monde s’en fout. Mais ce n’est pas cela que les Mancuniens ont voulu promouvoir.

Ils tournent le dos volontairement à leur passé bourgeois et à leur patrimoine architectural, comme s’ils avaient mauvaise conscience vis-à-vis du monde ouvrier : dans les publicités et dans les autocélébrations de la ville, on ne voit qu’un seul bâtiment victorien, et encore, un peu flou, ou surexposé, pour le rendre cool. Tous les autres lieux mis en avant sont des tours modernes, des anciens entrepôts rénovés, des ponts, des usines.

Le but était de devenir branchouille.

Les efforts ont été considérables pour rendre la ville branchée, c’est un fait. On l’a rendue, pour cela, gay friendly. Des homosexuels partout, un quartier leur est réservé (Gay Village, non loin de China Town !) Des expositions leur sont consacrées à la Bibliothèque centrale. On parle d’eux et on défend leurs droits à l’église (j’y reviendrai). Même dans le pub assez rustique où j’ai regardé Manchester United / Newcastle (1-1), ainsi que dans d’autres pubs plus classe, dans les musées, ils s’affichent. Plus qu’ailleurs, plus qu’à Paris en tout cas, les homos sont à l’honneur et la municipalité accroche les drapeaux arc-en-ciel de la gay pride, afin de se montrer du bon côté de la modernité.

On a évacué dans le même geste les ouvriers et les patrons. On les a remplacés par de sympathiques citadins internationaux, aux accents neutres, aux dégaines débonnaires, tolérants, terriblement fashion. 

The End of French Travel Writers

J’envie les Anglais pour leur fameuse lignée de travel writers qui font de la littérature de voyage un genre aussi respecté que le roman, l’autobiographie ou la poésie. Nous avons, nous aussi, des écrivains voyageurs, mais pas de lignée aussi repérable et célèbre que Wilfred Thesiger, Jonathan Raban, Bruce Chatwin, Freya Stark, P. Leigh Fermor.

Quand le Nouvel Observateur interroge des témoins de notre monde dans ses pages « Débats », il choisit, pour l’Angleterre, l’écrivain voyageur Colin Thubron, en août 2008. C’est une tradition anglaise que personne ne conteste, mais pourquoi personne ne s’étonne qu’on n’en ait pas une aussi, nous ? Je m’en étonne car historiquement, la France et l’Angleterre connaissent les mêmes mouvements, les mêmes grands événements concernant les déplacements, les explorations, les découvertes et leurs relations.

Au temps des Lumières, mêmes voyages autour de la terre (Cook chez eux, La Pérouse chez nous), les mêmes voyages fictifs et philosophiques (Swift et Sterne chez eux, Montesquieu, Voltaire et Diderot chez nous).

Le cas Stendhal

Mêmes voyages romantiques, Byron, Shelley, Chateaubriand, Nerval. J’oublie le principal : Stendhal.

La différence est que, lorsque l’on pense à Byron, on pense à ses voyages, alors que lorsque l’on dit le nom de Stendhal, qui y pense ? Il a pourtant connu la célébrité avec ses Promenades dans Rome, et n’est devenu romancier que sur le tard. D’ailleurs, en général, ses récits de voyages lui ont valu plus de succès de son vivant que Le Rouge et le Noir et toute son œuvre de fiction réunie.

Quand on pense à Flaubert, on pense à l’ « ermite de Croisset » et on occulte ses voyages et récits (Bretagne et Normandie, Orient, Egypte). Il faut savoir que les Anglo-irlandais, quand ils connaissent Flaubert, c’est plutôt par rapport à ses voyages (ce qui est peut-être dû aux analyses d’Edward Saïd dans Orientalism, 1978) même si c’est pour lui reprocher son rapport colonialiste aux étrangers. N’y a-t-il pas ici un tropisme français qui veut voir l’écrivain en moine reclus, voyageant uniquement dans le langage ? N’aime-t-on pas, plus que tout, l’auteur génial qui s’enfonce dans la nuit et le silence et creuse l’immobilité pour gratter sa névrose solitaire ? Flaubert, Proust, Claudel, Michaux, Beckett, Gracq, Quignard, tous voyageurs mais tous bénéficiant d’une image d’écrivains monastiques. En France, la représentation qu’on se fait de l’écrivain n’enveloppe pas le voyage. C’est ainsi.

Nous avons des écrivains de qualité qui, s’ils étaient anglais, seraient vus comme travel writers, mais Georges Perec, Le Clézio, Jean Rolin, ne voudraient même pas qu’on les désigne ainsi.

Le cas Maillart/Flemming

Quelque chose d’autre s’est passé, dans l’histoire de nos deux pays, qui a fait s’éloigner nos traditions littéraires l’une de l’autre. Quelque chose a eu lieu, quelque part dans le XXe siècle.

Dans la première moitié du XXe siècle, on connaît encore une vraie proximité entre les voyageurs français et les voyageurs anglais. Pensez à Alexandra David-Néel, on la prend tellement pour une Anglaise qu’on prononce souvent son nom comme si c’était David-Neil, on dit « Dayved-Nil ». Or, elle est Française, et nullement isolée. La langue française a connu de nombreux livres aventuriers écrits par des femmes, dont les plus célèbres sont David-Néels et Ella Maillart.

Cette dernière est d’autant plus intéressante, du point de vue de ce billet, qu’elle a voyagé avec un grand reporter anglais, Peter Flemming, et que tous deux publièrent, l’un à part de l’autre, un récit du même voyage à travers la Chine des années trente.

La simultanéité d’ Oasis interdites d’Ella Maillart, et de Journal de Tartarie de Flemming est un événement considérable, car il signale une sorte d’union tranquille entre nos deux traditions et que, dans le même temps, c’en est la fin. La désunion sera totale.

La fin des voyages

Bientôt, l’édition française va tourner le dos au récit de voyage. Tandis que les Anglais continuent sur leur lancée, le plus grand récit de voyage français du siècle commencera ainsi : « Je hais les voyages et les explorateurs », et fera la prédiction de « la fin des voyages ». Dans sa fameuse dernière page, on lira : « – adieu sauvage, adieu voyage – » (Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, 1955). On entendra Beckett nous dire : « On ne voyage pas pour le plaisir. On est cons, mais pas à ce point. »

Les récits de voyage continuent d’être écrits en France, mais ils sont publiés dans des collections à part, ils sont rangés dans des rayonnages de librairie sans prestige. Ils sont collés avec les témoignages de braves gars ayant fait toutes sortes d’exploits, ils n’ont plus rien de littéraires, ils sont sectorisés pour toucher le public qui aime la mer, celui qui est fada de montagne, celui qui veut aller en Afrique.

Alors que les Anglais lisent des Travel Writers dans le « Times » et le « Guardian » toutes les semaines, les Français ont oublié qu’on pouvait passer sa vie à écrire et voyager.   Mais alors, que s’est-il donc passé ?  

Angleterre

On ne visite jamais l’Angleterre. Quand on va sur les îles britanniques, on préfère l’Irlande et l’Ecosse, on fait un week end à Londres, mais la province anglaise, personne n’y pense, c’est terriblement injuste.

Le sage précaire va remédier à cette injustice, et pas plus tard que ce mois d’août. Un petit voyage à travers ses campagnes et ses villes « secondaires », avant de prendre le ferry pour Belfast. Voir si Manchester et Liverpool ont gardé des vestiges de leur passé industriel, voir les lacs romantiques, voir les petites villes sans auberge de jeunesse, enfin tout.

Un étang pour ceux qui ne partent pas en vacances

 

J’avais parlé, à propos du marché de Villefontaine, d’une belle diversité anthropologique. La Ville Nouvelle peut en effet s’enorgueillir d’une population chamarée, jeune et à la démarche chaloupée.

Non seulement les groupes ethniques coexistent en paix, ce dont j’ai eu confirmation en parlant avec les commerçants et les habitants du coin, qui, s’ils se plaignent de certains désagréments de la ville, admettent qu’il n’y a ni violence ni agressivité ; non seulement les classes sociales s’articulent les unes aux autres comme elles peuvent, mais la nature coexiste avec les nécessités d’approvisionnement énergétique, et laisse passer les poteaux télégraphiques et les câbles électriques. Ce sont des formes, des motifs qui font partie du paysage, et il n’y a pas lieu de s’offusquer de leur présence.

Or, l’un des joyaux de la Ville Nouvelle, ce sont les étangs. Les chercheurs rhônalpins sont les premiers à affirmer qu’ils possèdent « un fort potentiel écologique », compte tenu des trois espèces de hérons qui s’y reproduisent, « dont le furtif et rare Blongios nain » (Direction régionale de l’environnement). Qu’on se le tienne pour dit.

Plus rare et plus furtif que le Blongios nain, cependant, est le plaisir que prennent les bonnes gens d’ici bas dans l’eau de l’étang. Car celui-ci, c’est un petit bijou. Un petit luxe dont personne n’abuse. C’est la Méditerranée à la portée de la classe ouvrière.

S’il est important d’avoir un plan d’eau près de chez soi, il est encore plus beau d’y voir des enfants, et des familles du monde entier s’y baigner, y passer les après-midi qu’ils ne passent pas au bord de la mer ni dans les rutilants départements de la France vacancière. On y voit des pêcheurs qui prennent leur activité très au sérieux, et de jolies Africaines à la peau luisante.  

Dans les H.L.M. de Villefontaine, une bonne proportion d’administrés ne part pas en vacances. Alors, au moins, ils se rafraîchissent. Font des barbecues et donnent à manger aux cygnes et aux canards (sans oublier la fameuse Cistude d’Europe, tortue indigène que nos écologistes ont surpris en train « pondre à terre »). Des femmes s’y font bronzer seins nus, des couples s’y font et s’y défont, des colonies de vacances ou des centres aérés y organisent des activités pour tout petits.

Baignade surveillée par un maître nageur de 14h00 à 19h00. Ce dernier rassure les parents et calme les esprits quand les gens se bousculent, comme lors de cette échauffourée entre un enfant et un handicapé mental.

Certes, les écologistes rhônalpins ajoutent encore que « la pression humaine » présente un risque pour la faune sauvage de la réserve naturelle. J’espère qu’ils ne visent pas les femmes aux seins nus, les écologistes rhônalpins, ni les Africaines à la peau luisante, ni les handicapés mentaux. Ce serait un péché d’opposer héron cendré et adolescente bronzée, butor étoilé (on en a observé!) et sage précaire buté. Dans la Ville Nouvelle, je veux croire que nous pouvons tous cohabiter. C’est mon côté utopique.

En arrière plan, sur la colline de Relong, le château de Fallavier, construit au Moyen Age par les comtes de Savoie si je ne m’abuse, surplombe la plaine et contemple les jeux innocents des baigneurs. Ce n’est qu’au XIVe siècle que les armées du Dauphiné renvoyèrent les Comtes dans leur Savoie, et que tout ce territoire entra de plein droit sous l’autorité du roi de France. Le château de Fallavier n’est pas inconnu des téléspectateurs : la série Kaamelott d’Alexandre Astier y tourna de nombreuses scènes d’extérieur.

Cette image d’une ruine historique, non loin de l’étang et de ses Fauvettes aquatiques (qui s’y reproduisent), ses Crapauds communs (dits Bufo Bufo en latin) et ses Rousseroles turdoïde (c’est un oiseau), apporte encore un peu plus de douceur au paysage, quand le soleil de la fin d’après midi devient mélancolique.

Vers L’Afrique

L’autre jour, j’ai accompagné Ben et sa famille à l’aéroport de Lyon. Ils partaient pour le Gabon, prévoyaient d’y rester trois ans et leur départ était salué par toute une smala, parents et amis venus leur faire un dernier adieu. Personne n’est là, quand je pars en Chine, ou n’importe où… Des amis ont voulu m’accompagner à l’aéroport de Shanghai quand je suis rentré en France, mais je n’ai pas voulu, stupidement, pour ne pas faiblir devant eux…

Les enfants n’avaient pas l’air stressé du tout.

Je me souviens d’une femme chinoise dont le nom, Xiang Fei, signifiait « Vers l’Afrique », parce que son père vivait comme interprète là-bas et devait laisser ses enfants en Chine. Il a gravé dans son nom que sa fille devait orienter ses pensées « vers l’Afrique ».

C’est la même chose pour nous, nous dirigeons désormais nos pensées vers Libreville, inquiets et envieux. Les parents de Ben et deux de ses charmantes soeurs, la famille d’Agathe, votre serviteur, tous présents pour agiter les mouchoirs. Au moment de se séparer, quelques filles ont versé des larmes et nous sommes allés manger dans un bled paumé de la région lyonnaise. Tous les restaurants français, savoyards et italiens étant fermés, nous nous sommes repliés sur les seuls qui travaillent encore en France au mois d’août : les musulmans. Heureusement que nous les avons, ceux-là, pensai-je par devers moi. Même le chinois était fermé…

Nous passâmes l’après-midi avec les sœurs de Ben et le frère d’Agathe, au parc de la Tête d’Or, sur les quais du Rhône, sur la Croix Rousse. Des gens se baignaient dans le Rhône, les filles s’y trempèrent les pieds et nous marchâmes sur les sentiers étranges qui bordent le fleuve. Etranges car les autres villes ont déjà coupé ces arbres depuis trente ans et assaini les berges. Ici, on se croit en pleine campagne en pleine ville, c’est le rêve d’Alphonse Allais réalisé, les sœurs de Ben redevenaient sauvages et un rêveur pouvait se croire évoluer dans je ne sais quelle forêt équatoriale.

Quand nous irons voir nos amis au Gabon, nous vérifierons si les forêts de là-bas ressemblent à nos quais, si leurs fleuves rappellent les ondes rhodaniennes, si les Gabonaises rivalisent de charme et de rythme avec les sœurs de Ben. Ils sont arrivés au Gabon, ils prennent leurs marques. Qu’ont-ils en tête, comment se passe leur première journée, en famille, loin de tout ?

Nous pourrons suivre les aventures de nos amis sur le blog qu’ils ont créé avant de partir : http://equateurnoir.over-blog.com 

Vacances obliques

En vacances, il est bon de ne rien prévoir pour sauter sur des occasions qui, parfois, se présentent.

Je végétais depuis une semaine, peut-être deux, content de vivre au ralenti pour récupérer et me soigner. Beaucoup de sommeil et de promenades, de rangement paresseux pour guérir de l’absence de certaines sensations dues à des êtres chers. Une hibernation d’été qui ne demandait qu’à continuer.

Et soudain, une machinerie s’est emballée, et je me suis retrouvé sur les routes dans une incessante fugue, pasant d’un endroit à l’autre, d’une maison à l’autre, d’une activité à l’autre.
En une grosse semaine, j’ai visité des lieux et rencontré des gens comme personne n’aurait pu le faire en organisant son temps de manière rationnelle. De la famille, des copains, des copains de copains, de la famille de copains, des copains de la famille, des inconnus, et ce sur des territoires aussi étrangers les uns aux autres que le Vercors, Montélimar, Roanne,  la  campagne roannaise, Angers, Blois, les bords de la Loire, Saint-Etienne, Lyon.

J’ai appris le métier de charpentier, celui de déménageur, celui de guide touristique.

Sans avoir rien décidé par moi-même, j’ai pu visiter trois ou quatre châteaux de la Loire, ce qui constituait pour moi un vieux rêve que je n’avais jamais réussi à actualiser, par manque de temps sur le territoire français. Par la grâce du hasard, j’ai enfin posé mes yeux sur Chenonceaux, Blois, Chambord (qui est plus beau que tout ce que j’avais imaginé, plus extraordinaire, plus étrange).

Et j’ai fait une traversée de la France rurale, d’est en ouest, et oblique, du nord-ouest au sud-est. Une France que j’ai trouvé bien molle, pour dire le vrai. je me disais, n’y a-t-il que moi, pour avoir la niaque, dans ce bled ?

Jour de marché dans la ville nouvelle

Jour de marché sur l’esplanade Saint-Bonnet, à Villefontaine. Nous sommes à une vingtaine de kilomètres de Lyon, à la campagne, dans ce qu’on appelle une « ville nouvelle », une forme d’urbanisme lancée, je suppose, dans les années 1975, une ville qui s’est lentement peuplée dans les années 80, sans passion et sans faire parler d’elle.

Quand j’étais au collège, mes professeurs disaient que ces villes étaient très moches.

Vingt ans ans plus tard, le bilan humain est magnifique. Toutes les races du monde sont concentrées sur cette petite place du marché. Les commerces de nourriture sont tenues par des gens issus de l’immigration, les banques et les magasins du genre librairie, trucs informatiques, sont tenues par des Français de souche. La bibliothèque du centre Simone Signoret a, comme il se doit, un personnel bigarré.

Toutes ces populations vivent ici sans agressivité. Au contraire, il se dégage une impression d’harmonie tout à fait convaincante. Et je recommande au voyageur de s’asseoir à une terrasse et de regarder les visages, les façons de marcher, les façons de se saluer : un vrai livre ouvert d’ethnologie contemporaine. Je pensais à ce que pourrait en écrire un Nicolas Bouvier, et voici ce qu’il penserait. La ville nouvelle nous présente sur un plateau (l’esplanade), l’un des plus beaux échantillonnages de l’humanité du 21ème siècle que la terre puisse porter. On croit, pour cela, qu’il faut aller en Amérique, ou dans les creuset orientaux, mais parfois, dans un repli de la campagne française, on trouve de ces joyaux anthropologiques. 

Il n’y a pas trop de mélanges, cela dit, mais une tranquille cohabitation. Qu’est-ce donc qui permet cette heureuse cohabitation, alors que tout le monde veut se foutre sur la gueule, si l’on en croit les journaux ? Le marché, bien sûr, la gloire du commerce, l’argent qui coule et qui s’insinue partout, l’argent que tout le monde partage, ainsi que le soleil et l’air qu’on respire. De poche en poche, de mains en mains, l’argent qui brûle comme du feu et qui coule comme de l’eau, qui glisse entre les doigts comme du sable, l’argent qui fructifie comme une terre ou un arbre. 

On parle des marchés d’Asie centrale, celui fameux de Kashgar, des souks du monde arabe et des grandes rencontres de Bénarès, mais qui parle du marché de Villefontaine, Isère ?

Redevenez étudiants

J’étais au collège, ou au lycée. Un conseiller d’orientation était dans la classe et nous demandait ce qu’on voulait faire plus tard. J’ai répondu : « Etudiant ». Oui, mais après tes études, que veux-tu faire comme métier ? Pour moi, la meilleure des activités, celle dont je rêvais, c’était d’être étudiant. D’autres disaient bien pilote de ligne, maquilleuse…

On me disait qu’il faudrait bien gagner sa vie, et cela me paraissait naïf, comme argument : gagner sa vie, oui, mais un homme qui étudie, ça n’a pas besoin de gagner beaucoup d’argent. Je trouverais toujours le moyen de manger, nul besoin de faire tourner toute ma vie autour de cette question-là. Gagner de l’argent est nécessaire, certes, mais pas davantage que de gagner, disons, de l’affection, de la reconnaissance, de la force physique, de l’endurance. L’obtention de tous ces biens se ferait au coup par coup, aux moments où le besoin se ferait sentir, il n’y avait pas lieu d’orienter sa vie – dès l’adolescence – en fonction d’eux.

Or, sans me vanter, je peux dire que je réalise mon rêve de collégien. Je m’arrange pour rester un étudiant, au sens large du terme. Ce n’était pas mon seul rêve, alors il faut que je combine un peu : je rêvais aussi de voyager et de connaître des femmes différentes, cela complique la donne, mais c’est faisable, sur la durée, et on peut acquérir une forme de stabilité dans l’effort.

En revanche, mes amis chinois ne comprennent pas mes projets. L’idée que je fasse une thèse maintenant, cela ne leur inspire que sourires, sarcasmes et suspicion. Il faut les comprendre. Pour eux, une thèse ne renvoie qu’à un diplôme, « un bout de papier », qui mène à une espèce de carrière. En quatre années, et en fréquentant assidûment les Chinois du monde universitaire, j’ai rarement eu le sentiment que la recherche était respectée en Chine. Même à l’université, celui qu’on admire le plus, c’est le boursicoteur, celui qui fait fortune. Il faut les comprendre, ils en sont aujourd’hui à travailler pour obtenir un avenir meilleur pour eux et pour leur descendance. Le seul luxe qu’ils comprennent, c’est celui de la grosse voiture, du bel appartement, du voyage pendant lequel on fait du shopping.

Il est vrai que la sagesse précaire a quelque chose de décadent. De côtoyer des Chinois, cela me donne de moi-même une image décadente. Pourtant je travaille plus qu’eux, je ne suis pas plus inefficace, je projette mon travail dans l’avenir et je prétends les aider à trouver des perspectives de développement. Dans les faits je ne suis pas décadent. C’est donc une question de discours, d’attitude face à la vie. Le Chinois post-maoïste dit : « On en a suffisamment bavé et on est suffisamment précaires pour rêver à une résidence gardée par des statuettes de dieux gréco-romains. »

Le sage précaire leur donne raison mais il leur dit : « Amis chinois, il y a aussi de l’avenir pour ceux qui savent rester sans rien faire, pour ceux qui sauront regarder les villes et les paysages. La Chine a besoin d’étudiants éternels qui sachent parler des jardins, qui sachent fréquenter les femmes occidentales pour ensuite partager leurs connaissances aux lits de leurs compatriotes. »

Expo Shanghai 2010: mon projet préféré pour le pavillon de la France

Lors de mon premier passage, devant ce projet, j’ai eu une réaction de rejet. Trop sombre, trop végétal, trop personnel, le visiteur entrait dans l’imaginaire d’un homme singulier alors qu’il était censé entrer en France, et un imaginaire, qui plus est, assez peu typique.

Mais en me promenant entre les autres projets candidats, les images du pavillon dit « élémentaire », ont fait leur chemin dans mon esprit. Je vous invite à voir ces photos et un petit film d’animation sur le site des pavillons français.

Voilà un projet qui aurait créé de la polémique, qui aurait déclenché la fureur de ceux qui veulent une image lisse de la France. Et puis, c’est de l’imaginaire, c’est vrai, on plane en plein fantasme, dans le « pavillon élémentaire », et un type d’imaginaire qui va justement se développer dans les années à venir selon moi.

Il s’agit de l’imaginaire futuriste. Futuriste au sens du courant artistique du début du XXe siècle, ces peintures de machines, cette célébration de la vitesse, de l’aviation, du machinisme, d’une vitalité bruyante et folle.

Mais futuriste aussi au sens de la science fiction, avec ses paysages de fin du monde, ses espaces diffractés, son mode de vie post-atomique. Pour une grande puissance nucléaire comme la France, c’était le meilleur des projets.

Trois grand espaces : un sous-sol appelé « caverne », un sol accidenté comme un champ, appelé « toit de Descartes », et les « nuages », au sommet des tours. De grandes ailes étranges. Le tout forme une image puissante et peu accueillante. On ne voit pas en quoi il s’agit d’un pavillon, puisque de l’extérieur on ne voit que trois pylones en forme de champignons. Les espaces d’exposition sont, d’une part, enterrés dans la « caverne » et, d’autre part, élevés au niveau des « nuages ».

Dans le sous-sol, la « caverne » donc, le visiteur est vraiment projeté dans un univers tragique de Bande-dessinée. Il fallait oser. Osons le tragique, par Toutatis, et créons des ciels qui nous tombent sur la tête.

Les longs toits font penser à de gigantesques ailes d’insectes, les structures font penser à des phares, les tours en entier font penser à des champignons. Insectes, phares et champignons, ce sont les mots que j’ai entendu de la bouche d’étudiants et de visiteurs lors de l’exposition des quatre projets, au Musée de l’urbanisme de Shanghai.

Vus d’en haut, les toits/ailes d’insectes forment trois sphères qui s’interpénètrent et rappellent les peintures rythmiques des cubistes ou des puristes, ou de tous ces mouvements qu’on appelait « avant-garde ». La structure en acier nous rappelle la Tour Eiffel et, avec elle, tout l’imaginaire mécaniste des premières machines volantes et les innovations de la Belle epoque. Jules Verne, l’Amérique, les premières voitures et les « téléphonages » de Proust, c’était à tout cela que nous ramenait le Pavillon élémentaire, à toutes les intenses rêveries que provoquaient il y a cent ans l’ingénierie et l’industrie.

Voilà, c’était un projet bordélique, imparfait, contestable, passéiste/futuriste, prétentieux et incompréhensible. Un pavillon que n’auraient pas aimé nombre de Français mais qui aurait marqué les esprits, qui aurait couru crânement sa chance de s’imposer parmi les landmarks de Shanghai et de devenir, à terme, un symbole de la créativité française.

Au lieu de cela, nous savons déjà ce que deviendra le pavillon choisi par la France. Il va roupiller et les entreprises qui l’auront financé y organiseront des surprises parties pour le grand capital.