
Comme j’avais deux ou trois heures à perdre, je suis allé à la National Gallery of Ireland.
Il y a deux entrées, de part et d’autre du bâtiment. L’entrée historique, qui fait face au sud de la ville, est un bâtiment du XIXe siècle, un peu gris, peu engageant. Mais de l’autre côté, face au nord, se trouve l’entrée récemment construite, dans les années 2000. Très élégante, la façade est un peu rétrograde. « Moderniste », si vous préférez, au sens où le modernisme se repère facilement comme l’esthétique d’avant-garde de la Belle époque et des années vingt. Les Dublinois ont donc opté, au début du XXIe siècle, pour un agrandissement de leur musée qui rappelle le début du siècle précédent. La façade, en tout cas, est très « moderniste », disposant d’ouvertures variées et de grands pans cubiques, comme une toile de Mondrian. L’intérieur est aussi très élégant.
C’est rétrograde mais c’est ravissant, et je ne me lasse pas de m’y promener. Le bonheur le plus grand, dans l’architecture dite moderniste, ou fonctionnaliste, du genre Le Corbusier ou Franck Lloyd Wright, est pour moi assez proche de celui des jardins chinois : le cadrage. Tout un jeu d’ouvertures et de fermetures de perspectives, de champs de visions, qui dynamise terriblement la promenade. Les points de vue créent le mouvement du regard et entraînent le mouvement des pieds, ce qui est idéal pour un musée d’art.
Quand on a les yeux fatigués, l’esprit embrumé, il est bon de donner à ses facultés optiques des vitamines qui les excitent et relèvent leur quotidien. Ci-lié un billet chinois qui parlait de cette gymnastique perceptive et esthétique, suivi de très beaux commentaires.
Avec le temps, la National Gallery est donc devenu un très joli musée.
Dans les salles consacrées aux peintures irlandaises, j’ai ressenti une émotion inattendue. J’ai revu, sans y avoir pensé au préalable, les paysages représentant le fleuve Liffey, que j’avais tant regardé autrefois.

À l’époque où j’écrivais un récit de voyage sur ce fleuve, je composais un chapitre sur ses représentations dans l’art. Cela permettait, incidemment, de dresser une sorte d’histoire de la peinture irlandaise : qui sait que les peintres du XVIIIe faisaient deux types de paysages, les « topographiques » et les « idéaux » ? Dans les premiers, ils s’attachaient à la précision géographique des territoires, ils prenaient possession de la terre d’Irlande. Dans les seconds, ils prenaient modèle sur les Français – Claude le Lorrain en particulier – et les Italiens pour élaborer des paysages fabuleux et irréels.
La minutie conquise dans la peinture topographique apportait de la précision dans les paysages idéaux. Les techniques utilisées pour les paysages idéaux apportaient de la grâce et de l’inspiration dans les relevés topographiques. C’est pourquoi le voyageur peu scrupuleux pourrait passer dans les salles de la National Gallery en pensant qu’il n’y a que des paysages, sans distinction essentielle.

La vue d’Ashford m’a singulièrement ému. Pas seulement le tableau, mais l’ensemble des souvenirs liés à la Liffey. Les longues promenades à vélo le long du fleuve, les heures passées à écrire, les visites, les œuvres d’art examinées des centaines de fois, le soleil le samedi matin sur les quais suspendus.
Toutes ces choses qui furent si consolantes.
Déjà, à l’époque, la vision des fleurs sauvages, vers Strawberry Beds, en dehors de la ville, me faisait frissonner.
Maintenant, je tremble devant le tableau d’un petit maître des Lumière. Je suis vraiment une chiffe molle, une midinette des barrières, voilà ce que je suis.
Comment faire confiance à quelqu’un qui ne peut faire face aux assauts de la beauté ?








