Vingt ans de blogs, ça se fête ou pas

Juin 2025, dans la roseraie d’Aulas, Cévennes. Photo Hubert Thouroude.

Nous entrons dans le mois de juin. Et c’est en juin 2005 que j’ai commencé l’activité de blogueur. D’abord avec un blog sur la ville chinoise où j’habitais et où je trouvais beaucoup d’inspiration. Le blog s’appelait Nankin en douce. J’aurais dû penser un peu mieux les choses, car l’année suivante je me trouvais à Shanghai et ne pouvais plus me satisfaire d’un titre de blog qui mettait Nankin en exergue. J’ai ouvert un nouveau blog.

Mais je sentais que je n’allais pas faire un blog uniquement sur Shanghai, alors je me suis dit : je vais élargir, et j’ai appelé mon deuxième blog Chines avec un S. Chine au pluriel. Ce qui était une forme de provocation involontaire, car les Chinois tiennent à ce qu’on dise toujours « une seule Chine, deux systèmes ». Pour dire qu’on peut accepter qu’il y ait plusieurs façons de faire de l’économie, mais qu’il faut garder l’unité absolue de la Chine. Sous-entendu que le Tibet, que le Xinjiang, que Taïwan ou Hong Kong ne songent pas trop à se séparer de manière essentielle. Dans mon blog, le pluriel du mot Chines ne visait pas seulement ces questions-là. Je voulais parler des différents aspects de la Chine. Du fait que la Chine est plurielle en tant que telle. Mais pourquoi ai-je nommé mon deuxième blog de cette manière là ? Je n’avais pourtant pas l’intention de devenir un expert de la Chine, ni d’y rester toute ma vie, pourquoi m’être encore à ce point réduit à un pays ? À cette époque, personne ne pouvait imaginer qu’un blog durerait vingt ans et pourrait devenir une archive vivante.

Quand l’idée m’est venue de quitter la Chine pour continuer mes aventures dans le monde, il a bien fallu que je change à nouveau de titre.

C’est pour cela que j’ai pensé à ce titre qui pouvait être suffisamment large : La précarité du sage, dans lequel je pouvais parler de tout. De la Chine, des pays où je me trouvais, de moi-même, et de toute autre chose. On pouvait y inclure à peu près tout.

Mais il m’a fallu deux blogs avant de réaliser cette évidence : qu’un blog est avant tout une sorte de journal personnel, un journal de bord. Et qu’il vaut mieux lui donner un titre accroché sur soi-même, plutôt que sur un territoire ou une activité.

Je voudrais donc célébrer le 20e anniversaire de blogging. Mais je ne sais toujours pas comment faire. Ma sœur Cécile suggéra que je produise un livre composé de vingt billets, un par an. Sur la proposition de mon frère Hubert, j’ai demandé à l’intelligence artificielle de procéder à une sélection d’articles pour confectionner ce livre à part que je pourrais offrir. Mais l’intelligence artificielle n’a pas su le faire, ou je n’ai pas su poser les bonnes questions. En tout cas, ça n’a pas marché, et je suis toujours sans rien pour célébrer ce vingtième anniversaire.

Marc Granier, dans son atelier d’imprimeur à Roquedur

Je suis allé voir un éditeur local, près de mes terres cévenoles, pour éventuellement lui demander de publier un de mes livres. Ce fut une rencontre éblouissante car ce monsieur est un véritable artiste, peintre, graveur, mais aussi typographe et imprimeur, mais il confectionne de très beaux livres d’art, avec peu de textes et des textes courts. Séduisant mais inadapté à la prose bavarde du sage précaire. Peut-être pour un autre projet de livre, porté par une autre écriture.

Je sens poindre, pour ce qui concerne les vingt ans de blogs, l’échec d’un anniversaire mal préparé.

Quand Frédéric Beigbeder pose (enfin) la bonne question à Sylvain Tesson

Frédéric Beigbeder est la seule personne à avoir posé la bonne question à Sylvain Tesson. L’ensemble de l’entretien se cristallise dans ce moment. Soudain, il lui demande : « Mais comment vous payez ces expéditions ? Ça coûte une blinde ! C’est l’éditeur qui vous organise tout ça ? » La question est magistrale. Parce qu’évidemment, tout le monde connaît la réponse, mais il y a davantage que la réponse dans la question.

Moi, dans mes premiers textes critiques sur la littérature de voyage, il y a déjà vingt ans, je le disais : la question de l’argent est fondamentale et trop souvent escamotée par les auteurs. Car pour voyager sans travailler sur place, comme je le fais depuis 1998, il faut pouvoir prendre plusieurs mois de vacances. Partir, c’est bien beau, mais que fait-on au retour ? Que fait-on de ses affaires, si on en a ? Comment gagne-t-on sa vie ? Et quand on part plusieurs mois chaque année, cela demande une organisation conséquente.

Et Tesson, évidemment, ne parle jamais d’argent. Or, quelqu’un qui ne parle jamais d’argent, ce n’est pas parce que cela ne l’intéresse pas. C’est parce qu’il en a suffisamment pour que ce ne soit jamais un problème. Ceux qui ne parlent que d’aventure, d’ailleurs, d’amour, et jamais d’argent, sont souvent ceux qui ont une très bonne gestion financière — et une grande compétence dans ce domaine. C’est son cas.

D’une part, c’est un héritier richissime, propriétaire d’un appartement au centre de Paris. D’autre part, il est aussi héritier d’un capital culturel gigantesque, qui lui donne de nombreux contacts dans les médias et la presse. Mais c’est aussi un très bon businessman. On l’avait déjà noté il y a quinze ans à propos de son livre qui raconte ses vacances au bord d’un lac gelé : à la fin de ce livre, il remercie des entreprises et la diplomatie, qui ont donc financé son voyage.

Car il fait partie des très rares personnes qui non seulement n’ont pas besoin de travailler pour voyager, mais qui n’ont même pas besoin de dépenser de l’argent. Contrairement à tous les Français qui économisent pour partir, puis rentrent pour regagner de l’argent, lui, il se fait financer.

Et sa réponse à Beigbeder est laconique, mais suffisante : « Comme mon père n’a jamais accepté les subventions de l’État pour son amour du théâtre, de même, j’obtiens des financements privés grâce à de merveilleux amis. » Ces merveilleux amis, cela ne veut rien dire. Dans ce milieu de la haute bourgeoisie, les amis sont des collaborateurs, des associés en affaires. Bien sûr, on tisse des liens. Les bourgeois sont des êtres humains comme nous. Mais ce sont des associés avant tout.

Il remerciait autrefois les entreprises à la fin de ses livres, mais il a probablement arrêté, la ficelle étant trop grosse. Cela entachait l’image d’aventurier vagabond qu’il cherche à se donner. Il existe sans doute aujourd’hui des associations ou collaborations financières, gérées par son agent, avec des entreprises richissimes. Il leur propose peut-être des stages, des rencontres, des moments privilégiés avec les hauts cadres de telle ou telle boîte. Des entreprises profitent de l’image de Sylvain Tesson, mais à un niveau confidentiel, réservé aux invités de marque.

C’est toute la stratégie des happy few : on conserve l’aura de mystère, celle du clochard céleste, et en même temps on développe un business model redoutable, extrêmement efficace — mais uniquement parce qu’il est rare. Ce modèle ne peut être reproduit ni par vous, ni par moi. Il repose sur une personnalité construite comme exceptionnelle, comme rare. C’est de la rareté organisée. C’est un produit de luxe.

La question posée par Beigbeder nous permet de comprendre cela. Donc bravo à lui. Et seul un mec de droite comme lui pouvait poser cette question. Il fallait que ce soit une conversation entre bourgeois, dans un lieu feutré. Si Mediapart avait posé cette question, Tesson n’y aurait même pas répondu, et la fachosphère aurait hurlé à l’inquisition idéologique menée par des médiocres hostiles à l’argent. Il fallait que ce soit un grand bourgeois pour que la question ne paraisse ni négative ni malveillante.

Et c’est précisément ce qui la rend si éclairante.

Si tu m’abandonnes, il me restera l’art

Je pense d’ailleurs aller à Venise pour visiter la Biennale d’architecture. J’y invite la femme de mes rêves car, outre son intérêt pour l’architecture, elle pourrait apprécier l’aspect romantique de l’escapade avec le sage précaire.

La superbe créature me reproche, en forme de plaisanterie, d’aller dans les musées et de préférer l’art, la littérature, aux activités lucratives des mâles alpha.

Je lui dis : eh bien, tu vois, si un jour tu m’abandonnes, il y aura au moins ça. Il y aura au moins l’art. Je serai triste, mais il y aura au moins l’art, les musées, les livres. Eux, ils ne m’abandonneront pas.

— Depuis combien de temps tu réfléchis à cette théorie ? me dit-elle.

— Elle me vient à l’instant. Je n’y avais pas pensé avant.

— Parce que, dit-elle, avant tu disais : si tu disparaissais de ma vie, je mourrais. Maintenant tu dis : il y aura au moins l’art. Ça veut dire que tu tiens un peu moins à moi.

J’étais fait comme un rat.

Illumination Poétique : une traversée sensible de l’art contemporain saoudien

Visiter Illumination Poétique au musée SAMOCA de Riyad, c’est plonger dans un condensé rare d’art contemporain saoudien. Cette exposition, modeste par la taille – une vingtaine d’œuvres seulement –, frappe par la justesse de sa sélection et la puissance de ses propositions. Elle réunit plusieurs des artistes les plus influents de la scène saoudienne actuelle, dans une approche à la fois intime et universelle. On y ressent un ancrage profond dans le réel du pays, sans jamais céder au didactisme.

Dès l’entrée, le ton est donné avec l’installation Guardians of the Trees de Manal Al-Dowayan. Cette œuvre participative enveloppe le visiteur dans un dialogue silencieux entre mémoire familiale et invisibilisation du féminin. Quatre grands panneaux arborent des arbres généalogiques manuscrits, en majorité en arabe, conçus chacun par une main différente. Suspendues entre eux, des feuilles d’or gravées de prénoms féminins forment un nuage flottant, une constellation de mémoires longtemps effacées. Ce travail, fruit de discussions intimes entre l’artiste et des dizaines de femmes, réinscrit dans l’espace muséal la présence absente des mères et des grands-mères, trop souvent effacées par le système patronymique arabe. L’or des feuilles, loin de tout clinquant, évoque ici le précieux de la mémoire retrouvée.

Plus loin, on retrouve Ahmed Mater, figure incontournable de l’art saoudien contemporain. Ancien médecin, son œuvre mêle savoir scientifique et regard critique sur les transformations du pays. Une de ses pièces joue avec les codes de l’imagerie médicale – radiographies, scans – pour questionner les représentations du corps et de l’identité. Une autre, photographie monumentale de La Mecque, capture un instant suspendu entre lumière et pierre. La Kaaba, centrée comme un cœur battant, est encerclée par une spirale de travaux, de minarets et de grues. C’est une image puissante, presque cosmique : le cube sacré irradiant dans un monde en mutation. Le regard de Mater sur la verticalité des constructions, sur les lignes de fuite vers le ciel, compose une œuvre à la fois critique et contemplative.

Plus loin, une sculpture de M. Angawi, artiste basé à Jeddah, réinterprète le vocabulaire de l’architecture islamique. Une série de modules en bois s’enchâssent en portes successives, sans colle ni clou, créant une profondeur visuelle qui évoque tout à la fois les mashrabiyyas, les seuils sacrés et le mihrab des mosquées. Cette sculpture devient un passage, à la fois matériel et spirituel, vers l’intérieur de soi comme vers la profondeur de la terre.

Ce qui frappe dans Illumination Poétique, c’est l’absence de didactisme. On ne nous impose pas un thème – et pourtant, des lignes souterraines se dessinent : mémoire, transmission, identité, transformation. La commissaire argentine, issue de l’équipe de Bienalsur, réussit le pari d’une lecture croisée Sud-Sud : l’exposition a d’abord été montrée en Amérique du Sud, puis à Riyad, et s’envolera vers la Chine. Ce parcours planétaire, loin des circuits classiques de l’art occidental, inscrit cette exposition dans une géopolitique esthétique émergente, harmonieuse et contemporaine.

Illumination Poétique est une traversée sensible, parfois méditative, souvent lumineuse. À travers les œuvres, c’est une Arabie saoudite plurielle, en dialogue avec elle-même et avec le monde, qui se donne à voir. Une Arabie où l’art devient le lieu d’une mémoire retrouvée, d’une parole libérée, d’une poésie en construction.

De Vincennes à Montreuil : une dérive situationniste qui se termine en cliché commercial

Dérive psychogéographique dans la banlieue orientale de Paris, entre Vincennes et Montreuil. C’est une promenade extraordinaire, un vrai passage d’un monde à un autre, une traversée anthropologique. J’ai quitté mon petit hôtel pas cher le matin pour marcher jusqu’au centre-ville de Montreuil, puis descendre vers Vincennes pour des raisons administratives. Après quoi, retour à pied à mon hôtel pour faire une sieste avant la séance de cinéma du soir.

J’ai visité le château de Vincennes qui m’a permis de mieux connaître Charles V, un des rois de France que je ne connaissais pas bien, malgré plusieurs choses qui auraient dû m’attirer chez lui, notamment sa collaboration avec le grand musicien Guillaume de Machaut et l’écrivaine Christine de Pisan.

Sainte Chapelle royale du château de Vincennes

On quitte Vincennes, ville proprette et sage, ses façades bien entretenues, ses petits commerces bien alignés. On longe ses rues impeccables, où tout semble avoir été soigneusement pensé pour offrir un cadre de vie agréable, policé, gentiment bourgeois. Et puis, doucement, sans transition brusque mais avec une sensation de glissement progressif, on entre dans Montreuil. Là, l’ambiance change. La ville se fait plus broussailleuse, plus diverse, parfois plus bordélique.

La population elle-même se métamorphose sous nos yeux : on passe d’un monde majoritairement blanc à une mosaïque urbaine bien plus bigarrée. Il y a des rues où dominent les commerces africains, d’autres où l’on croise une majorité maghrébine, et puis ces lieux hybrides où tout se mélange sans effort, sans tension apparente.

Mais le plus drôle, et sans doute le plus impressionnant, c’est quand on débouche sur la place de la République, à Montreuil.

La place de la République : un décor de film sur la diversité

Quand mon copain Mathieu me l’a fait découvrir il y a vingt-cinq ans, elle n’avait rien de particulier. Une place quelconque, un espace urbain sans âme. Aujourd’hui, c’est un tout autre tableau. Une mise en scène quasi parfaite du “vivre-ensemble”, comme on pourrait le voir dans une publicité de La France Insoumise ou dans une comédie romantique anglaise pleine de bons sentiments.

Des arbres, des fleurs, des bancs, des tables de ping-pong, des endroits pour s’asseoir, d’autres pour rester debout, comme si tout avait été conçu pour que chacun puisse y trouver sa place, littéralement et métaphoriquement. Une sorte de tiers-lieu grandeur nature, ni vraiment parc, ni vraiment place publique, mais un entre-deux où la ville semble s’être installée pour respirer.

Et les habitants ? Une incroyable « diversité » pour reprendre un mot à la mode. Voici comment elle m’est apparue, cette diversité. Un vrai travelling de film situationniste :

Je longe l’école Paul-Éluard et aperçois, sur le trottoir, une marée d’élèves, tous noirs, d’origine africaine. Parmi eux, une silhouette attire mon regard : une jeune fille au téléphone. Sa chevelure claire me fait penser qu’elle est blanche, mais je n’en suis pas certain.

Je poursuis ma promenade et remarque deux garçons blancs, cartables sur le dos, marchant devant moi. Ils se dirigent vers deux filles noires qui les attendent sur le trottoir, discutant avec animation de « bisous ». Je me demande si ces deux petits blancs ressentent une quelconque crainte face à leurs camarades, mais leur rire en apercevant un oiseau mort sur la route dissipe mes doutes. Sans un mot de plus, le groupe reprend son chemin dans la même direction.

Nous débouchons sur la place de la République. Devant moi, ces quatre enfants avancent en discutant. Sur ma droite, un groupe de blancs, l’air de punks à chiens, boit des bières et fument des roulées. L’impression me traverse que ce quartier est désormais presque entièrement africain, à l’exception de ces quelques marginaux. Mais cette idée est aussitôt balayée par l’apparition d’une femme – la mère de l’un des deux garçons blancs. Jeune, trentenaire, elle a tout d’une bourgeoise ou d’une bobo. Elle embrasse les enfants avec affection et les accueille chaleureusement. C’est alors que je vois plein de bobos comme elle.

Zoom arrière sur l’ensemble de la place de la République.

Cette place est « végétalisée » et me fait penser à la diversité réussie de la France contemporaine. Mon regard s’élargit sur la place et je réalise la variété des visages qui la peuplent : blancs, noirs, arabes, tous se mêlent. La foule est dense. Un homme noir fait des tractions sur une barre de musculation, d’autres flânent çà et là, des familles blanches se promènent, et surtout, je vois des interactions plus nombreuses que jamais entre des personnes d’origines sociales et ethniques différentes.

Le soleil rasant baigne la place d’une lumière dorée. C’est la golden hour, ce moment où tout semble plus beau, plus harmonieux. Cette place, surpeuplée mais paisible, me donne l’image saisissante d’une France qui va bien. Je souris avant de quitter cette place tellement je me croirais dans un film de Mike Leigh.

Ce n’est ni la “créolisation” fantasmée par certains, ni le “grand remplacement” redouté par d’autres. C’est simplement Montreuil, une ville d’immigration depuis trente ans, qui se gentrifie à sa manière.

Ce qui est fascinant, c’est que ces quartiers populaires, parce qu’ils sont longtemps restés moins chers, ont d’abord attiré des artistes, des marginaux, des précaires, comme mon copain Mathieu. Puis, au fil du temps, ils ont vu arriver d’autres populations : des classes moyennes, des familles aisées mais qui ne pouvaient plus se loger à Paris. Résultat ? Une ambiance presque caricaturale d’une France agréable, écologique, tolérante. Une France où les débats politiques sur l’identité semblent inutiles, remplacés par la simple cohabitation du quotidien.

Ceux qui pensent que les immigrés venus d’Afrique veulent « islamiser » la France et nous coloniser, devraient faire un stage d’observation à Montreuil.

Montreuil, une halte familière

De passage à Paris, j’ai préféré ne pas solliciter une énième fois mes amis, cousins, oncles et tantes. Alors, comme je l’ai fait déjà jadis, j’ai cherché un hôtel et naturellement, j’ai atterri à Montreuil, un coin où j’ai mes habitudes depuis plus de vingt ans.

C’est là que Mathieu m’hébergeait à l’époque, et c’est là que j’aime toujours revenir, même depuis que Mathieu s’est expatrié chez les bourgeois de Pantin et de Bobigny. Montreuil m’a toujours convenu. Un quartier populaire, animé, qui s’étire autour de la rue de Paris. Cette fois encore, j’ai trouvé un hôtel juste à côté de la station de métro Robespierre, celle que j’utilisais déjà il y a deux décennies. Une chambre à 57 euros la nuit, de quoi s’attendre au pire, mais il n’en fut rien.

Avant même mon arrivée, mon épouse, inquiète, avait mené une petite enquête. Selon elle, Montreuil serait “la ville la plus dangereuse de France”. Elle m’a donc longuement recommandé d’éviter les transports en commun, de ne pas me déplacer la nuit, de prendre un taxi le cas échéant, de rester vigilant et de ne pas parler aux inconnus.

Obéissant à ce bel ange qui veut mon bien, je suis arrivé à minuit par le bus et le métro, j’ai été au théâtre et au cinéma, je n’ai pas hélé le moindre taxi et j’ai échangé avec mes frères et sœurs que j’ai trouvés souriants, polis et bien élevés.

Après trois nuits sur place, je ne peux que recommander chaudement cet hôtel Robespierre (anciennement Hôtel Idéal). Propre, calme, tenu impeccablement. Une chambre assez petite mais suffisante : un lit pour dormir, un deuxième pour poser ma valise et étaler mes affaires, un bureau où écrire des lettres d’amour à la femme de ma vie, une télévision pour absorber les mauvaises nouvelles du monde et une salle de bain exiguë. Vue sur la cour intérieure d’une vieille maison et sur un jardin abandonné. Le luxe.

Je suis sorti tard, très tard, au milieu de la nuit. J’ai marché dans les rues de Montreuil, tôt le matin, en pleine journée, et jamais je n’ai ressenti la moindre insécurité. Au contraire. Ce qui m’a frappé, c’est cette atmosphère tranquille, presque douce. Oui, c’est un quartier à forte présence arabo-musulmane et africaine, mais c’était déjà le cas il y a vingt-cinq ans. Rien n’a changé de ce point de vue.

Ce qui a changé, en revanche, c’est l’âge des habitants. L’immigration qui peuplait ce quartier il y a vingt-cinq ans a vieilli. Aujourd’hui, on a l’impression d’une ville assagie, d’une “Nouvelle-France pépère” où les marchands et entrepreneurs ne sont plus de la première jeunesse. Un Montreuil presque endormi, sauf pour ces restaurants ouverts à minuit où des jeunes, étudiants sans doute, blancs et arabes, mangent tranquillement leurs kebabs en terrasse.

Il y a vingt ans, j’y venais en invité. Aujourd’hui, j’y retourne par habitude et par envie.

Fariba Adelkhah et la fabrique des voyageurs : une lecture anthropologique

Fort de mon intérêt pour les recherches de l’ex-otage française et iranienne Fariba Adelkhah, j’ai commandé à la Bibliothèque nationale de Bavière ses ouvrages disponibles. Parmi eux, Les Mille et une frontières de l’Iran. Quand les voyages forment la nation (Kathala, 2012) m’a particulièrement marqué. Dix ans avant son arrestation pour cause d’espionnage. C’est un livre qui, dans un premier temps, suscite un regret – celui de ne pas l’avoir découvert plus tôt – mais qui, à bien y réfléchir, ouvre plutôt une perspective dans mes recherches sur le récit de voyage. Il s’agit d’un ouvrage essentiel sur la théorie des voyages et la façon dont ces derniers construisent des identités collectives.

Dans ce livre, Fariba Adelkhah adopte une approche anthropologique pour montrer comment migrants, pèlerins, commerçants, bannis et touristes participent, chacun à sa manière, à la formation d’une identité iranienne. Ce que j’aime, c’est sa manière de transformer ses propres expériences voyageuses en un objet d’étude. Plutôt que de livrer un récit subjectif, elle raconte ses aventures passées sous un prisme scientifique, anonymisant ses interlocuteurs, qui n’étaient autres que ses « copines » et ses compagnons, pour en faire des sujets d’enquête. Ce qui pourrait être un simple témoignage devient alors un terrain, un espace où l’expérience du voyage est transmutée en réflexion anthropologique.

Comme cela nous change des médiocres chants narcissiques de ces furtifs héros parisiens qui passèrent quelques semaines en Iran pour se faire chantres humanitaires de la liberté des femmes. Lire de toute urgence Fariba Adelkhah plutôt que L’Usure d’un Monde de M. Désérable.

La posture de Fariba Adelkhah résonne fortement avec mes propres travaux. J’ai toujours rejeté la distinction rigide entre le voyageur et le touriste, une opposition qui traverse nombre de récits conventionnels car trop ancrés dans une idéologie ambiante paresseuse. En m’inspirant de la pensée de Jean-Didier Urbain, j’ai soutenu que tout déplacement – qu’il soit motivé par le loisir, l’exil ou la recherche – participait de la même dynamique fondamentale, et que rejeter le tourisme revenait à élaborer une stratégie de distinction stérile. Loin d’être une activité réservée à une élite aristocratique ou philosophique, le voyage est un phénomène pluriel, façonné par des motivations diverses.

Dans cette perspective, l’approche d’Adelkhah rejoint également une autre dimension qui m’intéresse : celle du voyage comme captivité. Cela concerne un autre livre de la chercheuse, paru il y a quelques mois et que j’achèterai lors de mon prochain passage en France. De nombreux travaux ont déjà exploré cette pratique paradoxale de la captivité-voyage, notamment dans la collection dirigée par François Moureau sur les « récits de captifs en Méditerranée », notamment au siècle des Lumières. Mais l’étude des récits de captivité contemporains reste à approfondir. De Jean-Paul Kauffmann, retenu au Liban avant de devenir écrivain voyageur, à Ingrid Betancourt et son expérience d’otage parmi les Farcs de Colombie, jusqu’à Fariba Adelkhah qui a connu les geôles Iraniennes, il existe une continuité fascinante entre la contrainte du confinement et l’élaboration d’un récit de déplacement.

Otages français à l’étranger et la théorie du voyage

Ces jours-ci, l’écrivain Boualem Sansal est retenu par le pouvoir algérien, et l’agitation médiatique autour de cette affaire donne l’impression qu’il n’y aurait qu’un seul intellectuel en prison dans le monde. Mais au-delà de cette figure célèbre, combien de Français sont aujourd’hui encore otages ou détenus arbitrairement à l’étranger ? Depuis quelques années, et plus particulièrement depuis 2020, je m’intéresse aux prisonniers français en Iran. J’ai moi-même voyagé dans ce pays, arpentant avec mon épouse Hajer les rues de Shiraz et d’Ispahan, ces mêmes lieux où plusieurs Français ont été arrêtés.

Appel pour la libération des otages français en Iran

Aujourd’hui, je tiens à rappeler l’urgence de la situation de Cécile Kohler et Jacques Paris, respectivement professeurs de français et de mathématiques, arrêtés en Iran lors d’un voyage culturel et accusés d’espionnage. Il y a quelques jours à peine, Olivier Gondrand a été libéré. Globe-trotter, amoureux de la poésie, il aurait inscrit un poème de Nerval sur le mur de sa prison pour tenir le coup. Ce détail, tout comme le choix des mots dans ses rares prises de parole publiques, me fait penser qu’il est peut-être un écrivain voyageur. J’attends donc de lui – et avec impatience – un récit de captivité, un récit de voyage ou, à défaut, quelques paroles sur son expérience. D’ailleurs, je l’invite à un entretien dans les locaux de La Précarité du Sage, pour discuter de son rapport au voyage et à la littérature en captivité.

Fariba Adelkhah et l’anthropologie du voyage

Mais parmi les Français qui ont connu la prison en Iran, il en est une dont le parcours est fascinant : Fariba Adelkhah. Anthropologue, directrice de recherche au CNRS, elle a consacré une partie de son travail à l’étude des voyages comme structures fondamentales des relations humaines, entre migration, commerce et exil, notamment entre Afghans et Iraniens. L’un de ses ouvrages porte un sous-titre éloquent : Comment les voyages forment la nation. Son « anthropologie du voyage » l’a conduite à étudier les Baloutches, les Pachtounes et les Hazaras, ces minorités mobiles qui défient les frontières et les États. Accusée d’espionnage – accusation habituelle en Iran contre les intellectuels étrangers –, elle a été emprisonnée entre 2019 et 2023. De cette expérience, elle a tiré un livre qui entre immédiatement sur ma liste de lecture : Prisonnière en Iran. Une analyse du système carcéral iranien (Seuil, 2024).

Le voyageur face à la prison

Le voyage est un grand plaisir de privilégiés quand il n’est pas migration, mais il comporte aussi des risques. La prison, dans ces circonstances, devient une mise à l’épreuve radicale de l’expérience du voyageur. On passe de l’errance choisie à la captivité imposée. Pourtant, certains parviennent à transformer l’épreuve en réflexion, à en faire un témoignage ou un objet d’étude. Que l’on songe notamment à Jean-Paul Kauffmann dont l’expérience d’otage du Hezbollah dans les années 1980 a déterminé toute son œuvre d’écrivain.

Lire sur ce sujet : Voyager avec Jean-Paul Kauffmann

La Précarité du sage, 2013.

La liste des voyageurs emprisonnés en Iran est longue, mais leurs récits, eux, sont encore rares. Tout en remerciant le Très-Haut de m’avoir permis d’échapper aux filets de la police iranienne lors de mon périple persan en 2020, je recommande la lecture des voyageurs qui ont connu la prison en Iran, Fariba Adelkhah en tête.

Un ramadan alternatif en Arabie Saoudite : quand le sacré devient un jeu d’horaires

Ahmad Angawi, « Simplicity in Multiplicity », 2025.

En mission dans la région du Golfe persique, je découvre une manière de vivre le Ramadan que je n’avais encore jamais observée, ni en Oman, ni en Tunisie, ni en Algérie, ni en France ni ailleurs. Ce n’est pas tant une question de ferveur ou de pratiques cultuelles qu’une approche singulière du rapport au temps, qui transforme le mois sacré en une inversion totale des rythmes de vie.

Dans la société saoudienne que je fréquente– et je ne prétends pas avoir une vision exhaustive – il semble tout à fait naturel d’adopter un mode de vie nocturne : puisque le jeûne interdit de manger et de boire du lever au coucher du soleil, autant dormir pendant cette période et vivre sa meilleure vie pendant la nuit. Ce qui pourrait apparaître comme une astuce de contournement est en réalité assumé avec une candeur déconcertante.

Un mois sacré, une vie renversée

Le résultat est frappant : les bureaux sont désertés en journée, les esprits somnolents, les rues calmes… mais dès la tombée de la nuit, tout s’anime. On assiste à des matchs de football à minuit, à des rencontres culturelles à des heures où, moi, je tombe de sommeil. On se réunit dans les cafés, on fait du shopping et on se rend visite jusqu’à l’aube.

Ahmed Mater, « Golden Hour », 2011.

Loin d’être vécu avec culpabilité, ce renversement des horaires est revendiqué comme une adaptation logique. Après tout, si le Ramadan impose une restriction diurne, pourquoi ne pas simplement déplacer la vie active à un autre moment ? Vu sous cet angle, on pourrait presque croire à une contrainte administrative : “de 5 h à 18 h, suspension de l’eau, de l’électricité et des approvisionnements”. Et comme face à toute interdiction temporaire, la solution semble évidente : ajuster son emploi du temps pour minimiser l’inconfort.

Ramadan : épreuve ou vacances ?

Ce mode de vie transforme alors le ramadan en une période de semi-vacances. Certes, même dans d’autres pays musulmans, ce mois entraîne une baisse de pression au travail et un ralentissement général. Mais à Riyad je remarque une inversion parfaitement explicite, et même systématisée.

Or, si l’on en revient au sens du ramadan, cette pratique semble en contradiction avec l’esprit du jeûne. Ce mois est censé être une épreuve, non pas pour souffrir gratuitement, par dolorisme masochiste, mais pour éprouver une forme de manque qui rapproche de la spiritualité. C’est un exercice de maîtrise de soi, une occasion de ressentir la faim et la soif pour mieux comprendre ceux qui les subissent au quotidien. C’est aussi une manière de créer un cadre de réflexion et de transformation intérieure.

En vivant la nuit et en dormant le jour, cette épreuve disparaît presque totalement. Le jeûne devient une formalité technique, un simple ajustement logistique. Or, sans cette sensation de manque, l’expérience spirituelle s’en trouve plus ou moins neutralisée elle aussi.

Une forme de résistance ?

Je ne porte aucun jugement et regarde cette manière de vivre le ramadan avec amusement et bienveillance. Après tout, chacun pratique sa foi comme il l’entend, et les cultures adaptent toujours les traditions à leurs réalités locales.

Cette manière de vivre le ramadan, si délibérée et assumée par la petite bourgeoisie saoudienne semble presque mécanique. Et si cette approche était en réalité l’héritage d’une relation ambivalente à la religion, façonnée par des décennies d’un pouvoir autoritaire qui en faisait une contrainte institutionnelle plus qu’un choix personnel ?

Pendant des années, la religion en ce royaume n’était pas seulement une affaire de foi individuelle, mais une structure imposée, encadrée par une police des mœurs. Dans un tel système, il est possible que la population ait appris à voir ces injonctions non comme des pratiques intimes, mais comme des règles administratives à contourner avec habileté. La stratégie était alors simple : respecter les formes sans en subir pleinement les conséquences, en adaptant la vie autour des restrictions plutôt qu’en les habitant pleinement. Résistance passive par l’obéissance passive.

Avec l’assouplissement récent du contrôle religieux, cette habitude semble avoir perduré. Pour moi, qui suis arrivé à cette religion par choix et par amour, il en va autrement : je ressens l’envie de vivre ce mois dans sa rigueur, non par excès de zèle ou par quête de pureté, mais parce que j’y trouve une valeur incomparables. Là où certains perçoivent une contrainte, j’y vois une liberté intérieure, une discipline choisie et assumée. Mais j’aime penser que la population saoudienne pratique la fête nocturne comme une sorte de subversion douce face au pouvoir.

Qat al-Asiri : L’art caché des femmes du Sud de l’Arabie

Détail d’un salon peint par Fatima Al Asimi, au sein du musée privé d’Al Jahal, lieu-dit des montagnes d’Assir, photographié en décembre 2024.

Dans les montagnes du sud de l’Arabie Saoudite, autour de la ville d’Abha et non loin du célèbre village de Rijal Almaa, les voyageurs découvrent un art unique au monde : le Qat al-Asiri. Classée au patrimoine immatériel de l’humanité par l’UNESCO, cette peinture murale, réalisée exclusivement par des femmes, orne l’intérieur des maisons de la région d’Asir. Son histoire reste pourtant largement méconnue, éclipsée par le silence des voyageurs et des géographes d’autrefois.

Un art invisible aux yeux des explorateurs

Pourquoi n’en parle-t-on que si tardivement ? La réponse est simple : c’est un art de l’intimité féminine. Les voyageurs étrangers n’avaient pas accès à ces intérieurs vibrants de couleurs, encore moins aux conversations avec celles qui les créaient. Les récits volumineux de Philby, les observations précises de Thesiger, et même les maigres témoignages d’Halévy ignorent totalement cet usage des couleurs naturelles en Asir. Pas un mot, pas une trace, comme si cet art n’avait jamais existé.

Il faudra attendre Thierry Mauger pour que le Qat al-Asiri trouve une reconnaissance internationale. Son travail repose sur trois facteurs essentiels :

1. Le temps : Mauger passe des années en Assir (région qu’il désigne ainsi mais qui comprend Najran, Jazan et Baha), retournant sans cesse dans ces villages, observant, documentant, et photographiant avec minutie ce que personne n’avait relevé avant lui.

2. L’accès aux femmes : Son épouse, co-autrice de son œuvre, lui permet d’entrer dans cet univers caché. Sans elle, pas d’échanges avec les artistes, pas de rencontres avec celles qui, génération après génération, transmettent ces motifs et ces pigments naturels.

3. Le soutien des autorités locales : Grâce à leur proximité avec l’Emir et les responsables régionaux, les Mauger obtiennent un laissez-passer, essentiel pour être acceptés par les communautés et, surtout, par les maris de ces artistes invisibles.

Palais d’Abha, province d’Assir, Arabie Saoudite, peinture d’Afaf Diajm. Vu et photographié en décembre 2024.

Du secret des maisons à la lumière des galeries

Aujourd’hui, le Qat al-Asiri sort peu à peu de l’ombre. Avec l’essor du tourisme et la valorisation des traditions locales, on cherche à déplacer cette pratique de l’intérieur des foyers vers des espaces plus accessibles. Des expositions à New York et Londres ont permis d’attirer l’attention sur ces œuvres, et les artistes elles-mêmes commencent à être reconnues comme telles.

Dans un souci de préservation et d’autonomie économique, certaines d’entre elles réalisent désormais leurs motifs sur toiles et canevas, ouvrant ainsi un marché où leur savoir-faire devient une source de revenus. Pourtant, rien ne remplace l’expérience d’un voyage en Asir, où, avec un peu d’effort, on peut encore découvrir ces vieilles dames fabriquant leurs pigments naturels et perpétuant une tradition d’une richesse inouïe.

Hajer, mon épouse, dans l’atelier de Halima Al Rafidi, dans un hameau isolé des montagnes d’Assir, Arabie Saoudite, décembre 2024.

Loin des musées et des galeries, c’est ici, au cœur des montagnes du sud de l’Arabie, que le Qat al-Asiri continue de vibrer, de vivre, et de se transmettre.