La résistance de Dieudonné

Voilà que l’on reparle de Dieudonné parce qu’il a fait monter sur scène un négationniste. Comme à chaque fois, les médias cherchent à montrer combien c’est mal, combien c’est condamnable. Et comme c’est condamnable, on est en droit d’exclure, d’interdire. Or, quand on lutte pour la liberté d’expression, il faut faire comme Voltaire l’a dit, il faut lutter pour que ses propres ennemis aient le droit de s’exprimer.

Comme les médias actuels sont un danger pour la liberté d’expression, une stratégie parmi d’autres consiste à créer des électro-chocs, du terrorisme artistique, des détournements d’images et de discours, comme les situationnistes l’ont fait dans les années 1960, de même que le mouvement Fluxus avant eux, et le mouvement Dada encore plus tôt.

Dieudonné restera dans l’histoire comme un humoriste qui a gagné quelques batailles contre un mouvement étouffant des médias, une évolution qui fait de plus en plus peur.

Je ne sais pas si les médias étaient plus libres autrefois. Je ne peux parler que de ce que l’on voit depuis les années 1980. Des gens sont exclus et diabolisés sur la base de faits extrêmement ténus. Jean-Marie Le Pen, par exemple, est un nationaliste, soit. Il n’était pourtant pas nécessaire de transformer ses paroles, ou de les monter en épingle et de créer des scandales qui, du reste, l’ont plutôt bien servi. Quand il disait que les chambres à gaz avaient été un détail de l’histoire de la deuxième guerre mondiale, cela signifiait que si les Juifs avaient été tués par un autre moyen, c’eût été un crime contre l’humanité pareillement, et un génocide tout aussi bien. On peut être en désaccord avec Le Pen sur tout, mais nous devons apprendre à supporter les paroles de nos voisins.

Quand je lis dans Le Monde qu’Alain Finkielkraut « reproche à l’équipe de France d’êre black, black, black« , je lis une pure calomnie. Finkielkraut n’a rien reproché à personne et, tout conservateur qu’il est, il n’est pas raciste. D’ailleurs, il a disparu de sa propre émission sur France Culture, Répliques, remplacé depuis quelques semaines par un jeune animateur beaucoup moins talentueux que lui. Est-ce volontaire, ou l’a-t-on mis au placard ? S’il s’avère que Finkielkraut est victime d’un musellement discret, je suis sûr que Dieudonné viendra à son secours.

Dieudonné vient de réussir à créer une fissure intéressante. Il a prétendu faire pénitence, il a montré patte blanche, on l’a réinvité sur les plateaux de télévision et, sur la plus grande scène de France, au moment où on lui décernait tous les prix de bonne conduite, il invite Faurisson, un pauvre type qui n’a rien à dire mais qui symbolise l’oppression médiatique contre la liberté de parole. Noam Chomsky lui-même a soutenu activement le fait que ce révisionniste devait avoir le droit de publier ce qu’il voulait.

Nos médias sont profondément malades. Ils commettent l’effroyable erreur de croire que l’on peut effacer purement et simplement des opinions détestables. On ne le peut pas. La haine existera toujours, et il y aura toujours des gens pour construire des théories foireuses basées sur elle. La censure ne sert à rien.

Le boulot de résistance contre le système médiatique français devrait être conduit par la presse satirique. C’est son rôle. Mais le représentant le plus connu de la presse satirique, Charlie Hebdo, fait exactement l’inverse, et condamne Dieudonné ainsi que tous ceux qui lui déplaisent.

Au moment où ceux qui prennent l’apparence d’être insolents entrent parfaitement dans le rang, il faut saluer la capacité de Dieudonné à regrouper autour de lui des « infréquentables » et à rire de ceux qui les rendent tels. Il joue gros, Dieudonné. Il avait l’occasion de s’amuser en gagnant beaucoup d’argent pendant quelques années encore. Il choisit la provocation frontale, narcissique, suicidaire.

J’ai l’impression que ce qu’il fait ne sera pas inutile mais il va morfler.

Les Anglais vont-ils rejoindre l’euro ?

Ce ne sont pour l’instant que des rumeurs, dont des journaux se font l’écho. Rien d’officiel dans ces bruits qui imputent à tel ou tel dirigeant de préparer un plan pour fair entrer le Royaume uni dans l’euro-zone.

Déjà des commentateurs anglais disent, pragmatiques, que la livre sterling, en effet, baisse dangereusement et va pâlir devant l’euro. Mais rien ne doit se faire sans un referendum, disent-ils.

Pour l’instant, les analystes ne font qu’analyser les conséquences de la baisse de leur monnaie. Conséquences visibles sur le tourisme en Europe, par exemple. L’Espagne et la France devraient souffrir de la situation, quand on sait l’influence des Britanniques sur notre industrie touristique.

Alors quoi, vont-ils rejoindre la zone euro ?

Ce que Tony Blair n’a jamais réussi à faire avaler à son peuple, la crise le réussira-t-elle ? Les journaux français n’y croient pas.

Et l’Union européenne, doit-elle accepter ?

D’un côté, c’est flatteur : c’est la preuve que l’euro a acquis une réelle crédibilité aux yeux du monde entier. L’union européenne dans son ensemble, pas seulement sa monnaie, représente un pôle de stabilité, c’est un fait. Et cela fait plaisir de voir l’arrogance des Britanniques, qui sont passés maîtres dans l’art de donner des leçons aux autres (des leçons de morale politique, des leçons d’économie, des leçons de géopolitique, des leçons d’antiracisme) se ternir quelque peu.

D’un autre côté, tout le monde s’accorde à dire qu’ils font chier le monde, les Anglais. Le mieux ne serait-il pas de les laisser à l’extérieur, et même de les exclure de l’Union ? De les laisser entre Anglo-saxons ?

Mais non, accueillons-les dans la zone euro, à bras ouverts, et embrassons-les. Peut-être que lorsqu’elle aura la même monnaie qu’eux, l’Angleterre attirera les touristes qu’elle mérite, car c’est un beau pays, très mal connu. Grâce au tourisme, l’Angleterre se connaîtra une nouvelle vie économique.

Mais c’est surtout au point de vue de la civilisation que ce changement l’affectera. Les Anglais ne se verront plus seulement comme les élites qui viennent profiter des charmes désuets et ruraux du continent européen (quelle image ont-ils de l’Espagne, de la France, de l’Italie, de la Grèce, de la Turquie ?), mais comme des égaux, qui accueillent et sont heureux de vendre des pintes de bière à des hordes de gros touristes venus tâter des jeunes Anglaises à la cuisse légère. Car comment se comportent les millions de touristes britanniques sur les plages espagnoles ?

Jusqu’aujourd’hui, le Royaume uni a surtout accueilli des immigrés corvéables à merci. Je compte, dans ce groupe, les centaines de milliers de Français – dont votre serviteur, reconnaissant, lui aussi – attirés par un marché de l’emploi flexible, et pas seulement les Pakistanais, les Polonais et les Africains.

Avec une Angleterre qui paie en euro, ce pays, qui se veut peut-être plus insulaire qu’il ne l’est en réalité, aura franchi une étape décisive vers sa normalisation.

Mais en même temps, s’ils gardent la livre sterling et que cette dernière est vraiment basse par rapport à l’euro, alors le renversement touristique que j’ai évoqué sera encore plus net. Bon, moi j’y perdrais beaucoup puisque je suis payé en livre, mais nul doute que le Royaume uni deviendrait le paradis sexuel pour tous les méditerranéens en mal d’exotisme. Les femmes mûres du Portugal viendront se payer des jeunes Blonds, à l’accent impeccable, en échange de quelques pintes et de discrets cadeaux.

Conte de noël : « A Single Wise Man »

Noël est une période qu’il faut traverser sans se laisser affecter par une morosité palpable autour de soi, accrue par une hystérie régressive tout aussi palpable. Les uns retournent en enfance et montrent une joie qui gêne jusqu’à la pudeur du sage précaire, les autres laissent lire sur leur visage la difficulté d’exister.

Moi, j’ai fêté noël chez des amis proches, dont je ne peux rien dire pour respecter leur vie privée. Je transgresserai malgré tout cette règle séparation entre vie privée et vie publique, en indiquant que, comme ils venaient de mettre au monde leur premier enfant, j’avais l’impression de vivre dans une crèche vivante, le petit Jésus dont les cris n’étaient que musique, la Vierge Marie qui n’avait d’yeux que pour lui, et un Joseph au four et au moulin, qui ne cachait pas sa fierté et sa tendresse pour la famille qu’il avait réussi à concevoir.

Qu’étais-je là-dedans, à part une espèce de membre putatif de la famille, un oncle que l’on choisit à côté de ceux que l’on aime sans avoir à les choisir ? J’étais un Roi Mage, bien entendu. En anglais, on appelle les Rois Mages « Wise Men », « les sages ». Sauf que j’étais tout seul : je repésentais tous les mages, les sages et les instances magiques de la terre. Je venais du bout du monde, Gaspard aux yeux asiatiques, attiré par une étoile et guidé par une autre, les bras chargés de myrrhe, d’encens et d’or. Des cadeaux pour les parents, cela va sans dire : le petit Jésus, il sera conscient bien assez tôt, et il exigera bien assez tôt ses Playstations et ses maillots de football.

L’avantage d’être un roi mage, un Precarious wise man, c’est qu’on n’a aucune raison de s’occuper de l’enfant. On vient lui rendre hommage, on vient s’incliner devant lui, on vient valider un état de fait, on garantit aux yeux de l’humanité la naissance d’un être élu, et puis on peut se préoccuper de boire, de manger, de faire un peu la bouffe et de bouquiner les livres offerts aux parents élus.

Ces derniers, crèche ou pas crèche, ils restent busy à temps complet, dans un doux affairement. Un roi mage n’a rien d’une baby-sitter, ni d’une nurse, ni d’une Françoise Dolto. Et un sage précaire encore moins, pour qui un nourrisson est avant tout un petit être en devenir qui non seulement est inutile à la collectivité, mais encore accapare l’attention et l’énergie d’au moins deux contribuables actifs. Deux contribuables fous d’amour et fous de joie. 

L’amour fusionnel de la jeune famille aurait pu être exclusif et donc discriminatoire pour l’étranger qui vient de loin, mais c’est le contraire qui se passa. La fusion est un mode d’existence qui annule les distinctions temporelles. Comme l’ivresse, elle dilate le moment présent au point d’engloutir le passé et le futur. Il n’y a plus d’heure du repas, d’heure du lever, d’heure du coucher. Il n’y a plus qu’un temps présent, le temps du nourrisson, qui enfle et qui respire comme une éternité divine. Les gens pris dans cette temporalité vivent dans un monde parallèle, sans passé, sans avenir, sans projet, sans regret, ils sont dans le réel absolu du temps présent.  

Or, c’est une façon de concevoir le temps qui convient parfaitement aux mages précaires qui, depuis les Stoïciens, ont bien décrit ce présent comme une suspension des événements, ou comme un événement qui n’en finit plus d’arriver, et qui fait se dilater l’instant.  Après avoir dormi deux nuits chez mes amis, dont je ne dirai pas les noms pour que personne ne les reconnaisse, j’ai quitté sur la pointe des pieds leur jolie maison, achetée il y a peu, et qui fonctionne comme un nid. Je me suis extrait de ce conte de noël où tout le monde dormait, et où j’avais baigné pendant trente-six heures surréelles.

Jouissance d’un rat (de bibliothèque)

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Big Fish

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A Belfast, on a dépollué la rivière Lagan il y a quelques années. Pour fêter le retour du poisson (des saumons, je crois, tant qu’à faire…), John Kindness a été commissionné pour réaliser cette oeuvre d’art en céramique. Kindness travaille la céramique, c’est son truc à lui. Comme les néons pour James Turell, la graisse et le feutre pour Joseph Beuys, la chirurgie esthétique pour Orlan, on reconnaît l’artiste nord-irlandais par ces constructions rigolotes en céramique. 

Le voyageur ne sait qu’en penser, car le voyageur n’est pas là pour penser. Le voyageur est là pour passer, pour regarder, pour enregistrer. C’est déjà un gros boulot, regarder. Les gens ne se rendent pas compte, je crois.

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Si, de loin, les morceaux de céramique font penser à du carrelage de salle-de-bains (je demande pardon à Kindness et à tous les lecteurs un peu férus d’art pour cette observation), en se rapprochant, on voit qu’ils racontent une toute autre histoire.

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L’histoire de la ville, vraiment. Des extraits de journaux anciens, commes des plus récents. Des images datant des Tudor, croyez-le, croyez-le pas. Des personnages importants, et d’autres moins connus. Moins connus du voyageur, that is to say.

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Les glorieux chantiers navals qui ont fait naître le Titanic.

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Et des actions de toutes sortes. Des actions de violence, des actions de lutte, la grande rumeur des peuples qui cherchent à se faire entendre. La grande recherche des villes qui cherchent à se définir, à se comprendre elles-mêmes.

Ici, tous ces symboles de l’histoire de la ville se retrouvent dans un poisson, un gros poisson bleu ciel.

Au chinois de Dublin

J’ai demandé à Fionnbarra s’il voulait bien qu’on aille manger chez un Chinois. Franchement, la rue de Parnell Square m’avait mis l’eau à la bouche. Des Chinois les uns après les autres, qui avaient bien l’air de servir de la vraie nourriture de Chine.

Jusqu’à présent, au Royaume-uni, tout ce que j’avais trouvé en fait de nourriture chinoise était un peu décevant. Cela se limitais le plus souvent à des buffets à volonté et de la qualité moyenne.

Ici, à Dublin, c’était des restaurants qui avaient une apparence un peu plus authentique, réhaussée par le fait qu’ils étaient remplis de clients chinois. Sans doute des étudiants.

Fionnbarra accepta, sans enthousiasme. Pourtant il connaît l’Empire du milieu, il est venu m’y rendre visite en 2006. Son frère habite à Tianjin et a épousé une autochtone, dont il a eu un héritier. Nous nous étions retrouvés, Fionnbarra, Sigismond et moi, dans le sud de la Chine, à Guilin, pour quelques jours de tourisme de haute volée, dans la jolie région de Yangshuo, où il faut accepter le tourisme de masse pour espérer en récolter quelques un des ses fruits les plus exquis, même si, probablement, tristement, inévitablement néo-coloniaux.

Au restaurant, il m’avoua sa crainte que les Irlandais soient mal perçus en Europe, avec leurs votes contestataires lors des referenda sur les traités européens. Je l’ai rassuré en lui disant que tout le monde se foutait pas mal des Irlandais, et n’allait pas les critiquer alors même qu’ils étaient les plus démocratiques dans le processus en question.

Nous commandâmes une sorte de fondue (Huo Guo, pour ceux qui savent), dans laquelle on fait cuire des légumes et de la viande de boeuf et d’agneau. Une spécialité mongole à l’origine, qui s’est largement sinisée, mais qui est quand même propre au nord.

Nos voisins, un couple de jeunes Chinois qui ne communiquaient pas beaucoup, nous écoutaient et nous conseillèrent gentiment sur la manière de nous y prendre. Ils comprirent vite que j’étais étranger. Ils dirent quelques mots sur moi à la serveuse, en pensant que je ne comprenais pas le mandarin. Rien d’insultant, notez, ils l’informèrent juste que j’étais français. Ce n’est pas nécessairement mon accent, il est vrai très reconnaissable pour un Européen, qui les a mis sur la voie, mais bien plutôt le contenu de ma conversation avec Barra, qu’ils écoutaient avec aussi peu de gêne que si nous avions été de vieux amis, ou que nous eûmes été filmés et retransmis à la télé. Assez vite, ils nous demandèrent confirmation : « Vous, vous êtes irlandais, all right, mais lui il ne l’est pas, isn’t he ? » Fionnbarra insista lourdement : « Non lui, il est bien français. On ne fait pas plus français. »

Nos voisins étaient étudiants, dans une sorte d’université privée qui fait son business en accueillant des Chinois à la pelle, en les faisant payer un prix intéressant et en produisant un diplôme en chocolat. « Tout le monde est étudiant, dans cette salle, me dirent-ils en souriant. »

Lorsqu’ils sortirent, j’informais Fionnbarra des tensions diplomatiques qui existaient entre la France et la Chine, et de la tête que firent nos voisins chinois quand ils entendirent la confirmation que j’étais français. « Les Chinois se foutent de la France, just as much que les Européens se foutent de l’Irlande », répondit mon ami dans un bon rire.

C’est peut-être vrai. Je ne parierai rien là-dessus, mais il m’a bien semblé qu’ils firent une mimique de désapprobation à mon endroit, l’espace d’une seconde et demie. Ah paranoïa des nations, quand nous laisseras-tu en paix ? 

Sur les docks de Dublin

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 Les docks ressemblaient un peu à cela, dans les années 1980, même si cette photo fut prise il y a quelques jours. Des bateau rouges, des écluses, des fleurs.

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Des bateaux qui partaient vers la mer, et d’autres qui arrivaient depuis la mer. Les docks étaient longtemps délaissés par la ville, qui avaient d’autres priorités. Des quartiers défavorisés y poussaient, des quartiers favorisés y glissaient tranquillement dans la désaffiliation. Des gitans irlandais (Travelers) y prenaient et y prennent toujours place, dans des caravanes ou dans d’autres logements plus dangereux. 

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Ils y vendent des choses d’occasion, des portes de pub, des cadres de fenêtres, du matériel ecclésiastique retapé. On me disait souvent, dans les années 90 et les années 2000 : « Ne traîne pas trop là-bas. »

Mais comment ne pas y voir un lieu hautement poétique ? Les fleurs, les mauvaises herbes, les écluses, la mer, les promenades ? Le soleil d’automne, le soleil d’hiver, le soleil de printemps, les pluies estvales. Les entrepôts qui virent le groupe U2 répéter et enregistrer leurs albums.

Comme toutes les villes du monde, Dublin reprend ses docks en main pour les rendre plus habitable par la population que toutes les villes du monde adorent : les jeunes cadres dynamiques.

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Mon ami Tom pense que ce quartier est sans vie et qu’il n’en aura jamais, car, dit-il, l’architecture y est la même partout et que jamais les enfants n’y développeront un sentiment d’appartenance.

« Mais Tom, dis-je, n’est-ce pas la même chose avec l’architecture georgienne à Dublin ? Les Anglais ont construit les jolies rues que l’on connaît, les jolis parcs, de la même manière partout, sur les îles britanniques. Cela n’empêche pas Dublin d’être aujourd’hui très reconnaissable. »

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Vous ne lirez pas sous mon clavier des mots nostalgiques contre la rénovation des docks. Non que je déteste les terrains vagues, tant s’en faut, je les adore. Mais une ville doit vivre et, surtout, doit revenir à proximité de la mer. Trop longtemps, les Dublinois ont fait comme s’ils habitaient une ville continentale. Les décorations étaient davantage tournées vers la terre et la paysannerie, alors que Dublin est une ville d’eau : la mer et la Liffey.

Les stries de Trinity College

J’ai entendu dans la voix même de Pascal qu’il était content de me revoir. Il a dû entendre la même chose dans ma voix, le contentement de revoir un bon copain. Aller à Dublin, c’est retrouver de bons copains.

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 On s’est donné rendez-vous à Trinity College, où Pascal ne travaille pas, puisqu’il enseigne l’histoire et la géographie au lycée français d’Irlande. Son accent toulousain vous rassure, vous le prenez pour un bon rugbyman inoffensif. Puis lorsqu’il parle anglais, son accent de Manchester vous surprend. Il est bilingue car il est issu d’un couple mixte, un père anglais et une mère française. Comme, par ailleurs il étudie l’ethnologie, il a sur les deux cultures dont il procède, un regard pénétrant, toujours stimulant, toujours chaleureux. Dans sa faconde poétique, la moindre action d’un buveur de pub prend place dans une épopée sociale, une geste communautaire et prend un sens collectif. Un pauvre festival de musique celtique devient, dans sa bouche, un fascinant rassemblement avec des maîtres et des disciples, des codes qui se croisent. Pascal, par ses seules observations, nous ramène dans je ne sais quel Moyen-Âge.  

Mais par enchantement, l’effet produit n’est pas un déterminisme écrasant qui nous enfermerait tous dans les règles de nos communautés. C’est au contraire une chaleur liée à l’appartenance. Quand il parle d’une communauté, que ce soit les gens de Manchester, leur conflit avec les gens de Liverpool, ou que ce soit les gens de Dublin, on a envie de vivre avec eux. On les envie de vivre avec ce sens et ces valeurs collées à leurs basques.

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Quand j’enseignais la philosophie, dans son lycée, il m’impressionnait par ce qu’il était capable de dire sur les élèves. Sans les interroger plus qu’un autre, il avait une telle empathie avec eux qu’il savait ce qu’ils enduraient, quels étaient leurs angoisses et les risques qu’ils encouraient. Les élèves l’adoraient car, disaient-ils, ils apprenaient plus qu’avec les autres professeurs, sans avoir l’impression de travailler.

Il a été un des artisans de la transformation du lycée français en un « lycée européen ». Fusion avec le lycée allemand qui, lui, accueillait déjà une majorité d’élèves irlandais. Alors mon bon Pascal enseigne en deux langues, il prépare deux diplômes à la fois, il fait de l’histoire irlandaise avec les uns, de l’histoire française avec les autres, de l’histoire mondiale avec tous.

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Quand il voyait mon amoureuse, il me disait : « Elle est belle comme le jour, ta copine! » C’était bien observé.

Je rentrais à la maison et je disais à la sus-mentionnée amoureuse : « Tu es belle comme le jour. » Elle se doutait que cela ne venait pas de moi, et me demandait alors des nouvelles de Pascal.

Il est venu en Irlande par quête d’identité, quête qu’il qualifie aujourd’hui d’adolescente. Il dit que les gens qui portent son patronyme viennent d’Irlande, à l’origine.

Il joue du violon dans des groupes de musique traditionnelle. Il a aussi fait des recherches ethnologiques sur la transmission de la musique traditionnelle en Irlande.

Puis, quand ses enfants sont venus au monde, il s’est dit : « Qu’est-ce que je vais leur transmettre ? Est-ce que je vais continuer à me faire passer pour un musicien de Sligo ? Alors je me suis remis à la guitare classique. »

Un jour, la finale de la coupe d’Europe se tenait à Dublin. C’était Toulouse contre Perpignan. J’allai au stade avec Pascal et d’autres amis. Tous s’y connaissaient mieux que moi en rugby. J’ai le sentiment que c’est Toulouse qui a gagné, car le dernier souvenir qui me reste de la soirée fut d’uriner contre un arbre en pleine rue, et je n’aurais certainement pas autant bu si les adversaires de Toulouse avaient gagné.

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Nous avons traversé l’entrée de Trinity College dont le sol est pavé comme sur les photos ci-dessus. Des morceaux de bois, longs, paraît-il, de 60 cm, et qui tiennent depuis le XVIIIe siècle.

Il y a beaucoup de choses qui remontent au XVIIIe siècle, à Dublin, car les Anglais voulaient alors faire de Dublin quelque chose comme une belle colonie. Pascal n’aime pas trop qu’on dise du mal des Anglais à tort et à travers.

Mais c’est lui qui m’a dit que les paysages de l’Irlande, peints au XVIIIe siècle, étaient des actes d’impérialisme. En effet, l’homme du pays ne peint pas les paysages de son pays. Il est dedans, il a un rapport haptique avec lui, comme le nomade, paradoxalement (là c’est moi qui parle.) L’envahisseur protestant arrive avec un rapport optique au pays. Il crèe des paysages, c’est-à-dire qu’il territorialise le pays, il le quadrille, il le circonscrit, il trace des lignes de forces, des cadres, il prend des mesures, il prend possession.

Nous avons terminé notre journée, après plusieurs pintes, dans un fish and chips de Parnell Square.

Je pensais qu’il n’aurait eu que le temps d’une pinte, en tout et pour tout, à m’accorder. Aujourd’hui, les gens sont si occupés par tant d’affaires. Mais non, il m’a donné tout son après-midi et sa soirée, sans calcul, sans arrière pensée. Comme un rugbyman toulousain.

Des fondements militaires de la peinture irlandaise

J’ai cherché de meilleures représentations de ce tableau sur internet, mais je n’en ai pas trouvé. J’ai perdu assez de temps avec cela, alors voici une image qui est loin de pouvoir faire comprendre pourquoi j’ai ressenti une grande émotion en le revoyant, il y a quelques jours.

Je n’en dirai que quelques mots, mais des mots essentiels.

Qu’on me permette d’être immodeste. Ce que je vais dire ici, personne ne l’a jamais dit, ni écrit, ni entendu, ni lu, ni su, ni vu, ni voulu.

La toile est de William Ashford, et elle date de la fin du XVIIIe siècle. Quand on la voit en vrai, on paie attention à la rivière en contrebas (Liffey), et à la ville, au loin, qui n’est autre que Dublin, et que l’on reconnaît aisément grâce à la forme reconnaissable de quelques bâtiments (tous construits, bien sûr, par les Anglais.) Les arbres, le cerf du premier plan, ne sont là que pour encadrer la ville, lui donner un écrin artistique, européen, « italianesque ».

Deux choses, pourtant, ont été découvertes par moi seul, et c’est là que je vais être, avec votre permission, un peu immodeste. Premièrement, la vue est topographique mais elle est impossible. Ashford n’a jamais vu ce qu’il a peint. Le visiteur reconnaît tout, et peut nommer tous les éléments du tableau : l’hôpital de Kilmainham, aujourd’hui transformé en musée d’art contemporain, le fort militaire, le barrage de Chapelizod, tout est correct. Mais l’ensemble est pure invention.

En effet, qu’on m’écoute bien : nulle part au monde, aucun endroit de l’univers ne peut offrir ce point de vue. Ashford a créé un point de vue inédit qui lui permet d’inventer Dublin.

Deuxième révélation. Le tableau est structuré sur une ligne d’horizon classique. À l’extrémité droite, le Royal hospital. À l’extrémité gauche, le Magazine Fort.

Deux gros symboles militaires encadrent la vue de Dublin. La caserne que l’on peut toujours voir dans le célèbre Phénix Park, et l’hôpital de Kilmainham qui avait pour vocation de soigner les invalides de guerre. (Il se visite aujourd’hui, je le répète, car il est devenu un très beau musée d’art moderne et contemporain.)

À la National Gallery, le cartel parle d’une vue , de la  des outskirts de la ville. La littérature d’histoire de l’art ne va pas plus loin. Ce n’est pourtant pas difficile de voir ce qui se trame sous la sérénité des outskirts de la ville.

C’est l’ britannique qui, en encadrant la ville irlando-anglaise, apporte la paix, l’ordre et l’harmonie.

L’art est toujours politique, qu’on se le dise. L’art est toujours au service de quelque chose ou de quelqu’un. L’art est dangereux et séducteur. Il nous faut nous méfier des artistes comme de la peste. Moi qui ai des amis proches et adorés qui se trouvent être des artistes de grande qualité, je me demande toujours : « Au service de quoi travaillent-ils ? »

 

Une midinette à la National Gallery

Comme j’avais deux ou trois heures à perdre, je suis allé à la National Gallery of Ireland.

Il y a deux entrées, de part et d’autre du bâtiment. L’entrée historique, qui fait face au sud de la ville, est un bâtiment du XIXe siècle, un peu gris, peu engageant. Mais de l’autre côté, face au nord, se trouve l’entrée récemment construite, dans les années 2000. Très élégante, la façade est un peu rétrograde. « Moderniste », si vous préférez, au sens où le modernisme se repère facilement comme l’esthétique d’avant-garde de la Belle époque et des années vingt. Les Dublinois ont donc opté, au début du XXIe siècle, pour un agrandissement de leur musée qui rappelle le début du siècle précédent. La façade, en tout cas, est très « moderniste », disposant d’ouvertures variées et de grands pans cubiques, comme une toile de Mondrian. L’intérieur est aussi très élégant.

C’est rétrograde mais c’est ravissant, et je ne me lasse pas de m’y promener. Le bonheur le plus grand, dans l’architecture dite moderniste, ou fonctionnaliste, du genre Le Corbusier ou Franck Lloyd Wright, est pour moi assez proche de celui des jardins chinois : le cadrage. Tout un jeu d’ouvertures et de fermetures de perspectives, de champs de visions, qui dynamise terriblement la promenade. Les points de vue créent le mouvement du regard et entraînent le mouvement des pieds, ce qui est idéal pour un musée d’art. 

Quand on a les yeux fatigués, l’esprit embrumé, il est bon de donner à ses facultés optiques des vitamines qui les excitent et relèvent leur quotidien. Ci-lié un billet chinois qui parlait de cette gymnastique perceptive et esthétique, suivi de très beaux commentaires.

Avec le temps, la National Gallery est donc devenu un très joli musée.

Dans les salles consacrées aux peintures irlandaises, j’ai ressenti une émotion inattendue. J’ai revu, sans y avoir pensé au préalable, les paysages représentant le fleuve Liffey, que j’avais tant regardé autrefois.

À l’époque où j’écrivais un récit de voyage sur ce fleuve, je composais un chapitre sur ses représentations dans l’art. Cela permettait, incidemment, de dresser une sorte d’histoire de la peinture irlandaise : qui sait que les peintres du XVIIIe faisaient deux types de paysages, les « topographiques » et les « idéaux » ? Dans les premiers, ils s’attachaient à la précision géographique des territoires, ils prenaient possession de la terre d’Irlande. Dans les seconds, ils prenaient modèle sur les Français – Claude le Lorrain en particulier – et les Italiens pour élaborer des paysages fabuleux et irréels.

La minutie conquise dans la peinture topographique apportait de la précision dans les paysages idéaux. Les techniques utilisées pour les paysages idéaux apportaient de la grâce et de l’inspiration dans les relevés topographiques. C’est pourquoi le voyageur peu scrupuleux pourrait passer dans les salles de la National Gallery en pensant qu’il n’y a que des paysages, sans distinction essentielle.

La vue d’Ashford m’a singulièrement ému. Pas seulement le tableau, mais l’ensemble des souvenirs liés à la Liffey. Les longues promenades à vélo le long du fleuve, les heures passées à écrire, les visites, les œuvres d’art examinées des centaines de fois, le soleil le samedi matin sur les quais suspendus.

 Toutes ces choses qui furent si consolantes.

Déjà, à l’époque, la vision des fleurs sauvages, vers Strawberry Beds, en dehors de la ville, me faisait frissonner.

Maintenant, je tremble devant le tableau d’un petit maître des Lumière. Je suis vraiment une chiffe molle, une midinette des barrières, voilà ce que je suis.

Comment faire confiance à quelqu’un qui ne peut faire face aux assauts de la beauté ?