De la difficulté de comprendre les femmes

Que se passe-t-il dans une femme ? Que veut-elle, qu’est-ce qui lui fait plaisir, qu’est-ce qui lui déplaît, qu’est-ce que le bonheur pour elle ? Les femmes savent-elles vraiment ce qu’elles veulent ? Nikki Gemmel, romancière australienne, répond que non. Journal intime d’une femme trentenaire, The Bride Stripped Bare (traduction française : La mariée mise à nu, publiée en poche) explore les désirs et les déceptions d’une épouse modèle qui oscille entre la jouissance et la déprime, le dégoût du sexe et l’obscénité la plus crue. Les féministes, dont je suis, réagiront peut-être en disant : « Encore ce vieux cliché qui enferme la femme dans une alternative pute/maman, etc. »

Mais là, c’est une femme qui se décrit ainsi. Et tout porte à croire que la situation de couple, la survie petite bourgeoise, les conventions sociales qui donnent d’elle l’image d’une petite épouse rangée, sont un carcan pour tout individu, quel que soit son sexe, qui veut s’émanciper. Alors, clandestinement, elle écrit un journal et elle fait des expériences illicites.

Peut-on être sûr de savoir ce qui satisferait une femme ?

Pour le savoir, il y a une solution que seule la fiction peut proposer. Une femme prend la plume et imagine un homme vierge, véritable table rase qui ne sait rien de rien, et elle lui apprend tout. L’héroïne rencontre l’homme en question, et s’emploie à l’initier aux joies de l’amour. Elle en fait sa chose, son amant parfait, elle lui enseigne tout ce dont elle a besoin, elle, pour trouver le plaisir. Il se trouve qu’en plus, grâce à la liberté donnée par la fiction, l’héroïne qui n’a jamais connu d’orgasme, « mouille » abondamment lors de ses rendez-vous avec le bel homme objet. Elle prend beaucoup de plaisir, elle le découvre dans son ampleur. Elle devrait donc être heureuse, et l’histoire devrait s’arrêter là. Or, elle décide d’en finir avec lui et de retourner à son mari qui ne lui donne pas de plaisir et qui n’est pas à l’écoute.

On a vu la même chose dans un film de Catherine Breillat. L’héroïne rencontre un personnage, incarné par un acteur porno tout à fait bien membré, qui l’aime, qui la respecte et l’honore exactement quand elle veut et comme elle veut. Il n’est pas qu’une machine à sexe, il est aussi disposé à se perdre dans d’interminables conversations avec elle ; bref un homme, un vrai, selon les fantasmes de la réalisatrice. Cela n’empêche pas l’héroïne du film de partir aussi, « de peur de tomber amoureuse », dit-elle.

C’est une grande différence entre les narrations féminines et masculines, et la grande force des premières : le lecteur n’a aucune idée de ce qui pourrait mettre un terme à l’insatisfaction de l’héroïne. Dans les narrations masculines, l’aspect tragique des choses vient de ce que le spectateur, qui s’identifie à un ou plusieurs personnages, ne voit pas d’issue devant des intérêts, des priorités ou des valeurs fondamentaux mais irréconciliables (la passion et le devoir, la haine et la pitié, etc.) Il y a conflit, mais on reste dans la maîtrise d’un sujet compréhensible. Le spectateur, le lecteur, sait ce qui apporterait le bonheur au(x) personnage(s), même s’il sait que c’est impossible (qu’Œdipe n’ait pas tué son père, qu’Andromaque soit laissée veuve ou qu’on lui rende son Hector, etc).

Dans les narrations féminines, le lecteur est tout à fait démuni à cet égard. Ce n’est pas que le bonheur soit impossible, au contraire l’héroïne ne désire que des choses réalisables, mais rien n’est suffisant, ou tout est décevant. L’héroïne de The Bride Stripped Bare court volontairement à son malheur, à son dépit, comme les héroïnes de Catherine Breillat, et même comme Emma Bovary.

La fin du roman devrait faire parler dans les estaminets : elle a un enfant et tout s’arrange. L’auteur préfère arrêter son roman avant que l’enfant devienne aussi une réalité décevante, c’est ce qui déçoit un peu le lecteur qui trouve un peu facile de terminer sur la gloire de la maternité comme étant la clé de tout. « Si tu veux guérir une femme, disait Zarathoustra, fais-lui un enfant. » Arrivera-t-on, et faut-il vraiment, sortir de ces clichés anti-féministes ? 

Comment être pro-Chinois, pro-Tibétains et pro-Ouïghours en même temps ?

J’étais content de voir que la cérémonie d’ouverture des JO fut un succès. Content pour les Chinois qui se remplissent de fierté et sont très anxieux de nous plaire. Leur façon à eux de s’y prendre, c’est de chercher à nous impressionner, à nous en mettre plein la vue. Si possible, il s’agit de faire de la surenchère à tous les niveaux au point de faire la démonstration que seuls les Chinois peuvent le faire. D’où le nombre de figurants, la beauté par le nombre, la qualité du spectacle qui repose avant tout sur une certaine représentation de la masse, de la quantité. Les nouvelles technologies sont bien entendu indispensables pour montrer qu’ils savent rattraper tous les retards, mais elles sont secondaires. Ce qui est chinois, et qui ne peut être « achevé » que par un pays comme la Chine, c’est une œuvre qui implique une population humaine innombrable.

Cela rejoint ce que m’avait dit une amie à propos d’un spectacle sons et lumières, conçu – déjà – par Zhang Yi Mou : les Européens seraient incapables d’en faire autant. Du point de vue de la quantité humaine et des sacrifices demandés au peuple, ce n’est peut-être pas faux.

Je suis, donc, content qu’ils soient si bien parvenus à nous impressionner. Il leur reste maintenant à se faire aimer.

Dans le même temps, je suis content de voir les manifestations pro tibétaines et pro ouïghours qui ont eu lieu à Paris, à Bruxelles et à Istanbul. Les peuples soumis, sans liberté de parole, se font aisément aimer : il leur reste à se faire craindre.

On me dira, quel Normand tu fais ! La précarité de ta sagesse est bien commode pour ne prendre aucun parti et décerner des couronnes de fleurs à tout le monde. Je prends parti, pourtant, en faveur d’un effondrement contrôlé du régime communiste au profit d’un système multipartiste incluant le Guo Min Tang et le DDP, les deux parties de Taiwan, et le parti communiste chinois.

Mais le paradoxe est qu’il faut les deux types de manifestations pour faire progresser l’état de droit en Chine : il faut constamment rappeler l’injustice de la dictature communiste (et par exemple, ne pas oublier de rappeler que c’est bien une dictature), tout en reconnaissant les progrès des Chinois dans leur ensemble. Il faut que le pays dans son ensemble réussisse ce qu’il entreprend pour que la voix des opposants puissent se faire entendre des Chinois eux-mêmes.

En d’autres termes, Sarkozy a raison de dire qu’il faut aller à Pékin, applaudir et discuter, et Ménard a raison d’organiser des manifestations imaginatives et osées. Nous assistons à une ruse de l’histoire qui, on le sait, se sert des conflits pour faire avancer les hommes sur un terrain qu’eux-mêmes ne connaissent pas. Les manifestations anti-chinoises et la cérémonie d’ouverture des JO participent d’un même mouvement dialectique qui mènera la Chine vers une situation à propos de laquelle on peut rêver mais qu’on ne peut pas prévoir avec assurance : peut-être une sorte de démocratie autoritaire, ou alors une désunion cataclysmique, ou alors une déchéance lente et inexorable due à un épuisement des ressources, tout est possible. Mais le scénario aura été écrit par les deux types de manifestations apparemment contradictoires qui atteignent ces jours-ci leur apogée.   

Un étang pour ceux qui ne partent pas en vacances

 

J’avais parlé, à propos du marché de Villefontaine, d’une belle diversité anthropologique. La Ville Nouvelle peut en effet s’enorgueillir d’une population chamarée, jeune et à la démarche chaloupée.

Non seulement les groupes ethniques coexistent en paix, ce dont j’ai eu confirmation en parlant avec les commerçants et les habitants du coin, qui, s’ils se plaignent de certains désagréments de la ville, admettent qu’il n’y a ni violence ni agressivité ; non seulement les classes sociales s’articulent les unes aux autres comme elles peuvent, mais la nature coexiste avec les nécessités d’approvisionnement énergétique, et laisse passer les poteaux télégraphiques et les câbles électriques. Ce sont des formes, des motifs qui font partie du paysage, et il n’y a pas lieu de s’offusquer de leur présence.

Or, l’un des joyaux de la Ville Nouvelle, ce sont les étangs. Les chercheurs rhônalpins sont les premiers à affirmer qu’ils possèdent « un fort potentiel écologique », compte tenu des trois espèces de hérons qui s’y reproduisent, « dont le furtif et rare Blongios nain » (Direction régionale de l’environnement). Qu’on se le tienne pour dit.

Plus rare et plus furtif que le Blongios nain, cependant, est le plaisir que prennent les bonnes gens d’ici bas dans l’eau de l’étang. Car celui-ci, c’est un petit bijou. Un petit luxe dont personne n’abuse. C’est la Méditerranée à la portée de la classe ouvrière.

S’il est important d’avoir un plan d’eau près de chez soi, il est encore plus beau d’y voir des enfants, et des familles du monde entier s’y baigner, y passer les après-midi qu’ils ne passent pas au bord de la mer ni dans les rutilants départements de la France vacancière. On y voit des pêcheurs qui prennent leur activité très au sérieux, et de jolies Africaines à la peau luisante.  

Dans les H.L.M. de Villefontaine, une bonne proportion d’administrés ne part pas en vacances. Alors, au moins, ils se rafraîchissent. Font des barbecues et donnent à manger aux cygnes et aux canards (sans oublier la fameuse Cistude d’Europe, tortue indigène que nos écologistes ont surpris en train « pondre à terre »). Des femmes s’y font bronzer seins nus, des couples s’y font et s’y défont, des colonies de vacances ou des centres aérés y organisent des activités pour tout petits.

Baignade surveillée par un maître nageur de 14h00 à 19h00. Ce dernier rassure les parents et calme les esprits quand les gens se bousculent, comme lors de cette échauffourée entre un enfant et un handicapé mental.

Certes, les écologistes rhônalpins ajoutent encore que « la pression humaine » présente un risque pour la faune sauvage de la réserve naturelle. J’espère qu’ils ne visent pas les femmes aux seins nus, les écologistes rhônalpins, ni les Africaines à la peau luisante, ni les handicapés mentaux. Ce serait un péché d’opposer héron cendré et adolescente bronzée, butor étoilé (on en a observé!) et sage précaire buté. Dans la Ville Nouvelle, je veux croire que nous pouvons tous cohabiter. C’est mon côté utopique.

En arrière plan, sur la colline de Relong, le château de Fallavier, construit au Moyen Age par les comtes de Savoie si je ne m’abuse, surplombe la plaine et contemple les jeux innocents des baigneurs. Ce n’est qu’au XIVe siècle que les armées du Dauphiné renvoyèrent les Comtes dans leur Savoie, et que tout ce territoire entra de plein droit sous l’autorité du roi de France. Le château de Fallavier n’est pas inconnu des téléspectateurs : la série Kaamelott d’Alexandre Astier y tourna de nombreuses scènes d’extérieur.

Cette image d’une ruine historique, non loin de l’étang et de ses Fauvettes aquatiques (qui s’y reproduisent), ses Crapauds communs (dits Bufo Bufo en latin) et ses Rousseroles turdoïde (c’est un oiseau), apporte encore un peu plus de douceur au paysage, quand le soleil de la fin d’après midi devient mélancolique.

La promenade du damné

J’ai trouvé un moyen de traverser la Ville Nouvelle sans passer par la route. Des chemins, des sentiers, des pistes cyclables ou piétonnes. On a construit ces villes, dans les années 1970, avec pour objectifs de faire coexister nature et vie urbaine, classes sociales travailleuse et classes sociales promeneuses, familles automobiles et familles pédestres, développement du bâtiment et protection de l’environnement.

Et de fait, moi qui suis pédestre et urbain, électrifié et amoureux des arbres, premeneur et travailleur, j’ai traversé Villefontaine, de part en part sans crainte des voitures.

Pendant que je prenais les chemins, au hasard de ma route, j’écoutais Gilles Deleuze, dans mon i-pod, qui faisait cours sur Leibniz. Il parlait de la damnation, telle qu’elle est abordée dans Confessio Philosophi, et le grand professeur amuse son public. Pour expliquer comment Dieu peut être parfait, et pourtant faire qu’il y a des damnés, Deleuze recours à la « Chanson de Belzebuth », écrite par Leibniz au XVIIIe siècle. Cours magistral, c’est le cas de le dire, qui peut s’écouter sur un CD, disponible chez votre disquaire favori. Après la randonnée aurorale, la philosophie moderne m’incite donc à la pratique de la promenade damnée.

Les lignes d’horizon que propose la ville sont intéressantes. Les maisons et les immeubles bas se détachent sur le ciel, ce qui, avec les arbres en massif autour d’eux, crée des formes nouvelles, que ne connaissaient pas nos villes et villages traditionnels. Des formes étranges, des volumes fractals enveloppés par des nuages de verdure, c’est tout à fait inouï.

Pour le coup, toutes les constructions sont très basses. Cinq ou dix mètres de haut maximum. Nous sommes à mille lieux des tours que j’appelle de mes voeux, mais enfin, là, cela a été pensé ainsi, il faut respecter le travail des urbanistes et les laisser faire jusqu’au bout. Les tours, il vaut mieux les construire dans les grandes villes, car il faut une masse urbaine solide pour habiter et habiller des bâtiments vraiment hauts et imposants, sinon ils écrasent tout. 

Cela a pris du temps, peut-être vingt ans, mais aujourd’hui, les volumes que Villefontaine offre à la vue du promeneur et du riverain, bouffés par la nature, à moins que ce ne soit l’inverse, sont aussi harmonieux que de petites îles qui surnagent dans une mer de nuages verts.

  

Vers L’Afrique

L’autre jour, j’ai accompagné Ben et sa famille à l’aéroport de Lyon. Ils partaient pour le Gabon, prévoyaient d’y rester trois ans et leur départ était salué par toute une smala, parents et amis venus leur faire un dernier adieu. Personne n’est là, quand je pars en Chine, ou n’importe où… Des amis ont voulu m’accompagner à l’aéroport de Shanghai quand je suis rentré en France, mais je n’ai pas voulu, stupidement, pour ne pas faiblir devant eux…

Les enfants n’avaient pas l’air stressé du tout.

Je me souviens d’une femme chinoise dont le nom, Xiang Fei, signifiait « Vers l’Afrique », parce que son père vivait comme interprète là-bas et devait laisser ses enfants en Chine. Il a gravé dans son nom que sa fille devait orienter ses pensées « vers l’Afrique ».

C’est la même chose pour nous, nous dirigeons désormais nos pensées vers Libreville, inquiets et envieux. Les parents de Ben et deux de ses charmantes soeurs, la famille d’Agathe, votre serviteur, tous présents pour agiter les mouchoirs. Au moment de se séparer, quelques filles ont versé des larmes et nous sommes allés manger dans un bled paumé de la région lyonnaise. Tous les restaurants français, savoyards et italiens étant fermés, nous nous sommes repliés sur les seuls qui travaillent encore en France au mois d’août : les musulmans. Heureusement que nous les avons, ceux-là, pensai-je par devers moi. Même le chinois était fermé…

Nous passâmes l’après-midi avec les sœurs de Ben et le frère d’Agathe, au parc de la Tête d’Or, sur les quais du Rhône, sur la Croix Rousse. Des gens se baignaient dans le Rhône, les filles s’y trempèrent les pieds et nous marchâmes sur les sentiers étranges qui bordent le fleuve. Etranges car les autres villes ont déjà coupé ces arbres depuis trente ans et assaini les berges. Ici, on se croit en pleine campagne en pleine ville, c’est le rêve d’Alphonse Allais réalisé, les sœurs de Ben redevenaient sauvages et un rêveur pouvait se croire évoluer dans je ne sais quelle forêt équatoriale.

Quand nous irons voir nos amis au Gabon, nous vérifierons si les forêts de là-bas ressemblent à nos quais, si leurs fleuves rappellent les ondes rhodaniennes, si les Gabonaises rivalisent de charme et de rythme avec les sœurs de Ben. Ils sont arrivés au Gabon, ils prennent leurs marques. Qu’ont-ils en tête, comment se passe leur première journée, en famille, loin de tout ?

Nous pourrons suivre les aventures de nos amis sur le blog qu’ils ont créé avant de partir : http://equateurnoir.over-blog.com 

La mort du subjonctif

Depuis que je suis en France, je regarde un peu la télévision et il est des fautes qui reviennent constamment dans la bouche des gens interviewés et des journalistes. Ils oublient le subjonctif. « Je ne crois pas que le Sénat est … », « Je ne dis pas que le ministre sait quoi que ce soit… »

Le premier réflexe du pédant est de s’en lamenter, et de crier à la décadence culturelle de la France. La sagesse précaire propose une autre interprétation : le subjonctif imparfait a quasiment disparu, le subjonctif présent en prend le chemin. Voilà tout.

Le français devient une langue sans mode, une langue qui se rapproche de l’anglais, ou du chinois. J’allais dire tant pis pour les puristes, mais les puristes, en terme de langue, sont condamnés à souffrir en permanence, non parce que tout le monde fait des fautes, mais parce que la langue n’est jamais pure. Un grammairien puriste, c’est comme un général antimilitariste, ou un marchand de pneu écologiste.

Déjà, on peut dire des choses comme « je crois qu’il pleut », alors qu’en italien, on utilise le subjonctif après l’incertitude du « je crois ».

Que perdrait-on, en perdant le subjonctif ? Cette question me rappelle le très beau roman de Philippe Forest, L’enfant éternel, dans lequel la fille de quatre ans apprend avec aisance le subjonctif car il exprime le doute, la volonté, l’incertitude, et que cela lui correspond d’autant mieux qu’elle se sait atteinte d’une maladie mortelle : son mode de vie étant basé sur l’incertitude quant à l’avenir, sa façon de parler adoptait le mode le plus personnel, le plus subjectif de la grammaire française.

Nous perdrions ces nuances d’expression personnelle, qui n’apportent aucun sens solide mais qui colore la langue. Entre « Il faudrait qu’on aille » et « Il faudrait qu’on va », aucune différence de signification, aucune différence pratique, pragmatique, voilà pourquoi nous perdrons, un jour, cette coquetterie qu’est le subjonctif. La différence n’est pas dans l’être, mais dans la manière d’être, le mode. Cela nous renvoie à la création du baroque, où l’ontologie reposait sur l’apparence, le reflet, le trompe-l’œil.

Pour ma part, je ne me vois pas aimer la langue française sans cette coquetterie baroque. D’ailleurs les étrangers n’apprendront pas plus facilement notre langue car la vérité est qu’ils font très peu de fautes sur ce point : soit ils savent se passer des formules qui exigent le subjonctif (plutôt que de dire « il faut que + sujet et verbe », ils disent « il faut + infinitif », entre autres roublardises), soit ils apprennent consciencieusement les conjugaisons les plus courantes et les plus irrégulières (elles sont peu nombreuses) et c’est avec délectation qu’ils sen servent, car ils impressionnent leurs partenaires français à bon compte.

Observons ce que deviendra ce grignotement du subjonctif par la langue courante, et voyons s’il sait résister à un monde où domine l’intérêt.

Début août : et le Dalai lama, où est-il ?

Il devait venir en France début août, même que Sarkozy n’avait pas le droit d’aller lui parler, ordre de l’ambassadeur de Chine.

Même qu’il avait répondu crânement, que personne ne l’empêcherait de rencontrer un Prix Nobel de la paix.

Même que je me frottais les mains, parce que ça provoquerait tout un tas de bisbilles diplomatiques.

Les médias n’en parlent plus. Ils parlent des vacances de Sarkozy, du fait qu’il tient, cette année, à ne pas faire parler de lui. Or, s’il fait cela, s’il reste silencieux, il obéit de fait aux injonctions de Pékin.

Il manquerait un geste diplomatique de première importance. Recevoir le Dalai Lama avant de se rendre aux J.O. de Pékin, voilà qui aurait de l’allure.

Journalistes, ne nous laissez pas trépigner, dites-nous au moins où est le Dalai Lama et ce qu’il fait.

Philippe Val, ou la fatigue de la correction politique

Philippe Val caricaturé par Plantu
Philippe Val caricaturé par Plantu

J’aimais bien Philippe Val à l’époque où il faisait un duo avec Patrick Font. Font et Val se produisaient dans des salles de province et provoquaient un rire immense. J’étais trop petit pour tout comprendre, mais les Salles des fêtes et les Bourses du travail pouvaient être secouées de fous rires que je n’ai jamais revus ailleurs. Ils chantaient, usaient d’un langage scabreux, scatologique et intellectuel, et faisaient des sketches à connotation politique et religieuse. Val avait une belle voix et, dans le duo, prenait un peu le rôle du bellâtre raisonnable, alors que Font prenait celui du vieil obsédé. Val était dans le self control, Font dans le retour du refoulé. C’est ce retour qui provoquait le rire incontrôlable.

Val est devenu célèbre en prenant la tête de Charlie Hebdo, dans les années 1990. Je n’ai jamais trop lu cet hebdomadaire, je le feuilletais chez des amis. La seule fois que je l’ai acheté, c’était la semaine suivant le 11 septembre 2001. Je fus déçu, rien n’y était dit, aucune prise de position originale. Les éditos de Val m’horripilèrent, tout comme ses chroniques sur France inter, qui ne me faisaient jamais rire et ne me faisaient pas réfléchir non plus. J’étais surtout frappé par sa passion pour l’interdiction, l’exclusion et l’anathème. Parce que telle chose était repérée comme nocive (un parti politique, une publicité, une pratique commerciale ou culturelle), il fallait l’anéantir.
L’affaire Siné n’est donc pas un accident, selon moi, mais un épisode nécessaire de la logique de Val. Non seulement Val veut ôter les affreuses paroles antisémites qui dégradent l’image de son journal (Siné a commis le crime d’écrire : « Il ira loin ce garçon », c’est vrai qu’il a dépassé les bornes), mais il exige de Siné des excuses publiques. Cette exigence a quelque chose d’humiliant qui entre parfaitement dans le « système Val », pour qui la politique consiste à interdire, à exclure, à contrôler, à vérifier.

Je me souviens d’un dessinateur phare de Charlie Hebdo qui se plaignait de n’avoir pas été autorisé à publier des caricatures de Bernard-Henri Lévy, car Val ne voulait pas qu’on se moque d’un intellectuel pour ne pas se tromper d’ennemi (l’ennemi étant l’antisémite, le raciste ou le fanatique). Le dessinateur (dont je ne dévoilerai pas le nom, pour ne pas lui faire courir le risque d’être viré lui aussi) m’a montré ses dessins. Je les ai trouvés vraiment intéressants et marrants. Ils moquaient l’imposture d’un penseur à la mode. Le patron, Philippe Val, a protégé l’imposture intellectuelle, et aujourd’hui, le même BHL soutient activement Val dans l’affaire Siné. Il y a là-dedans quelque chose de gênant, d’un peu nauséabond, qui entache, je pense, l’image d’un journal (et de son rédacteur en chef) faussement libre et incroyablement conformiste.

Je l’ai entendu sur France Culture donner une conférence sur « Le rire de résistance », dans laquelle il expliquait que la gouaille était collaboratrice, mettant dans le même panier Mistinguet, Maurice Chevalier et Louis Ferdinand Céline (faisant croire au passage que Céline parlait avec gouaille, ce qui est tout à fait faux). Il ouvrit sa conférence avec une anecdote qui se passait en Chine, et parlait d’ « annexion » de Hong Kong par la Chine Populaire, ce qui est, aussi, une erreur grossière. Le pire, dans cette conférence, est qu’il se considèrait lui-même, sans autodérision ni recul, comme un parangon du « rire de résistance ».
Aujourd’hui, il faut peut-être résister à Philippe Val. Résister à la tentation de ce totalitarisme bien pensant. Résister aux dérives du politiquement correct, car la liberté d’expression est menacée à l’intérieur même de la presse satirique.

Avec le temps, je me suis aperçu que je préférais Patrick Font. Il était beaucoup plus talentueux, plus hilarant, mais aussi plus fou, plus pervers que Philippe Val. Ses chansons étaient mieux écrites, plus poétiques quand il voulait être poète, plus drôles quand il voulait être drôle. Tandis que Val donnait des leçons de politique, Font pétait les plombs et pouvait entrer sur scène tout nu, sans raison apparente, ou se lancer dans une improvisation délirante. Il n’est peut-être pas insignifiant qu’aujourd’hui, Patrick Font soit condamné à l’obscurité et l’ignominie, après avoir fait de la prison, et que Philippe Val jouisse de tous les avantages de la vie médiatique : riche, célèbre, soutenu par un aréopage de personnalités influentes, donc protégé, il est dans la lumière, dans son bon droit, la conscience infiniment tranquille.

La France en verticale

Quand Cécilia et Michel sont venus me voir à Shanghai, le paysage urbain les a tellement étonné que Michel rêvait que Lyon soit la scène d’une urbanisation un peu gigantesque aussi. Dans les taxi qui filaient sur les boulevards aériens, il disait qu’à Vaise, par exemple, le quartier du maire de Lyon, plutôt que de détruire des tours HLM pour construire des petites habitations à quelques étages bobo, la municipalité devrait ériger des tours encore plus hautes que les HLM, des tours flambantes, flamboyantes, dispendieuses et ambitieuses. Mais il fallait rester social, alors on pouvait répartir les étages et aménager les tours : quinze étages réservés au logement social, et le reste pour les riches. Les plus belles vues pour les plus riches, etc.
L’idée de Michel m’est revenue avec force lorsque je traversais le France rurale et historique. Les châteaux de la Loire m’ont plu extrêmement, mais les villes autour ! Quelle bassesse, quel ennui, surtout l’été, quel conservatisme, Dieu de Dieu !
Du haut du château d’Angers, je regardais la ville et, je ne dis pas cela pour faire le rabas-bourgeois, mais je trouvais tout cela très plat, très bas. Toutes les constructions font cinq mètres de haut, où est la grandeur de la France ? Quasiment rien de ce qu’ont construit les hommes d’Angers ne dépasse la hauteur d’un château vieux de cinq siècles. Même sis sur une colline, le château aurait dû être dépassé par des bâtiments modernes. Le voyageur a l’impression que la ville n’a pas eu d’existence pendant le XXe siècle.
De l’autre côté de la Maine, des unités d’habitation d’aujourd’hui, mais aussi basses que les maisons du centre ville qui datent de la Renaissance. Du haut de la tour du château, je m’exclamais : « Si j’étais maire d’Angers, je construirais là une forêt de tours ! » Comme à Pudong, je ferais du gigantisme, pour réveiller la France profonde. Cela créerait des emplois pour tous les sans-papiers, et redonnerait du lustre à une vieille ville.
Lors d’une soirée de vieux copains, je relance mon idée et demande à mes amis s’ils préfèreraient, pour leur ville, que les habitations se développassent à l’horizontale, en lotissements tentaculaires, ou à la verticale, en forêt. Mes amis étaient partagés. L’une d’eux a pensé à une tour en coquille, qui n’aille pas trop haut et qui ne prenne pas trop de place au sol.
Un autre m’a pris à partie : « Mets-toi à la place des prolo, leur rêve ne serait-il pas d’avoir un petit pavillon avec un peu de terrain, où planter des bégonias, ou ce que tu veux ? » Je répondis que ce n’était plus le rêve des ouvriers actuels, ou plutôt que ce n’est pas celui des enfants de ceux qui vivent dans ces pavillons.
Il me semble que si l’on demandait aux jeunes qui écoutent M6 ou les radios à la mode, disons NRJ si cela existe encore, ils préfèreraient habiter dans une tour que les touristes prennent en photo quand ils passent sur l’autoroute, une tour proche du centre ville, avec une télé à écran plat, plutôt que dans un beau pavillon de banlieue, avec un petit terrain sur lequel on ne peut même pas jouer au football.
Il paraît que Delanoë veut développer Paris dans ce sens. Paris, bien sûr, mais Angers, nom de Dieu, qui pense à Angers ?

Eloge des jeunes de 20 ans

Ils m’impressionnent, ils sont gamins mais on aime parler avec eux, car ils sont beaux, intelligents, ils se démerdent comme des chefs dans la vie. Ils sont généreux et simples.

J’en ai connu en Chine, qui suivaient de études qui à Science po, qui à HEC, qui en langues étrangères, et j’en rencontre parfois en Europe. Ils sont débrouillards, ils aiment voyager et rencontrer des gens.

J’en ai rencontré une récemment en France, 23 ans, des yeux romantiques au possible et un avenir très incertain où tout semble possible. Ils peuvent être élégants et aiment marcher dans la boue, ils aiment boire et on peut discuter philosophie avec eux sans qu’ils vous traitent de vieux cons. Ce sont les nouveaux jeunes, qui semblent avoir dépassé le mépris et la crainte de vieillir qui étreignent ceux qui courent après leurs vingt ans.