Les visages amis

Dans mon entourage, je vois de nombreux visages. Il y en a de toutes sortes.

Parmi mes amis, il y en a un qui plaît aux femmes, à toutes les femmes.

Un autre ne leur plaît pas à toutes, mais les trouble, c’est un séducteur.

Un autre séduit facilement des femmes d’un certain type.

Un autre séduit peu de femmes, et celles qu’il séduit sont vite distraites de lui.

Un autre n’a séduit qu’une femme, mais quelle femme.

Mais celui que je préfère c’est le visage d’un ami qui exprime de la sympathie. Quand il entre dans une pièce, il se dégage un climat rassurant et chaleureux.

Moi qui fais peur même aux hooligans qui peuplent ma rue protestante, j’envie son apparence.

Même s’il est en colère, qu’il crie, qu’il cherche ses mots et fronce les sourcils, personne ne le craint. C’est ce que je loue le plus hautement : ne jamais faire peur. 

Voyages et merceries. L’art de Michel Jeannès

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Hier matin, un bouton décisif de mon jean était sur le point de se détacher. C’était du tracas, car il en manquait déjà un, et avec celui-ci qui se faisait la malle, je ne pouvais décemment plus porter le pantalon en question.

J’en changeai donc, et descendis l’escalier, lorsque je vis une lettre, à moi adressée. C’est un ami artiste qui m’écrit en réponse à un petit récit que je lui avais donné. Il m’avait confié une feuille cartonnée, sur laquelle je devais coudre un bouton et raconter l’histoire qui me liait à ce bouton. La lettre d’hier était un commentaire sur mon histoire.

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L’artiste en question, Michel Jeannès, renouvelle par ses histoires de boutons la dimension participative de l’art contemporain. Il se laisse emmener dans les histoires des populations rencontrées, du moment qu’elles partent du monde de la mercerie. D’ailleurs, son collectif artistique s’appelle La Mercerie. Entre autres travaux, ils encadrent les fiches cartonnées et en font des objets d’exposition. Nos récits de bouton prennent place dans un dispositif artistique beaucoup plus large, comprenant du visuel, de l’audio-visuel, de l’écrit et des publications, des voyages et des interventions variées dans des quartiers populaires.

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Michel Jeannès recueille des histoires, mais il ne se contente pas de les exploiter pour ses expositions et ses écrits. Il répond à chacun, en le remerciant de son histoire par un commentaire de celle-ci. Il appelle ces échanges un « chantier épistolaire ». Son commentaire de mon histoire m’a fait plaisir. J’avais cousu un bouton venant de la boutique qu’avait mon ancêtre à Rouen, avant la guerre. Dans mon récit, j’évoquais cet arrière-grand-père légendaire, que je n’ai jamais connu, mais qui me fascinait. Je m’étonnais que, ancien paysan et boutiquier, il n’ait jamais cherché à devenir propriétaire, ni à acquérir de patrimoine.

Voici ce que me répond l’artiste :

Ta narration dépeint une anté-origine terrienne à ton bisaïeul mercier.

Pour le plaisir de la controverse, la « morale paysanne faite d’économie et de méfiance » résulte d’une relation à la nature et des leçons que celle-ci sait donner, enseignant la vanité de la maîtrise sur les éléments. Ton ancêtre dispendieux aurait alors conservé la partie morale de la morale, sous forme d’une belle confiance en la vie et ce qu’elle offre.

De sa vie donnée en exemple, tu sembles extraire le modèle du « sage précaire » qui te tient à coeur comme prototype du non-possédant.

Ainsi que ta maman, tu choisis de coudre un bouton-fleur, signe d’une esthétique fragile de l’instant.

A l’orée de cet an neuf en bouton, reçois mes voeux de bons vents.

Michel

Belle interprétation, car moi, dans le billet que j’avais consacré à cet ancêtre boutiquier, je le tenais pour responsable d’une sorte de malédiction familiale, qui faisait de nous des gens incapables de progresser culturellement. Par son commentaire, mon ami artiste me réconcilie avec mes origines. Il fait d’un commerçant douteux un précurseur – qui l’eût cru ? – de ce blog et de ma vie de chercheur précaire!

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C’est cela, l’art des grands performers, des vrais artistes contemporains. Ils nous font voyager dans des souvenirs et dans les significations multiples des objets qui peuplent nos vies. Quand on fréquente Michel Jeannès, ou qu’on visite son site, ou qu’on lit son livre, ou qu’on visite une de ses expositions, on se rend compte de la richesse fabuleuse du bouton. Fabuleuse, de « fable ». On s’aperçoit que le bouton est un objet qui structure, non seulement nos habits, mais aussi nos façons de percevoir les « liens » de toutes sortes. Liens familiaux, atomes crochus, liens hypertextuels, liens distendus, amitiés perdues, création de lien social.

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Ce qui m’intéresse dans le travail de Jeannès, c’est son rapport à l’écriture du voyage. Dans Zone d’intention poétique, il y a un chapitre intitulé « Journal du fibulanomiste », où l’auteur prend note de la découverte des boutons dans la rue. On y découvre, par une fenêtre si étroite, la Chine, l’Argentine, Lyon, enfin la terre entière.

Et comme je suis sur le point de travailler moi-même sur les convergences esthétiques entre le récit de voyage et l’art contemporain, (le récit de voyage étant une forme d’essai à lire comme une « performance »), cette lettre apparue hier arrive à point nommé. Elle me rappelle que le récit de voyage ne doit pas s’inspirer des grands explorateurs, et ne doit pas verser dans la nostalgie d’une époque où il n’y avait pas de touristes, mais il doit se rapprocher de ces artistes qui interviennent constamment sur des territoires, les mettent sous tension, les transforment en zones d’échanges et en zones de transit.

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Statut des étrangers

 

Il est vrai que les étrangers préfèrent vivre au Royaume-Uni qu’en France.

Que désire un étranger ? Trouver du travail, trouver un logement, changer de travail, changer de logement.

Que déteste un étranger ? Qu’on lui demande des papiers, l’administration sous toutes ses formes, les remarques racistes.

Or, le Royaume-Uni offre plus de tranquillité aux étrangers que la France. La France ne veut pas que ses étrangers lui échappent, elle veut qu’ils deviennent des Français, elle leur apprend l’histoire de France, leur inculque les valeurs républicaines.

La France est le seul pays au monde où un rappeur à la mine terrible et à l’accent des banlieues, rejette les sketches d’un comédien au nom de « principes républicains ».

Les Britanniques ne cherchent pas à faire de ses étrangers autre chose que des étrangers. Leur idéal est que chaque communauté s’organise comme elle le veut, dans le respect des autres communautés. Ils appellent cela le « multiculturalisme ». La limite de ce modèle, elle est double : que devient l’individu qui ne veut pas appartenir à une de ces communautés ? Et que faire des groupes communautaires qui non seulement ne se sentent pas britanniques, mais en plus veulent nuire au pays lui-même ?

Pour moi, je préfère tout de même vivre dans un pays anglo-saxon. Je m’y sens accepté comme étranger, sans obligation d’intégration, sans soutien, sans impression de faire partie d’un projet commun. J’ai l’impression de ne jamais pouvoir apporter quoi que ce soit et que jamais on ne me demandera quoi que ce soit.

Tout cela est sans doute plus ou moins explicatif du fait qu’en France, deux des comédiens les plus populaires soient Jamel Debbouze et Gad Elmaleh : deux personnes issues du Maghreb, l’un étant musulman et l’autre juif. Leur popularité n’a rien à voir avec des décision de discrimination positive, elle vient de leur talent, qui touche tous les jeunes Français. Et leur humour touche tous les jeunes Français parce qu’au fond, ils ont tous la même culture. Ils ont tous les mêmes références culturelles parce que la France a voulu faire de tous, des petits Français, etc.

Cela est aussi explicatif du fait que lorsque les banlieusards se révoltent en France, c’est pour réclamer plus d’intégration dans la société. Ils réclament plus d’assimilation, alors que l’assimilation est le pire des concepts dans l’idéologie libérale et communautaire des Britanniques.

Cela rejoint d’ailleurs la fameuse enquête du Pew Research Center, en 2006, sur les musulmans d’Europe. On y découvre avec effarement que les musulmans de France ont une bien meilleure image des chrétiens et des juifs que ceux des autres pays. Et aussi que ceux qui se définissent d’abord par leur nationalité, et ensuite par leur religion, sont largement plus nombreux en France. Et quand on sait que la France possède à la fois la plus grande communauté de musulmans, et la plus grande communauté de juifs de toute l’Europe, on mesure la difficulté de la tâche a priori.

Les Britanniques (communauté des chrétiens blancs -mon Dieu, comme je déteste parler ainsi!) tolèrent les étrangers, mais ils n’écoutent pas d’autre musique que l’anglo-américaine, ne rient pas d’autres choses que des comiques anglo-américains, ne voient pas d’autres films. Ils sont tolérants avec les Pakistanais, les Polonais, les Africains et les Asiatiques qui vivent sur le territoire, mais ils ne partagent rien avec eux, (sauf dans la littérature, où l’on trouve quelques écrivains d’origine pakistanaise et indienne.)

Etanchéité communautaire. C’est l’image qu’on a, quand on est français, du modèle britannique.

Conclusion : les étrangers vivent mieux au Royaume-Uni en temps de croissance économique, mais il est peut-être (je dis bien peut-être, car tout cela n’est qu’hypothétique) préférable, sur le long terme, et pour ses enfants, de faire partie de la nation française. Le choix est un peu : rester étranger ou pas.

Moi, je choisis de rester étranger, mais je vis à court terme.

De la singularité de Belfast

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Les historiens du temps présent sont confrontés à deux positions, concernant Belfast.

Première position : c’est une ville exceptionnelle, à cause des conflits ethnico-religieux dont elle a été le théâtre. La ségrégation des quartiers et les murals politiques en sont des signes indiscutables.

Deuxième position : Sous ce caractère exceptionnel, la réalité de la ville est à la fois plus complexe et plus banale. Belfast est en fait traversée par d’autres conflits prenant en compte des facteurs tels que le sexe, l’âge, la race, et les inégalités sociales.

Pour Debbie Lisle (dans l’article que je cite dans le précédent billet), les murals ne sont qu’une manière pour les groupes extrémistes de recouvrir, et de « dépolitiser » les autres points de divergences, les autres problématiques urbaines (pauvres/riches, femmes/hommes, étrangers/autochtones, jeunes/vieux) que le conflit protestants/catholiques avaient éclipsés. D’après elle, Belfast serait confronté à des questions et des problèmes sociaux qui la rapprochent de Barcelone ou de Seattle.

D’un autre côté, si on enlève à Belfast son identité de ville fortement marquée par son antagonisme religieux, ne lui enlève-ton pas en même temps de sa singularité (« exceptionnalité ») et de son charme ?

La question n’est pas que rhétorique, ni seulement historique. Elle fait intervenir un grand acteur des relations internationales : le tourisme. Comment fera-t-on venir les touristes ? En effaçant les traces du conflit, ou en les mettant en scène ?

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Quelques « murals » de Belfast

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 Vous reconnaissez la reine d’Angleterre, en trompe l’oeil, soulignée par la phrase programmatique : « Cela, nous le maintiendrons », nous maintiendrons la reine comme notre reine, mais plus généralement, nous maintiendrons cet état de fait, notre appartenance au Royaume uni.  

Depuis la fin des hostilités, on prétend souvent que les fresques de Belfast ne relèvent plus que du tourisme international.

Mais la Reine se trouve sur un mur que personne ne connaît. Ce quartier, je crois, est parfaitement inconnu des touristes et des gens de Belfast qui, de toute façon, pensent à autre chose qu’aux murals et aux violences. Il n’empêche que l’histoire reste accrochée aux murs et qu’il faut bien essayer de comprendre ce qui se passe.

En face de la reine, pas en face, mais pas loin, cet autre mural encore plus évocateur.

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Deux soldats cagoulés nous mettent en joue. Mais la question se pose : qui mettent-ils en joue ? Nous, les étrangers, européens, orientaux, extrême-orientaux ? Aucune raison. Les ennemis catholiques ? Il n’y en a pas un seul dans ce quartier. Le but semble bien de menacer les gens de leur propre communauté. 

Debbie Lisle écrit, dans son article Local Symbols, Global Networks: Rereading the Murals of Belfast (Alternatives 31, 2006 27-52), qu’il y a deux grands types de fresques politiques : 1- Les « images de haine » pour intimider et menacer la communauté opposée ; 2- Les images « d’héritage commun » pour mobiliser sa propre communauté.

Mais il semble bien qu’il y ait aussi des images d’intimidation pour ceux de son propre camp qui seraient tentés de baisser la garde.

Ces deux photos ont été prises hier, dimanche 4 janvier 2009, alors que je m’étais habillé pour aller assister à une messe protestante. Ayant trouvé toutes les églises closes, je me suis juste promené. Ces fresques sont très récentes, ou elles ont été rénovées. Elles ne sont en aucun cas abandonnées, elles n’appartiennent pas à une autre époque.

En revanche, quand on retourne à des endroits plus ouverts, moins communautaires, sur la route principale, Donegal road, par exemple, les images peintes ne sont plus politiques, ou très peu.

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Et pourtant, un automobiliste, me voyant photographier, a ralenti à mon approche, a klaxonné et a pointé sur moi un doigt menaçant. Je n’ai pas entendu ce qu’il me disait, mais c’était assez explicite : on ne veut pas de voyeurs ici.

J’ai continué mon chemin, pas très rassuré mais pas trop inquiet non plus. J’avais déjà rencontré, plus tôt dans la matinée, un geste d’intimidation, et je m’étais construit une petite stratégie de défense.

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Ma défense était contenue entièrement dans ma façon d’être : mon accent français, mon apparence peu rassurante, ma bonhomie : si on m’apostrophe, je m’approche de mon interlocuteur avec un sourire diabolique, et de ma voix chantante je pose des questions, et surtout, arme absolue en cas d’agression, je demande un service.
Les hooligans de ces régions du monde sont capables des pires atrocités comme de la plus grande douceur. Il faut savoir leur parler. Parler, tout est là, car l’accent dira ce qu’ils ont besoin de savoir. Il est clair que si j’avais un accent d’Irlande du sud, je ne m’aventurerais pas trop dans ces quartiers.

Ma rue

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Quand je sors de chez moi, je regarde à gauche et je vois les collines de Cavehill. Sur la photo, la nature paraît loin, mais en réalité, et surtout par beau temps, elle est très proche.

En descendant un peu ma rue, le voyageur découvre un mural protestant.

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Je dis protestant pour aller vite. Je reviendrai sur les murals, ces fresques partisanes qui recouvrent des murs aveugles des maisons de quartiers populaires. Ce mural fut commandité par un groupe armé, pour commémorer des combattants.

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Sous l’étoile, le sigle UFF : Ulster Freedom Fighters, groupe paramilitaire très présent dans mon quartier, si j’en crois les nombreux graphitis et autres messages qui ponctuent mes promenades.

Autour, un petit parc pour enfants, entouré de grilles, et un petit parc mémorial pour adultes, où personne ne se repose jamais.

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En remontant ma rue vers Donegal road, c’est-à-dire en tournant à droite en sortant de chez moi,

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le voyageur verra des trottoirs et des poteaux peints en bleu, blanc et rouge, couleurs du drapeau britannique. Dans les quartiers protestants, on marque ainsi son attachement au Royaume-uni, par opposition aux quartiers catholiques qui envoient des messages pour l’indépendance irlandaise.

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En haut de la rue, à l’angle de Donegal road, le Conseil de la ville a commandité des oeuvres d’un artiste apolitique : des couchers de soleil, des ciels mordorés, qui contraste avec le ciel de Belfast et les couleurs des trottoirs.

Conflit des couleurs et brouillage des messages.

C’est une des problématiques de Belfast : comment faire évoluer l’art des fresques vers quelque chose de moins violent, de plus culturel ? Et en même temps, faut-il exploiter ces murals en en faisant des attractions touristiques ? Au fond, les murals donnent-ils une bonne ou une mauvaise image de la ville ?

Les gars de la marine

Lisant que la Chine va se lancer dans la construction de deux porte-avions en 2009, je me suis demandé combien nous en avions, nous, de porte-avions, en ce moment. Et aussi qui possède de tels engins, sur la planète. Si le fait que la Chine s’en dote de deux mérite une attention inquiète, c’est que ce sont des objets de haute valeur, au moins symbolique. Qui sait ce genre de choses ?

Je m’aperçois qu’au 1er janvier 2006, la marine nationale française ne possèdait que le « Charles de Gaulle » (n°R91, d’un effectif de 1950 hommes et d’une vitesse de 27 noeuds, ce qui visiblement est extrêmement rapide pour un bateau.)

C’est peu, comparé à la Chine qui s’en construit deux. Mais peut-être qu’à Cherbourg, à Saint-Nazaire, à Brest ou à Toulon, nous nous en construisons, nous aussi, de rutilants.

Je suis injuste avec notre marine. En plus du « Charles de Gaulle », nous avons des « bâtiments de projection et de commandement ». Le « Mistral » et le « Tonnerre ». Ce sont des porte-hélicoptères super balaises, amphibies et capables de procéder à des débarquements sur 70% des plages du monde entier.

Vous, quand vous entendez le mot « plage », vous voyez un corps de femme presque nue, allongée sur du sable blanc. Ne protestez pas, je le sais, c’est cela que vous voyez. Or, la plage, c’est bien plus que cela. C’est surtout un lieu d’ouverture sur un pays. Une côte c’est une immense invitation au débarquement et à l’invasion.

Or, en regardant mieux la liste de la flotte française, on note que les bâtiments ne sont pas égaux face aux noms dont on les affuble. Les sous-marins nucléaires ont des noms qui font frémir : Le Triomphant, le Téméraire, le Terrible, voire l’Inflexible, cela vous glace le sang. Imaginez que vous draguiez une femme, et que cette dernière vous dise : « Mon mari est officier dans Le Terrible« , je gage que vous seriez moins entreprenant dans vos approches, si tant est que la seule mention du fait qu’elle est mariée ne vous ait pas déjà fait reculer, fuyant devant l’effroi d’un adultère sacrilège. 

Les patrouilleurs, en revanche, ont des noms beaucoup plus poétiques : L’Albatros, cela vous ramène à des souvenirs baudelairiens et vous fait déjà moins peur. Mais que dire des patrouilleurs comme L’Audacieuse, La Boudeuse, La Capricieuse ? Il y a toute une liste de noms terminant par le même suffixe féminin.

Il faut penser à ces matelots, qui s’engagent pour la France, qui bravent tous les dangers, et qui, dans les bars des villes portuaires, doivent toujours supporter le regard des autres quand ils annoncent qu’ils travaillent à bord de La Gracieuse.

Et la conversation, entre une armoire à glace qui descend du Téméraire, et un de ces matelots sur patrouilleurs : « Fouya! Ras l’cul de ce Téméraire ! Trop dur et trop dangereux. Vivement la quille, que je retourne voir ma Paimpolaise dans la rade de Brest.

– Sûr, mon colon! C’est comme moi, vivement que les patrouilles touchent à leur but. Je me languis de ma brune, à Gibraltar. Alors, comme ça, Le Téméraire, hein ? Sacré rafiot, palsambleu.

– Ouaip, ça tu peux le dire. Et toi, où c’est que tu travailles donc ?

– Moi ? Je suis officier sur la Moqueuse. »

Je n’y connais rien à l’armée, mais je crois bien que dans une situation comme celle-là, la hiérarchie ne pourrait plus empêcher les gars du sous-marin de lancer quelques vannes (sans jeu de mots).

Allez savoir, c’est peut-être pour des raisons stratégiques, qu’on les a appelés ainsi, les patrouilleurs. Pour qu’ils choppent la honte et ne traînent pas trop dans les bars de Hambourg ou d’ailleurs, et surtout, pour que les matelots des patrouilleurs parlent le moins possible avec les gars des sous-marins.

Il faudrait peut-être donner le tuyau à nos amis chinois. « Jouez bien sur les mots. Pour éviter les fuites entre vos sous-mariniers et vos patrouilleurs, n’oubliez pas d’humilier vos patrouilleurs. Après tout, il faut bien récompenser les uns de rester toujours sous l’eau, et faire payer les autres de passer leur vie à faire des croisières subventionnées ! »

La résistance de Dieudonné

Voilà que l’on reparle de Dieudonné parce qu’il a fait monter sur scène un négationniste. Comme à chaque fois, les médias cherchent à montrer combien c’est mal, combien c’est condamnable. Et comme c’est condamnable, on est en droit d’exclure, d’interdire. Or, quand on lutte pour la liberté d’expression, il faut faire comme Voltaire l’a dit, il faut lutter pour que ses propres ennemis aient le droit de s’exprimer.

Comme les médias actuels sont un danger pour la liberté d’expression, une stratégie parmi d’autres consiste à créer des électro-chocs, du terrorisme artistique, des détournements d’images et de discours, comme les situationnistes l’ont fait dans les années 1960, de même que le mouvement Fluxus avant eux, et le mouvement Dada encore plus tôt.

Dieudonné restera dans l’histoire comme un humoriste qui a gagné quelques batailles contre un mouvement étouffant des médias, une évolution qui fait de plus en plus peur.

Je ne sais pas si les médias étaient plus libres autrefois. Je ne peux parler que de ce que l’on voit depuis les années 1980. Des gens sont exclus et diabolisés sur la base de faits extrêmement ténus. Jean-Marie Le Pen, par exemple, est un nationaliste, soit. Il n’était pourtant pas nécessaire de transformer ses paroles, ou de les monter en épingle et de créer des scandales qui, du reste, l’ont plutôt bien servi. Quand il disait que les chambres à gaz avaient été un détail de l’histoire de la deuxième guerre mondiale, cela signifiait que si les Juifs avaient été tués par un autre moyen, c’eût été un crime contre l’humanité pareillement, et un génocide tout aussi bien. On peut être en désaccord avec Le Pen sur tout, mais nous devons apprendre à supporter les paroles de nos voisins.

Quand je lis dans Le Monde qu’Alain Finkielkraut « reproche à l’équipe de France d’êre black, black, black« , je lis une pure calomnie. Finkielkraut n’a rien reproché à personne et, tout conservateur qu’il est, il n’est pas raciste. D’ailleurs, il a disparu de sa propre émission sur France Culture, Répliques, remplacé depuis quelques semaines par un jeune animateur beaucoup moins talentueux que lui. Est-ce volontaire, ou l’a-t-on mis au placard ? S’il s’avère que Finkielkraut est victime d’un musellement discret, je suis sûr que Dieudonné viendra à son secours.

Dieudonné vient de réussir à créer une fissure intéressante. Il a prétendu faire pénitence, il a montré patte blanche, on l’a réinvité sur les plateaux de télévision et, sur la plus grande scène de France, au moment où on lui décernait tous les prix de bonne conduite, il invite Faurisson, un pauvre type qui n’a rien à dire mais qui symbolise l’oppression médiatique contre la liberté de parole. Noam Chomsky lui-même a soutenu activement le fait que ce révisionniste devait avoir le droit de publier ce qu’il voulait.

Nos médias sont profondément malades. Ils commettent l’effroyable erreur de croire que l’on peut effacer purement et simplement des opinions détestables. On ne le peut pas. La haine existera toujours, et il y aura toujours des gens pour construire des théories foireuses basées sur elle. La censure ne sert à rien.

Le boulot de résistance contre le système médiatique français devrait être conduit par la presse satirique. C’est son rôle. Mais le représentant le plus connu de la presse satirique, Charlie Hebdo, fait exactement l’inverse, et condamne Dieudonné ainsi que tous ceux qui lui déplaisent.

Au moment où ceux qui prennent l’apparence d’être insolents entrent parfaitement dans le rang, il faut saluer la capacité de Dieudonné à regrouper autour de lui des « infréquentables » et à rire de ceux qui les rendent tels. Il joue gros, Dieudonné. Il avait l’occasion de s’amuser en gagnant beaucoup d’argent pendant quelques années encore. Il choisit la provocation frontale, narcissique, suicidaire.

J’ai l’impression que ce qu’il fait ne sera pas inutile mais il va morfler.

Les Anglais vont-ils rejoindre l’euro ?

Ce ne sont pour l’instant que des rumeurs, dont des journaux se font l’écho. Rien d’officiel dans ces bruits qui imputent à tel ou tel dirigeant de préparer un plan pour fair entrer le Royaume uni dans l’euro-zone.

Déjà des commentateurs anglais disent, pragmatiques, que la livre sterling, en effet, baisse dangereusement et va pâlir devant l’euro. Mais rien ne doit se faire sans un referendum, disent-ils.

Pour l’instant, les analystes ne font qu’analyser les conséquences de la baisse de leur monnaie. Conséquences visibles sur le tourisme en Europe, par exemple. L’Espagne et la France devraient souffrir de la situation, quand on sait l’influence des Britanniques sur notre industrie touristique.

Alors quoi, vont-ils rejoindre la zone euro ?

Ce que Tony Blair n’a jamais réussi à faire avaler à son peuple, la crise le réussira-t-elle ? Les journaux français n’y croient pas.

Et l’Union européenne, doit-elle accepter ?

D’un côté, c’est flatteur : c’est la preuve que l’euro a acquis une réelle crédibilité aux yeux du monde entier. L’union européenne dans son ensemble, pas seulement sa monnaie, représente un pôle de stabilité, c’est un fait. Et cela fait plaisir de voir l’arrogance des Britanniques, qui sont passés maîtres dans l’art de donner des leçons aux autres (des leçons de morale politique, des leçons d’économie, des leçons de géopolitique, des leçons d’antiracisme) se ternir quelque peu.

D’un autre côté, tout le monde s’accorde à dire qu’ils font chier le monde, les Anglais. Le mieux ne serait-il pas de les laisser à l’extérieur, et même de les exclure de l’Union ? De les laisser entre Anglo-saxons ?

Mais non, accueillons-les dans la zone euro, à bras ouverts, et embrassons-les. Peut-être que lorsqu’elle aura la même monnaie qu’eux, l’Angleterre attirera les touristes qu’elle mérite, car c’est un beau pays, très mal connu. Grâce au tourisme, l’Angleterre se connaîtra une nouvelle vie économique.

Mais c’est surtout au point de vue de la civilisation que ce changement l’affectera. Les Anglais ne se verront plus seulement comme les élites qui viennent profiter des charmes désuets et ruraux du continent européen (quelle image ont-ils de l’Espagne, de la France, de l’Italie, de la Grèce, de la Turquie ?), mais comme des égaux, qui accueillent et sont heureux de vendre des pintes de bière à des hordes de gros touristes venus tâter des jeunes Anglaises à la cuisse légère. Car comment se comportent les millions de touristes britanniques sur les plages espagnoles ?

Jusqu’aujourd’hui, le Royaume uni a surtout accueilli des immigrés corvéables à merci. Je compte, dans ce groupe, les centaines de milliers de Français – dont votre serviteur, reconnaissant, lui aussi – attirés par un marché de l’emploi flexible, et pas seulement les Pakistanais, les Polonais et les Africains.

Avec une Angleterre qui paie en euro, ce pays, qui se veut peut-être plus insulaire qu’il ne l’est en réalité, aura franchi une étape décisive vers sa normalisation.

Mais en même temps, s’ils gardent la livre sterling et que cette dernière est vraiment basse par rapport à l’euro, alors le renversement touristique que j’ai évoqué sera encore plus net. Bon, moi j’y perdrais beaucoup puisque je suis payé en livre, mais nul doute que le Royaume uni deviendrait le paradis sexuel pour tous les méditerranéens en mal d’exotisme. Les femmes mûres du Portugal viendront se payer des jeunes Blonds, à l’accent impeccable, en échange de quelques pintes et de discrets cadeaux.

Conte de noël : « A Single Wise Man »

Noël est une période qu’il faut traverser sans se laisser affecter par une morosité palpable autour de soi, accrue par une hystérie régressive tout aussi palpable. Les uns retournent en enfance et montrent une joie qui gêne jusqu’à la pudeur du sage précaire, les autres laissent lire sur leur visage la difficulté d’exister.

Moi, j’ai fêté noël chez des amis proches, dont je ne peux rien dire pour respecter leur vie privée. Je transgresserai malgré tout cette règle séparation entre vie privée et vie publique, en indiquant que, comme ils venaient de mettre au monde leur premier enfant, j’avais l’impression de vivre dans une crèche vivante, le petit Jésus dont les cris n’étaient que musique, la Vierge Marie qui n’avait d’yeux que pour lui, et un Joseph au four et au moulin, qui ne cachait pas sa fierté et sa tendresse pour la famille qu’il avait réussi à concevoir.

Qu’étais-je là-dedans, à part une espèce de membre putatif de la famille, un oncle que l’on choisit à côté de ceux que l’on aime sans avoir à les choisir ? J’étais un Roi Mage, bien entendu. En anglais, on appelle les Rois Mages « Wise Men », « les sages ». Sauf que j’étais tout seul : je repésentais tous les mages, les sages et les instances magiques de la terre. Je venais du bout du monde, Gaspard aux yeux asiatiques, attiré par une étoile et guidé par une autre, les bras chargés de myrrhe, d’encens et d’or. Des cadeaux pour les parents, cela va sans dire : le petit Jésus, il sera conscient bien assez tôt, et il exigera bien assez tôt ses Playstations et ses maillots de football.

L’avantage d’être un roi mage, un Precarious wise man, c’est qu’on n’a aucune raison de s’occuper de l’enfant. On vient lui rendre hommage, on vient s’incliner devant lui, on vient valider un état de fait, on garantit aux yeux de l’humanité la naissance d’un être élu, et puis on peut se préoccuper de boire, de manger, de faire un peu la bouffe et de bouquiner les livres offerts aux parents élus.

Ces derniers, crèche ou pas crèche, ils restent busy à temps complet, dans un doux affairement. Un roi mage n’a rien d’une baby-sitter, ni d’une nurse, ni d’une Françoise Dolto. Et un sage précaire encore moins, pour qui un nourrisson est avant tout un petit être en devenir qui non seulement est inutile à la collectivité, mais encore accapare l’attention et l’énergie d’au moins deux contribuables actifs. Deux contribuables fous d’amour et fous de joie. 

L’amour fusionnel de la jeune famille aurait pu être exclusif et donc discriminatoire pour l’étranger qui vient de loin, mais c’est le contraire qui se passa. La fusion est un mode d’existence qui annule les distinctions temporelles. Comme l’ivresse, elle dilate le moment présent au point d’engloutir le passé et le futur. Il n’y a plus d’heure du repas, d’heure du lever, d’heure du coucher. Il n’y a plus qu’un temps présent, le temps du nourrisson, qui enfle et qui respire comme une éternité divine. Les gens pris dans cette temporalité vivent dans un monde parallèle, sans passé, sans avenir, sans projet, sans regret, ils sont dans le réel absolu du temps présent.  

Or, c’est une façon de concevoir le temps qui convient parfaitement aux mages précaires qui, depuis les Stoïciens, ont bien décrit ce présent comme une suspension des événements, ou comme un événement qui n’en finit plus d’arriver, et qui fait se dilater l’instant.  Après avoir dormi deux nuits chez mes amis, dont je ne dirai pas les noms pour que personne ne les reconnaisse, j’ai quitté sur la pointe des pieds leur jolie maison, achetée il y a peu, et qui fonctionne comme un nid. Je me suis extrait de ce conte de noël où tout le monde dormait, et où j’avais baigné pendant trente-six heures surréelles.