C’est une chose qui étonne les étrangers, notre grand bol dans lequel nous buvons notre café, notre café au lait ou notre chocolat chaud.
« Why don’t you use normal cups ? », me dit un jour un Autrichien, en faisant le geste de tenir une tasse par la anse de préhension.
De fait, nous connaissons depuis longtemps la technologie, sommaire, qui consiste à ajouter au contenant, une anse. La persistance du bol doit être reliée à des valeurs plus profondes, des signes de reconnaissance plus ancrés. Car l’explication qui se contente d’invoquer le trempage de la tartine pour justifier le bol n’est pas suffisante : nous aurions pu tout aussi bien tremper nos croissants et nos tartines dans de larges tasses, munies de grandes anses.
Non, les Français tiennent au bol évasé, qui brûle les doigts, dans lequel le visage encore endormi se contemple, le bol paysan.
Des étrangers croient que nous prenons notre petit-déjeuner dans des tasses à café, comme dans les cafés, et certains Français le prennent ainsi pour ne pas décevoir l’attente de l’ami étranger (ceci est à creuser.)
D’autres ne peuvent prendre leur café que dans des bols, et les emportent avec eux dans leurs déménagements à l’étranger. Il faut certainement y voir l’attachement à la terre, à la matière, au corps, que manifeste le Français qui se lève, par opposition à l’Anglais qui veut montrer une plus grande sophistication des manières, une spiritualisation dans son rapport à la bouffe. Le tea time et l’afternoon tea est un cérémonial qui éloigne l’homme de la matière, en soulevant la soucoupe, en levant le petit doigt, en buvant du bout de lèvres, les yeux mi-clos. En ingérant séparément les biscuits et le thé. Sans le bruit effroyable que les Français produisent quand ils mangent leur tartine, penchés en avant et laissant couler le café du pain vers le bol.
L’utilisateur du bol se rêve en aristocrate catholique qui a une conception de l’être enracinée dans un sol, un terroir et où l’homme n’est qu’un reflet passager. Le buveur de tasse est un libéral humaniste qui rejette l’animalité et la nature.