Voyager léger

Je suis en pleine cure d’amaigrissement. Sachant mon départ proche, je me déleste au maximum. J’essaie de trouver le point maximum de délestage.

J’étais venu en Chine avec deux sacs, il y a quatre ans, et je tiens à retourner en Europe (je dis bien « retourner », et non « rentrer », ou « revenir ») avec les mêmes deux sacs. Sauf que le contenu des deux sacs sera complètement différent.

J’avais déjà laissé derrière moi mes vêtements européens pour reconstituer une garde-robe à partir de la Chine. Je pense faire la même chose cet été, à la différence qu’acheter des vêtements m’ennuie terriblement, en dehors même du prix qu’ils coûtent, et que je crois que je vais quand même en emporter avec moi au moins pour me cacher dans une montagne française et tenir quelques semaines.

Alors pour me délester, j’ouvre ma porte à mes amis qui viennent manger chez moi et qui se servent parmi les livres, les dvd, les cd qui les intéressent, mais aussi les choses qui peuvent leur être utiles, lampe, canapé clic-clac, lecteur de dvd, verres, couverts, guitare… Tout doit disparaître.

Après chaque passage d’amis, je me sens mieux, plus léger bien sûr, mais plus au clair avec moi-même, moins encombré, moins bordélique, moins brouillon.

Sculptures sacrées Ming

Les touristes oublient souvent de visiter Nankin. Ils donnent à la Chine quelques jours ou quelques semaines, et Nankin ne peut se faire une place entre Shanghai, Suzhou et Hangzhou. Elle reste donc une ville où l'on se promène sur les vestiges nombreux de l'époque Ming sans personne pour nous marcher sur les pieds. Le tombeau du premier empereur Ming, qui avait fait de Nankin la capitale de l'empire, est protégé des mauvais esprits par des animaux, des fonctionnaires et des soldats qui longe une "allée sacrée" dans la Montagne Pourpre et Or.

Les sculptures du XIVe siècle, faites dans des blocs de marbre, m'ont toujours impressionné. Des chats s'y prélassent, des étudiants s'y prennent en photo. Le paradoxe est qu'en montant sur les animaux, on détruit le patrimoine, indéniablement, mais que les fesses des visiteurs polissent la pierre et lui redonnent un lustre éclatant. Ce que l'on ne voit sur l'éléphant, trop grand pour être escaladé.

Plouf

Nous avons fait un petit voyage avec des étudiants, un week-end à Nankin. A ma vieille habitude, j’ai fait dessiner et écrire mes compagnons. Mes compagnes, pourrais-je dire, car il n’y avait qu’un garçon sur (c’est une façon de parler) quatorze filles .

Dans le lac des Nuages pourpres, j’ai nagé avec quelques téméraires étudiantes. Celle qui a photographié l’événement, Zoé, l’a immortalisé en le dessinant, puis en écrivant ce petit poème, dont les deux derniers caractères, 扑通 (Pu Tong), ne sont que l’onomatopée qui désigne le son du saut dans l’eau. Ce que nous avons traduit par « Plouf ». Mais nous aurions pu tout aussi bien préférer « Splash » qui se comprend bien et qui correspond mieux au bruit réel d’un  mauvais nageur de mon gabarit heurtant lourdement la surface d’un lac.

Les verbes « sommeiller » et « étinceler » nous ont paru rendre correctement le deuxième vers 镜湖水惺忪, mais nous pouvons nous tromper.

Le prénom Guillaume n’apparaît pas comme tel dans les mots chinois. On le trouve dans les deux premiers caractères du troisième vers : 记某 (Ji Mou). Mon nom chinois étant 记慕尧 (Ji Mu Yao), on peut évoquer ma présence en employant seulement mon « nom de famille », le premier caractère, accompagné de la mention « Mou ».

Le geste de la victoire est une règle quasiment absolue dans les poses des jeunes gens. De tous les petits films que j’ai fait, il n’y a qu’une étudiante qui n’a pas exhibé les deux doigts en V.

Zoé s’y est prise à plusieurs fois pour réciter tout cela par coeur. Se souvenir d’un poème chinois, puis de sa traduction française, avec des mots qu’on n’emploie jamais dans la vie quotidienne (comme « le lac étincelle »), ce n’est pas une tâche facile, et j’aime bien sa voix, ses hésitations, sa modestie. Elle a beaucoup photographié ses camarades, pendant le week-end, trouvant sa place derrière la caméra. Souvent, elle marche pendant des heures dans la concession française pour prendre des photos. J’attends celles qu’elle m’a promises.

Emeutes émotives des Chinois

L’état d’émotivité où se trouvent les jeunes Chinois expliquent en partie les émeutes qui ont eu lieu dans le Guizhou, et laisse penser que bien d’autres suivront. 

Depuis le mois de mars et les protestations contre la presse étrangère, les jeunes ont changé. Ils sont devenus à cran, nerveux, fébriles. Ou alors c’est moi qui ai changé. Moi qui suis devenu fièvreux, irritable, susceptible.

Les Chinois ont une envie profonde de pleurer, de s’émouvoir, de s’exprimer. En cette saison de remise de diplômes, les étudiants font des orgies à la fin desquelles ils fondent dans les bras de leurs camarades et éclatent en sanglot. Moi qui passais par là un soir, je tombai sur une étudiante qui sanglota une bonne minute sur ma poitrine, sans raison apparente. Le lendemain elle m’expliqua que l’aclool permettait d’exprimer des choses importantes.

L’expression doit passer par l’émotion, c’est ce qui frappe le sage précaire. Hier, ou avant-hier, des étudiants parlaient d’une boisson raffraîchissante, alors que nous nous reposions dans le dortoir d’une auberge de Nankin. Ils achetèrent la bouteille parce que l’entreprise avait fait un don important pour les victimes du tremblements de terre.

D’autres m’ont dit que la France était maintenant mal vue parce qu’elle avait trop peu donné pour les victimes. On pourrait croire qu’ils tiennent des comptes (ce qui ne serait choquant qu’en apparence, puisque c’est une tradition en Chine, comme ailleurs, de rendre publique les dons que l’on fait pour un mariage, ou pour toute autre chose), mais ce n’est même pas le cas. Si on leur demande de comparer les donations qu’a faites la France avec celles de l’Italie, de l’Allemagne ou du Royaume Uni, personne n’est capable de répondre.

L’énervement est palpable, et surtout, il est grégaire. On s’énerve en groupe, en ne connaissant les fait que par ouï-dire. Une méfiance légitime vis-à-vis de la presse alliée à une paresse de lecture amènent et amèneront les jeunes gens à des actions dont les principales victimes seront les Chinois eux-mêmes. Lynchages, anathèmes, émeutes, on n’en est qu’au début.

Le sage précaire en majesté

Je termine mon année universitaire et mon voyage en Chine de manière éprouvante pour les nerfs. Je termine en fanfare, en serpentin, je termine en apothéose.

Les cérémonies de clôture succèdent aux dîners d’adieux, les discours et les embrassades s’accélèrent, se subdivisent et prolifèrent. J’ai l’impression de vivre une étreinte qui ne se desserre pas.

Dans les effusions dont je suis l’épicentre, il ne faut pas se le cacher, se jouent aussi des parties politiques. Des applaudissements éclatants ou des fleurs exclusives peuvent marquer une position pour ou contre des décisions prises et des décisions à prendre. Des messages subtiles sont envoyés. La surenchère d’hommages dont je fais l’objet est en réalité le théâtre de conflits sourds, ou de luttes d’influence. Chacun voit en moi, à sa guise, un allié objectif pour ses propres intérêts. L’une, en exagérant son affection pour moi, dit aux autres : « Vous voyez que je ne suis pas une cruche! Je m’entends super bien avec le professeur étranger », un autre, d’une voix de stentor, claironne sa bienveillance : « Nous sommes de bons amis, c’est bien la preuve que je n’ai pas aussi mauvais caractère que vous le prétendez. »

S’afficher à mes côtés peut aussi signifier qu’on favorise tel type d’enseignement ou qu’on rejette telle attitude culturelle. Je n’étais l’ennemi de personne, donc je suis l’idéal réceptacle des besoins d’expression qu’abritent les équipes et les classes. Un groupe, pour se sentir exister comme groupe, a souvent besoin d’un leader charismatique qui fasse l’union entre les membres en étant leur dénominateur commun. A défaut de leader, et à défaut de charisme, ils se choisissent un personnage, une poupée, quelque chose à adorer. Une adoration passagère, un transfert diront certains, qui m’a pris pour objet et qui s’essoufflera vite.

Quand on est le seul professeur d’un programme, ou le seul étranger d’une faculté, et qu’on est sur le départ, on devient cette poupée dont les gens aiment chanter les louanges. On devient un personnage d’autant plus chargé symboliquement qu’on est parfaitement inoffensif. Le sage précaire se trouve alors lesté de tout un bagage de bonté, les joues creusées par l’émotion, la tête lourde de couronnes tressées par d’adorables jeunes gens qui veulent vibrer.

Devenir laid et redevenir beau

Pourquoi devient-on très laid justement quand on s’appartient le plus ? 

Notre vie d’adulte est bornée par un visage poupin de jeune homme encore un peu merdeux et par une belle face burinée de vieillard désabusé. Entre temps, la vie nous presse, nous charge de toutes sortes de responsabilités, nous contraint à devenir des loups pour les hommes, à bouffer notre voisin, à prendre à notre compte notre vie et plusieurs vies autour de nous. Et alors, on devient très laid, ne me demandez pas pourquoi, pendant une période qui s’échelonne entre vingt et quarante ans.

J’en sais quelque chose, je me transforme à ma grande stupéfaction en un personnage sans grâce, moi qui étais autrefois un éphèbe presque angélique. 

On le voit bien chez nos stars déjà vieilles ou déjà passées : Léo Ferré, Georges Brassens, sont incomparablement plus beaux avec leurs cheveux blancs et leurs rides creusées que lorsqu’ils avaient quarante ans. Charles Aznavour fait presque peur quand il chante Hier encore, et qu’il est au top de sa maîtrise corporelle, au summum de sa créativité, au plus profond de son tourment pompidolien. Dans son costume de représentant de commerce, choisi par respect pour son public populaire, il est si loin de l’idéal californien de jeunesse éternelle (qu’on nous refourgue aujourd’hui) que je ressens de l’émotion à le voir faire son métier de chanteur de charme sans beauté. 

L’homme devient excessivement animal, lorsqu’il approche du milieu du chemin. J’aime assez cette évolution du visage, qui montre combien la coquetterie doit être reléguée au rang du superflu, tout juste bon pour amuser les adolescents et les vieux.

En Chine, la liberté d’expression est totale

C’est le titre du dernier billet que j’ai écrit sur mon blog chinois. J’y fais la confession que je n’ai jamais subi de pression, ni d’intimidation, en trois ans de blog.

Or ce matin, j’essaie de m’y rendre, sur ledit blog, mais impossible. Tout est bloqué. D’habitude je contourne la censure en passant par un proxy, mais ce matin mon proxy n’est plus accessible non plus, pas plus que tous les autres proxy.

Je suis donc dans l’impossibilité de lire, de gérer et d’approvisionner ce blog dont l’adresse est http://chines.over-blog.com. Si, dans l’intervalle qui nous sépare de la résolution du problème que nous rencontrons, des lecteurs bien intentionnés pouvaient s’y rendre afin de s’assurer qu’aucun commentaire dégradant, insultant ou politiquement incorrect ne s’y déverse, je leur serais infiniment reconnaissant.

En attendant, je ne suis pas mécontent que le dernier billet traite de la liberté d’expression. Dans le cas où le blocage perdurerait, ce serait une belle page d’accueil pour un blog laissé à l’abandon.

La misère morale du recruteur

A Shanghai, le XXXX 

Cher monsieur,

Je reconnais que les conditions que nous vous offrons sont à la fois précaires, incertaines et insuffisantes. Vous insinuez avec raison que nous ne manquons pas de toupet de chercher à vous attirer avec un tel salaire, mais la réalité est que nous n’avons pas vraiment d’autres choix : nous cherchons des profils expérimentés et hautement diplômés, prêts à travailler pour presque rien. Je comprends que vous ayez trouvé mon courrier « drôle et honteux en même temps ». Mais il se trouve que d’autres candidats de valeur restent intéressés par l’offre malgré le bas salaire.

Vous parlez de « misère morale » à propos du fait que, tout en étant lecteur moi-même, j’aide à recruter d’autres lecteurs. Je ne suis pas certain de comprendre ce que vous vouez dire mais cela m’a fait réfléchir de la manière suivante. Comme je suis exploité, je devrais me battre pour améliorer les conditions de vie des gens de mon espèce. Or plutôt que de me battre, j’aide ma hiérarchie à exploiter d’autres glandus. Il est vrai que, vu sous cet angle, mon action manque de noblesse morale et de conscience sociale.

Il ne faut pas oublier, cependant, qu’un professeur d’université chinois gagne en moyenne 400 euros par mois, et que cela représente le double du salaire moyen à Shanghai (ville la plus riche du pays). Mon revenu mensuel est, comme je l’écris dans l’annonce, d’un petit millier d’euros, grâce à un travail supplémentaire payé par le consulat, à quoi s’ajoute un logement fourni par l’université ; tout cela me rend incroyablement privilégié par rapport à mes collègues chinois – qui me sont pourtant supérieurs du point de vue de la qualification – et m’interdit tout jugement d’indignation devant le sort réservé à l’éventuel lecteur étranger qui voudra bien tenter l’aventure ici.

Si le salaire de ce dernier s’avère ne pas dépasser les 500 euros par mois, il bénéficiera des conditions de vie de tous les lecteurs étrangers en Chine, parmi lesquels on trouve un peu de tout, des normaliens, des docteurs, des agrégés en disponibilité, bref tout un petit monde qui se confronte à la précarité pour des raisons qui lui sont propres.

Tout ceci pour mettre en contexte la « misère morale » qui est la mienne, et en espérant que vous ne nous en voudrez pas trop d’avoir eu le désir de nous attacher vos services pour un traitement si peu reluisant.

Je me dis bien à vous,

XXXX
 

Lettre de motivation : l’art baroque d’un lettré précaire

Sigismond, dans son monde de signes et de déchiffrage, est sorti de sa réserve pour postuler à l’emploi de professeur étranger dans mon université. Il est précaire au point de ne pas savoir comment il gagnera sa vie à partir du mois de juin. Il a toutes les qualités requises, mais ne supporte pas d’écrire une lettre formatée. Quelque chose en lui le pousse à donner à son courrier une tournure inédite. Il prend un risque mais il mesure les risques, à sa façon et selon sa conception des choses. Extraits :

« Si, en effet, je suis venu enseigner le français en Chine, c’est pour un certain nombre de raisons qu’il serait un peu long d’ énumérer ici en détail, mais dont les principales sont et restent : l’envie d’abord d’appréhender de la façon la plus radicale qui soit une culture si souvent —et faussement sans doute— définie comme diamétralement opposée à la mienne, à la nôtre ; le devoir, ensuite, découlant selon moi tout naturellement de cette envie, d’y travailler de l’intérieur à ce qui depuis toujours constitue mon domaine d’élection, les langues, à commencer bien sûr par ma langue maternelle, la langue française. Car c’est toujours poussé par le souci de mieux connaître celle-ci que je me suis adressé à celles-là, espagnole, grecque, chinoise ou, plus récemment,—japonaise. »

 Quand il tombe là-dessus pour la première fois, le recruteur se dit qu’il a affaire à un original, un inadapté qui n’a aucune chance dans un contexte de grande concurrence. Le style littéraire de la lettre donne d’abord l’impression d’une incapacité à s’adresser à un recruteur qui n’a d’existence que codifiée. Sigismond ne veut pas de relation codifiée à l’avance, et donc, il se livre plus amplement.   

 « Ce même souci est plus que jamais à l’œuvre et puissamment s’agissant de la Chine et de la langue chinoise officielle. cette obsession de la langue bien parlée, écrite et pensée, quelle qu’elle soit, est certainement la meilleure garantie que je puisse vous offrir que, si par extraordinaire je venais un jour à pouvoir mettre en valeur la langue et la culture française dans votre établissement, je le ferais de tout mon cœur. »  

Sigismond pense que la lettre de motivation doit apporter un supplément d’âme. Soit. Il faudrait plutôt parler d’un supplément de coeur, car Sigismond ne veut parler que de cela, du coeur, car il sait l’importance que cet organe revêt dans la culture chinoise.  

« Un cœur appuyé et renforcé toutefois par certaines compétences, car seul il n’y suffirait pas, un cœur fortifié par un certain nombre d’expériences, étalées sur presque dix années et glanées ici et là en fonction des connaissances poursuivies, en Europe, puis ailleurs, et enfin en Asie, puisque l’Asie nous intéresse particulièrement ici. »  En réalité, il ne faut pas se moquer de Sigismond. Au contraire, cette lettre baroque et trop personnelle est la marque d’un samouraï qui a une trop haute opinion de sa mission et de son interlocuteur pour ne pas les situer d’entrée sur un terrain d’élite, hautain et classique. Mon ami considère le doyen de la faculté de français comme un lettré, quelqu’un qui aime la vraie prose. La stratégie de séduction de Sigismond est bizarre, mais elle est pleine de sens : il veut toucher le vieux fond d’homme assis qui sommeille en tout professeur d’université. Il cherche, par la seule force du style, par une sorte d’efficace à laquelle ne croient que les poètes, à ramener le doyen vers sa nature de savant ébloui par la beauté des mots. Lui faire quitter ses modalités habituelles de recrutement pour imposer un autre espace, espace de confidence, espace littéraire où d’autres règles peuvent prévaloir. Il croit possible de convaincre en transgressant les règles, et cette croyance témoigne finalement d’un bel optimisme et d’un immense respect pour son correspondant.

« « Une lettre de motivation ne doit pas s’écarter d’une forme consacrée par l’usage : elle doit notamment ne pas être trop longue, etc. », combien de fois n’ai-je pas enseigné avec une belle assurance ces préceptes à mes étudiants ?  Sans doute pense-t-on toujours que son propre cas, puisque unique, mérite en soi une forme particulière, et que dès lors qu’il s’agit de sa vie et de ses « mérites », une entorse aux règles est tolérable, sinon désirable. J’ai donc doublement enfreint la coutume établie dans cette longue lettre manquant de substance : je n’y ai pas fait acte de professeur ; je n’y ai pas caché mon cœur à l’ouvrage derrière un mur épais de faits tangibles. Ainsi, au lieu d’aller tout de suite à l’essentiel, lequel consisterait à vous dire sans détour que je ne fais pas autre chose ici, à la satisfaction du plus grand nombre, que ce que j’aurais mutatis mutandis à faire chez vous, savoir « Cours d’écriture, de littérature, de méthodologie (dissertation, synthèse, mémoires, initiation à la recherche…) ; cours de fle et cours orienté en sciences sociales pour une classe d’étudiants en sciences sociales », je semble préfèrer risquer, même dans le contexte crucial pour mon avenir d’une recherche d’emploi, de m’en passer et vous parler plutôt d’affinité, de sentiment, de cœur enfin, pour justifier ma candidature. Sans doute est-ce que je sais ne pas m’adresser à un lecteur ordinaire. »   

Tout est dit. Peut-être n’a-t-il pas tort de procéder ainsi. Moi, quand je bois un verre avec lui, je lui dis qu’il déconne, qu’il ferait mieux de montrer qu’il sait s’adapter aux règles, mais qui suis-je pour donner des leçons ? Si mes collègues sont touchés par sa sincérité, son coeur et sa personnalité, il aura montré une voie possible aux sages précaires : la voie tortueuse de l’intransigeance et du classicisme sculptural, celle de la morgue des sages antiques qui, dans leur tonneau, ne s’adressent qu’à des égaux. 

  

Le sage précaire embauche

Mon départ approchant, et n’ayant pas de remplaçant pour septembre, mon département a publié une offre d’emploi sur le site des profs de français langue étrangère. En trois jours, j’ai reçu trente candidatures du monde entier. De tous âges, presque, les professeurs qui veulent venir à Shanghai ont entre 22 et 62 ans. Certains d’entre eux ont des cv et des attestations vertigineuses. Ils ont des qualifications à faire pâlir, des doctorats, des agrégations, des félicitations de toutes sortes de jury. Tout indique qu’ils sont géniaux, que tout le monde les aime, qu’ils sont aimés des dieux. Plusieurs d’entre eux ont publié plusieurs livres, ont réalisé des films, ont des compétences et des savoir-faire à côté desquels le sage précaire se sent inévitablement nul.

Il se venge, le sage précaire, en jouant au DRH et en sélectionnant sans pitié. Les profils sont si bons et si nombreux qu’à la moindre tête qui dépasse, je sabre, je « delete ». Je ne garde qu’une liste réduite pour faire circuler les cv à qui de droit et pour qu’une décision se prenne avec clarté. Or, c’est impressionnant comme certains ont su se présenter en pointant exactement ce dont nous avons besoin, et ce dans plusieurs domaines. Ces gens-là m’impressionnent, c’est indubitable.

Mais le plus troublant, ce sont les réactions que j’ai, au fond de mon coeur, avant même d’avoir eu le temps de réfléchir : celui-là est trop jeune, celui-ci trop vieux, celle-là n’a pas l’air sympa, celui-là semble être célibataire, à son âge c’est louche. Je me surprends à être aussi con, c’est-à-dire aussi influencé par le social, que n’importe qui, et surtout, je me surprends à me regarder de l’extérieur. Si un type comme moi avait envoyé son cv et une lettre, attendu que c’est un poste que je remplis actuellement et que donc je suis capable d’occuper, aurais-je gardé son cv ou l’aurais-je effacé sans vergogne ? Impossible de savoir. Tout dépend de la lettre de motivation. Je m’en rends compte enfin, c’est inouï comme la lettre peut changer les choses, renverser un jugement.

A quoi cela tient, un emploi ? Et tous ces gens, là, tous ces enfants de 22 à 62 ans, qu’est-ce qui les pousse à s’expatrier à tous les coins du monde ?