Les grands discours

Écouter les ministres de mon pays me chagrine. Pas parce qu’ils sont méchants, ou idiots, mais parce qu’ils nous prennent pour des imbéciles. J’écoute à l’instant le ministre du travail, Xavier Bertrand, en différé sur France Inter.

 « Les Français en ont marre des grands discours », dit-il. Moi, je n’en ai pas marre, des discours, s’ils sont bien écrits. S’ils mènent à une réflexion, ou à une vision de la société. J’avoue que j’aime les grands discours, comme celui que Chirac a prononcé en 1995 sur la responsabilité de la France dans la Shoah. Bon mais qu’a-t-il dit, notre ministre du Travail, des relations sociales et de la solidarité ?

« Un point de croissance en plus ça fait du chômage en moins, ça fait du pouvoir d’achat en plus. » La Chine, regardez la Chine. Le chômage augmente d’années en années, les salaires stagnent et la croissance est délirante depuis 10 ans. Mais c’est un sophisme auquel d’autres croient encore.

En revanche, c’est avec le « paquet fiscal », voté cet été, que le ministre s’est mis à utiliser une langue infantilisante. Si vous croyez que j’invente, ou que j’exagère, vérifiez par vous-même, sur le site de l’émission Le franc parler : « Les 15 milliards d’euros, c’est un investissement. Ces 15 milliards, à qui on va les rendre ? Aux Français. Et qu’est-ce qu’ils vont en faire, les Français ? Ils vont dépenser ces 15 milliards. Et ça va faire du bien à quoi ? A l’économie. Voilà la logique ! » C’est qui qu’est content ? C’est mon ministre. Et pourquoi qu’il est content ? Parce qu’il a cloué le bec de belle manière à ces satanés journalistes.

Il ne s’arrête en si bon chemin. Sur le même sujet, le paquet fiscal, il veut ajouter un mot concernant les étudiants, car, c’est connu, les étudiants écoutent France Inter : « Ca profite à qui ? Aux étudiants, qui vont voir pour l’année 2007 tous leurs revenus défiscalisés. C’est-à-dire qu’un étudiant, qui va travailler, ne paiera plus du tout d’impôt. » M. Bertrand aime les questions, c’est sa façon de parler, alors ça donne envie d’en poser à son tour. Vous connaissez beaucoup d’étudiants qui paient des impôts ? Des étudiants qui travaillent assez pour gagner beaucoup d’argent ? S’il y en avait, auraient-ils beaucoup de temps pour étudier ?

Franchement, je peux discuter avec un homme de droite, et même d’extrême droite, tant qu’il assume sa vision du monde. Mais je crains pour ma raison quand je dois suivre sérieusement quelqu’un pour qui la langue n’est fait que pour inventer des phrases dépourvues de sens réel. Je ne sais pas, moi, nous dire que les étudiants seront exonérés d’impôts, cela a quelque chose d’obscène, non ?

Nos voisins européens critiquent la politique fiscale de Sarkozy, ce qui n’émeut pas notre ministre car il suffit de leur expliquer, ainsi qu’à l’ensemble des Français, que « nous sommes bien dans une logique de réduction des déficits. La seule chose, c’est qu’en même temps nous avons la volonté d’aller chercher la croissance. Nous sommes vraiment sur deux logiques et nous avançons en même temps. » Donc, si je suis bien, on baisse les impôts pour les étudiants et les smicards, et on fait payer aux cadres des franchises pour pallier cette manne généreuse donnée aux ouvriers et aux exclus qui étaient trop taxés ?

Pour l’amour du ciel, Monsieur le ministre, travaillez un peu vos discours et vos interventions radiotélévisées ! Moi, je suis prêt à vous admirer et à vous suivre, mais il me faut au moins croire, c’est une question d’équilibre mental, que vous parlez un langage rationnel, en prise avec quelque chose de réel.

Prostituée ou entraîneuse ?

Quand on vit à Shanghai et qu’on veut voir un match de football européen, il convient de sortir dans les cafés tapageurs aux lustres éclatants et d’attendre trois heures du matin.

En ce temps de coupe du monde de rugby, plus personne ne s’intéresse au football, donc j’ai failli rater le match de l’Olympique lyonnais contre le Barca en ligue des champions. J’avoue sans honte que je ne m’intéresse à aucun autre sport, car un seul prend suffisamment de temps, et j’ai d’autres choses à faire qu’à regarder des matchs de volley, de handball, de basket et de polo. Et je n’ai aucune joie à regarder courir des gens qui font la course, ni des gens qui sautent, qui plongent, qui tournoient, qui luttent ou qui soulèvent des choses.
Le football me suffit, comme sport. Il se trouve qu’en plus, il met à l’honneur le pied, ce que je trouve philosophiquement sympathique.
Les bars de sport m’annoncèrent que non, ils ne diffuseraient pas le match de Lyon. Alors je me laissais tenter par un bar où des entraîneuses m’encourageaient à entrer pour accompagner leur soirée. Une théorie de jeunes femmes qui ne savaient pas comment s’y prendre avec moi, au début, jusqu’à ce que la plus expérimentée sût me faire desserrer les dents. Je payais un verre aux trois demoiselles qui me faisaient passer le temps. L’une d’elles lut mon avenir dans les lignes de ma main gauche.

Je demandais s’ils diffuseraient le match du Camp Nou, cela dépendait du nombre de clients. Des verres de tequila furent offerts par la patronne, et leur effet ne se fit pas attendre : on commanda d’autres verres payant. La fille plus expérimentée était plus âgée que les autres, elle approchait peut-être de la trentaine, ou l’avait dépassée. Quand elle me fit toucher son ventre, je pouvais imaginer qu’elle avait déjà fait un enfant. Elle avouait très vite qu’elle avait faim et sommeil.

Des amis arrivèrent, peu avant trois heures. Ils doutaient que le match pût être diffusé, et pourtant leur présence seule assurait que le bar resterait ouvert. Entre temps, la jolie trentenaire avait fait de moi son partenaire de soirée. Nous entretenions une relation privilégiée, elle se blottissait contre moi, me donnait de la tendresse, et je lui payais des gin tonic. Quand je m’absentais, d’autres hommes l’approchaient pour obtenir leur part de caresse, car les filles de cet établissement étaient prudes, c’était des étudiantes en relations internationales qui n’avaient aucunement l’intention d’être prises pour des filles de mauvaise vie. Elle mettait de la distance avec ces Apollons et m’attendait fidèlement.

Quand le match eut lieu, j’évaluais enfin l’immense bénéfice qu’il y a à regarder son équipe dans les bras d’une inconnue. Les joueurs de Lyon étaient médiocres, ils se faisaient dépasser dans tous les secteurs du jeu, et, sans ma nouvelle amie, j’aurais été énervé, renfrogné, morfondu. C’est elle, et elle seule, qui m’a aidé à passer la nuit sans amertume. Comme je regardais l’écran de télévision, elle pouvait continuer sa conversation avec ses collègues, qui riaient de nous voir enlacés comme un petit couple. Visiblement, je n’étais pas un client fatigant, les baisers que nous nous prodiguions nous aidaient, elle à se tenir éveillée, moi à supporter l’inanité de l’Olympique lyonnais. A chaque but encaissé, je prenais refuge dans sa chevelure odorante, et elle se pressait contre moi pour me consoler.

Prostituée ou entraîneuse ? La limite est peut-être fine pour beaucoup. Il n’y eut entre nous ni sexualité ni argent. Celui que je dépensais profitait au bar, et elle en obtenait sans doute un pourcentage. Au final, je ne me suis pas fait plumer davantage que lors d’une longue soirée en ville avec des amis. Si je n’avais pas eu à travailler le lendemain matin, je lui aurais peut-être proposé de venir dormir avec moi. Elle aurait peut-être refusé.
Plus tard, je discutais avec une de ses collègues, étudiante dans une grande université de Shanghai. Ses projets d’avenir et ses priorités étaient les mêmes que celles de l’immense majorité de mes étudiantes : donner de l’argent à ses parents, leur acheter une maison. Puis il était l’heure d’aller prendre une douche pour être frais et dispos dans mes salles de classe.
En cours, je regardais mes étudiantes et pensais : « Y en a-t-il, parmi elles, qui se font de l’argent de poche de cette manière ? Si oui, ont-elles seulement la force d’écouter ce que je leur dis ? »

Sigismond, ce nippon qui s’ignore

Il paraît que samedi dernier à Shanghai était journée sans voiture, pour célébrer je ne sais quoi, ou pour lutter contre le réchauffement de la planète, ou contre la pollution. Moi, samedi, je n’ai rien senti. Comme Sigismond passait le week-end ici, j’ai pris le taxi plutôt que mon vélo, et rien, dans la ville, ne m’a paru relever d’une journée sans voiture.

Sigismond, de son côté, va bien. Il a apporté avec lui les Mémoires du Cardinal de Retz, qu’il a laissé chez moi. Nous n’avons malheureusement pas eu l’opportunité d’en faire une lecture. La voix sépulcrale de Sigismond sur la prose puissante de Retz, voilà qui eût été un grand moment, mais que nous n’avons pas vécu.

Dans les taxis, nous parlions beaucoup du Japon. Il a commencé à apprendre le japonais et il compte aller y vivre d’ici peu. En en discutant avec lui, je me suis aperçu qu’il avait plus de points communs avec les Japonais qu’avec les Chinois. Un point commun fondamental : la netteté. Sigismond est tellement obsédé par la propreté qu’il considère mon appartement comme une porcherie, et me voit comme un infâme garçon de ferme. Il me reproche silencieusement de marcher pieds nus chez moi, car il pense que cela salit mes draps blancs (pourtant changés chaque semaine.) Je ne sais même pas s’il s’est déshabillé avant de dormir sur le canapé du salon… Chez lui, il craignait que mes pieds ne salissent son intérieur, mais chez moi, c’est mon intérieur qui a toutes les chances de le souiller et de le rendre impur. Alors il met ses chaussures pour aller dans la salle de bains, comme s’il avait peur de crotter ses chaussettes, ou d’attraper des mycoses sur les pieds.

 Je ne questionne pas ces manies, on ne juge pas les goûts des autres en terme d’hygiène. Les Japonais sont connus pour être d’une propreté maladive. Les Chinois, quand ils abordèrent l’archipel, il y a mille ans, furent les premiers à témoigner par écrit de l’existence des Japonais : ils n’en croyaient pas leurs yeux, de ces barbares plus méticuleux qu’aucun autre peuple. Quand les Japonais virent arriver les Occidentaux, au seizième siècle, ils trouvèrent l’odeur de ces hommes effroyable. Ils les firent vivre à l’écart, dans les ports, et ne commerçaient avec eux que du bout des doigts, en se bouchant le nez.

Je crois que Sigismond se trouvera à son aise dans cette culture si singulière qui vit encore aujourd’hui au Japon. La distance entre les gens, la passion à fleur de peau, les non-dits écrasants, la politesse. L’excentricité toujours au bord de la plus extrême réserve. Le conformisme jamais loin de la plus grande originalité.

Je perds un ami en Chine, mais je gagne un pied-à-terre à Kyoto, l’histoire dira si l’échange était équitable. 

Précarisez-vous

Il faut être toujours précaire. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous précariser sans trêve.

Mais par rapport à quoi ? Au travail, à l’amour ou à la vie, à votre guise. Mais précarisez-vous.

Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, votre sagesse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront : « Il est l’heure de se précariser ! Pour n’être pas les esclaves martyrisés du Temps, précarisez-vous ; précarisez-vous sans cesse ! Dans le travail, l’amour ou la vertu, à votre guise. »

La précarité qui rend léger

Souvent, quand je voyage, je me dis comme ce serait beau de pouvoir rester ici, de ne pas devoir rentrer, de ne pas avoir de programme à respecter. Souvent, il y a une montagne dont on se dit qu’on aimerait l’escalader pour aller voir les villages des autres vallées, mais on n’a jamais le temps de le faire.

La précarité, je ne l’ai pas choisie, c’est entendu. Mais du moment que les entreprises et les administrations me disent que je suis d’une utilité négligeable pour la société, autant en prendre mon parti pour aller voir d’autres sociétés où je serai un vrai étranger cette fois.

Se sentir éminemment remplaçable, voilà ce qu’apporte la précarité de l’emploi. La société libérale nous dit : vous pouvez partir, vous pouvez rester, ça m’est égal.  Vous pouvez travailler ou voyager, ça ne change rien pour moi. C’est vécu comme une chose douloureuse par de nombreuses personnes qui se sentent méprisées, sous-estimées, niées dans leur dignité humaine. Elles ont raison, mais c’est aussi l’occasion d’ouvrir les yeux  sur notre insignifiance, ce qui n’est pas si mal. C’est vrai que nous ne sommes en rien indispensables, irremplaçables, inoubliables. Il est humain de vouloir l’être, mais c’est tellement vain, tellement vain.

Vivre avec la conscience aiguë de sa propre vanité, n’est-ce pas le début de la sagesse ?  

En dessous de tout

Le luxe suprême, le temps, prendre son temps, appartient à ceux qui ont énormément et à ceux qui n’ont presque rien. Tout est dans ce « presque » : que faut-il donc posséder pour profiter pleinement de sa pauvreté ? A un certain niveau d’insécurité, on n’a plus la force d’être tranquille. Alors quelle est cette possession grâce à laquelle le sage n’a jamais peur du lendemain ? 

Il paraît qu’il s’agit d’une possession culturelle. Souvent, dans les bars, quand je me lance dans mes théories portatives, on me rétorque : « Ouais mais il faut avoir les moyens intellectuels pour ça. »

Peut-être. Il faut aussi avoir vécu dans un monde riche et en crise permanente (la France des années 70-80), avoir grandi dans un certain agencement, où l’argent, la bouffe, le travail, l’école, l’autorité, la culture, les sentiments, les rêves, les espoirs, les ouvertures d’avenir, les modèles d’adultes, l’ego, la maladie, se combinaient de façon à vous faire sentir combien vous apparteniez à la foule. Qu’en vous tenant en dessous de tout, vous aviez de bonnes chances d’échapper au stress de la vie moderne.

Savoir perdre son emploi

La précarité de ma situation professionnelle est assez limpide. J’ai signé un contrat d’un an, j’ai deux employeurs qui s’accordent à peu près pour me faire travailler alternativement, et aucun d’eux ne peut, ou ne veut, s’engager sur le long terme avec moi. Cela tombe relativement bien, car je ne suis pas certain de vouloir m’engager avec eux, sauf le respect que je leur dois.

Virtuellement, donc, je suis sans emploi le 30 juillet prochain. Je devrais peut-être m’en inquiéter, mais c’est trop loin pour que je puisse véritablement y penser. La précarité de notre existence sociale m’a habitué et appris à ne pas me projeter dans l’avenir. Quand on me demande ce qu’il en sera de moi à 60 ans, à 70 ans, je ne peux pas répondre et je trouve extraordinaire que d’autres gens puissent répondre. Quand on me demande comment je m’en sortirais si je tombais malade, je suis tout aussi démuni.

En revanche, de savoir que je serai libre de tout devoir dans dix mois, cela m’ouvre des perspectives de rêveries. Pourquoi ne pas prendre tout le pécule gagné cette année et aller me promener, pendant un an, en Inde ou en Asie centrale ? J’aurai peut-être de quoi vivre un an, ce n’est pas certain. Je pourrai trouver des petits boulots, dans des universités, des écoles ou des restaurants, me rendre utile, me faire oublier.

Ou alors, je pourrais aller à Taiwan, traverser l’île à pied, dormir dehors et y travailler à nouveau six mois plus tard.

Ou alors, je pourrais faire le pari de vivre un an dans une cabane, dans les Cévennes, sans électricité, comme mon ancêtre Thoreau l’a fait jadis, en Amérique.

Ou alors je pourrais traîner mes guêtres au Vietnam, au Laos, au Cambodge, passer de longues semaines à ne rien faire. Sur les îles de Malaisie, et apprendre une langue étrangère.

L’idée de perdre son emploi provoque une explosion de richesses, de couleurs, de plages, de siestes, de souvenirs et de désirs.

 C’est aussi cela, être précaire, c’est être toujours au bord de la grande vacance. 

Une nuit avec Flore

Flore a voulu rester dormir chez moi. Je lui ai donné une serviette de bain, un t-shirt pour la nuit. Elle m’a rejoint au lit, les jambes nues sous le t-shirt noir bien trop grand pour elle. Elle était adorable, ses jambes étaient la douceur même.

Il fallait que la nuit reste chaste. Coucher avec Flore revenait à mettre le doigt dans un engrenage de relations qui menait soit au mariage soit à des déceptions inutiles. N’étant pas vraiment amoureux d’elle, et encore moins intéressé à l’idée de lui passer la bague au doigt, je passerais nécessairement pour un salaud. Plusieurs fois, dans la nuit, je me réveillais et sentais son corps près du mien. 

Au réveil, nous ne pûmes empêcher quelques caresses de circonstances ; il est humain de se souhaiter une bonne journée. Pour ne pas me laisser tenter, je me levai, m’habillai et sortis chercher le petit déjeuner.

Ensemble au réveil, ensemble au petit déjeuner, Flore dans ma salle de bains, mes sandales aux pieds, elle évoluait comme si elle était chez elle. Nous répétions une vie de couple, nous prenions nos marques, nos distances. Nous avions des gestes que nous reproduirions plus tard si la vie nous fait vivre ensemble. Elle regardait la télé au salon tandis que je lisais au lit. Je corrigeais des copies pendant qu’elle menait sa vie chez moi. Notre présence l’un à l’autre était naturelle. C’est l’enseignement de cette nuit avec Flore : notre amitié peut se transformer en relation amoureuse, si besoin est, ou si le hasard nous y conduit.

Dieudonné et les « nouveaux médias »

Je regarde beaucoup Youtube, ces derniers temps, pour remplacer la télévision française qui, d’ordinaire, ne me manque nullement. Je me concocte mes programmes télé, en fonction de mes envies et de ce qui est proposé par le site lui-même. Des variétés, de la chanson populaire, des comiques, des émissions scandaleuses, des résumés de match de foot. Des images de lesbiennes, des images d’intellectuels. Des filles qui s’exhibent à leur table de travail, ou sur des lits grinçants, sans que je comprenne vraiment leur motivation à faire cela.

Et soudain, je suis tombé sur un cas qui ne m’avait jamais intéressé : le cas Dieudonné. Jusqu’à présent, j’avais été confortablement influencé par les médias, qui me disaient que Dieudonné était devenu antisémite, qu’il n’était même plus drôle, qu’il cherchait à conserver une présence médiatique en déversant des paroles abjectes, provocantes et incitant à la haine raciale. Or, sur Youtube, on voit d’un côté ses sketchs, et de l’autre ses interventions dans des émissions, ainsi, surtout, que les interventions d’individus révoltés par l’attitude du comique, déterminés à détourner le public de sa mauvaise influence.

Intrigué, je regarde beaucoup de ses sketchs et je n’y vois rien d’abject. Je me dis que c’est moi qui suis con, qu’il doit me manquer une case pour ne pas voir l’évidence. Tous ces gens, ces consciences morales que sont BHL, Philippe Val, Joey Starr, Thierry Ardisson, Guy Birrenbaum (le diable si je sais qui est ce dernier), ne peuvent pas ne raconter que des salades en même temps sur le même sujet.

Je continue mes visionnages et qu’est-ce que je vois ? Je vois un homme, seul sur scène, qui non seulement n’a pas cessé d’être drôle mais dont le talent a été décuplé par la violence des réactions exprimées contre lui. Il rigole de choses difficiles, parfois avec maladresse ou lourdeur, mais tout de même : y a-t-il d’autres comiques qui ont osé se moquer des islamistes aviateurs du 11 septembre ? Il en a fait un sketch qui montre une réunion de chantier, animée par un grand mufti contremaître, petit chef bonimenteur, dirigeant une équipe de bras cassés. Pour ceux qui ont travaillé sur des chantiers et dans des usines, le jeu d’acteur et le texte de Dieudonné sont très réussis. Il se moque de l’islamisme, mais le spectateur n’en conclut pas que tous les musulmans sont des terroristes. Même chose avec les vannes concernant les juifs, les noirs, les catholiques, les franchouillards, etc.

Je ne prétends pas être très informé. En fait, c’est le contraire, mon information sur le sujet est strictement limitée à ce qu’en montre Youtube. On l’y voit donc contrefaire un extrémiste israélien sur France3, parler de sa visite au meeting de Le Pen, jouer son propre rôle sur scène, et incarner toutes sortes de personnages. On y entend aussi, largement, ses détracteurs. Curieusement, on n’y voit personne, mais personne, le défendre le moins du monde. Il ne manque pourtant pas de gens pour défendre des écrivains sulfureux, comme Céline, Renaud Camus ou J.-E. Nabe, mais Dieudonné, personne ne prend sa défense, ou personne ne met en ligne sur Youtube les défenses dont il bénéficie. Il semble être au-delà de tout, avoir franchi la ligne de l’inacceptable, sans que je sache, pour ma part, ce qui justifie ce traitement. Je peux comprendre qu’on ne l’aime pas, qu’on le critique, qu’on le déteste, qu’on polémique à son sujet, mais je ne comprends pas qu’on l’exclue à ce point des médias traditionnels.

Il reste les « nouveaux médias », les sites internet et Youtube en particulier, où chacun a le droit de mettre en ligne le document qui prouverait à la face du monde que Dieudonné est un salaud absolu, à qui il faut retirer les micro et les caméras. Pour l’instant, personne ne l’a fait.

Vue de loin (à la fois de l’étranger et d’internet), cette affaire donne une image déplorable des médias en France. Une image où l’on insulte des gens sans qu’ils soient là pour se défendre, où la liberté d’expression semble compromise. Où la « fabrique du consentement », pour reprendre l’expression de Chomsky, est en pleine bourre et contrôlée par des hommes riches, qui n’ont aucune idée de la manière dont les gens vivent, dont les gens parlent, dans les bistrots, dans les usines, dans les bureaux. Cela explique peut-être le succès de Le Pen dans les classes populaires, la faiblesse intellectuelle de la France d’aujourd’hui, le rejet inconditionnel des blogs et de l’internet par les mêmes BHL, Philippe Val, et autres Richard Millet, rejet partagé par les patrons de journaux, les producteurs, les éditeurs et les gens qui sentent peut-être leur puissance et leur rôle social menacés par cette barbarie nouvelle d’opinions exprimées sans leur contrôle.

Des mots que je n’avais jamais employés auparavant me sont venus à l’esprit, devant toutes ces vidéos que je regardais sur internet : pensée unique, bien pensants, la « bien pensance ». Et pour la première fois, j’ai pensé très fort aux Anglo-saxons qui nous disent qu’on est moins libre en France que chez eux.

Tiananmen

Je demande à des amis : « A quoi pense un Européen, ou un Américain, au nom de Tiananmen ? » Silence. C’est un peu comme si on demandait à de jeunes Parisiens ce que les Chinois pensent quand on leur parle de Montmartre. C’est un lieu touristique, mais si la question est posée c’est qu’il doit y avoir un piège. C’est certainement politique. Ils se risquent : « La politique de Mao ? » « Le parti communiste ? » « Le symbole du régime ? »

 Pour les jeunes Chinois, la place Tiananmen reste le lieu des grands rassemblements populaires, en particulier celui de la déclaration de Mao lors de l’inauguration de la République populaire, en 1949.

C’est après coup que les « événements » de 1989 leur viennent à l’esprit. Ils n’ont jamais ni vu ni entendu parler de ces images de chars, d’un étudiant arrêtant les chars. Ils avaient trois ans en 1989. Ils n’imaginent pas un instant que les touristes étrangers ne prononcent le nom qu’avec prudence, car ils ne savent en fait même pas ce qui s’est passé à l’époque. La façon dont le régime est parvenu à bloquer l’information, ou du moins la connaissance de l’histoire récente, tout en laissant une économie internationalisée s’établir dans le pays, me fascine. Autrefois, la Chine oscillait entre des périodes d’ouvertures qui présentaient le risque de libéraliser la population, et des périodes de fermetures qui appauvrissaient l’économie domestique.

Je me demande si elle n’est pas en train de réussir une libéralisation économique sans contrepartie civile, politique ou juridique. Un contrôle des esprits que je ressens tous les jours chez mes amis et collègues, mais dans la bonne conscience et la collaboration de toutes les puissances de la planète. Ceux qui prédisent la chute du régime n’oublient pas d’ajouter que cela se fera par un conflit cataclysmique. Moi, je ne prédis rien du tout, n’est-ce pas. Ce que je m’autorise à songer, en revanche, c’est à l’endroit où me réfugier en cas de cataclysme. Vaudra-t-il mieux être sage précaire, mobile et sans bien, quand les bombes tomberont sur la place Tiananmen ?