Edgar Morin témoigne pour sauver les Juifs lors de la chute d’Israël

Dans cette affaire, en plus de vouloir faire preuve d’humanité face au calvaire infini que vivent les Palestiniens, l’intellectuel juif Edgar Morin songe aussi à sauver l’honneur des Juifs.

Il sait, comme nous le savons, comme tous les humains savent autour de la terre, qu’Israël se rend coupable de crimes tellement graves qu’il est en train d’incarner le mal absolu dans l’esprit des hommes. Une rengaine simpliste est en train de devenir réalité : ceux qui furent persécutés par les nazis font aux autres ce que les Nazis leur ont fait. La comparaison avec Hitler et les SS devient irrésistible : mépris, racisme, animalisation de l’autre, victimisation de soi, déportation à des fins d’épuration, jusqu’au boutisme.

Ce n’est pas être gauchiste que de dire cela. Le monde entier regarde désolé ce qui se passe à Gaza et songe à cette analogie trop facile pour être vraie : Israël = Troisième Reich. Trop facile mais trop puissante pour être réfrénée par les arguties justificatrices de nos intellectuels organiques de plateaux télé.

C’est pourquoi de nombreux intellectuels juifs sortent en plein jour et dénoncent les crimes d’Israël. Il est urgent de briser le lien entre Juifs et Israël. Il faut sans arrêt clamer l’amour des Juifs et « témoigner » contre Israël. C’est ce que fait Edgar Morin dans cette vidéo bouleversante.

Malheureusement, l’analogie ne s’arrête pas là. Elle se poursuit dans l’avenir. Israël n’a pas plus d’avenir que l’Allemagne nazie. Dès 1942, on savait que l’Allemagne allait perdre la guerre mais il a fallu bien des batailles et de sang versé avant qu’elle capitule. Dès 2024, les hommes ont compris qu’Israël ne pourra pas durer, que son existence est menacée à court terme par sa propre ignominie, sa propre violence autodestructrice, mais combien de sang versé encore ? Et pour combien de temps ?

Qui est responsable de tous ces massacres ?

C’est triste à dire, mais Israël est le seul responsable de la tragédie qui a lieu sous nos yeux au Proche-Orient.

Notre amour des Juifs, notre admiration pour les cultures juives dussent-ils en souffrir, Israël est le coupable de ce qui se passe car il est le dominant.

Quand les Ouïghours commettent des attentats pour se libérer de la tutelle chinoise, personne ne proteste. On n’aime pas les attentats, les actes terroristes, les attaques au couteau, mais on ne dit rien. Quand l’armée chinoise réplique par des massacres, des camps de concentration et des tortures, on dénonce la Chine. Cette dernière nous accuse alors de faire un « deux poids, deux mesures ». Ils disent : ces attentats ouïghours sont le plus grand massacre de Chinois depuis le Viol de Nankin de 1937, mais cela n’émeut pas l’Occident, ni personne d’autre.

Il y a une raison à cela : quand vous êtes dominant, vous êtes responsables de ce qui se passe sur le territoire. L’État français est responsable (et même coupable) des révoltes paysannes actuelles, des soulèvements de type Gilets jaunes, des émeutes urbaines et des mouvements sociaux. L’État français sait que faire pour éviter ces incessants soulèvements, mais décide en conscience de brutaliser les pauvres et les travailleurs. C’est son choix, il en paie le prix, pour l’instant ce qu’il en retire (les dividendes de son action en faveur de la finance) lui paraît convenable, et cela durera le temps que cela durera. Mais l’État français, quoi qu’on dise, mérite de voir son peuple se révolter.

Les puissances dominantes doivent assumer leur position en assumant la responsabilité de ce qui leur arrive.

La Chine est responsable des mouvemements séparatistes tibétains et ouïghours.

La France est responsable des émeutes et des soulèvements populaires qui éclatent sur son territoire.

Israël est responsable des massacres ignobles qui ont lieu en Palestine.

On parlera du Hamas, quitte à le dénoncer, quand les Palestiniens auront un État digne de ce nom.

Ma rencontre avec Jean-Pierre Bacri

Hier j’ai rencontré Jean-Pierre Bacri, dans le rôle du patron de PME qu’il interprète dans Le Goût des autres.

Il s’est moqué de ma voiture et de ma montre. Il a parlé de Rolex en insinuant que j’avais raté ma vie. Je me suis senti humilié.

Nous nous sommes réconciliés autour d’un sandwich que je lui ai offert à la cafétéria de la bibliothèque nationale. Il m’a posé des questions sur les livres qui étaient là, sur leur intérêt et sur les motivations des gens qui hantaient ces espaces.

Il m’a regardé et il a recommencé à se moquer de moi mais cette fois ça ne m’a pas blessé. Il a ri de mes goûts, de mes recherches, de mes livres que personne ne lit, des films que je vais voir. J’ai ri avec lui car je le trouvais drôle, encore plus que dans Le Goût des autres.

Si je m’étais permis de l’insulter sur sa richesse et ses voitures, il aurait été peiné de me voir agressif mais il ne se serait pas senti humilié.

Si je m’étais moqué de ses pratiques culturelles, des feuilletons pourris qu’il regarde à la télé, il n’aurait pas ri avec moi et m’aurait trouvé odieux.

Bacri et moi sommes dominants et dominés chacun dans sa sphère. Il n’y a pas d’équivalence dans les discours selon qu’on est dominant ou dominé.

Les immigrés qui critiquent la France n’équivalent pas aux Français qui critiquent les immigrés.

Le discours anti-chinois des Ouïgours n’est équivalent au discours anti-Ouïgours des Chinois.

Jean-Pierre Bacri me dit que les Blancs aussi sont victimes de racisme. Que le racisme anti-blanc doit être dénoncé au même titre que le racisme anti-noir.

Brunch du vendredi 16

Avec les fleurs qui ont servi pour la Saint Valentin,

Avec les pains délicieux dont les Bavarois ont le secret,

Avec les choux de Bruxelles que j’avais cuisinés ce matin en prévision d’un déjeuner vegétarien,

Avec des fruits et légumes issus de l’agriculture biologique,

Avec un thé noir japonais acheté chez Biocoop en Cévennes,

Nous avons festoyé comme des bobos wokistes et propalestiniens.

Le Pèlerinage d’Étienne Dinet

Un an avant de mourir, le peintre Étienne Dinet a fait son pèlerinage à la Mecque. C’était en 1929. Il fit ce voyage avec son ami algérien, Sliman Ben Ibrahim, dont personne ne dit jamais qu’il était peut-être son amant, alors je ne le dirai pas non plus.

Les deux hommes signent ce récit de voyage en Arabie Saoudite, et Dinet l’a illustré d’une série de peinture. Le livre est paru chez Hachette en 1930, peu après la mort du peintre orientaliste.

J’ai eu l’immense joie de consulter ce document en édition originale à la Bibliothèque nationale de Bavière. J’en ai fait une brève vidéo pour garder une trace du livre et du bonheur que c’est de passer quelques heures en bibliothèque.

Dans ma vidéo, j’insiste sur la dernière page du récit, qui est une profession de foi du musulman novice. Comme le Sage précaire, et cent ans avant lui, Dinet milite pour un islam véritable, plein de douceur et de tolérance avec les autres cultes. Il cite deux versets du coran, tirés de la deuxième sourate et de la cent-neuvième : « Pas de contrainte en religion » et « À vous votre religion, à moi ma religion ». Une note de bas de page rend hommage au long compagnonnage du peintre avec la foi.

Je suis sorti vers 13 h 30 de la salle de lecture générale, Algemeine Lesesaal, le cœur en paix et noyé dans un sentiment de bonheur puissant. J’avais passé quatre heures à lire, à regarder les arbres par la fenêtre, à feuilleter des livres de peinture orientale, sans avoir aucune pression d’article à écrire ou de copies à corriger.

Dans l’escalier de la bibliothèque, en croisant de jeunes usagers, filles et garçons, tous d’une beauté étincelante, je me dis que j’avais eu bien raison de choisir la littérature de voyage comme spécialité. Ce choix de vie occasionne des plongées palpitantes et roboratives dans des ouvrages, des images, des visages et des paysages sans cesse renouvelés.

Les « femmes indigènes » selon Houria Bouteldja

J’appartiens à ma famille, à mon clan, à mon quartier, à ma race, à l’Algérie, à l’islam.

Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous, p. 72

Chaque mot de cette phrase fait mal. L’autrice sait ce qu’elle fait et elle sait ce qu’elle risque. On la traitera de raciste, de communautariste, on lui dira de rentrer en Algérie si elle n’aime pas la France, etc.

Dans ce chapitre, intitulé « Nous, les Femmes indigènes », elle conduit une brève réflexion sur le féminisme en contexte immigré, post-colonial et islamique. Ne peut-elle pas voir dans le féminisme proposé autre chose qu’un phénomène « blanc », pour « femmes blanches » ?

En même temps, comme dans l’ensemble de l’essai, Houria Bouteldja crie quelque chose d’intime qui me bouleverse. Ses mots me touchent notamment parce que la femme que j’aime est elle aussi arabe, musulmane, intellectuelle, émancipée, et inextricablement liée à sa famille.

Je n’ai rien à cacher de ce qui se passe chez nous. Du meilleur au plus pourri. Dans cette cicatrice, il y a toutes mes impasses de femme.

Idem.

Je trouve qu’il y a une immense générosité à oser parler des « impasses de femme » à un lectorat ouvert, possiblement hostile. C’est la  preuve que son livre n’est pas une déclaration de guerre, ni un rejet unilatéral de la France, mais une tentative fière et émue de nous tendre la main. On peut essayer de se comprendre.

Le monde est cruel envers nous. L’honneur de la famille repose sur la moustache de mon défunt père que j’aime et que la France a écrasé. (…) Mon frère a honte de son père. Mon père a honte de son fils. Aucun des deux n’est debout. Je ramasse leur virilité déchue, leur dignité bafouée, leur exil.

Idem.

Le féminisme que Bouteldja va tenter de mettre en place ne peut pas s’adosser à un individualisme de type Lumières/Révolution  française. Selon elle, la trahison que serait l’émancipation individuelle conduirait obligatoirement à « imiter » les Blanches, et à tout perdre en bout de course.

C’est pourquoi elle parle de ce réseau complexe de relations amoureuses entre hommes blancs, femmes indigènes et hommes indigènes. Ça fait mal de voir les choses sous cet angle de la possession des femmes, ça fait mal à notre bonne conscience de républicains universalistes, mais c’est toujours un peu comme ça que les choses sont vécues dans les communautés qui se sentent menacées : vous ne prendrez pas nos femmes, ou alors, il faudra payer.

Pourquoi croyez-vous que les Travellers irlandais sont encouragés à se marier dès l’adolescence et à faire beaucoup d’enfants ? Pour empêcher que les « paysans », les Irlandais majoritaires, ne séduisent leurs filles.

Et pourquoi croyez-vous qu’Éric Zemmour finit son livre sur la féminisation de la France en fantasmant sur les filles blanches qui se jettent dans les bras des arabes et des noirs, déçues qu’elles sont par le manque de virilité des petits blancs ? Zemmour et après lui tous les masculinistes d’internet disent que la virilité est aujourd’hui incarnée par les bad boys des quartiers, donc les frères d’Houria Bouteldja.

Tandis que les immigrés sont toujours renvoyés à leurs origines et traités comme des ennemis de l’intérieur en passe de « remplacer » et « conquérir » l’Europe des doux chrétiens blancs, les identitaires voient la France comme un pays « soumis » aux pays africains (!), peuplé d’une masse historique qui n’a plus de vigueur. Chez les masculinistes, en général, on note cette crise de masculinité et cette peur panique de tout ce qui est femme, homo, noir, arabe et musulman. Cela explique pourquoi la plupart du temps, les masculinistes se fondent dans l’extrême-droite et le racisme. Leur sentiment de défaillance sexuelle les fait rêver à des leaders politiques « forts », « fermes », à poigne, c’est-à-dire crypto-fascistes.

Houria Bouteldja, elle, nous invite à un autre chemin, moins délétère. Celui de se libérer de tous ces jeux de rôles qui nous emprisonnent dans des « imitations » de stéréotypes : ces « beurettes » qui imitent les blanches, ces djihadistes qui imitent les armées coloniales, ces noirs qui portent des masques blancs, ces hommes qui maltraitent leur femme pour imiter les chefs et les flics.

Si nous avons une mission, ce serait de détruire l’imitation. Ce sera un travail d’orfèvre. Il faudra deviner dans la virilité  testostéronée du mâle indigène la part qui résiste à la domination blanche, la canaliser, en neutraliser la violence contre nous pour l’orienter vers un projet de libération commun.

Nous, les Femmes indigènes, p. 96-97.

Alors moi, quand on me demande si je suis fier d’être français, je dirais que je peux l’être dans la mesure où la culture française a su produire des intellectuels comme Houria Bouteldja, qui s’exprime d’une manière qu’on ne retrouve dans aucune autre langue. Et la France n’est jamais plus belle que lorsque ses hommes font silence quelques minutes pour écouter ses « femmes indigènes ».

Les Blancs, les Juifs et nous : la belle radicalité d’Houria Bouteldja.

Ce livre de la fondatrice des Indigènes de la république, publié en 2016, est très court, assez dense, et stimulant pour l’esprit. Dès son chapitre introductif, « Fusillez Sartre », elle relance la réflexion sartrienne sur la colonisation pour la titiller de l’intérieur.

Les Blancs, les Juifs et nous (La Fabrique éditons, 2016) est un bon essai car il a été longuement réfléchi et a été écrit avec soin. En tant que lecteur, je me sens respecté. En tant que Blanc, je ne me sens pas insulté. En tant que Français non plus.

À la différence des intellectuels de plateaux télé qui pondent cinq livres par an, probablement aidés par l’IA ou des auteurs sous-traitants, Houria Bouteldja publie un livre tous les dix ans. Elle assume la radicalité la plus grande et écrit en sachant qu’elle ne sera ni publiée, ni diffusée, ni lue, ni aimée. Elle est donc légère comme le mistral et peut laisser libre cours à cette voix qui la travaille. Elle s’est dit : je vais écrire un seul livre, et si je meurs, des gens liront ceci seulement, c’est mon testament, voici ce que j’ai à dire après 40 ans de réflexions,  de militantisme et de travail. Qui suis-je ? Une femme arabe française musulmane… Je vais écrire ce qu’a à dire une musulmane française aujourd’hui.

Elle va droit au but et s’adresse aux forces en présence : les Blancs. Sans peur, elle désigne une opposition « nous/vous » et va construire ses chapitres sur cette dichotomie.

1. Vous les Blancs

2. Vous les Juifs

3. Nous les femmes indigènes

4. Nous les indigènes

Voilà, une fois qu’on aura bien explicité qui « nous » sommes et qui « vous » êtes, on y verra plus clair et le livre sera fait. Les bases seront posées pour établir les conditions d’un rapprochement entre nous tous, voire d’une nouvelle forme d’amour.

Sous-titre du livre : Vers une politique de l’amour révolutionnaire.

On est bien loin des accusations de racisme et d’antisémitisme, mais cela, je suggère de le laisser aux parasites des plateaux télé.

Pour parler des Blancs, elle commence avec le cogito cartésien et se demande qui est ce « je » qui pense et qui, de ce fait, est. Les premières pages ne sont pas originales et la deconstruction de Descates ne m’a jamais paru stimulante.

Ce « je » est conquérant. Il est armé. Il a d’un côté la puissance de feu, de l’autre la Bible. C’est un prédateur. Ses victoires l’enivrent. « Nous devons nous rendre maîtres et possesseurs de la nature », poursuit Descartes.

Les Blancs, p. 29.

C’est faux. Descartes n’a jamais dit cela, le prof de philo en moi se révolte et voudrait faire un petit cours. Descartes a exactement écrit ceci et il a voulu dire cela, rien à voir avec le contexte colonial du XVIIe siècle. Or, ce qui compte quand on lit Houria Bouteldja n’est pas ce qu’a voulu dire Descartes mais ce que veut dire Houria Bouteldja. Alors écoutons. Lisons.

Parler des Blancs est difficile en France, car la culture républicaine a décidé d’invisibiliser ce que tout le monde voit. Non pas la couleur de peau, mais la concomitance entre des couleurs et des statuts sociaux. Des phénomènes de privilèges que notre idéologie ne reconnaît pas en installant un paravent appelé « universalisme ». François Bégaudeau explique à sa manière comment les jeunes professeurs blancs étaient missionnés pour aller civiliser les classes populaires dans les quartiers défavorisés:

Pour peu qu’on les aide à atteindre un niveau de vie décent, les Arabes deviendront des Blancs comme les autres. Dans une société parfaite, ils seraient cultivés, politisés, bons élèves, buveurs de Ricard. Ils seraient nous. Ils seraient universels et l’universel c’est nous.

F. Bégaudeau, Deux singes, 2011, p. 224-225.

Bégaudeau non plus ne recule pas devant la notion de blanchité :

Dans cent ans il n’y aura plus de Blancs sur la planète. Découvrant cette drôle de race dans des films, les humains d’alors écarquilleront les yeux comme mes élèves  quand je leur ai fait écouter un florilège de morceaux de rock.

F. Bégaudeau, Deux singes, 231.

Pour l’instant, les Blancs existent toujours et ils gouvernent le monde. Houria Bouteldja parle des Blancs avec un mélange de colère et de tendresse. Elle explique par exemple que la grande puissance des vainqueurs est de se rendre plus blancs que blanc, innocent :

Je vous vois, je vous fréquente, je vous observe. Vous portez tous ce visage de l’innocence. C’est là votre victoire ultime. Avoir réussi à vous innocenter.

Les blancs, p.30

Un livre écrit par fulgurances.

Passages propres à l’essai, le genre littéraire inventé par Michel de Montaigne, au XVIe siècle. Rien n’est plus beau que l’essai. L’auteur tente quelque chose, il bricole, construit un texte avec des bouts d’argumentation, des lambeaux de souvenirs, des sensations, des citations.

Comment comprendre par exemple la déclaration d’un président iranien sur l’absence d’homosexualité en Iran ? Il y aurait deux manières. La première est celle de la belle âme qui donne des leçons d’occidentalisme aux lecteurs français en parlant des femmes perses, comme M. Désérable l’a fait avec profit. La deuxième est de prendre cette phrase absurde comme une performance quasi artistique, un geste d’outrance absurde qui met en crise le régime d’innocence des Blancs :

Elles font mal aux tympans ces paroles. Mais elles sont foudroyantes et d’une mauvaise foi exquise. Pour les apprécier il faut être un peu lanceur de chaussures. Une émotion de minables, il faut avouer.

Les Blancs, p. 33

Si Bouteldja est meilleure écrivaine que Désérable, c’est que le jeune homme n’est en recherche que d’émotions respectables, centristes, adoubées par la vieille presse laïque. On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments de vieux centristes (je dis ça, je fais mon essayiste à la Bouteldja).

Le chapitre sur les juifs est bien entendu inflammable. Elle sait que le sujet sent le soufre alors elle y va, parce qu’elle ne va pas rester toute sa vie muette devant les intimidations qui s’érigent en obligations de se taire. Elle fait l’hypothèse que « les juifs » sont utilisés par « les blancs » pour accomplir plusieurs tâches en Europe et en Orient. Ils forment une communauté tampon entre les seigneurs (blancs) et les parias (africains), et ils sont le bras armé des maîtres pour imposer l’empire en Orient. Bouteldja est impressionnée par le génie du mal des Blancs qui, non contents d’asservir, réussissent à faire d’une communauté colonisée le bourreau d’une autre, avec les armes mêmes de leur idéal colonialiste :

Ils sont forts n’est-ce pas ? Je le concède volontiers, j’admire nos oppresseurs. (…) Ils ont réussi à vous faire troquer votre religion, votre histoire et vos mémoires contre une idéologie coloniale.

Les Juifs, p. 53

L’admiration pour le génie du mal est un classique de l’art du pamphlet.

Et la place du massacre des juifs ? Cet événement historique, selon l’écrivaine, a été transformé par les Blancs, sous la pression de leur culpabilité, en un temple sacré où ils puisent leur sentiment de dignité, et à l’aune duquel ils jugent celle des autres. Ils ont commis le crime antijuif ultime, par quoi ils retirent de la mémoire qu’ils en cultivent une supériorité morale sur les autres, en conséquence de quoi ils accusent les musulmans d’être antisémites, afin d’armer les juifs désireux de brutaliser les arabes. Tour de passe-passe génial.

Lorsqu’ils s’en prennent à la mémoire du génocide,  ils touchent à quelque chose de bien plus sensible que la mémoire des Juifs. Ils s’en prennent au temple du sacré : la bonne conscience blanche. Le lieu à partir duquel l’Occident confisque l’éthique humaine et en fait son monopole  (…) Le foyer de la dignité blanche. Le bunker de l’humanisme abstrait. L’étalon à partir duquel se mesure le niveau de civisation des subalternes.

Les Juifs, p. 67.

J’adore l’expression « bunker de l’humanisme abstrait », qui naturellement renvoie au Descartes volontairement mal compris du début de l’essai.

Le contresens du début (sur le « je » du Discours de la méthode) n’était pas une lecture défectueuse de la philosophie classique, mais une machine de guerre microscopique, moléculaire, employée pour ébranler la grande statue de marbre blanc qu’est la métaphysique : superstructure que les dominants hissent comme idéal universel, dans le but de rendre leur position hégémonique aussi naturel que l’ordre des saisons.

Houria Bouteldja regarde Etienne Dinet

Lorsque je visitais l’Institut du monde arabe, je pensais à Houria Bouteldja qui est connue pour y travailler. Non, elle est connue pour son engagement militant et politique. Mais ses détracteurs aiment rappeler qu’elle est « grassement payée » par une institution financée « par nos impôts », et qu’elle est ainsi libre de cracher sur la France.

Je crois l’avoir vue dans l’exposition du peintre franco-algérien Etienne Dinet. Je suis certain de l’avoir vue. J’arrivais à la fin de mon deuxième tour de visite et j’allais commencer mon troisième tour. Elle souriait devant les premières toiles qu’elle regardait sans prêter une grande attention. De deux choses l’une, soit elle n’apprécie pas l’art plastique, soit elle effectuait ce jour-là une énième visite avant de quitter son lieu de travail.

Pourquoi souriait-elle ? Au départ je croyais qu’elle était accompagnée. En fait elle était seule, et il est probable qu’elle sourit à une personne qui l’a reconnue et lui a passé un discret bonjour.

Je ne l’ai pas abordée, non par timidité mais par manque de choses à lui dire. Le hasard veut que cette semaine-là je lisais un de ses livres. J’aurais pu lui dire que j’appréciais vivement son style et que je la trouvais incroyablement courageuse dans sa réflexion, mais je ne voulais pas la déranger pendant cette visite. C’est idiot de ma part car les gens sont toujours contents d’entendre un petit compliment.

Étienne Dinet, peintre orientaliste et engagé

On peut voir cette rétrospective du peintre à l’institut du monde arabe, à cheval entre les années 2023 et 2024.

Fils de notable né à Paris en 1861, Dinet va effectuer un voyage d’étude en Algérie qui va le bouleverser, d’où il ne reviendra plus. Il vivra la moitié de sa vie dans le sud algérien, deviendra musulman et sera enterré dans ce village du Sahel en 1929.

Il était inspiré par les orientalistes, surtout Delacroix dont on reconnaît l’influence, mais il voulait être un peintre réaliste. Il critiquait le caractère exotique des orientalistes qui cherchaient à vendre du rêve avec des clichés.

Il a été très préoccupé par le sort des Algériens qui ont été enrollés par l’armée française dans la guerre de 1914-18. Il a été actif dans la défense de leurs droits, et a beaucoup participé à l’édification de la grande mosquée de Paris, dans les années 1920.

L’émotion que j’ai ressentie, devant les toiles de ce maître, est difficile à décrire. J’ai fait trois fois le tour de l’exposition, sans savoir ce qui me plaisait le plus.

Ce qui me déplut, je le sus immédiatement : c’est la salle des femmes nues et sexualisées que Dinet a portraiturées en se servant du commerce et de l’exploitation des êtres humains. Mais je préfère garder en mémoire l’artiste engagé, déstabilisé et profondément remué par les Algériens qui lui ont donné une deuxième famille.

Parfums d’orient, une exposition olfactive

C’est une exposition qui sent bon. Dès qu’on entre, on est accueilli par de grands écrans qui montrent les montagnes d’Oman, Jebel Akhdar, et les champs de roses où nous allions nous promener jadis. Les Omanais en font de l’eau de rose et c’est ce parfum d’eau de rose qui est diffusé dans l’espace.

Chaque espace est ainsi baigné d’une odeur délicate. Parfums fleuris, boisés, poivrés, on passe par toutes les émotions. Je craignais qu’une expo sur les odeurs ferait mal au crâne, avec des senteurs mêlées et enivrantes, mais le commissaire a su faire les choses. On passe comme par magie d’une fragrance à l’autre sans qu’elles se mélangent.

C’est tellement enchanteur qu’on a envie d’y retourner tous les jours.

Je ne montre aucune image de cet événement produit par l’Institut du monde arabe, parce que son grand mérite est d’agir sur des sens moins connus, moins célébrés et moins éduqués.