Géants de l’Aigoual

Lu dans le Midi Libre. Deux sapins de Vancouver de 62 mètres seront abattus sur les pentes de l’Aigoual. La faute au scolyte (Pityokteines spinidens) dont les larves ont creusé des galeries dans le tronc, provoquant le blocage de la sève. En trois ans seulement, ces parasites microscopiques ont su assécher les cimes et venir à bout de ces géants vieux de 107 ans.

Le jour de l’abattage, les représentants de Lanuéjols et de toutes les collectivités  du territoire seront conviés à une cérémonie.

Anniversaire de vie cévenole : la générosité de mon frère

Automne 1 014

Depuis le 13 mai dernier, je peux dire que j’ai passé un an sur le terrain de mon frère.

Ne dites rien à ce dernier, il serait en droit de me signifier mon renvoi. Entre mon frère et moi, il y avait une sorte de contrat moral : il m’accepte sur son terrain pendant un an, en échange de quoi je l’aide à rénover son mazet. Nous avons l’un comme l’autre rempli notre part de contrat. A partir de maintenant, je suis sur le départ. Je prépare mon départ.

Mon frère, lui, a été un hôte merveilleux. Pas une seconde il ne m’a fait sentir que j’étais un poids pour lui et pour sa famille. Il a su me mettre en position de légèreté et de liberté totale. Grâce à son esprit conciliant et généreux, pas une ombre de tension ou de dispute ne s’est immiscée entre nous. Quand on connaît le caractère de cochon qui m’habite, l’arrogance qui me caractérise, mon côté grande gueule et mal élevé, on mesure à l’aune de l’harmonie de notre relation, qui a duré plus d’un an, l’exceptionnelle douceur de mon frère, son intelligence et sa capacité à prendre sur lui, à se maîtriser, son self control d’artiste martial.

Ce n’est pas en regardant le calendrier que je me suis rendu compte de cette année écoulée. C’est en observant le retour d’événements qui avaient déjà eu lieu lors de mes premiers jours cévenols. Une « Fête du Pélardon » sur la place du village, un événement scolaire autour du livre à la médiathèque, où ma nièce est censée voter pour son récit préféré, l’éclosion des fleurs d’acacias que mon frère aime cuisiner sous forme de beignets.

Je n’ai rien fait pour célébrer mon anniversaire de vie cévenole. J’aurais pu ouvrir une bouteille de champagne, ou quelque chose, mais cela n’a traversé l’esprit de personne. D’ailleurs, il est possible que personne ne se soit rendu compte de ma présence ici depuis 12 mois. Alors chut!, pas un mot à qui vous savez.

Cérémonie du 8 mai 1945

Je passe prendre Véro et nous nous rendons au monument aux morts du village, en retard.

Une petite vingtaine d’habitants se pressent hors de la pelouse du square. La population est très majoritairement composée de personnes âgées. La moyenne d’âge du groupe atteint facilement les 70 printemps.

Le maire, au contraire, est un trentenaire qui a fait l’effort de mettre une veste, mais dont la chemise blanche n’est pas rentrée dans le pantalon. C’est un Fesquet. Dans la famille, on est maire de père en fils depuis la révolution française. Sa légitimité ne souffre donc d’aucune contestation. Il est promis à une longue vie d’administrateur. Il dirige la cérémonie avec une forme d’indifférence digne. Aucun effet de manche, aucune émotion ni aucun lyrisme. Il fait le job avec respect et componction.

Après une minute de recueillement pour rendre hommage aux natifs du village morts pour la France, le maire propose de chanter « notre hymne national », et ce fut la plus douce Marseillaise qui se fît jamais entendre. Un beau mélange de voix chevrotantes, féminines et masculines, sans aucun accompagnement musical. Mon ami Vidal, le fameux choriste de l’église, chantait bien plus fort que nous, mais l’ensemble était d’une beauté poignante. Une Marseillaise tendre et désarmée, une Marseillaise de grands-parents confiants dans l’avenir et pas martiale pour un sou.

Après ce moment d’émotion contenue, le maire annonce qu’une cérémonie est prévue au col du Prat, dans l’après-midi, en mémoire de la résistance, puis il nous remercie de notre présence et nous invite à boire le « verre de l’amitié ».

Lentement, nous nous acheminons vers la table, dressée sur la place du village. Je prends un whisky, Véro un pastis.

Je suis content d’être avec Véro car l’apparence sociale du couple est un atout indéniable pour rencontrer du monde. Un homme seul est inévitablement perçu comme louche et bizarre, à moins que sa solitude ne soit motivée par une nécessité : déplacement du commercial, mission spéciale de l’ingénieur, « terrain » du chercheur, enquête du journaliste, trajet du chauffeur routier, pèlerinage du religieux. Une solitude immotivée est assimilable à une forme de déséquilibre mental doublé d’un égoïsme vicieux. Les célibataires que l’on connait trop bien, et que l’on accepte, ce sont les paysans qui n’ont pas trouvé femme à cause de l’exode rural. Les nouveaux arrivants, on les préfère en couple et en famille.

J’avais déjà fait cette expérience avec mon amie Catherine et sa fille Jeanne l’été dernier : leur présence avec moi dans ce même village m’avait permis d’apparaître comme un père de famille rigoriste et sentencieux, possiblement séparé, plutôt que comme un solitaire retranché dans sa montagne.

Aujourd’hui, donc, le couple de façade que je forme avec Véro rend l’image que je dégage plus douce, plus sociable, plus docile, plus domestique. Plus responsable, plus contribuable. C’est uniquement une question d’image, car les gens savent que nous ne sommes pas un couple. Ils savent très bien, sans m’avoir jamais parlé, que je vis sur le terrain d’Aiguebonne, et ils reconnaissent Véro qui vit depuis deux ans dans la ruelle qui descend vers la rivière.

Les gens nous abordent, et nous abordons les gens. Croyant entendre un peu de patois, je demande aux vieux s’ils connaissent l’occitan. Oui et non, les réponses sont confuses, à moins que ce soit moi, avec un whisky infâme dans le nez, qui sois confus. On leur interdisait de parler patois bien qu’ils disent ne pas le connaître. Un moustachu de 70 ans est un peu valorisé, car il semble être au centre d’une association linguistique de quelque sorte. Il affirme que l’occitan n’a rien à voir avec le patois qu’eux-mêmes parlent ici.

Dès qu’il sait qui je suis, ou du moins où je réside, le moustachu me tourne le dos et ne nous dira plus un mot ni ne nous décochera le moindre regard.

C’est un petit barbu qui nous parle de sa vie. Parti du village pour faire l’armée, il a travaillé dans la centrale nucléaire de Pierrelatte et a été pompier, comme son fils l’est aujourd’hui. Il profite de sa retraite dans la maison de famille, dans le village. Il se compare à un sanglier, aime la solitude et dit que les Cévenols sont « non pas égoïstes, mais ils aiment rester sur leur quant à soi. » Il dit qu’il faut des jeunes pour faire survivre le village, et c’est pourquoi le maire a été « choisi », plus qu’il n’a été élu.

Le maire possède tous les critères de recrutement : c’est un Fesquet, il appartient à la dynastie des chefs, il est d’ici, il travaille la terre et l’élevage, et il est jeune. Si Dieu lui prête vie, on n’aura pas à changer de maire pour deux ou trois générations. Les élections passeront, a priori comme un événement qu’on regarde à la télévision mais qui ne nous concernera plus.

Michel Butor au Vigan

Dans la salle même où a eu lieu ma soirée irlandaise, en janvier, dans la médiathèque du Vigan, l’écrivain Michel Butor, 87 ans, est invité à parler des livres d’art qu’il a publiés chez un petit éditeur de la région.

Habillé d’une étrange salopette entourée d’une fine ceinture en cuir, l’auteur de La Modification rappelle l’ensemble de son parcours. Pas un mot sur le Nouveau Roman, mais emphase très nette sur le séjour aux Etats-Unis et sur le livre qui en est issu, Mobile. C’est ce livre là, fait de collages et de bricolages qui fut pour lui le détonateur de son œuvre véritable. C’est à partir de ces jeux savants et sensuels sur les pages du livre et avec les mots empruntés dans une documentation récoltée dans son voyage, que Butor a trouvé la voie d’une littérature qui dépasse les belles lettres.

Depuis ces grands livres qui ont marqué l’histoire littéraire de la France, Butor a écrit des centaines de petits livres, faits de poèmes et de proses, confrontés à des images d’artistes. Ces livres sont confidentiels, ils sont publiés à dix ou vingt exemplaires, certains sont des spécimens uniques, d’autres sont tirés à cinq exemplaires.

Extraordinaire trajectoire que celle de cet homme qui fut célébré comme un des plus grands écrivains du monde, qui a raté de peu le prix Nobel (au profit de Claude Simon, en 1986), et qui se sent à sa place dans une production très vive mais dont personne ne parle plus.

 

Quelques portraits de pierres

Du jardin suspendu

J’ai acheté chez Lidl une piscine pour bébé. Elle fait deux mètres de long et cinquante centimètres de profondeur. C’est un océan pour un nouveau né, et c’est une superbe baignoire d’eau fraîche pour le sage précaire.

Quel bonheur de se prélasser dans l’eau quand on a bien jardiné, qu’on a creusé la terre, transporté des pierres et couru la montagne.

Cela fait donc trois espaces qui s’étagent dans le fond de mon jardin suspendu : en bas, près du rocher, le plan d’eau, en haut, le four. L’eau et le feu encadrent l’espace de vie. Au milieu, j’ai aplani un espace où il sera loisible d’installer une table pour manger et travailler.

Si ladite table est en bois (c’est-à-dire si je la bricole avec des rondins pris dans le sous-bois), cela correspondra à l’élément « bois ».

Avec les rocailles de mes pierres blanches, roses et marbrées, mon jardin est en train de devenir un véritable chant aux éléments.

La souris

Il pleut, je me réveille à l’aube. En prenant mon petit déjeuner dans le mazet, je vois une souris sortir du mur, de derrière une pierre. Elle apparaît et retourne prestement d’où elle vient. Puis elle ressort pour marcher le long du mur et disparaître derrière mon lit. Très petite et mignonne, la souris est chez elle mais elle sait qu’il ne faut pas trop traîner là où l’homme se tient.

« Nihao Lyon », webmag franco-chinois

Julie est une jeune sinologue sémillante. Retour de Chine, elle s’est installée à Lyon, et a créé un magazine uniquement diffusé sur la toile, consacré aux relations entre la Chine et la France. Nihao Lyon (« Bonjour Lyon »), comme son nom l’indique, est spécialisé dans tout ce qui se passe dans la région lyonnaise, du point de vue chinois, et inversement. Chaque article est traduit en français et en chinois, selon la langue dans laquelle a été écrit l’article.

C’est dans ce webmag que j’ai donné une Interview récemment, pour détailler ce qui, dans Traits chinois/Lignes francophones, concerne Lyon. Je ne vais pas écrire ce qui est déjà dit dans l’entretien, mais il est vrai que ma ville natale a une place à part dans les relations franco-chinoises, depuis un bon siècle!

Il est indéniable que cela crée un sentiment de spécialisation un peu étroit, et qui n’est pas destiné à intéresser beaucoup de monde en dehors de petit monde lyonnais. Certes. Mais c’est le genre de débouché médiatique que je trouve intéressant, justement. D’habitude, on parlait de ce livre de manière très générale, et on n’avait jamais le temps ni la place d’entrer dans le détail. Ici au moins, le sens du détail est inclus dans le titre même du webmag. Et cela nous permet d’évoquer plus amplement des contributeurs et des oeuvres, qui sont trop souvent recouverts d’une nappe de silence.

 

Le sage précaire dans le Guide du Routard

Vous qui préparez votre voyage en Irlande, ce message vous est adressé.

Les pages de « Bibliographie » du Routard évoque un « petit ouvrage d’ethnologie précaire ». Comme quoi, la sagesse précaire gagne du terrain à une vitesse folle.

On en vient à se demander, dans les bureaux où l’équipe travaille, si on ne va pas monter un parti politique pour la présidentielle de 2017. C’est encore moi qui dois calmer les bénévoles et les salariés de La Précarité du sage. Non, mes chers amis, restons précaires, restons fragiles. Résistez à votre désir puérile de conquérir le monde.

Pierres blanches et roses

 

J’ai remarqué de superbes pierres blanches et resplendissantes sur le terrain. Il y a longtemps, je les mettais négligemment sur un côté et, chose à noter, je mettais les lampes à recharge solaire dessus. Comme si elles avaient un pouvoir de magnétisation, ou d’optimisation des rayons solaires…

Depuis, j’en vois de plus en plus, sur les chemins que j’emprunte, et je les aime de plus de plus.

Je me demande pourquoi personne, dans la région, n’a eu l’idée d’en faire quoi que ce soit. Pas une construction, pas une sculpture ni aucun monument. On en voit pourtant des centaines, sur le mont Aigoual comme sur le terrain, et elles ne sont utilisées que pour monter des murets, indistinctement mélangées aux roches grises de schiste. Dans un pays aussi religieux, il est étonnant que des catholiques n’en aient pas fait une chapelle, ne serait-ce que pour influencer le petit peuple de l’aspect supérieur de leur religion, pour leur inspirer des idées magiques et surnaturelles.

Tous les matins, assez tôt, je pars dans la montagne, au dessus du terrain, pour faire une récolte. J’en remplis un sac à dos, que je vide sur mon jardin suspendu, près du four. Petit à petit, je substitue les anciennes pierres grises qui délimitaient les petits jardinets, par ces nouvelles pierres qui donnent une lumière particulière.

Une quantité considérable de pierres magnifiques, marbrées, scintillantes au soleil, jonche la montagne. Il doit y avoir une couche géologique qui traverse le terrain et qui ménage, entre deux couches de schiste, une bande de minéral blanc et rose.

Il m’a fallu dix mois pour y prêter attention, et maintenant que mon jardin suspendu commence à être recouvert de ces pierres blanches, je me prends de passion pour elles. Elles sont maintenant aussi importantes que les fleurs, et d’ailleurs bien plus durables.

Je possède maintenant une collection qui commence à avoir franchement de la gueule. L’accumulation de cette minéralogie inattendue est d’une beauté étrange. Leur blancheur incongrue donne une impression de magie.

Je descends au village pour rendre une visite de voisinage à mon amie Véro. Elle me montre un vieux livre de géologie pour m’aider à trouver l’origine et le nom de ces pierres qui me fascinent dans les montagnes. Ce n’est pas du quartz ni du karst, si j’en crois ce que j’ai vu sur internet. En revanche, le vieux livre semble nous indiquer une piste solide. Il doit s’agir d’une sorte de feldspath, une roche recouvert de cristaux. Mais, selon les auteurs, ce sont des cristaux qui n’ont pas d’orientation privilégiée : « Les constituants majeurs sont des minéraux silicaux-alumineux de couleur blanche ou rose[1]. »

Voilà un mystère éclairci, à mon avis. Autant que je peux en juger, cette information est satisfaisante.


 

[1] Claude Bousquet et Gabriel Vignard, Découverte géologique en Languedoc méditerranéen, éditions du BRGM, 1980, p. 62.