Balzac à Buraidah : comment le sage précaire a échappé au destin du cousin Pons

Je vous écris de ma chambre d’hôtel, à Buraidah, capitale provinciale du royaume d’Arabie saoudite. J’ai quelques heures devant moi avant de repartir et, plutôt que de sortir, je lis. Ce qui est assez agréable, dans les voyages professionnels, ce sont ces quelques heures suspendues dans une chambre d’hôtel, lorsque l’on n’a plus rien à faire et que l’on peut enfin reprendre un livre laissé de côté. En l’occurrence, je lis Le Cousin Pons, de Balzac, et cette lecture m’amuse énormément.

J’avais évidemment une raison professionnelle de vouloir lire ce roman : Pons est collectionneur, et tout ce qui touche aux collectionneurs, aux collections, à la valeur des objets, à la manière dont une œuvre peut être reconnue ou au contraire méprisée m’intéresse particulièrement au moment de la vie où je travaille comme consultant dans le domaine des musées. Mais il y a autre chose dont je voulais vous parler ce matin. Plus j’avance dans le roman, plus je suis frappé de voir à quel point Balzac annonce Proust. Et même à quel point Proust semble parfois avoir repris chez lui certaines situations du Cousin Pons pour les développer, les analyser et les faire entrer dans son univers mondain.

Il y a notamment une scène qui m’a fait penser immédiatement au cercle des Verdurin. Pons, vieux musicien qui a perdu depuis longtemps l’aura qu’il avait pu avoir, est accueilli à dîner par des cousins d’une famille éloignée, qui le méprisent plus ou moins mais profitent de sa présence et de sa dépendance. Le vieux pique-assiette voudrait rendre la pareille en offrant un cadeau. Et comme il est collectionneur, il ne choisit pas n’importe quoi : il offre un éventail peint par Watteau, enfermé dans une boîte en ivoire d’une grande qualité.

La scène est extraordinaire parce que la personne à qui il offre ce cadeau ne sait même pas qui est Watteau. Pons est donc obligé de lui expliquer. Il raconte comment il a découvert l’objet chez des brocanteurs qui avaient vidé les greniers d’un château de province sans avoir la moindre idée de ce qu’ils avaient entre les mains. Il explique comment il a pu l’acheter pour presque rien. Il montre les détails, les matières, les pierres précieuses, raconte même comment il a lui-même nettoyé certaines parties de l’objet. Bref, il fait ce que font les collectionneurs lorsqu’ils sont devant quelqu’un qui ne voit pas ce qu’ils voient : ils expliquent.

Et c’est précisément ce qui rend la scène si émouvante. Pons ne donne pas seulement un objet. Il donne une partie de son savoir. Il donne son regard. Il donne sa passion. Il essaie de transmettre à cette femme quelque chose de ce qui constitue pour lui la beauté et la valeur d’une œuvre. Il ne prétend d’ailleurs pas avoir payé l’objet très cher : au contraire, sa joie vient aussi de l’avoir découvert, de l’avoir déniché, d’avoir été plus malin que les brocanteurs et d’avoir reconnu ce qu’eux-mêmes ne voyaient pas.

Balzac plus intéressant que Proust ?

Proust reprend quelque chose de cette situation dans À la recherche du temps perdu, mais il la transforme en une extraordinaire analyse des codes mondains. Je pense notamment à ces scènes où Charles Swann offre un cadeau à Mme Verdurin. Swann, qui connaît parfaitement les usages, offre quelque chose de très précieux en le présentant comme une petite chose, parce que la politesse consiste justement à ne pas souligner la valeur de ce que l’on donne. À l’inverse, le docteur Cottard, beaucoup moins au fait de ces codes, offre un bijou plus voyant et insiste sur son prix, sur la valeur de son cadeau, sur le fait qu’il a voulu faire quelque chose de particulièrement important pour son amie Mme Verdurin. Et celle-ci, naturellement, comprend tout de travers. Elle prend la grossièreté pour de la considération et la délicatesse pour de l’indifférence.

Proust fait donc de cette situation une petite machine à analyser la distinction sociale : savoir donner, savoir recevoir, savoir reconnaître la valeur d’un objet sans qu’on vous l’explique, savoir ne pas montrer que l’on sait.

Chez Balzac, pourtant, quelque chose m’émeut davantage parce que tout cela est beaucoup plus impur et moins analytique. Pons n’est pas Swann. Il n’est pas un grand seigneur. C’est un vieux musicien devenu précaire, un parasite plus ou moins toléré, qui dépend de l’hospitalité des autres et dont tout le monde se moque. Il est ridicule, démodé, parfois agaçant, certainement intéressé. Mais il est collectionneur et, dans cette scène, toutes ces dimensions apparaissent de manière un peu brouillonne.

Il offre un chef-d’œuvre à quelqu’un qui ne peut pas en comprendre la valeur. Il espère évidemment que ce cadeau va lui permettre de rendre la pareille à ceux qui l’invitent, et lui valoir de nombreux dîners en ville. Mais il fait aussi quelque chose de beaucoup plus généreux : il essaie de transmettre son savoir. Il devient, pendant quelques instants, professeur d’histoire de l’art. Il montre, explique, raconte, décrit. Il fait partager ce qu’il sait.

Et ce qui me plaît particulièrement, c’est que Balzac ne sépare jamais les motivations. Chez Pons, il y a l’égoïsme et la générosité, la mesquinerie et la passion, le vice de la gourmandise et le désir de transmettre, la petitesse sociale et la grandeur du regard porté sur les œuvres. Tout cela existe en même temps. Balzac ne purifie pas son personnage pour en faire un noble amateur d’art de type Charles Swann. Il le laisse être un pauvre type, un vieux parasite, un fin musicien sans succès, un collectionneur vain et passionné ; bref, un homme blessé.

La fin de la scène est terrible. Sa cousine finit par prendre le cadeau et sans le congédier, le maltraite de la façon la plus ignoble. Elle lui propose de manger le repas qu’il est venu quémander mais tout seul car elle doit partir. Il ne peut supporter cette humiliante proposition. Pons sort de chez elle et entend les domestiques se moquer de lui. Il est atteint au plus profond de lui-même. Ce qui vient de se passer n’est pas simplement un échec mondain. C’est une blessure infligée à tout ce qu’il avait essayé de donner : son objet, bien sûr, mais aussi son savoir, son goût, sa passion, et pas seulement son honneur.

C’est peut-être pour cela que cette scène me touche autant alors que je la lis ici, à Buraidah. Je travaille moi-même sur des musées, des collections et des objets auxquels il faut donner un contexte, une histoire, une valeur. Et je connais assez bien cette situation étrange dans laquelle on regarde quelque chose et où l’on sait que l’objet contient beaucoup plus que ce que voit celui qui se trouve à côté de vous. Il faut alors expliquer. Raconter. Donner les clés, trouver la bonne métaphore. Faire comprendre pourquoi cette chose, qui semble banale, est en réalité extraordinaire.

Mais je me reconnais aussi, avec un peu moins de plaisir, dans l’autre aspect du personnage. Pons est un homme qui va chez les autres, ce que j’ai fait pendant des années. Il dépend de leur hospitalité. Il s’invite, il accepte les invitations, il mange, il séjourne, il profite de la disponibilité des uns et des autres. Moi aussi, pendant longtemps, j’ai voyagé de cette manière et ne le regrette pas. J’ai connu les amis qui vous disent « viens donc chez nous », les canapés, les chambres d’amis, les invitations qui paraissent naturelles quand on a vingt ou trente ans et qui le deviennent moins lorsqu’on avance en âge. J’aurais pu devenir le cousin Pons si je n’avais pas cessé cette vie de célibataire. Mon mariage avec la femme la plus attractive qui soit m’a sauvé du ridicule balzacien.

Il y a un moment où il faut comprendre que ce qui était charmant chez le jeune voyageur précaire devient gênant chez le vieil amateur d’art et de philosophie.