Suite de notre série de l’été 2026 qui vous suivra aussi longtemps que nos forêts françaises brûleront. Mes votes disséqués et racontés. Aujourd’hui, les années Sarkozy.
En 2007, je vis en Chine depuis trois ans.
Une dizaine d’années plus tôt, j’avais quitté la France pour m’installer en Irlande. Quand mon niveau d’anglais s’est avéré suffisant pour les usages que j’en faisais, c’est mon niveau de chinois qui me parut beaucoup trop limité.
Deux ans à Nankin, puis deux ans à Shanghai. On n’imagine pas combien la France était populaire au début du siècle. Les Chinois adoraient Jacques Chirac, grâce à l’intérêt qu’il portait pour les cultures asiatiques. Et son refus d’accompagner les Américains lors de la guerre du Golfe de 2003 a inspiré un grand respect aux peuples en développement.
C’est depuis la Chine que j’ai assisté à la campagne présidentielle de 2007. À l’université Fudan de Shanghai, j’avais des cours à enseigner qui étaient en lien avec la politique, la presse et les sciences sociales. Cette élection était pour mes étudiants et moi un terrain d’observation privilégié du système politique français.
Avec les étudiants, on a étudié tous les candidats, leur programme et leurs atouts, puis on a organisé une élection au sein de l’université. Mes partenaires du consulat de France à Shanghai n’aimaient pas trop cela car ils pensaient qu’il valait mieux ne jamais évoquer la démocratie, les droits de l’homme, la république et les élections.
C’était des abrutis, trop étroits d’esprit pour le monde tel qu’il va. Ils prennent l’autocensure pour de la prudence, et la couardise pour de la sagesse. Le sage précaire avait confiance dans l’intelligence des Chinois, plus que dans celle du monde diplomatique français. Mes étudiants ont voté en masse pour Sarkozy. Un de mes collègues aimait beaucoup son nez allongé : pour un asiatique, les nez longs ont quelque chose de séduisant…
J’ai voté pour Ségolène Royal aux deux tours.
Je crois que le traumatisme du 21 avril 2002 explique en grande partie ce choix. Cinq ans plus tôt, la gauche avait appris qu’aucune élection n’était acquise. Cette fois, il fallait éviter toute dispersion.
Je n’ai pourtant jamais pensé que la campagne de Ségolène Royal était une réussite. Mes amis anglais et irlandais m’ont souvent reproché ce jugement de ma part. À leurs yeux, critiquer sa campagne revenait à révéler une forme de sexisme très français. Or mon jugement n’avait rien à voir avec le fait qu’elle soit une femme.
Je trouvais simplement que son programme manquait de clarté et de cohérence. D’une certaine manière, le problème était déjà le même en 2002 avec Lionel Jospin avec en plus la honte de voir une classe politique se contenter de slogans. « Désir d’avenir », « La France présidente », « l’ordre juste », toutes ces conneries étaient censées suffire. La gauche centriste semblait avoir renoncé à proposer une véritable vision du monde.
Elle donnait parfois l’impression de ne vouloir qu’une seule chose : rassurer. Rassurer les marchés. Rassurer les acteurs économiques. Rassurer tous ceux qui craignaient un changement trop important : les épargnants, les retraités, les propriétaires, les fonctionnaires, les salariés, les cadres…
Mais une campagne électorale ne peut pas se limiter à une gestion raisonnable des affaires courantes. Il faut aussi donner envie.
Pendant ce temps, une personnalité occupait tout l’espace médiatique : Nicolas Sarkozy. Je me souviens des émeutes urbaines de 2005. J’étais déjà professeur en Chine. Mes étudiants voyaient à la télévision les images d’une France en flammes et me posaient des questions auxquelles il n’était pas facile de répondre.
Je ne disposais pas d’une grande diversité de sources d’information. Je suivais les événements de loin, avec le sentiment de regarder mon propre pays à travers un miroir déformant. C’est aussi à cette époque que j’ai commencé à écrire mon blog.
Je me suis alors retrouvé dans une situation étrange : j’essayais d’expliquer aux autres pourquoi je ne voulais pas voter pour Nicolas Sarkozy, et par l’écriture je tachais surtout de me l’expliquer à moi-même, c’est-à-dire de trouver les arguments les plus singuliers, les plus forts.
Je n’étais pas convaincu par l’accusation d’ultralibéralisme que beaucoup formulaient à son encontre. Ce n’était pas là que se situait, selon moi, le véritable problème. Ce qui me dérangeait profondément, c’était son rapport à l’autorité. Je me souviens notamment de ses déclarations sur l’école et sur la nécessité de rétablir l’autorité. J’avais le sentiment que le savoir, la connaissance et la culture occupaient une place secondaire dans sa vision du monde.
La discipline et l’ordre me semblaient devenir une fin en soi, ce qui était l’opposé de l’autorité, au sens philosophique du terme.
Je percevais chez lui une forme de mépris pour la culture. Quelques mois après son élection, son discours de Dakar a confirmé mon malaise. Entendre le président de la République déclarer que l’homme africain n’était pas suffisamment entré dans l’histoire m’a profondément choqué. Je n’y voyais pas une simple maladresse mais une faute politique et morale, donc une faute historique. Les débats faisaient rage sur mon blog.
Les années qui ont suivi n’ont fait que renforcer mon rejet.
Au fond, ce qui me gênait le plus n’était ni son programme économique ni ses réformes. C’était son manque de cohérence et son incarnation de la fonction présidentielle.
Comme beaucoup de Français, j’avais le sentiment de ne plus reconnaître mon pays dans cette manière d’exercer le pouvoir. Il y avait quelque chose de nerveux, d’agressif, de vulgaire, qui me semblait incompatible avec l’idée que je me faisais d’un représentant de la France.
Pendant ces années, j’ai commencé à éprouver un sentiment nouveau : l’impression que les élections françaises ne décidaient plus vraiment du cours de l’histoire. Nous suivions presque autant la politique américaine que la politique française. George W. Bush, la guerre en Irak, les grands bouleversements géopolitiques : tout semblait se jouer ailleurs.
La France, elle, était rentrée dans le rang, et redevenait un vassal soumis à l’Otan et aux États-Unis.
Avec le recul, les affaires judiciaires qui ont ensuite éclaté autour de Nicolas Sarkozy ont confirmé certaines intuitions que beaucoup d’entre nous avaient déjà à l’époque. Un sentiment de vivre dans un climat de corruption et de gabegie sans limite.
À partir de cette période, j’ai commencé à voter pour limiter les dégâts. Et à la fin du quinquennat de Sarkozy, j’étais content de voir Strauss-Khan écarté de la course, car ses frasques nous auraient plombé le moral encore davantage.
François Hollande et son caractère transparent était tout ce que je désirais pour mon pays fatigué, vieillissant et énervé.