Si le Dalaï Lama était indépendantiste

S’il voulait vraiment, comme le disent les autorités chinoises, faire sécession, voici comment il pourrait s’y prendre.

Il lui suffirait d’écrire une lettre, une seule, en tibétain, à la main. Sous l’oeil des caméras, il la lirait, ou il la donnerait à un journaliste qui se chargerait de la diffuser. Une lettre qui dirait ceci:

J’ai longtemps oeuvré pour la paix et pour l’obtention de l’autonomie pour le peuple tibétain, mais aujourd’hui je suis désespéré. Je ne vois plus d’espoir dans la survie culturelle de mon peuple et c’est la mort dans l’âme que je crois nécessaire d’entrer en conflit armé avec les forces chinoises qui occupent notre pays.

Dès maintenant, je demande à tous les pays du monde de bien vouloir soutenir notre effort de libération et, dans la mesure où la Chine est devenue une puissance importante pour l’économie mondiale, empêchant les gouvernements d’agir à découvert dans cette affaire, je me tourne vers les individus du monde entier, les organisations, les associations, tous les gens qui ont un coeur etc. 

Je vous laisse imaginer l’engouement d’une telle missive. Avec la popularité dont jouit la cause tibétaine, des millions de gens, des centaines de millions de gens feraient un don de plusieurs dizaines de dollars, des stars du show business feraient tout pour se montrer : presque instantanément, des milliards de dollars seraient générés pour soutenir l’effort de guerre. Le Dalai Lama recruterait des généraux étrangers pour organiser tout cela. Des militaires à moitié mercenaires viendraient aussi de toutes parts, appâtés par les salaires mirobolants ainsi que par l’aventure excitante et médiatique que cela représenterait. Mourir en héros sur fond de montagne enneigée, ce sera le nouveau rêve des adolescents en quête de gloire.

Nous assisterions à la première grande guerre fashion, pour les stars, par les stars. Le temps de cette guerre serait rythmé par les médias. Les Chinois n’auraient quasiment pas une chance de s’en sortir : après quelques milliers de morts, la pression de la communauté internationale et la nécessité économique de voir le calme revenir seraient trop fortes pour une armée chinoise isolée, mal entraînée et souffrant du « mal des hauteurs ».

Voilà ce que ferait le Dalai Lama, s’il était vrai qu’il nourrissait de funestes projets contre la Chine. Mes amis chinois, si le Dalai Lama ne fait pas cela, c’est qu’il ne veut pas de conflit armé et qu’il est certainement sincère lorsqu’il dit qu’il ne cherche pas l’indépendance.

Investissez et détournez Facebook!

Français, faites un petit effort pour devenir enfin américains, comme tout le monde, et investissez Facebook!

Je sais ce que vous vous dites : c’est un site pour adolescents narcissiques, on se montre des photos, on s’exhibe, on communique virtuellement, on passe des heures à tchatter et on y perd son temps.

Cela est vrai, chers amis, pour les adolescents narcissiques, et pour ceux qui aiment tchatter pendant des heures, et pour ceux qui aiment s’exhiber. Mais rien ne vous oblige à faire comme eux. Vous avez bien un ordinateur connecté à internet ? Et vous n’y passez pas tout votre temps à jouer à des jeux ni à échanger des « coucou, c’est moi » ? Vous y avez trouvé un usage intelligent et les sites comme Facebook peuvent aller dans ce sens.

J’ai déjà parlé du groupe « Gilles Deleuze », administré par des universitaires européens. Sur d’autres groupes, on assiste à des discussions qui se font en plusieurs langues, c’est assez amusant : on lit dans la langue étrangère et on s’exprime dans la sienne pour plus de commodité. On imaginait que de tels sites communautaires allaient être le lieu du monolinguisme anglo-saxon, et on se retrouve avec une tour de babel en forme de toile d’araignée. Il faudrait s’étendre là-dessus.

Mais la question n’est pas de discuter pour passer le temps. Le sage précaire, s’il aime perdre son temps, apprécie aussi la notion d’utilité. Certaines de nos actions ont pour but de servir d’outil à d’autres gens, afin qu’un bricolage commun puisse nous servir en retour. Par exemple, je viens d’adhérer au « fan club » (pour dire les choses brutalement) de Jean Rolin. C’est la première fois que je « deviens » fan, sur Facebook, car je n’y avais encore jamais vu l’utilité. Je l’ai découverte en m’apercevant qu’il y avait quelques étudiants qui travaillaient sur ses livres, et que sur la page de l’écrivain il y avait des espaces pour pouvoir échanger des idées, ou poster des documents, conférences, articles, entretiens, etc.

Imaginons que les lecteurs de Rolin, plutôt que de rejeter Facebook comme le diable, y entrent comme les maoïstes entraient dans les usines. Imaginons qu’ils fassent de l’interventionnisme, de l’entrisme, ils pourraient répondre aux questions que je me pose et que j’ai postées sur la page. Les questions que j’y pose, d’ailleurs, prétendent être elles-mêmes des outils de réflexion, car une question bien posée vaut souvent plus que de nombreuses opinions non motivées.

Facebook, je le rappelle pour les situationnistes en herbe, c’est l’essence du détournement et de la dérive.

Position du corps (2) Eloge des assis

Il est indigne d’un sage précaire de critiquer les « assis », comme je l’ai fait, et de qualifier la position assise de « vulgaire ». J’en demande pardon aux lecteurs et je lance ici même les bases d’un éloge de cette position.

C’est d’abord celle du zig-zag, celle qui actualise tous les plis de notre squelette. Assis, l’homme se love dans les inflexions de la courbe que dessine son corps. C’est beau aussi, ces plis et ces zig-zag, et cela nous change de cette droiture toujours valorisée.

La position assise est la position anti-héroïque, et cela convient au sage précaire. Le personnage le plus anti-héroïque de la littérature, c’est Bartleby, d’Herman Melville. C’est en restant assis qu’il résiste au pouvoir écrasant de la machine administrative. C’est, en tout cas, en baissant la tête, en courbant l’échine, en jouant sur les inflexions de son corps, qu’il fait disfonctionner la hiérarchie. Bartleby, mon héros. « Ô, Bartleby. Ô, humanity. » Ainsi se termine la nouvelle de Melville, si étrangement.

Cela ouvre la porte à la grande littérature des assis, Franz Kafka en tête. Chez Kafka, les positions du corps sont très significatives, mais elles n’ont pas cette valeur univoque de symbole, qui voudrait qu’être assis renvoie nécessairement à l’obéissance et à la soumission, alors qu’être debout serait un signe de noble affirmation. La grande scène nocturne du Château où K., l’arpenteur géomètre, est assis sur le lit du grand fonctionnaire, est d’un burlesque délirant : là aussi, une machinerie administrative déraille par l’entremise d’une action maladroite et assise. 

Les nomades sont de grands assis. Wilfred Thesiger parle très bien des Arabes assis, sur le bord de la piste. Dans le chef d’oeuvre qu’est Le désert des déserts, on ne voit que rarement les Arabes autrement qu’assis, sur leur bête ou au bord de feu. Cette phrase, reprise par Arnold Toynbee, puis par Deleuze plusieurs fois, caractérisent puissamment le nomadisme de l’homme assis dans le désert : « Ils ne bougent pas. »

Et puis et puis, il faut le dire, il faut terminer avec cela : tant de femmes sont belles, assises. Qu’elles croisent les jambes, ou qu’elles bombent le torse, ou qu’elles ramènent les pieds sous leurs fesses, ou qu’elles mettent sagement leurs jambes parallèles sur le côté en une torsion codée, elles s’assoient de mille manières. Certaines font l’amour assises, certaines dansent assises, certaines inventent de nouvelles façons de s’asseoir.

Alex « Hurricane » Higgins dans un pub sectaire

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J’avais posé sur la table du pub un livre assez volumineux. Je lisais la conscience tranquille, car c’est un pub où les gens font ce qu’ils veulent. Situé à l’angle de Donegal road et de la fameuse Sandy Row (fameuse pour ses activités paramilitaires à l’époque des Troubles), le Royal n’accueille pas que des poivrots, mais des handicapés aussi, venant peut-être de l’hôpital voisin, des sourds, des muets, et aussi des supporters de football.

Hier soir, Chelsea jouait contre Liverpool, et le pub contenait des supporters des deux équipes, qui s’insultaient et se chambraient allègrement, mais sans dépasser la limite du bon goût populaire.

Parfois je quittais ma table pour m’accouder au comptoir. De là, je regardais le seul écran qui diffusait l’autre match de la soirée, opposant Barcelone à Munich. Plus loin sur le bar, un homme à lunettes et à chapeau donnait l’image idéal de l’écrivain irlandais, tel que la légende l’a construite, dans les guides et les récits de voyage. L’écrivain devisait avec un homme d’une vulgarité rare, mais drôle si j’en crois le rire qui secouait les côtes de ses convives.

Alors que je suis penché sur ma volumineuse étude, concernant les voyages de l’époque classique, un homme se penche vers moi et me demande si mon livre est bien. Il me demande ce que c’est, je lui montre la couverture. Daniel Roche, Humeurs vagabondes: de la circulation des hommes et de l’utilité des voyages (Fayard, 2003, 1032 pages.) Il lève les sourcils et me demande si j’apprends quelque chose.  

De retour au comptoir, j’admire le jeu de Barcelone. Cette équipe a écrasé Lyon, il y a peu, et mène 4 buts à 0 contre Munich à la fin de la première mi-temps. Un homme s’approche du bar et demande au barman de changer de chaîne pour regarder un autre match. Le barman lui répond que l’Espagnol, là, regarde Barcelone. Le client se tourne vers moi et me regarde avec de grands yeux. Nous nous regardons en silence. « You’re Spanish ? » Je fais non de la tête. Nom de Dieu, il y a deux équipes sur la pelouse, pourquoi ne serais-je pas allemand ? J’ai l’air d’un Espagnol, avec mon grand front nordique ? Le client retourne à sa place, sans que personne ne touche à cet écran, où Lionel Messi brisait la défense munichoise avec l’aisance d’une danseuse qui brise le coeur d’un sage précaire. 

De retour à ma table, je lis un chapitre qui s’intitule : « La production des récits de voyage ». L’écrivain à lunette s’approche de ma table, et, avec des gestes lents, observe mon livre et s’en empare comme si tout lui était permis dans ce pub. Il regarde la couverture et retourne le livre, feuillette un peu. Sans un mot ni un regard pour moi, il lit la quatrième de couverture. Je me demande s’il lit le français ou s’il cherche à épater la galerie. Il repose le livre et écrit sur un journal : « France ? Revolutions ? » Je fais oui de la tête.

Il va s’asseoir à une table et m’écrit ce billet, sur une feuille de facturation : « What bring you to Belfast / The Troubles in regards to French Revolution / Or are you a writer or a dramatist playwright etc. » Il me tend le papier et s’en va. Puis il revient pour avoir sa réponse. Je lui demande s’il m’entend, il fait signe que oui. Il m’invite à sa table, et la conversation s’engage, moi parlant, lui écrivant ou chuchotant. Quand je lui demande s’il est écrivain, comme son apparence le laisse penser, il se lève et me fait signe de le suivre. Dans le fond du pub, des posters encadrés montrent un jeune joueur de billard, entourés d’articles de journaux. Il me chuchote à l’oreille qu’il était champion de je ne sais quoi. Du monde, peut-être. Le jeune homme sur les posters, c’est lui bien sûr.

Avant que je parte, il m’écrit son nom sur une feuille, son numéro de portable. Il me dit de vérifier son nom sur internet.

Je ne l’ai toujours pas fait, mais à présent que je repense à lui, il me vient en mémoire que certaines fresques murales représentent un joueur de billard, dans le quartier. C’est peut-être une vraie gloire locale, on ne sait jamais.

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Du bon usage de Facebook

Tchatter, pour moi, c’est encore difficile, et je suis quelqu’un de trop lent pour préférer cela à des messages écrits, sur papier ou sur écran. Ce n’est donc pas l’usage que je fais de Facebook.

Mais j’aime assez l’aspect « salon global » que ce site présente. On retrouve des amis, on voit des photos, on voit comment les gens se présentent, comment ils se montrent, ou au contraire, comment ils se cachent. J’avais déjà parlé de la schizophrénie induite de Facebook, à l’époque où j’invitais mes amis à m’y rejoindre et qu’ils refusaient. Je n’y reviens pas, mais je note que même chez ceux qui ont accepté, un certain nombre sont restés muets : leur profil montre une blancheur absolue, pas de photo et moi seul comme « friend ». Ils n’y ont trouvé aucun intérêt.

Pendant longtemps, moi non plus je n’en trouvais aucun. Par exemple, je ne comprenais pas l’intérêt de s’inscrire à des « groupes ». Je commence à comprendre. Souvent, c’est pour rire, ou pour afficher ses opinions, ses goûts. Mais je viens d’y trouver un intérêt plus grand, une utilité pour moi, grâce à une personne qui vit à toute vitesse et qui m’explique les choses de la vie entre les lignes.

Puis par moi-même, j’ai tâtonné, et j’ai compris que certains de ces groupes étaient créés et gérés par des gens spécialistes de leur sujet. Exemple : le groupe « Gilles Deleuze » est géré par Ian Buchanan, enseignant à l’université de Cardiff, qui a publié des articles et des livres sur Deleuze et la litérature, Deleuze et l’espace. La deuxième administratrice de cette page s’appelle Leyla Haferkampf, de l’université de Cologne, ce qui nous assure une ouverture sur l’Europe. On y puise des informations, sur l’actualité des recherches deleuziennes, on y suit des discussions, on y apprend des trucs, bref, cela présente un intérêt. Une espèce d’intérêt.

Il ne me reste plus qu’à en trouver d’autres de même niveau, et de déplorer que mes amis, qui sont des gens si intéressants et charmants dans la vraie vie, rechignent à ce point à partager leur vitalité sur les salons virtuels.

L’antisémitisme de Dieudonné

Je pense que Dieudonné n’est pas antisémite. Mais je n’en suis pas sûr. Les quelques éléments qui me font dire qu’il ne l’est pas sont assez simples : il déclare que les communautés doivent vivre en paix, on le voit parler avec des représentants de la religion juive, il a accueilli des rabbins dans son théâtre parisien, on le voit aussi se recueillir sur les vestiges d’Auchwitz. Par dessus tout, mon sentiment vient de ce que je doute un peu de la réalité de l’antisémitisme dans nos sociétés actuelles.

Beaucoup d’efforts sont faits dans les médias pour nous faire croire que nous vivons le retour des années 1930. Or, avant la guerre, l’antisémitisme était une idéologie qui pointait clairement les juifs du doigt comme la cause de tous les malheurs. Aujourd’hui qui le pense ? Qui le sous-entend ? A part quelques fous isolés, peut-être, des groupuscules sans intérêt, je ne vois nulle part de paranoïa antisémite. La crise actuelle est partout considérée comme étant causée par un système financier et banquier aberrant, mais dirigé par ce qu’on appelle en France les « Anglo-saxons ». Je n’entends nulle part l’idée que derrière ces derniers se cachent des juifs. Et surtout, personne ne pense, ni ne dit, qu’il suffirait de se débarrasser d’eux pour règler tous les problèmes.

Il y a des tensions entre les communautés, je l’accorde volontiers, mais d’antisémitisme au sens qu’avait ce mot dans l’Europe d’avant guerre, non. Or les gens s’excitent sur cette question. Cela fait vendre des magazines et cela occasionne des postures avantageuses. Dieudonné est le coupable idéal de cette excitation anti-raciste. Quels sont les arguments à charge contre lui ? Il dit « sionisme » à la place de « judaïsme », comme s’il ne connaissait pas le sens des mots. Les fins justiciers expliquent que c’est une technique d’antisémite, de changer les mots ainsi, mais il ne leur vient pas à l’esprit que, peut-être, Dieudonné ne critique qu’un système politique et idéologique, et non une religion et encore moins une communauté dans son ensemble. On dénie à Dieudonné la capacité de réfléchir. Je me demande si on l’accablerait de la sorte s’il n’était pas noir. (A mon tour de faire peser la suspicion de racisme : voyez comme cela est bas.)

Car il s’agit d’un accablementUn numéro de l’Express (n°3008, du 26 février au 4 mars 2009) est à cet égard très parlant. Dans un dossier consacré aux « nouveaux réseaux antisémites », la journaliste, Julie Joly, réalise une double page intitulée : « Dieudonné dans ses oeuves », dans laquelle on apprend que le public qui vient voir son spectacle est « cosmopolite mêlant habitants du quartier et lointains banlieusards, jeunes couples enlacés, Black-Blancs-Beurs en survêt, copines sur leur trente et un, retraités en keffieh et crânes rasés en bomber. »

Que retiendra le lecteur ? La diversité ? Non, les néo-nazis en bomber, dont la présence constitue le principal chef d’accusation. Dans le reste du reportage, on cherchera en vain des propos racistes ou des marques d’une idéologie qui dépasse l’habituel sentiment pro-palestinien que l’on retrouve dans les rangs de la gauche internationale. Julie Joly écrit que « sous le burlesque apparent, une formidable rhétorique est à l’oeuvre, obscure au novice, limpide aux autre. » En voilà de la rhétorique, et de la classique : faire comprendre au lecteur qu’il est un abruti s’il ne pas partage pas ses vues, mais qu’il fait partie des « autres », les vrais intelligents, s’il abonde dans l’idée délirante selon laquelle Dieudonné nous ramène aux heures sombre des années trente. Madame Joly termine son reportage par ses mots : « Et le public est debout. » C’est bien le public qui est la preuve du crime de Dieudonné. Faisons maintenant attention à qui nous fréquentons, cela ne vous rappelle rien ?

J’ai bien conscience qu’avec des billets de ce type, on va me taxer moi aussi d’antisémite. Cela ne me plaît pas. Au contraire, je trouverais cela très insultant et infamant.

Aujourd’hui, j’entends dire que Dieudonné présente une « liste anti-sioniste » aux Européennes. Je n’ai pas d’informations sérieuses là-dessus. Des bruits, des « on dit », et on résume l’événement par l’expression bizarre de « liste anti-sioniste ». (Pour des élections européennes ? Qu’est-ce à dire ?) Le « novice » que je suis se dit qu’en effet ça ne sent pas bon, et que cette histoire de Dieudonné semble bien partir en eau de boudin. Qu’au fond, il était peut-être bien antisémite, ce type, et que j’étais con de le soutenir.

A moins que ce soit l’informateur, le médium qui relaie l’information, qui cherche à ce que les novices comme moi soient fatigués et dégoûtés de tout cela ?

Position du corps (1) Le scandale d’être assis

On est beaucoup trop assis, c’est un scandale que notre corps ne devrait pas accepter.

L’être humain privilégie deux positions : la station verticale, sur la plante de ses pieds, et la station horizontale, couché dans son lit ou dans les champs (ou dans l’eau, ou sur la plage). La grande conquête de l’homme sur lui-même, c’est tout de même de s’être redressé, et d’avancer sur deux membres seulement. Etre droit, voir loin.

La position assise en revanche, est un entre deux.Il faut en faire la critique avant, plus tard, d’en faire l‘éloge.

La position assise provoque des maux de dos, et pire, peut aplatir les fesses. Je me souviendrai toute ma vie de cette femme de vingt-sept ans qui, quelle que fût sa position, avait des fesses qui n’étaient pas plates, mais dont la rotondité avait été équarrie avec le temps. En me voyant ému, elle m’avouait que c’était d’être restée trop longtemps assise. C’était il y a cinq ans, et depuis, je n’ai pas de mot trop sévère pour cette position inhumaine qui avait défiguré ma petite amie. C’est pour la venger, ce soir, que je voudrais crier ma révolte.

Vos fesses ne sont pas faites pour supporter le poids de votre corps, mettez-vous cela en tête. Vos fesses ont mille autres usages. La gloire de notre corps est d’avoir atteint la simplicité de la ligne droite, et vous ruinez cela au moment même où vous lisez ces lignes. Les Indiens ont bien compris l’intérêt qu’il y avait à renverser le corps et à l’assouplir. La « Salutation au soleil » est un geste parfait car en une seule séquence, il combine l’extrême vertical avec l’extrême horizontal, sans jamais passer par la vulgarité de la position assise. Les Chinois ont aussi maîtrisé le corps en lui faisant quitter la terre, en le rendant léger et au bord de l’équilibre.

Mais être assis, mon Dieu. Se reposer ainsi sur son fessier, des heures et des heures, toute sa vie, voilà qui est disgrâcieux et contre-nature. Cela est dû à l’organisation administrative de notre civilisation. Depuis la bureaucratisation de notre société, nous sommes devenus des « assis ». (Non, je ne citerai pas le poème de Rimbaud, mes amis, car à mes yeux, même s’il est très beau, il ne me plaît pas beaucoup, car il marque surtout le brio de l’élève prodige qui veut faire un morceau de bravoure.)

Pour l’heure, il faut revenir à des temps pré-bureaucratiques. Voltaire écrivait debout et je fais de plus en plus comme lui. Présentement, j’écris ce billet debout, mon ordinateur sur une commode. Si j’étais designer, je créerais des lutrins, pour lire debout, et j’installerais des instruments dans les bibliothèques pour que les lecteurs puissent se suspendre et s’étendre, en lisant, plutôt que de se rabougrir, en se penchant en avant, sur du papier, ou sur un écran. Et pour que jamais plus une étudiante en master ou en thèse puisse être indisposée par l’exhibition innocente d’une paire de fesses équarries.

Olivier David, un blog entre deux livres

L’écrivain Olivier David a vécu dans l’excès avant de venir s’installer en Chine.

Il a écrit trois ou quatre romans, a monté des groupes de punck-rock, a conçu quelques enfants, a vu Georges Brassens sur scène (là, j’invente), puis il est venu s’installer en Chine. Il y vit avec une très belle prof de français, dans un appartement que je trouve très classe, dans l’ancienne concession française de Shanghai.

En Chine, on pouvait croire qu’il n’écrivait plus.

Pour passer le temps, et peut-être pour arrondir ses fins de mois, il enseigne à l’université des langues étrangères de Shanghai. Nous, les connaisseurs, nous appelons cette université « Wai Shi Da » (prononcer Ouaille Sheu Ta). A moins que je ne me gourre, et que Wai Shi Da désigne en fait l’université normale de Shanghai… Je me perds dans ces dénominations. Ce qui compte, c’est qu’Olvier et moi étions collègues puisque j’enseignais, pour ma part, dans la glorieuse et vénérable université Fudan. Celle-ci on l’appelle simplement Fudan, car les Chinois du monde entier la connaissent, ceci dit sans vouloir me vanter.

Olivier y entretient une ribambelle de groupies. Chaque semaine, des filles et des garçons impressionnés, et vaguement amoureux, s’entassent à ses cours qui mêlent philosophie, culture générale, discussion et rigolade. C’est le privilège des lecteurs étrangers d’être libres comme l’air. D’un autre côté c’est aussi leur croix, car personne ne les aide si le courant ne passe pas avec les étudiants. Le courant passe avec Olivier, qui garde en toute circonstance un calme débonnaire et une cool attitude limite rock’n’roll qui est la marque des mecs qui ont un peu tout vécu. D’où, en retour, la ribambelle de fans. Tout cela s’entretient, fait système, si l’on peut dire.

Il n’avait en fait jamais cessé d’écrire, le bougre, mais il ne publiait pas. Il tenait un journal, qu’il a fini par mettre en ligne. Puis il s’est lancé dans l’écriture d’un blog. On y lit des portraits de Chinois de la rue, comme ce plombier qu’il surnomme Lao Zi, des comptes rendus de lectures, d’événements culturels shanghaiens, de conversations avec des étudiants chinois. On y lit de tout, comme dans tous les blogs, mais le truc, comme pour tous les blogs, c’est une question de voix. Il s’agit d’être touché par une voix, une posture, une manière d’être.

Pour moi, l’événement, c’est qu’un écrivain passe, pendant quelque temps, du format livre au format blog. Quand on sait combien l’art du blog est dévalorisé, surtout dans le milieu du livre (et il n’y a rien là que de très naturel), je salue ce passage, cette expérience, comme une preuve de modestie. Beaucoup de gens « bien » pensent que le blog est une manière de se répandre sur internet : en général, cela vient de ce qu’ils sont si obsédés par leur ego qu’ils cherchent, à tout prix, à l’humilier. Non, le problème des blogs, ce n’est pas le moi, c’est l’écriture. Il est bon que des gens issus du livre viennent irriguer les territoires du blog.

Journal intime

Jeudi – Quand il fait beau, les pelouses du jardin botanique sont prises d’assaut par les étudiants de Queen’s university.

Ils font beaucoup de bruit, ils sentent que ça ne va pas durer, et le voyageur sent une ambiance très excitée. A 14h00, le jardin botanique est secoué par une électricité de jeunesse. Les étudiants se font des blagues en criant, ou en chantant très fort. Des groupes répondent à des private jokes d’autres groupes, provoquant l’hilarité d’autres groupes. L’exibitionnisme est à son comble.

Je vois passer une fille dont un pan de jupe est pris dans la culotte. Je pensais que cela ne se voyait que dans les films.  

Mercredi –  A la place de mon Pakistanais, un « nord-Irlandais » prend la chambre voisine. C’est rare : normalement, les maisons de ce type ne sont habitées que par des étrangers qui travaillent dur. C’est louche.

Au café, une jeune Irlandaise me dit que Paris est une ville pleine de gens bizarres, que les gens y vivent trop seuls, dans de petits studios, et que cela génère un comportement malsain. Dans le même café, je reconnais le professeur de latin à la retraite qui aurait voulu que je partage une chambre avec lui, dans sa maison, à l’époque où j’étais à la recherche d’un logement. 

Mardi – Une conférence est donnée par un doctorant sur un poème de Jorge Luis Borges. Une discussion enflammée s’ensuit sur la question de savoir si Borges était croyant ou pas, s’il était religieux ou pas. De mon côté, je me demande pourquoi tout le monde refuse de considérer que dans le vers (Esa sentencia la escribio un irlandés en un carcel.) Borges pourrait faire référence aux grévistes de la faim de 1981, puisque le poème date de 1985.

La discussion se termina au pub, mais moins enflammée et avec moins de monde.

La veille, des voitures ont été brûlées, et les gens trouvent que les médias ont tort de présenter cet événement comme s’il s’agissait du retour des Troubles, tandis que des étudiants en théâtre font un bruit épouvantable.