ZAD, la vie derrière les barrages, dans les bois, sous les radars

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Les chauffeurs sont de paisibles retraités qui n’ont pas peur d’afficher leur soutien total aux zadistes. Ils ont collecté des palettes ici et là et viennent les apporter aux campements qui en feront bon usage : essentiellement des constructions de cabanes.

Nous discutons près d’un chemin barré, gardé par deux jeunes vigiles employés par une entreprise privée. Quand midi sonne, les deux jeunes gens partent manger, laissant le chemin libre.

Les deux sympathisants retraités considèrent les jeunes zadistes comme des résistants des temps contemporains, et veulent leur apporter autant de (ré)confort qu’il est possible. Ils parlent de ces gamins comme de leurs propres enfants, et mâtinent leurs propos anarcho-gauchistes d’une tendresse paternelle tout à fait touchante.

Nous les accompagnons jusqu’au campement qui se trouve au bout du chemin, à l’orée de la forêt. Nous nous interdisons de prendre du son ou des photos, car nous supposons que les zadistes peuvent être méfiants. A juste titre, les deux jeunes qui nous accueillent sont courtois mais relativement froids : l’un d’eux annoncent tout de suite la couleur, il n’acceptera ni interview, ni prise d’image, ni prise de son. Nous n’insistons pas, préférant jouer la carte de la compréhension. Notre but étant de faire un documentaire, il nous paraît plus urgent d’établir des relations de confiance au préalable.

Les relations avec la presse se passe ailleurs, dans une zone nord appelé « La Maquizade ». Là-bas, nous pourrons exposer notre projet de reportage à des zadistes habilités à traiter avec « les journalistes ».

En revanche, ils sont très heureux d’apprendre que des palettes sont arrivées. Nous partons tous ensemble jusqu’au camion. Nous devisons un peu en marchant. Le jeune homme refuse de me parler de lui, comme si j’étais un prédateur qui allait voler le moindre mot, un charognard qui allait se jeter sur le moindre renseignement. Comme souvent, en communauté assiégée, ont voit tout étranger comme un journaliste potentiel, et tout journaliste comme un ennemi en puissance, qui va dire du mal et désinformer. J’ai connu cela avec les Travellers irlandais, et aussi avec les Souffleurs de rêve des Cévennes. Je ne leur en veux pas, mais je ressens une fatigue physique devant cette méfiance et ces multiples barrages qu’il faut franchir pour établir une relation humaine.

Nous repartons et nous dirigeons vers le campement dit « La Maquizade ».

Roybon : « Les zadistes reçoivent 90 euros par jour »

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En repérage pour un possible documentaire sur les contestataires de Roybon, je me suis rendu avec Catherine sur les lieux de l’occupation des terres par les « zadistes ». Située dans les fameuses Terres froides, près de la Côte-Saint-André, au confins de l’Isère et de la Drôme, sur les contreforts du Vercors. Un groupe informel d’activistes s’oppose à la construction d’un Center Parcs dans la forêt.

Concrètement, pour s’opposer à ce projet, les activistes vivent sur les terres nuit et jour, construisent des cabanes et s’y relaient pour qu’elles soient toujours habitées. Ils élèvent des barrages et des barricades sur toutes les routes forestières pour empêcher la tenue des travaux. Ils appellent ces terres la « Zone à défendre » (ZAD), d’où leur appellation de « zadistes », qui rappellent d’autres noms de combattants tels que les zapatistes du Mexique.

Nous voulions voir, et le cas échéant témoigner, de ce qui se vit derrière les barricades, sur lesdites terres occupées, dans les cabanes. Que se passe-t-il là-bas, chez les zadistes ? Comment vivent-ils ? Quel genre de communauté est en train de se créer ? Nous subodorons qu’il ne s’agit pas seulement de jeunes inactifs poussés par l’envie d’en découdre avec la gendarmerie, mais qu’il doit y avoir une vie plus profonde, une rencontre de plusieurs désirs et de plusieurs activités.

Dans le village de Roybon, les habitants ont affiché un peu partout leur soutien au projet du centre de loisirs. Sur les vitrines des boutiques : « Commerce à défendre », « Oui au Center Parcs ». Sur le sapin de Noël qui trône près de la mairie, une lettre d’enfant demande au Père Noël « un beau Center Parcs ». Une riposte aux zadistes s’est organisée. Une résistance à la résistance écologiste. Les habitants du village, en tout cas les plus visibles d’entre eux, affirment haut et fort qu’ils ne veulent pas de ces activistes. Même la statue en bronze sur la place centrale, une réplique de la statue de la Liberté, est mise à contribution, supportant une pancarte qui dit : « Libérez mon village ».

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Françoise et Claude, notamment, nous expriment leur déception face à l’impuissance des politiques qui sont incapables de faire régner l’ordre dans la forêt. Ils sont convaincus que le centre de l’entreprise Pierre et Vacances créera de l’emploi, de l’activité, du tourisme, et qu’il aidera à désenclaver le village. Très gentil, affable et ouvert à notre micro, le couple de retraités est remonté contre les zadistes qui imposent leur volonté, envers et contre toute légalité. Claude affirme que les zadistes sont manipulés par des groupes politiques, des syndicats ou des lobbies : « Ils reçoivent 90 euros par jour, pour tenir le coup, et évidemment, ils ne travaillent pas. » Qui leur donne cet argent ? On ne le sait pas.

Sur la route, quand on s’approche de la ZAD, un barrage de gendarmes nous arrête. Vérification des papiers, fichage, consignation des adresses et même enregistrement vidéo de notre présence. Les gendarmes nous déconseillent de continuer notre route, car la route est barrée deux kilomètres plus loin, mais ne nous interdisent pas de passer.

Alors nous continuons, et nous nous retrouvons devant une autre voiture de la gendarmerie.  On nous redemande nos papiers, on note à nouveau nos adresses, on nous filme encore, et on nous donne une nouvelle marche à suivre : « On ne peut pas vous laisser continuer sans accréditation. D’ailleurs, c’est pour votre sécurité, car les zadistes sont des gens violents, il y a déjà eu des journalistes agressés. Retournez à Boyron, et voyez avec la gendarmerie, ils vous donneront des consignes ».

L’ambiance est douce, la campagne est belle mais on se croirait en guerre civile, avec des check points qu’il faut traverser en montrant patte blanche. L’accès à la « Zone à défendre » est donc déjà lui-même défendu sur toutes les routes qui y mènent. Moi qui viens de lire Les Evénements, le dernier roman de Jean Rolin, je me trouve toujours plongé dans cette atmosphère de cessez-le-feu précaire.

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Sur le chemin du retour vers le village de Roybon, nous sommes à nouveau arrêtés par un barrage, et les mêmes gendarmes nous demandent  à nouveau nos papiers, notre adresse et nous filment à nouveau. Devant nous, un camion à benne est arrêté, la benne chargée de palettes en bois. Nous devinons qu’il s’agit là de matériel pour les zadistes.

Quand les gendarmes relâchent ce camion, qui fait demi-tour, nous décidons de le suivre. Nous pensons confusément que, peut-être, ces palettes vont nous mener, plus sûrement que la gendarmerie de Roybon, à la ZAD. Il emprunte des petites routes de campagnes qui montent sur la colline et s’arrête à une route barrée. Catherine va parler au chauffeur. Bingo, il s’agit bien de militants qui viennent aider les zadistes en leur apportant du matériel pour construire des cabanes.

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« Les Evénements », ou la mue de Jean Rolin dans la guerre

Les événements

Il s’agit d’un roman qui narre la traversée d’une France en guerre. Le boulevard Sébastopol peut se parcourir « le pied au plancher », en sens inverse, et un immense chaos règne sur notre pays.

Il faut préciser que c’est un roman, car Jean Rolin s’est plutôt distingué dans les récits non fictionnels, et singulièrement des récits de voyage, de séjour, d’enquêtes. Depuis 2009 ou 2010 (autour de la soixantaine), l’écrivain procède à une sorte de mue. Il se tourne vers la fiction et veut (re)devenir romancier. Il s’était déjà essayé au roman, il y a plus de vingt ans, avec une réussite plutôt mitigée. Il s’y est donc remis dernièrement, et son dernier opus montre qu’il est en passe de réussir son pari. Les Evénements est le roman abouti d’un romancier impeccable. Les deux fictions qu’il avait publiées depuis 2010 ne m’avaient pas convaincu en tant que fictions. J’aimais ces livres, mais pas pour l’histoire qu’ils racontaient, car ils racontaient assez peu en définitive, et le lecteur pouvait se délecter des scènes observées, des descriptions de territoires, des épiphanies dont Rolin était coutumier dans son oeuvre non fictive.

Avec Les Evénements, en revanche, le dispositif narratif fonctionne beaucoup mieux et le lecteur est embarqué dans la fiction. On y croit, on y est, les personnages existent, le loufoque des situations n’est pas étouffé par les effets de réel. La France est en guerre, on s’y promène, les barrages sont réalistes, les rencontres fortuites sont crédibles, les chefs de clan sont incarnés et le narrateur habite enfin complètement son rôle de mec un peu paumé, qui ne sait à qui il doit obéir, avec qui il est censé collaborer. Plus qu’à l’espion piéton errant à Los Angeles (Le Ravissement de Britney Spears, 2011), et plus qu’à l’homme cherchant à traverser le détroit d’Ormuz à la nage (Ormuz, 2013), on s’identifie facilement au narrateur des Evénements qui n’est qu’un homme ordinaire, prudent et ironique, cherchant à sauver sa peau dans les entrelacs d’un conflit confus.

J’avais avancé, autrefois, la théorie selon laquelle les livres de Jean Rolin marchaient par deux, qu’ils se dédoublaient et se jumelaient à des années de distance : deux livres sur l’Afrique, deux livres sur la banlieue de Paris, deux livres sur les paysages industriels, deux livres sur  les animaux, etc. Forcément, il y avait aussi des livres qui étaient seuls, orphelins, célibataires, en attente, pour ainsi dire, de leur conjoint à venir. Campagnes était de ceux-là, L’Organisation aussi, ou Joséphine.

Eh bien, il semble qu’avec Les Evénements, Rolin tende à faire écho à plusieurs de ses livres passés. On pense bien sûr à Campagnes, puisqu’il s’agit dans les deux cas de la traversée d’un pays en guerre (l’ex-Yougoslavie et la France), et de la nature imperturbable de la vie animale, aux alentours de la guerre. On pense aussi à un petit texte très méconnu, Cherbourg Est/Cherbourg Ouest, qui consiste en un large travelling cinématographique dans la ville normande, dans une perspective explicitement guerrière.   On entend enfin l’écho de L’Organisation (1996), souvenirs comiques et mélancoliques d’un militant d’extrême-gauche, qui pouvait déjà être lu comme une réflexion sur la stratégie militaire, la confusion des luttes, les illusions et les nécessités de l’engagement partisan.

Mais il s’agit de bien plus qu’un simple écho. J’ai comme l’impression que les textes anciens que j’ai cités ici avaient en réalité pour but de préparer l’écrivain et le lecteur à l’arrivée de livres complets et puissants comme Les Evénements. Balzac faisait des « études de moeurs » dans sa Comédie humaine, Jean Rolin se lance dans une étude romanesque sur la guerre, sur la nature, sur la mobilité et sur les mouvements de population.

On ne sait pas pourquoi la France est en guerre, pourquoi les casques bleus sont là ni à quoi ils servent. La guerre est juste une fatalité, elle est une modalité de l’existence, comme la paix, la crise ou la croissance. Les hommes ne se font pas la guerre, ils vivent en guerre comme en un état durable. C’est un état qui inspire Jean Rolin. Il s’y sent chez lui ; non pas à l’aise, mais vivant. Peut-être son don d’observation est-il plus légitime en temps de guerre, et peut-être aussi son statut de nomade prend-il plus de sens quand le pays est à feu et à sang.

C’est un beau roman, drôle à chaque page, et poignant chaque fois que la nature surgit dans la narration. La guerre étant incompréhensible, le narrateur se réfugie dans les mouvements infimes des arbres et des cours d’eau. C’est bientôt le printemps, il convient de le guetter, d’en chercher les signes annonciateurs : c’est ça l’événement dont parle le roman.

Best off du blog 2014

Pour fêter dans l’allégresse l’année 2015 qui commence, rions un peu en déroulant le film des meilleurs moments du blog, tout le long de l’année qui vient de s’achever.

Janvier : Mon père vient de mourir et je me trouve comme perdu dans la région lyonnaise. Je passe le réveillon avec une amie de droite qui déteste François Hollande. Elle cuisine merveilleusement et nous en venons à parier sur les élections de 2017 : si Hollande est éliminé dès le premier tour, je l’invite chez Bocuse. S’il arrive au second tour, c’est elle qui m’invite. Nous n’évoquons pas l’éventualité selon laquelle il ne se représenterait pas.

Mars : Intervention à la Maison des Arts plastiques, structure de la région Rhône-Alpes. La galerie Françoise Besson publie les premières maquettes d’un livre d’art sur Xuefeng Chen dont je signe le texte. Nous nous retrouvons à Paris pour la grande foire d’art contemporain au Grand Palais, où expose mon amie chinoise.

Avril : Vélos d’occasion achetés quelques euros chez Emmaüs et réparés comme au bon vieux temps. Longues promenades cyclables dans le nord Dauphiné. Diffusion sur la RTS de trois documentaires réalisés en Californie.

Mai : Les cendres de mon père et les plaisirs de ma mère. Cérémonie familiale au jardin suspendu, dans les Cévennes, pour disperser les cendres de mon père. J’invite ma mère dans les plus grandes tables gastronomiques de Lyon. Intervention à l’université Paris 8.

Juin : Joggings autour de l’étang de Saint Bonnet. Voyage en Chine.

Juillet : Israël écrase les Palestiniens de Gaza. Gêne des intellectuels français qui n’osent pas dénoncer les massacres de l’armée israélienne, de peur d’être traités d’antisémites. Récits du voyage en Chine : vins fins, cadres, musiciens, Nankin, pollution.

Août : Croix-Rousse, le quartier bobo de Lyon. Vieux copains, vieilles copines, splendeurs du Forez, joggings parmi les sculptures du parc Chazière.

Millième billet de La Précarité du Sage !

Octobre : Nous sommes trop nombreux sur terre. Précarité et malthusianisme. Modiano Prix Nobel. Nouveau voyage en Chine.

Novembre : Le sage précaire devient propriétaire d’un terrain dans les Cévennes. La source d’Aiguebonne. Diffusion par la RTS de 2 documentaires réalisés en Chine. Interventions au centre Charlie-Chaplin sur l’art et les femmes. Cerisiers en Cévennes : à la sainte Catherine, tout bois prend racine.

Décembre : Voyage au Maroc. Intervention à l’école des beaux-arts de Grenoble. Critique de télévision : Cyril Hanouna, Le Before, les Nouveaux explorateurs.

Une année marquée par le deuil, le bénévolat et l’amour. Mais j’ai parlé de tout sauf du deuil qui me travaille, des travaux que j’ai menés et des amours qui enchantent ma vie.