
D’ordinaire les chiens dans les fermes tunisiennes sont attachés et ont une fonction essentielle mais délétère : aboyer comme des fous dès qu’un étranger approche. Faire peur et éloigner les rôdeurs. Leur vie, vue de loin, semble vraiment misérable.
Mais à notre arrivée à Ftiss, mon beau-frère m’a dit que celui-ci n’avait pas vocation à être attaché. Il était là pour apporter de la vie au contraire, ce qui me réjouissait.

Nous avions parlé de cela la dernière fois. Les deux parents qui vivent dans la ferme n’ont pas seulement besoin d’aide à domicile et d’auxiliaire de vie, ils ont besoin de contact, d’échanges, de joie de vivre autour d’eux.
Or mon beau-père n’aimait pas trop les chiens et chassait celui-là quand il mettait la patte dans la cour intérieure. Le petit chien, par conséquent, avait peur de nous tous, et tendait à imiter les autres chiens qui, attachés à une corde, s’évertuaient à aboyer même quand il n’y avait aucun rôdeur à l’horizon.
J’ai donc essayé de l’apprivoiser, ce petit chien, et de lui donner un nom. Le problème est que le nom qui me venait était déjà pris par un de ceux qui sont attachés et que j’avais baptisé quand il était petit et que je lisais le dernier roman d’Eric Vuillard : Billy the Kid.
Je réussis à m’approcher de lui et un jour, victoire, il me lécha la main et accepta de se laisser prendre dans mes bras. Il tremblait un peu parce que pour lui, les humains sont des êtres méchants et toujours de mauvaise humeur.

Il n’était pas très confiant mais comme les chiens sont des anciens loups qui ont choisi le camp de l’homme il y a quelques centaines de milliers d’années, tout chien est par principe adoptable, domptable et domesticable en peu de temps.
Il ne résiste jamais aux hommes car il est par définition programmé pour se rendre utile aux hommes et à tout recevoir des hommes. C’est le choix que son ancêtre a fait, et aujourd’hui, il ne connaît pas d’autre salut que la vie humaine, avec ses bonheurs et ses détresses.
Son prénom ne s’accrochait pas sur lui. Je ne pouvais l’appeler que « petit chien ».

Quand je l’approchais de mon beau-père, il tremblait de tout son corps. Il fallait prendre un peu de temps pour que ces deux-là s’apprécient.
Je connais mon beau-père, il est de nature affective et trouve toujours de quoi rigoler. Au début, il ne comprenait pas l’intérêt de voir un chien dans l’espace domestique mais il n’a pas fallu beaucoup de jours pour qu’il fonde de tendresse pour la mignonnerie de ce petit regard espiègle et qui respire l’intelligence.