Funérailles chantées à Ftiss

Soleil levant, Ftiss, septembre 2026

La grand-mére de Hajer est décédée le jour où nous donnions une conférence dans un colloque à la fac d’Aix-Marseille. Un vendredi.

Un de ses oncles qui a fait le déplacement depuis l’Europe m’a dit : « Je suis venu dès hier car je pensais qu’elle mourrait un vendredi. Elle mérite de mourir un vendredi. J’ai dit à mon frère de ne pas rentrer en Amérique avant vendredi mais il ne m’a pas écouté. »

Nous sommes partis en Tunisie le lendemain matin, samedi, pour participer un peu aux funérailles. Quand nous sommes arrivés, la grand-mère était déjà en bière, dans le cimetière familial de Ftiss. On m’a autorisé à aller la voir avec Hajer, mais à condition de bien faire le rappel des « quatre réponses ». L’oncle de Hajer m’a expliqué que les hommes sont allés l’enterrer aujourd’hui et ont prononcé les paroles qui conviennent pour que l’âme de la défunte aille au paradis. Les anges, notamment, viendront lui poser quatre questions et les dernières paroles qui sont prononcées sur la tombe sont là pour aider son âme à répondre correctement à quatre questions : Combien y a-t-il de Dieux ? Qui est son messager ? Quelle est ta religion ? Quel est ton Livre saint ? Il faudra donc qu’on n’oublie pas avant de quitter le cimetière de bien dire en arabe : Il n’y a pas de dieu autre que Dieu, Mohammed est son messager, ma religion est l’islam, mon livre saint est le Coran. 

Etrange, me dit-on, de devoir rappeler ces réponses-là… Dieu qui voit tout serait donc susceptible d’oublier ce qui fut la foi de la grand-mère ?

Le soir, nous rejoignons la ferme de l’oncle Mohammed, décédé récemment lui aussi, où se déroule la veillée funéraire. Pendant que nous mangeons le couscous que l’on nous sert, résonnent les chants et les prières qui sont proférés collectivement quelque part dans la maison. C’est la deuxième fois que j’assiste à une veillée funèbre à Ftiss.

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Dans l’encadrement de la porte du salon, je vois mon beau-père assis un peu avachi, probablement fatigué après quelques heures de chants et de psalmodie. J’ôte mes chaussures et vais m’asseoir près de lui. Pour éviter de montrer que je le remets d’aplomb, je le prends dans mes bras et le redresse discrètement. Prends des coussins et le cale, puis j’écoute les trois leaders de la soirée funéraire. Un jeune qui doit être un imam de Bou Arada, un vieux qui connaît bien le repertoire et un autre entre-deux-âges qui semble être apparenté au clan des Nehed, le nom de famille de Hajer.

Beaucoup des performances consistent en genres variés : des chants, des histoires rimées et reprises en chœur, des invocations, des récitations de sourates du coran et des prières. Ces chants ne sont pas de douces musiques doloristes. Ce sont au contraire des psalmodies fermement rythmées à voix très hautes pour être entendues par une âme fatiguée et désorientée qui vient de mourir et qui est sur le point de quitter son corps pour rejoindre l’administration du Créateur. Il s’agit de soutenir l’âme du mort dans son dernier effort, comme si le but de cette soirée n’était pas que la défunte « repose en paix », mais au contraire d’aider son âme à voyager jusqu’au Ciel. L’ambiance spirituelle est très fervente, mais fervente dans un sens propulsif. On se regroupe tous pour constituer un moteur mystique qui donne de l’élan à la grand-mère. Je sens aussi qu’il convient d’éloigner, grâce à nos voix éclatantes, les démons et les mauvais esprits qui auraient la mauvaise idée de traîner autour d’elle.

Quelques cousins de Hajer se chargent du service et servent des jus de fruit, des thés, des cafés, disposent des assiettes de dattes, de raisins et de sucre.

Ma sourate préférée est soudain récitée : Al Rahman. Pourquoi elle plutôt qu’une autre ? Probablement parce qu’elle propose une description concrète de la douce vie que le paradis réserve à ceux qui y sont acceptés. Mais alors que cette sourate est d’habitude extrêmement mélodieuse, d’autant plus mélodieuse qu’elle comporte un refrain, ce soir elle était psalmodiée au pas de charge, dans un rythme binaire et saccadé. Une fille de trois quatre ans vient solliciter l’attention de son père, qui la garde dans ses bras pendant qu’il écoute les chants. Je suis pris par un léger sentiment de tendresse amère et mes larmes me montent aux yeux en pensant à la femme de ma vie qui n’a pas pu avoir d’enfant. 

Vers la fin de la cérémonie, quelques femmes entrent dans le salon pour prier avec nous, ainsi que d’autres enfants. L’ambiance est détendue et les enfants de nos fermes apportent beaucoup de joie à notre assemblée. J’ai demandé à Hajer le lendemain ce que les femmes faisaient pendant que nous travaillions à sauver l’âme de l’ancêtre. « Nous discutions entre nous dans le salon des femmes. Moi, je n’avais pas grand-chose à dire, alors j’ai écouté les histoires de mes tantes. » Hamdoullah, que Dieu te protège dans Sa grande tendresse, toi la femme de mes rêves.

Les jours qui suivirent, chaque fois que je conduisais ma famille dans la voiture de location, je longeais le cimetière familial et m’exclamait « Ta mère ! » à Youssef. Ce dernier se lançait alors dans des invocations, et nous murmurions la Fatiha, la première sourate du coran, chacun pour soi-même.

2 commentaires sur “Funérailles chantées à Ftiss”

  1. Là il y aura des vertueuses et des belles

    Des houris cloitrées dans des tentes

    qu’avant eux aucun homme ou djinn n’a déflorées.

    (sourate 55, dans le -coran.com, la traduction de Savary fait un contresens en parlant de pudeur)

    Cette sourate où on commence par parler des djinns, puis des tortures de l’enfer et des délices du Paradis, m’empêche de prendre le Coran pour la parole de Dieu incréée. Certes le refrain

    Lequel donc des bienfaits de votre Seigneur nierez-vous ?

    a de quoi remonter la beauté formelle du texte (en arabe c’est sûrement bien plus beau). Mais pour le sens on ne peut pas faire plus matérialiste.

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    1. « Sous des tentes se trouvent en sécurité de pures beautés au regard préservé, que ni homme ni djinn n’a jamais touché. » Ma traduction de ce verset est plus fidèle, je pense, car le mot Houri n’apparaît pas en arabe, et la notion de claustration est inutilement polémique.
      Le refrain s’adresse à « vous deux » : la tradition dit qu’ici Dieu s’adresse aux hommes et aux Djinns. Dans cette sourate tout est subdivisé : il y a deux jardins, deux sources, deux mers, etc.
      Et la beauté de cette sourate vient de sa sonorité. Il faut l’écouter : la plupart des vers riment avec le refrain et les récitants se transforment en véritables chanteurs. C’est vraiment une expérience musicale unique et merveilleuse pour ceux qui aiment la musique religieuse médiévale.

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