Je sais qu’il est un peu tôt pour les mettre en terre. On me dit qu’il est préférable d’attendre le mois de mai pour éviter les derniers frimas. Je tente ma chance avec deux plants tandis que je garde les autres à l’intérieur.
Mon plan consiste à mettre en terre de manière échelonnée pour expérimenter. Le but est de produire des tomates le plus tôt possible, dès que les beaux jours seront installés.
Je vous tiendrai au courant de l’évolution de la situation.
Publié en 1925, Roux le Bandit raconte l’histoire d’un déserteur. Le jeune Roux décide de disparaître dans les montagnes des Cévennes lorsque la France mobilise sa population pour aller se battre contre l’Allemagne dans ce qui va devenir la première guerre mondiale.
On comprend immédiatement combien cette histoire m’a charmé dès que mon ami Peter me l’a racontée. J’ai lu ce roman en 2012, lorsque je vivais moi-même dans une cabane cachée dans les montagnes cévenoles. Il était impossible de ne pas identifier le sage précaire quadragénaire et le héros trentenaire de 1914. Un siècle me séparait de Roux, et bien qu’il dût vivre une épreuve difficile et dangereuse, je me sentais proche de lui.
Au tout début, les Français partaient à la guerre la fleur au fusil et pensaient être de retour dans leur ferme quelques mois plus tard. C’est pourquoi les fermiers du roman racontent l’histoire en insistant sur le mépris qu’ils ressentaient vis-à-vis de Roux, quand ils s’aperçurent que le jeune paysan manquait à l’appel, qu’il s’était évaporé dans la nature.
Pendant le premier tiers du roman, peut-être la moitié, les Cévenols traitent Roux de lâche et le méprisent pour avoir cédé à la peur. Alors que les jeunes de la région se faisaient tuer ou blesser sur le champ de bataille, les vieux du village lui reprochaient de mener la vie de bohème et de tirer au flanc.
Mais la guerre s’éternisa et les Français se sentirent floués, trahis par leurs élites encore une fois. Déserter, finalement, n’était plus considéré comme une option aussi monstrueuse. C’est l’Etat qui est monstrueux et, dans des circonstances extrêmes, la désobéissance civile peut être la seule alternative à la barbarie. C’est ce que raconte le roman d’André Chamson à l’époque où l’auteur est pacifiste. Plus la guerre dure dans le temps, plus les paysans acceptent la fuite de Roux. Ils finissent par avoir des contacts avec le fugitif et, petit à petit, on comprend ses motivations : c’est un objecteur de conscience qui fuit la guerre par fidélité pour sa religion. Aujourd’hui, si le même héros était musulman et non protestant, on dirait de lui qu’il est « radicalisé » car il place sa foi au-dessus des lois de la république.
Homme des bois cévenol, déserteur de 14-18. Source inconnue.
Roux a vraiment existé, mais dans une région située plus au nord, en Lozère. Grosse différence entre le vrai Roux déserteur et le personnage de fiction : Alfred Roux ne parlait pas de religion, il se défendait avec des armes et n’attira jamais la sympathie des Cévenols car il était un sauvage incommode.
Le célèbre historien des Cévennes, Patrick Cabanel, qui m’a déçu lors de sa conférence à la médiathèque du Vigan mais dont j’apprécie les écrits, affirme qu’il existe un exemplaire de l’édition originale signée par André Chamson et par Alfred Roux lui-même, ce qui accréditerait l’idée selon laquelle l’écrivain et l’ancien déserteur se seraient rencontrés.
Je vous invite à lire l’article de Cabanel sur Roux le Bandit, il est un peu foutraque mais dans le bon sens du terme : bien écrit, c’est de la recherche historique de qualité, créative et réflexive, avec des sources faciles mais pertinentes, et quelques documents qui paraissent légèrement apocryphes, tout ce qu’on aime dans les bureaux de la Précarité du sage. Voir, en ligne ou sur papier, Patrick Cabanel, « André Chamson : Roux le Bandit, la guerre et la paix », Bulletin de la Société de l’Histoire du Protestantisme Français (1903-2015), Vol. 160, LES PROTESTANTS FRANÇAIS ET LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE (Janvier-Février-Mars 2014), pp. 507-521, ici p. 510.
Connaissant cet historien, plus proche intellectuellement du Sage précaire que d’un scientifique incorruptible, je ne peux exclure qu’il ait purement et simplement inventé ce livre dédicacé, que personne n’a vu à part lui. Les historiens ont parfois aussi de ces envies de légendes et de mythes, comme le sage précaire les fait naître à sa façon.
Roux le Bandit doit donc prendre sa place dans la jeunesse des années 2020, après avoir plus à celle des années 1920. À l’heure des réformes iniques sur l’âge de la retraite, ce roman nous invite à réfléchir sur l’idée de retraite, de mises en retrait. Au temps venu des expérimentations de vie autonome et alternative, ce récit nous montre une vie d’insoumis pacifique et auto-suffisante. Le personnage de Chamson se débrouille tout seul, sans l’aide de la société, mais continue d’entretenir des relations d’entraide avec des vieux et des vieilles, il n’hésite pas à offrir son aide clandestinement à ceux qui le voient sur la draille ou dans les forêts. De ce point de vue, il me fait penser aux jeunes Arc-en-ciel qui vivaient en marge des villages et qui organisaient un système de solidarité inouï. C’est donc le roman des néo-ruraux qui cherchent quelque chose comme une résistance durable aux dérives du capitalisme.
Jeunes gens qui prônez la désobéissance civile, plutôt que de brandir des auteurs américains, lisez dans vos yourtes et exposez dans vos manifs de beaux exemplaires de Roux le Bandit, le roman des réfractaires non violents.
Photo de Element5 Digital sur Pexels.com, générée quand j’ai saisi les mots : « voyageur réactionnaire ».
Le 29 mars dernier, le sage précaire a fêté son anniversaire de la meilleure des manière, seul avec la femme qu’il aime. Sans bougie mais avec un délicieux gâteau, sans flonflon mais avec l’apaisement d’une soirée sans pression.
L’année dernière mon anniversaire fut un enfer. Des amis bienveillants étaient chez nous et voulaient me faire plaisir alors que je désirais être seul. Il fallait faire semblant d’être joyeux ce qui est probablement, pour un être humain naturellement joyeux, l’effort le plus difficile à fournir.
Cette année, une simple soirée avec celle qui sait me faire plaisir. Des cadeaux que je n’ai ouverts que le lendemain pour des raisons que je ne dévoilerai pas. Une bouteille de jus de fruit pétillant qu’on a oublié de déboucher. Le paradis.
Un cadeau d’anniversaire est apparu dans la presse : l’annonce de la parution d’un livre qui révèle les relations qu’entretiennent trois écrivains avec l’extrême droite. L’écrivain voyageur Sylvain Tesson est épinglé comme un bon vieux fasciste aux multiples fréquentations inavouables. Voilà qui tire une belle conclusion au travail que j’ai mené un peu seul depuis dix ans. Cela fait dix ans que je repère, dans l’écriture de cet aventurier, une tonalité réactionnaire, un style ampoulé faussement dandy, et des relents de racisme insupportable.
À la réflexion je ne suis pas si seul. Un autre chercheur en littérature des voyages a fait du bon travail sur l’imposture Tesson et je voudrais lui rendre hommage : Jean-Xavier Ridon. Lisez parmi ses articles ceux qui sont parus depuis les années 2015, c’est lumineux.
Le jour de mon anniversaire, donc, je vois le monde médiatique confirmer, sur le plan de l’enquête, ce que j’avais perçu dans les mailles du texte, dans la chair de l’écriture et le grain de la voix. Je sais que personne ne se dira jamais : « Il avait donc raison ce mec que j’ai rencontré dans tel train ou dans tel colloque. » Ce n’est pas ce genre de reconnaissance que l’on obtient. Les satisfactions du chercheur sont plus étouffées, plus solitaires, plus longues en bouche. Le sage précaire et sa meilleure moitié se contentent de se lover dans le noir non sans avoir avalé un entremet au chocolat.
Photo de Anna Shvets sur Pexels.com, générée quand j’ai saisi les mots : « Voyageurs racistes ».
Photo de Samson Katt sur Pexels.com générée quand j’ai saisi les mots « animal qui corrige un essai philosophique ».
Le ramadan commence aujourd’hui, donc le sage précaire va essayer de se comporter avec élégance et charité pendant un mois, en priant Dieu que ces qualités de charité et de partage pourront s’ancrer dans son âme et demeurer au principe de ses actions au delà du mois sacré.
Pendant un mois, je ne dirai pas de mal de mon prochain. Même le dernier film inspiré de l’ignoble Sylvain Tesson, je n’en dirai rien pour ne pas en dire de mal. Pendant un mois, ce blog sera un tapis de rose pour vous tous mes chers frères et soeurs.
Je ferai une exception pour une chose qu’il faut dénoncer rapidement. Il traîne sur internet un corrigé des épreuves de philosophie dont j’ai parlé dans les deux billets précédents. Un corrigé absolument atroce. Il est de salubrité public de clairement dire aux parents, aux élèves et aux professeurs que ce qui vous est montré comme la bonne copie de philosophie est en réalité une grave faute professionnelle. J’en demande par avance pardon à mon seigneur pour cette critique qui n’est pas une médisance mais une correction de correcteur.
Le site Studyrama.com propose des corrigés pour toutes les épreuves et voici le premier paragraphe de l’épreuve dite « question d’interprétation » sur le texte de Nietzsche dont j’ai parlé hier sur ce blog :
Longtemps, les philosophes depuis l’antiquité jusqu’à la psychologie se sont posés la question de l’identité véritable. Une substance immuable, voire immanente ou un roseau pensant selon Pascal ? Le « Moi », du latin ego, renvoi à la réalité permanente et inaltérable qui constitue qui je suis. C’est une entité difficilement définissable et identifiable car elle ne correspond ni à quelque chose de tangible, ni à une chose abstraite.
Correcteur anonyme de Studyrama.com
Les fautes d’orthographes sont d’origine, « renvoi » étant utilisé comme un substantif, l’étymologie de « moi » devenant ego. Et je ne parle pas du reste.
Nietzsche, le nihiliste, dans sa remise en cause presque totale de la pensée s’est attelé au
problème de se savoir.
Studyrama
Qualifier le philosophe de nihiliste de cette manière est choquant dès la première lecture. Et je ne parle pas du reste.
La suite est à l’avenant et se démarque par une avalanche de références sans aucune réflexion, ni mise en contexte, ni développement d’une quelconque réflexion personnelle :
Berkeley affirmait d’Irlande qu’Être, c’est percevoir, être perçu (esse est percipi). Son idéalisme s’est développé chez Kant dans la Critique de la raison pure. Nous sommes moins que nous paraissons suivant notre «public» du moment. L’homme s’adapte selon Hugo. Condillac croit que ce sont nos sensations plutôt que des vaines certitudes ontologiques qui forment notre Conscience comme notre Identité.
Studyrama
Et cela continue sur plusieurs pages sur le même ton. J’ai d’abord pensé que cette horreur avait été générée par une intelligence artificielle, mais les fautes d’orthographe m’ont convaincu que cela avait été conçu par un être humain. Un être humain probablement sous-payé pour réaliser en quelques minutes un travail aussi épouvantable que dangereux pour nos élèves. Les adolescents étant très influencés par ce qu’ils trouvent sur internet, ce genre de blague pourrait être vraiment dommageable.
En ce mois de ramadan qui commence, je pardonne ce prof précaire qui a dû produire cette copie pour toucher un petit salaire, mais je blâme le site internet qui va gagner de l’argent en fourvoyant des milliers d’élèves, et rendre la philosophie détestable aux yeux de tous les lecteurs.
Les bacheliers devaient interpréter un texte de Nietzsche et rédiger un essai littéraire sur la question du moi. Mardi 21 mars 2023, le texte suivant tiré d’Aurore était proposé au jugement et à l’interprétation des élèves :
Il convient d’abord d’être très attentif à la lettre du texte ainsi qu’à la précision du libellé du sujet. Pourquoi sommes-nous autre chose que ce que nous paraissons être ? Dans quelle mesure Nietzsche démontre-t-il que notre identité consciente, regroupée derrière le terme de « moi », ne coïncide pas avec ce que nous sommes vraiment ?
L’existence humaine consiste en effet en une myriade de minuscules perceptions, volitions, désirs et aversions, que le philosophe appelle des « processus internes » et « pulsions » (l. 2-3). Ces petits mouvements de l’âme, que Leibniz appelait déjà les « petites perceptions », le sujet ne les connaît pas car il n’a pas les moyens de mesurer ce qui est trop petit. Il ne prend conscience que de ce qui est perceptible pour lui, ce qui lui paraît. Or, de même que les oreilles humaines n’entendent pas tous les sons mais seulement ceux qui se trouvent à une certaine fréquence, de même nos sensations ne commencent à être consciemment ressenties que lorsqu’elles s’agrègent les unes aux autres pour former un conglomérat (Nietzsche parle d’ « accumulation », l. 16) de mouvements internes suffisamment massif pour être repérable par la conscience.
Par exemple, quand je ressens de l’amour pour mon épouse, cet amour n’est pas simple et transparent : il recouvre une réalité complexe d’une inifinité de perceptions et de désirs, qui se conjuguent avec des milliers de souvenirs, de peurs, de colères peut-être, voire de désespoirs inconscients, qui vivaient à un niveau infra-ordinaire, pour reprendre le vocabulaire de Georges Perec. Pris séparément, ces minuscules mouvements forment des « exceptions » par rapport à mon identité, mais quand ils s’agrègent et forment un soulèvement extrême, alors ils deviennent la « règle » (l. 21-22) du moment, et je les vis comme un sentiment amoureux.
Cette théorie apparaît dans le sillage des découvertes scientifiques sur le vivant que l’on observait au microscope. Une vie inconnue, invisible et grouillante compose la matière de ce que nous voyons. Au XXe siècle, inspirés par Nietzsche, Gilles Deleuze et Félix Guattari ont proposé de détourner le vocabulaire des biologistes pour décrire des phénomènes psychiques. Ils interprètent la nouvelle de F. Scott Fitzgerald La Fêlure par l’opposition entre une dimension « moléculaire » de nos pulsions, et une dimension « molaire », qui serait celle que l’on peut percevoir. Quand la fêlure se manifeste dans la vie molaire du narrateur, c’est le résultat d’un long processus moléculaire de démolition que l’auteur américain essaie de décrire.
Suis-je autre chose que ce que je parais ? Je pense être simplement un sage précaire amoureux, ce qui n’est pas une erreur ni une contre-vérité. Simplement, cet amour est en fait le « degré superlatif » (l. 4) de nombreux affects moléculaires contradictoires et convergents. Selon Nietzsche, sous le sage amoureux, se cache peut-être un guerrier las et pusillanime. Mais comme il n’y a pas de mot pour dire cela, on dit A aime B. En ce sens, nous sommes bien « autre chose » que ce que nous « paraissons être », mais cela ne veut pas dire que ce que nous paraissons être est faux ou illusoire.
Cela nous conduit naturellement vers la question du langage. Avoir les mots, n’est-ce pas se limiter à demeurer sur le plan molaire d’une vie déjà vécue ? Nous parlerons de tout cela une autre fois car ce billet est déjà bien trop long et la femme que j’aime m’a rejoint au café où j’ecris, et elle m’attend pour partir. Je ne lui dirai rien de cette histoire de guerrier las qui fonce bêtement sous les paroles mielleuses que je dispense.
Photo de cottonbro studio sur Pexels.com, générée quand j’ai saisi les mots « savoir et sensibilité » dans le moteur de recherche.
Cette question est le libellé du sujet de l’essai philosophique tombé hier lundi 20 mars lors de l’épreuve du baccalauréat dite « Humanités, Littérature & Philosophie » (HLP).
L’un des chapitres de ce cours d’HLP portait justement sur « Les expressions de la sensibilité » et mon copain Ben, professeur de philo plénipotentiaire, avait partagé avec moi des documents pédagogiques qui m’ont permis de faire ce cours alors que je ne savais rien de la nouvelle mouture du bac et de ses inénarrables réformes. Par ailleurs, dans le cours de philosophie en tronc commun, des notions du programme permettaient aussi de traiter un tel sujet : non seulement l’inconscient, l’art, le langage, mais aussi la raison, la vérité, voire la technique. Nos élèves étaient donc armés.
Le savoir nuit-il à la sensibilité ?
On peut déceler un double paradoxe dans la question. D’abord, dans l’histoire de la pensée, c’est plutôt le contraire que l’on avance : la sensibilité nuirait à la recherche de la vérité. Que ce soit Platon qui arrache le philosophe du monde sensible pour accéder au monde intelligible, ou Descartes qui se méfie de ses sens quand il part à l’assaut d’une connaissance indubitable.
Les élèves cultivés auront discerné qu’au XIXe siècle, un tournant opéré d’abord par le romantisme puis par certaines formes de vitalisme, a renversé la perspective et considéré l’intellectuel comme un être faible et plein de ressentiment à l’égard du corps. L’une des illustrations de cette dualité peut être lue au XXe siècle dans le roman de N. Kazantzakis, Alexis Zorba, dont le narrateur est un doctorant qui étudie l’oeuvre poétique de Mallarmé, si je ne m’abuse, et qui se décrit comme exagérément cérébral, tandis que Zorba jouit de la vie d’une manière plus sage, car plus vitale, plus sensible, plus corporelle.
J’avoue que j’ai été sensible moi-même à ce genre de pensée. J’ai longtemps hésité avant de me lancer dans une thèse de doctorat parce que l’acquisition du style d’écriture savante exigé par l’université me faisait peur. Je craignais que devenir savant m’assèche le cerveau et me rende incapable de produire les petits poèmes en prose en quoi consiste l’œuvre du sage précaire.
Le deuxième paradoxe du sujet se trouve dans le texte d’Octave Mirbeau présenté en première partie de l’examen. La narratrice, femme de chambre, fait la lecture à un jeune esthète bourgeois malade de la tuberculose. Grâce à cette relation ancillaire, la femme de chambre découvre la poésie, le monde de l’esthétique, et se découvre elle-même comme sujet d’une sensibilité appréciée. Cela changera sa vie. Le garçon lui explique que la beauté de la poésie est inaccessible aux « savants », du fait qu’ils ont « trop d’orgueil ». D’où la question pour l’essai philosophique : le savoir nuit-il à la sensibilité ?
Le paradoxe concernant ce texte est évident. Loin d’être une nuisance, le savoir est au coeur de la sensibilité des personnages. Le jeune homme apprécie une poésie très intellectuelle pour son temps, Mirbeau cite les noms de Baudelaire et Maeterlinck. Pour un roman de la Belle époque, ce sont des références ultra modernes et raffinées. Il fallait être un savant pour connaître et apprécier les poètes symboliques au tournant du XXe siècle. De plus, la femme de chambre ne savait pas qu’elle possédait une sensibilité. L’état de son savoir ne lui permettait pas de se rendre compte qu’il existât une chose qu’on appelle « beauté », et qu’elle fût elle-même capable de se délecter d’une oeuvre poétique. C’est le jeune homme qui lui enseigne ce qu’est la poésie, et qui lui apprend qu’elle-même dit parfois des choses belles et sensibles.
C’est ce que Bergson explique à la même époque que ce roman de Mirbeau, à propos de l’émotion ressentie devant des oeuvres d’art modernes. Pour apprécier une oeuvre nouvelle, encore faut-il pouvoir y prêter « attention ». Or l’attention est, selon Bergson, « la jonction entre la perception et des états anciens ». S’il y a trop de différence entre ce que j’ai l’habitude d’apprécier et la perception d’une chose nouvelle, la « jonction » ne se fait pas et je manque la rencontre avec l’oeuvre. La sensibilité ne peut donc pas se vivre de manière indépendante du savoir. Pour reprendre les mots de Bergson, la « concentration » est
une coalescence entre le souvenir et la perception. Si la distance est trop grande entre ce qu’on perçoit et ce qu’on connaît déjà, la coalescence ne peut pas se faire et l’attention en réalité ne se fixe pas.
Henri Bergson, Conférence de 1904.
Le savoir défini comme une culture acquise et méditée est donc une condition de possibilité de toute expression, même imparfaite et lacunaire, de la sensibilité. En revanche, on connaît des individus qui utilisent des éléments de connaissance de manière à empêcher et à travestir l’expression et l’épanouissement de la sensibilité. C’est le cas notamment des mauvais poètes et des auteurs industriels qui se servent de clichés pour exprimer des sentiments stéréotypés. Les exemples abondent mais celui que j’aimerais utiliser vient d’un texte qui m’a été envoyé par Ben en novembre dernier. Il s’agit des Salons de Denis Diderot, dans lequel on peut lire une extraordinaire parenthèse qui pourrait constituer un ouvrage autonome autour d’une exposition du peintre Joseph Vernet ; ce texte est connu sous le nom de » Promenade Vernet » :
deux poëtes ont quelquefois fait deux mêmes vers sur un même sujet
Denis Diderot, Salon de 1767.
Le philosophe ne blâme pas les deux poètes qui pourtant, visiblement, ne sont pas d’une grande originalité. Ce qu’il avance, au contraire, c’est que les sensations sont trop nombreuses et subtiles pour trouver leur juste expression dans un idiome vernaculaire :
C’est qu’il n’y a dans la même pensée rendue par les mêmes expressions, dans les deux vers faits sur un même sujet, qu’une identité de phénomène apparente ; et c’est la pauvreté de la langue qui occasionne cette apparence d’identité.
Diderot.
Diderot nous invite à une réflexion sur le langage pour expliquer les difficultés que nous rencontrons à exprimer adéquatement notre sensibilité. Or le langage est une partie intégrante de notre « savoir » et de notre culture. La langue serait trop « pauvre » parce qu’elle a été créée pour des motifs sociaux et pratiques. Nous parlons pour communiquer des idées compréhensibles par tous, en vue d’actions collectives. Les langues naturelles ne sont pas apparues pour faire de la poésie, et encore moins pour trouver des expressions précises à toutes les variations de notre âme.
De ce point de vue, on pourrait dire que ce n’est pas le savoir en tant que tel qui limite la sensibilité, mais la structure de la langue elle-même. La question peut donc évoluer en se demandant s’il est possible d’acquérir des modes linguistiques qui permettent de donner à la langue une capacité d’approcher l’idiosyncrasie de notre moi. Cette langue nouvelle, plus proche de la sensibilité, à la fois singulière et communicable, n’est-ce pas ce qu’on appelle la littérature ?
Il y aurait mille choses à dire pour répondre à cette question. Ce qui me plaît dans ce genre de sujet, c’est qu’ils peuvent être abordés à plusieurs niveaux de compréhension, et traités par lancers, comme une fusée à plusieurs étages.
Ne me demandez pas pour quelles raisons, ni qui a eu cette idée : les bacheliers passent cette semaine les épreuves les plus importantes de leur baccalauréat, avant de retourner en classe fin mars et de préparer pour juin les dernières épreuves du même diplôme.
Les professeurs de philosophie sont vent debout contre cette réforme du lycée car, disent-ils, les élèves n’auront plus aucune motivation en avril, mai et juin. Le sage précaire répond à cela que la motivation n’était pas la caractéristique principale des jeunes Français avant le mois de mars.
Car vous devez savoir que la philosophie se trouve dans une position rare et même unique du point de vue scolaire : les bacheliers ont tous une épreuve obligatoire de philosophie de 4 heures en juin, mais en plus, les élèves qui ont choisi tel ou tel enseignement de spécialité doivent passer une épreuve dite « de spécialité philosophique », en mars.
À titre personnel, je me réjouis de ce calendrier baroque. Mes élèves ont donc deux séances de réflexion philosophique solennelles et officielles. À cela s’ajoutent les deux sessions de « bac blanc » qui préparent les élèves à plancher sur table dans les conditions de l’examen. Il est de très bon aloi que les élèves aient deux rendez-vous importants, un au deuxième tiers, l’autre à la fin de l’année scolaire. Cela ne peut qu’être profitable pour une discipline dans laquelle on ne progresse que lorsqu’on la pratique.
Je suis dans l’obligation d’exprimer mon tendre désaccord avec mes chers collègues professeurs de philosophie. Ces derniers protestent contre cette folie de faire passer le bac en mars, et demandent que les élèves puissent « préparer » tranquillement leur épreuve jusqu’en mai ou juin. Le sage précaire dit la chose suivante : on n’est jamais prêt. La seule manière de se préparer dans la vie est de se jeter à l’eau.
En avril, mes élèves me reviendront et nous pourrons travailler, sans doute dans le chahut, pour faire des ajustements, pour préciser les consignes de méthodes, et rendre ces futurs étudiants encore plus performants en juin.
Si j’étais ministre de l’éducation, je me flatterais de n’initier aucune réforme structurelle. Je regarde les innovations qui ont eu lieu dans l’éducation depuis la deuxième guerre mondiale et je ne vois strictement aucune espèce d’amélioration. Aucun « effondrement » non plus, d’ailleurs, car je me situe aussi loin des réactionnaires que des pédagogistes. Je ne vois aucune raison fondamentale de changer ni les noms, ni les modes d’organisation, ni même les enseignements du lycée.
La seule chose, peut-être, que l’on aurait du mal à accepter aujourd’hui, est la séparation des filles et des garçons. Très bien, on pouvait permettre des établissements mixtes d’une simple signature de décret, nul besoin de réforme pour cela. Pour le reste, qu’on laisse aux enseignements les structures des collèges et lycées qui existaient même lors de la troisième république.
On nous fait croire que l’école évolue avec la société et les moeurs, mais c’est faux. Je m’en rends compte aujourd’hui que je suis de retour en France, de retour dans l’éducation nationale. Les évolutions sont minimes. Les élèves sont toujours enfermés dans des classes surchargées. La position assise demeure celle que l’on privilégie pour les tenir en respect et gérer les grands effectifs. Les jeunes gens sont toujours accablés de travail et de pression, forcés de se tenir à carreau alors que leur corps demande de l’évasion et de l’action. Ils se font toujours gronder pour bavardage et dissipation. Les cancres font toujours ce qu’ils peuvent pour gruger les professeurs.
On leur enseigne toujours les mêmes choses, sous des noms différents : lire, écrire, calculer, mémoriser, raisonner.
Les anciennes disciplines les plus prestigieuses sont encore là et sont devenues secondaires : latin, philosophie, rhétorique.
Les nouvelles disciplines sont labellisées de façon à ce que plus personne ne sache ce qu’elles signifient : SVT, STMG, SES, LLCE, HGGSP, HLP, etc. Il y a une volonté là dessous, il n’est pas possible qu’on en arrive à de telles aberrations sans une volonté concertée de rendre les réformes indéchiffrables.
J’imagine aussi que le but non avoué de ces réformes sans fondement est de casser, autant que possible, les communications entre générations. Comment voulez-vous aider votre enfant, votre neveu ou votre petite fille, si elle vous dit qu’elle étudie ST2S, à la différence de son frère qui a opté pour STD2A ? Vous demandez alors des conseils à un ami professeur mais ce dernier vous confie qu’il enseigne plutôt le S2TMD.
Vous appelez cela une « évolution » de l’école ? Laissez tranquille la terminologie. Vous n’améliorez rien avec vos réformes. Tant que les lycées demeureront des casernes, vos innovations administratives n’apporteront que de la déstabilisation et de la pression supplémentaires aux enfants, aux parents et aux personnels d’éducation.
Vous ne le savez peut-être pas mais les élèves de terminale vont passer la semaine prochaine les épreuves anticipées du baccalauréat. On appelle cela les épreuves de « spécialité ».
Depuis la réforme du premier mandat du président Macron, les élèves doivent choisir, en plus des disciplines obligatoires comme la philosophie, le sport et l’anglais, deux enseignements spécifiques dans lesquels ils devraient pouvoir s’épanouir. Ce sont les EDS, « Enseignement de Spécialité ». On y trouve des sciences, des lettres et des arts.
Les spécialités les plus prisées sont sans surprise les mathématiques, l’économie, la physique-chimie, la biologie (SVT), et l’histoire-géographie. Celle que j’enseigne au lycée s’appelle « Humanités, Littérature & Philosophie » (HLP). Nous l’enseignons à deux, un enseignant de lettres et un de philosophie, à raison de 6 heures par semaine, auxquelles s’ajoutent les 4 heures de philosophie obligatoires pour toutes les terminales. Naturellement, peu d’élèves choisissent cette spécialité car ils n’ont jamais fait de philosophie auparavant ; de plus, ceux qui aiment le français ne voient pas forcément de débouché professionnel dans une formation qu’ils jugent excessivement littéraire.
À titre personnel, j’aime enseigner cela car je suis passionné de littérature, mais je note deux effets pervers dans ce nouveau système.
La philosophie est en passe de devenir une discipline accessoire dans le parcours des élèves. Beaucoup d’entre eux pensent qu’elle ne sert à rien et cette nouvelle organisation, qui met l’accent sur des spécialités, leur confirme qu’ils n’ont pas d’efforts particuliers à fournir pour réussir leur baccalauréat.
En l’associant avec la littérature, les élites qui nous gouvernent rendent la philosophie inaudible à tous les esprits plutôt tournés vers les mathématiques, les sciences et les sciences sociales.
Le dernier texte que j’ai fait expliquer à une de mes classes était signé Karl Marx ; il traitait de la place que prend la religion dans une organisation sociale et politique. C’est un texte qui aurait pu avoir sa place dans des enseignements d’histoire, de sciences économique et sociale, ou de science politique.
Faire de la philosophie une discipline strictement littéraire est une grave erreur car cela la range dans un ghetto, l’ampute de ses membres scientifiques et logiques. Cela contribue à la marginaliser.