Je ne vous ai pas écrit depuis de longues journées car mes semaines sont devenues singulièrement chargées. Après un an à vivre en montagne avec ma douce et tendre, il fallait retourner sur le marché de l’emploi et gagner quelques graines pour se refaire la cerise.
J’ai donc eu la divine surprise de trouver un emploi partiel de professeur de philosophie dans un lycée français d’une ville d’Afrique. C’est mon ami Ben, bien connu des lecteurs de ce blog, qui m’a offert cette opportunité sur un plateau. Son ami Quentin, moins connu des lecteur de ce blog, était proviseur là-bas et était à la recherche d’un profil comme le mien.
Pendant l’été, une Académie Internationale m’a contacté pour un rendez-vous. Nous nous sommes mis d’accord et, depuis ce mois-ci, j’enseigne la philosophie, le français et l’histoire-géographie dans un lycée « sport-études » de la région montpelliéraine.
Au surplus, j’anime un atelier d’écriture dans la médiathèque du Vigan.
Autant que mes journées sont chargées et que mon cerveau est en ébullition. Je dois remplir les obligations de quatre programmes de l’Éducation nationale, distribués dans trois disciplines littéraires très différentes. Cela demande une grande souplesse intellectuelle et beaucoup de rigueur. Des qualités que le sage précaire n’a jamais prétendu posséder.
Le bruit de nos villes est extraordinaire. Je ne peux pas croire que les gens subissent ce bruit ; je pense plutôt qu’ils en jouissent d’une certaine manière. Nous le savons pour l’adolescent : le jeune a besoin de crier, de prendre de la place, de rire en meuglant. L’adolescent prend place dans le monde en bramant, en emplissant l’espace de son bruit intime, sans doute pour le dominer et pour dominer ses propres angoisses.
C’est la raison pour laquelle les adolescents aiment les moteurs et les vélomoteurs. Les mobylettes font un raffut du diable et l’enfant juché sur sa bécane jouit de ce bruit, ça le rassure de quelque chose. La vie est trop puissante pour ses petites antennes, il a besoin de l’accompagner d’un barouf qui ne l’assourdit nullement. L’oreille de l’adolescent, on le sait, ne perçoit pas de la même manière que celle de l’enfant et celle de l’adulte.
Les communautés ont aussi un certain amour du boucan.
Au Vigan, par exemple, c’est la fête foraine ce mois-ci. Dans le Dauphiné de mon enfance, on appelait ça « la vogue ». Autos tamponnantes, stands de tirs, chi-chi et pommes d’amour. La couleur rose domine dans une explosion de couleurs chaudes. Les musiques sont tonitruantes ; pour moi, j’associerai toujours les fêtes foraines avec les tubes italiens des années 1980, Lasciatemi cantare.
Entre la fête foraine et la vieille maison de maître où nous habitons, il n’y a qu’un petit parc de beaux arbres. Nous profitons donc des effets sonores, des cris des enfants, des sonneries de toutes sortes qui font la joie et l’habillage sonore du peuple qui s’amuse.
Mais cela ne s’arrête pas là. Le matin, les éboueurs s’arrêtent près de chez nous pour vider les poubelles et ils semblent prendre du plaisir à le faire en vacarme. Ils accompagnent leur noble ouvrage de bip bip joyeux qui ne peuvent être que des appels vibrionnants au réveil, ou mieux, des chants de salutation au soleil qui se lève.
Ce qui m’étonne le plus, les soirs et les matins au centre ville, ce sont les équipements qui nettoient la voirie. On ne passe plus un coup de balai, c’est devenu vieux-jeu et probablement suspect. On fait traîner de gros véhicules qui font peu de nettoyage mais dont la masse sonore interdit toute conversation. C’est extraordinaire : les Français font silence pour contempler les techniciens de surface qui passent et repassent dans les rues, que ces dernières soient propres ou sales.
L’autre matin, je buvais un café en terrasse et j’étais terrassé par un nouveau bruit de moteur saturé. C’était le patron du Café des Cévennes qui se débarrassait de quelques feuilles mortes. Incapable de me concentrer sur le journal, j’ai levé la tête et ai compté : ce monsieur passait la soufflerie pour exactement quatre feuilles mortes qui l’ont occupé plus de deux minutes. Il y avait sur son visage un sérieux tout à fait satisfait.
À ma grande surprise, Hajer n’a pas eu très peur de la chauve-souris qui tournoyait au-dessus de notre lit. Elle qui crie et panique devant un lézard ou un insecte, elle était raisonnablement effrayée devant le mammifère volant qui, moi, me faisait beaucoup plus d’effet qu’un gentil lézard.
Le grand problème avec une chauve-souris, c’est qu’elle sait éviter vos coups mais ne comprend pas que les fenêtres sont grand ouvertes sur leur passage. Ce con d’animal faisait des tours dans notre chambre, manifestement apeuré, et ne parvenait pas à trouver la sortie alors que nos fenêtres sont immenses.
Hajer est sortie de la chambre et m’apportait des choses qu’elle jugeait utile à la tâche qui m’incombait de faire sortir le chiroptère : une chaise et un balai. Pour Dieu sait quelle raison, ma chère et tendre pensait qu’un balai était approprié. Et une chaise ? Que pouvais-je faire d’une chaise.
J’ai pris un linge pour toute arme et je lançais des coups dans l’espace. Mon but n’était pas de toucher la chauve-souris mais de l’envoyer vers l’une des fenêtres, ne serait-ce qu’avec le souffle provoqué par mes coups dans l’air. Je transpirais à grosses gouttes et perdais la partie. L’animal tournait, tournait dans la chambre.
Après une demi-heure de bagarre, elle a fini par faiblir et elle a reçu un coup. Mon linge l’a heurtée par inadvertance et elle fut assommée dans les valises qui sont toujours entreposées dans notre chambre. Hajer est rentrée, attristée de la voir souffrir. Je l’ai mise dans le linge et l’ai jetée dehors. Nous ne savons pas si elle est morte ou si elle a pu survivre.
Plus tard, dans le lit, Hajer regrettait que nous ayons fait du mal à la chauve-souris. Elle l’avait trouvé toute mignonne.
La reine d’Angleterre vient de mourir. Ma voisine, elle, est toujours vivante, alors qu’elle est née un mois avant Elizabeth II. Ma voisine est plus âgée que la reine et personne n’en dit mot.
Il se trouve que l’été a été très difficile pour notre voisine et qu’elle est aujourd’hui bien faible. J’espère qu’elle ne va pas rejoindre les rois et les reines au paradis des souverains.
Il y a six ans, à la rentrée des classes, Hajer et moi nous donnâmes l’un à l’autre.
Nous ne nous sommes pas mariés exactement ce jour-là, le 9 septembre 2016, mais vous savez ce que c’est chez les Arabes : on fait une fête pour ceci, une fête pour cela, on s’habille comme ceci tel jour, comme cela cela un autre jour. Au bout d’une semaine, vous êtes marié, et votre vie ne ressemblera plus jamais à celle que vous aviez avant.
Depuis, l’anniversaire de mariage est pour moi la fête que j’ai envie de célébrer. Je n’aime pas l’anniversaire de ma naissance car je me vois vieillir. Quand j’atteindrai 90 ans, mes anniversaires seront des réjouissances peut-être, car il y aura de vieux rigolards qui diront : « encore un effort pour atteindre le centenaire ! » Avant cela, il n’y a rien à fêter dans le simple fait d’avoir un an de plus.
En revanche, l’anniversaire de mon mariage, c’est la célébration de ma vie nouvelle, ma vie en couple, c’est un grand changement pour moi. Vivre avec une femme est une aventure tout à fait extraordinaire.
Tous les jours de cette semaine, donc, j’essaie de trouver des marques de célébration. Un gâteau par ci, une déclaration par là. Je fais des ébauches de discours qui gonflent ma moitié. Dès qu’Hajer sort sa carte de crédit pour payer quoi que ce soit chez Super U ou chez Lidl, je m’empresse : « Range ta carte. C’est notre anniversaire de mariage ». C’est moi qui rince.
Aujourd’hui c’est la foire au Vigan. Outre les croissants que je suis allé chercher à la boulangerie, j’ai annoncé à ma douce : « Tu prends tout ce que veux à la foire, c’est notre anniversaire, je t’offre tout ce que tu veux ! » Elle a pris un drap housse et deux bandeaux pour cheveux.
Diapositive de ma conférence sur Sirota, en octobre 2021
Je suis embêté car j’avais ma petite histoire d’amour bien ficelée pour un article à paraître dans un livre consacré aux exils asiatiques des juifs à l’époque des nazis. Mon article traite de Leo Sirota, un virtuose du piano né en Ukraine en 1885, ayant vécu à Vienne et joué de nombreux récitals en Europe avant d’aller vivre au Japon.
Le destin de Sirota est intéressant à bien des égards. Il est de la trempe d’Arthur Rubinstein, mais alors que ce dernier est une star absolue, Sirota est oublié. Je trouve cela intéressant.
Bon, mon idée est qu’entre le pianiste et le pays, il y a eu une histoire d’amour. Le problème est que j’étais certain de pouvoir raconter la première rencontre comme un coup de foudre. C’est raconté de cette manière dans un livre écrit en français. Un dignitaire serait venu exprès de Tokyo pour écouter Sirota dans un récital en Mandchourie et, ébloui par tant de virtuosité, aurait fait l’impossible pour le faire venir jouer au Japon.
Or dans un livre japonais qui raconte la vie de ce pianiste, le rapport de séduction est inversé. C’est Sirota qui aurait été attiré par le Japon et qui désirait ardemment s’y rendre. Il aurait tout fait pour s’y faire inviter et les Japonais auraient été surpris mais charmés par tant d’insistance.
Le résultat final est le même : Leo Sirota à fini par vivre au Japon avec femme et enfant de 1929 à 1947. Mais qui, du Japon ou de Sirota, a le plus aimé l’autre ?
C’est le premier été que je passe en France depuis longtemps, donc c’est peut-être ma perception qui est prise en défaut, mais j’ai l’impression que cette année est un tournant sur le plan environnemental en France et en Europe.
Le manque d’eau, les incendies, les centrales nucléaires à l’arrêt, même le président Macron annonce qu’il faut maintenant être sobre et frugal. La dessus, la flambée des prix, le carburant trop cher pour utiliser la voiture… Bref, les écologistes avaient raison depuis les années 1970 et on se foutait de leur gueule.
La droite et l’extrême-droite ont essayé de faire la une des actualités avec l’islam, les étrangers, un imam à expulser, mais on sent bien que la mayonnaise ne prend plus. Quand on manque d’eau et que nos forêts brûlent, soudain, on relativise l’importance des voiles sur les cheveux des femmes, bizarrement cela devient moins important.
Malheureusement les vieux débats vont revenir et je n’ai aucun doute que les racistes et les identitaires vont de nouveau prendre toute la place à la télévision. Taper sur les autres et les étrangers est l’éternelle recette dont on ne pourra pas se débarrasser.
Mais enfin, même les racistes ont souffert de la chaleur. Même eux commencent à se demander s’il n’y a pas un problème avec l’eau. Même eux laissent leur voiture au garage et tendent à utiliser les transports en commun. On en voit même qui font du vélo pour aller faire de petites courses.
La Traversée de Bondoufle, de Jean Rolin, P.O.L, 2022, 200 pages.
Jean Rolin parle de La Traversée de Bondoufle. Vidéo de Jean-Paul Hirsch, 24 avril 2022.
Voici le meilleur livre de cette rentrée littéraire 2022.
Deuxième livre de voyage à pied en temps de confinement. Après Le Pont de Bezons, publié en 2021, qui racontait des escapades de l’auteur le long de la Seine entre Mantes et Melun, le nouveau Jean Rolin quitte la ligne du fleuve pour adopter une figure circulaire autour de Paris. La première et la dernière page se situent ainsi au même endroit.
La Traversée de Bondoufle ne raconte donc nullement une traversée, et ne se passe pas à Bondoufle (commune de l’Essonne), c’est la magie des titres. Il se passe dans les communes d’Aulnay-sous-Bois, de Gonesse, du Thillay, de Bouqueval, de Villiers-le-Bel, de Garges, d’Écouen, etc. On verra Bondoufle quand même, attention, il n’y a pas non plus tromperie sur la marchandise, mais ce sera aux pages 143-147. Je le précise pour les fans de Bondoufle qui n’achèteront le livre que pour leur commune préférée.
Le but de ce récit est de suivre la limite entre la ville et la campagne. Faire le tour de Paris d’une manière psychogéographique : suivre la ligne qui marque la fin de Paris. Marcher sur la zone qui opère le passage de l’urbanisation parisienne à la campagne française. Le projet n’est pas nouveau mais il reste intéressant et surtout, c’est un régal de lecture.
Pour parler de ce livre, on est tenté de dresser un inventaire de tout ce que le marcheur rencontre et voit : des champs de maïs, des camps de Roms, des fermes, des cèpes, des prisons, des décharges sauvages, des ronds-points, des chemins aux noms incroyables, des chasseurs qui forcent le narrateur, pour ne pas se prendre une balle, à traverser un champ en chantant comme un dément.
Idéalement, la route qu’emprunte le randonneur Rolin est une départementale bordée de pavillons d’un côté, et de champs de culture de l’autre.
La plupart des lieux traversés, Rolin y est allé deux fois bizarrement. Il ne cesse d’écrire « la première fois que je suis entré à … » ; « Le fait est qu’un an plus tard, dans les premiers jours d’août 2020, repassant par le même chemin, je constaterai que … » (38) ; « Après deux tentatives de sortie de Cergy par la campagne … » (70). Ces dédoublements fantomatiques ajoutent à l’ambiance globalement mystérieuse et presque fantastique de La Traversée de Bondoufle. On sait que tout est vrai, vérifiable, et pourtant tout est nimbé d’une poésie surréelle.
Et juste avant que je franchisse ce pas, je vis se profiler au-dessus de moi la silhouette de ce que dans ma confusion je pris tout d’abord pour un très petit chevreuil, et qui s’avéra être un lièvre gigantesque, au moins vu sous cet angle, en contre-plongée et se détachant sur un ciel clair
Jean Rolin, La Traversée de Bondoufle, P.O.L, 2022, p. 112.
Le narrateur est seul la plupart du temps, sauf quand il est accompagné de cette femme cryptique appelée « Celui des Ours », vestige du roman précédent. Il est souvent seul, parfois invisible et parfois clownesque, burlesque et objet de moqueries. Certaines scènes sont dignes du cinéma muet. Par ailleurs, si l’auteur n’a peur de rien quant à son style, le narrateur a toujours peur qu’un malheur lui arrive, qu’un délinquant l’agresse, qu’une chienne lui morde les mollets. La raison de cette peur est toujours la même depuis les premiers livres de Jean Rolin : il n’a rien à faire là, ceci n’est pas un territoire touristique, ni un chemin de randonnée, il peut gêner par sa seule présence. En témoignent les mots qui figurent sur la quatrième de couve.
Car à vrai dire, en cette chaude journée de septembre, il n’y a guère que moi à traîner sans raison dans les parages.
Jean Rolin, La Traversée de Bondoufle, quatrième de couverture.
Et il finira bien par y avoir une « algarade », un « incident sérieux » avec « un de ses semblables » qui ne supporte pas qu’on se permette de marcher sur un de ces chemins. Mais cette bagarre qui est annoncée comme un teaser plusieurs fois dans le corps du texte, il faudra attendre les dernières pages du livre pour en lire la relation et elle sera décevante car (spoiler alert !) les deux hommes n’en sont pas venus aux mains finalement.
Chaque court chapitre est un délice de lecture. Tout à l’heure j’ai dit « régal de lecture », ce n’est pas tout à fait pareil. C’est le style, le phrasé de Rolin, qui fait toute la différence, c’est pourquoi on aimerait lui laisser la parole. Il faut citer ces moments où l’on se prend à rigoler à propos de chevaux et de haras :
… la traversée d’un cavalier. Lequel m’accusa au passage d’avoir fait peur à son cheval, mais sur un ton si outrageusement snob qu’il ne pouvait s’agir que d’une parodie. En m’éloignant dans la direction de Poissy sur le chemin de la Bidonnière, je ruminais l’incident minuscule qui venait de se produire, me demandant si le cavalier avait effectivement voulu rire en s’adressant à moi sur ce ton.
Ibid., p. 94-95.
C’est ainsi qu’est dressé le portrait d’une France périurbaine qui ne manque pas de charme, qui est un peu dégueulasse par endroits mais qui n’est pas à feu et à sang. Une France où l’on ne rencontre pas grand-monde, au fond, et où les animaux prennent bien plus de place que les humains.
Jean Rolin se fait arpenteur de la limite ville-campagne sans juger, sans fermer les yeux sur les choses désagréables, politiquement incorrectes, mais en essayant de ne pas tenir de discours politique sur les évolutions du pays et de ses territoires. Certains y verront la preuve que la décadence du pays est bien en marche, d’autres que la France semble être un pays est en paix et plutôt harmonieux. Voyez les toutes dernières lignes :
Dans les jardins se voyaient des cerisiers dont certains étaient chargés de fruits, une circonstance assez rare, cette année-là, en raison des gelées tardives. Et toujours une grande abondance de roses. En approchant de ce bois que la carte au 1/25 000e désigne comme le bois d’Amour, il me sembla entendre des coups de feu, puis j’observai le vol ondulé d’un pic-vert. En contrebas de la route, juste avant le bois, un chemin que je n’avais pas encore emprunté filait droit au milieu des blés.
Je supporte mal d’entendre des artistes, des écrivains et des penseurs parler de leur « sentiment d’illégitimité », de leur « timidité », de leur manque d’ « aisance » du seul fait qu’ils proviennent d’une classe sociale défavorisée. Dernier exemple en date : Pierre Lemaitre, interviewé par Arnaud Laporte sur France Culture : « crise de légitimité », « je ressens avec cruauté la différence sociale », « J’appartiens à une strate sociale qui aspire à une strate (sic) de référence, et ce n’est pas sans douleur. »
Les gens qui viennent de la haute, eux, bénéficieraient de je ne sais quelle qualité sociale qui les mettrait à l’aise et les rendrait légitimes. Ils peuvent parler en public sans difficulté car ils possèdent ce privilège de classe mystérieux. Je n’ai jamais cru à ce mythe. J’ai rencontré assez de personnes beaucoup plus riches que moi pour savoir qu’ils étaient mes égaux.
Le sage précaire n’a jamais ressenti ce poids social et culturel sur ses épaules. Même à l’époque où j’étais ramoneur, mes ongles étaient toujours un peu sales, mais je ne ressentais aucune honte à parler aux publics des musées de Lyon. Personne ne m’impressionnait au point de me faire sentir illégitime.
Ma vie professionnelle fonctionnait d’une manière bicéphale : j’étais ouvrier quelques jours par semaine pour des raisons alimentaires, et j’effectuais des tâches culturelles qui n’étaient pas bien payées mais qui m’intéressaient. Le Musée d’Art Contemporain de Lyon, par exemple, je désirais tellement y évoluer, fréquenter ses œuvres, que j’étais prêt à y travailler gratuitement. Quand j’y ai été employé et (mal) payé, j’ai été un animateur-conférencier incroyablement motivé. Je me sentais privilégié de pouvoir venir au musée tous les jours pour préparer des expositions, mais j’étais guidé par le plaisir. J’apprenais des autres, qui avaient plus de culture en art contemporain que moi, mais je ne me sentais pas écrasé ni intimidé par eux.
Je me sentais imposteur car je n’avais pas de diplômes en arts, mais je ne me sentais pas illégitime sous prétexte que ma famille ne m’avait jamais emmené au musée. Le milieu de l’art, c’était un monde nouveau pour moi, et je voulais en profiter « un maximum ». Mais sans avoir l’impression que je passais d’un monde social vers un autre monde social. Je continuais de gagner ma vie comme ramoneur, comme pompiste, ou comme peintre en bâtiment, sans aucune frustration.
Bref, j’étais un prolo et n’avais aucune honte à cela.
Nul misérabilisme chez le sage précaire : il travaille de ses mains pour être libre comme un rentier d’aller traîner ses savates dans des expos et des salles de cinéma.
La même chose peut se dire de mes goûts culturels. À partir du moment où j’ai commencé à m’intéresser aux arts et aux lettres, je ne me suis senti exclu nulle part. Musique classique, Proust, peintres de la Renaissance italienne, architecture des châteaux et des églises, tout me parlait avec autant de familiarité que les chanteurs de variété, les feuilletons télé ou les matchs de football. Il me fallait seulement plus de temps et de concentration pour apprécier telle ou telle chose, mais jamais je ne me suis dit que les histoires de la Recherche du temps perdu étaient un truc de riches qui m’excluaient, ou un truc pour les riches.
En ce moment, j’écris un article sur un pianiste oublié, né en 1885 en Ukraine et ayant vécu vingt ans au Japon. Ce travail de recherche me conduit à écouter les virtuoses du piano, les amis de ce monsieur oublié, les grands maîtres que sont Arthur Rubinstein, ou Vladimir Horowitz. Je tombe à genoux devant tant de beauté.
L’arbre sans fin, librairie à Ganges (34). Janvier 2022.
J’ai découvert L’arbre sans fin par hasard, en me promenant ou en cherchant ma voiture. Sa devanture rouge et la présentation des ouvrages dans la vitrine ont tout de suite attiré mon oeil. Ma première question en entrant dans la librairie fut de demander si je pouvais prendre une photo.
Ganges est la petite ville voisine du Vigan, sur la route de Montpellier. Ces deux-là sont un peu les soeurs ennemies de la région, de taille similaire, l’une étant dans le Gard et l’autre dans l’Hérault. Hajer et moi y allons généralement pour leur boucher. Les rares fois que nous achetons de la viande, c’est de l’agneau, et c’est chez le boucher marocain que nous la choisissons car elle fait des tajines délicieux.
La librairie, c’était donc une surprise pour moi et j’ai été charmé par elle. J’ai acheté ce jour-là le dernier livre de Philippe Forest que je lis depuis une vingtaine d’année (je lis Forest depuis vingt ans, pas son dernier livre !). Je n’achète pas tous ses livres, je ne suis pas un fan absolu, mais j’ai été très heureux de voir son dernier opus ici. Par la suite, j’ai dévoré son roman au titre énigmatique et j’en ai tiré deux billets de blog, ici et ici. Deux billets car je devais parler de deux choses différentes. Dans l’un je parle de moi et dans l’autre je ne parle pas que de moi.
La librairie est assez petite, on en fait le tour rapidement, et c’est précisément sa force. En quelques minutes, on explore les choix culturels qu’ont faits les deux librairies associées. (Dans Livres Hebdo, j’ai lu qu’il s’agissait de deux amies qui se sont associées pour se lancer dans l’aventure en 2018.) On parcourt une cohérence et on se sent accompagnés. On sent une présence. Ce n’est pas une de ces librairies où l’on trouve un peu de tout sans direction ni inspiration.
Attention à ne pas confondre L’arbre sans fin et l’autre commerce qui s’auto-proclame « librairie ». Cette autre librairie, qui est plus proche de mon boucher préféré pour le coup, n’a aucun intérêt. Inutile d’en parler. Sauf si vous désirez que je vous explique ce qu’est une librairie sans intérêt.
L’arbre sans fin, c’est bien sûr aussi le titre d’un grand roman pour enfants de l’écrivain-illustrateur Claude Ponti. Je n’ai pas parlé avec les deux libraires donc je ne peux rien dire de leur motivation, mais le promeneur se fait une idée assez claire du truc. Elles ont dû adorer ce livre et cherchent à créer dans leur commerce une ambiance un peu similaire à celle de l’histoire de Ponti.
Elles y ont réussi à mon avis : on ressent dans les espaces un certain foisonnement, une espèce de saturation dans les couleurs, de la richesse visuelle et des sensations parfois un peu sombres.