La presse est unanime, n’en jetons plus. Faire jouer En attendant Godot par deux comédiens africains est une excellente idée, une idée qui renvoie la pièce de Samuel Beckett aux problèmes des migrants contemporains, aux sans-papiers et au racisme.
Ce n’est pas ce qui a retenu le plus mon attention, dans cette reprise de Godot, à la Cartoucherie de Vincennes. Ce qui m’a plu avant toute chose, c’est le charme de l’interprétation, la musicalité des voix et le plaisir d’acteurs.
Bien loin de se laisser aller à un quelconque misérabilisme, la troupe de Jean Lambert-wild a voulu d’abord rendre justice au texte et à sa théâtralité. Les comédiens sont drôles parce qu’ils sont justes, au plus près du texte de Beckett, et qu’ils l’approchent comme des artistes, non comme des militants. Leur mission n’est pas de faire passer un message, mais de faire résonner au mieux un texte.
On rêve de ce théâtre depuis l’adolescence et c’est seulement au milieu du chemin de la vie qu’on se rend à la Cartoucherie de Vincennes.
A la fin du siècle dernier, j’ai découvert l’art scénique d’Ariane Mnouchkine en province. Son Théâtre du Soleil, avait monté une trilogie basée sur l’oeuvre d’Eschyle, qu’elle avait renommée L’Orestie. Cela tombait à merveille pour moi car je rencontrais à l’époque la littérature et la culture grecques. La mise en scène d’Ariane Mnouchkine était évidemment fascinante. L’art des comédiens était parfaitement nouveau, ce n’était même plus de l’art, plus de la comédie, mais des corps transfigurés qui incarnaient des frayeurs, des puissances, des vertiges.
Je me souviendrai toute ma vie de la seconde où le choeur des femmes, assises, était censé exprimer la terreur : sans bouger le corps, les femmes soudain ouvrent leur main et nous montrent la paume, peinte en rouge. Elles se cachent le visage derrière ces mains ensanglantées. C’était effrayant, c’était la tragédie.
Les comédiens se changeaient devant nous, l’espace était à peine séparé entre le public et la scène. Il paraît que c’était comme ça « à la Cartoucherie ». Et on entendait parlait de la « Cartoucherie » où tout cela avait pris naissance, si bien que c’était devenu un lieu mythique.
J’y suis allé cette semaine pour voir En attendant Godot mis en scène par Jean Lambert-wild. J’avais rendez-vous avec ce dernier à 18h30, mais je m’y suis rendu plus tôt dans l’après-midi pour repérer les lieux. Il pleuvait des cordes.
Loin d’être une seule grande salle de théâtre, c’est un ensemble de fabriques d’armement et de production de poudre, datant probablement du XIXe siècle. Architecture militaire sobre et bourrue, avec de grands espaces et des cours assez vastes pour le défilé des chevaux et des carrioles. Un lieu qui a dû se trouver abandonné après la guerre et bouffé par la végétation. C’est pourquoi Ariane Mnouchkine l’a investi dans les années 60.
Aujourd’hui, on y voit des théâtres, des roulottes, des lieux qui s’auto-proclament « centre de recherche » et des cafés plus ou moins auto-gérés.
Au coeur du bois de Vincennes, derrière le Parc floral, la Cartoucherie est un véritable endroit enchanteur, propice aux expériences communautaires et artistiques. Je ne sais rien de ce qui se passe à l’intérieur de ces bâtiments militaires et ouvriers, mais l’ambiance qui y règne est celle d’une formidable réserve de rêves.
Dans les vieilles écoles médiévales où se bousculaient quelques étudiants, l’atmosphère est celle d’un recueillement qui sied à la sagesse précaire. L’oeil y est constamment attiré et stimulé par des détails de décoration infinis. L’oeil est diverti et se perd.
L’oeil se perd car on cherche à étourdir l’esprit, on recherche l’ivresse sans alcool. L’ivresse dans les mots, dans les sons, dans la profusion des signes.
L’art islamique se dévoile dans une de ses caractéristiques les plus charmantes : un art de l’ascèse qui passe par le débordement des plaisirs plutôt que par leurs restrictions.
Fès, au nord du Maroc. C’est ici qu’au XIVe siècle, les brillants sultans de la dynastie berbère Mérinides ont voulu construire une capitale culturelle et n’ont reculé devant aucune dépense. Il n’est pas indifférent que leurs chefs d’oeuvre les plus marquants soient précisément des medersa (écoles, ou université).
Abou Inan Faris, le dernier sultan mérinides avant le déclin, a donné son nom à plusieurs medersa au Maroc, dont celle de Fès. Il s’est aussi illustré en accueillant le grand voyageur Ibn Battuta et en lui permettant d’écrire son grand récit de voyage qui immortalise le nom de Fès.
C’est ici, mes frères, dans la Medersa Bou Inania, havre de paix dans le tumulte des ruelles de Fès, qu’Ibn Battuta venait parfois enseigner la géographie et l’anthropologie aux étudiants. Par contrat, il devait passer un peu de temps avec la jeunesse de Fès et l’édifier un peu avec le récit de ses voyages. Ibn Battuta faisait rêver les jeunes du Maroc comme les lettrés d’Andalousie.
Quand il n’y avait pas cours, ni professeurs, ni obligation d’aucune sorte, les étudiants pouvaient toujours venir et profiter de la sagesse étourdissante qui s’étale, encore aujourd’hui, sur les façades intérieures de l’école.
Un art décoratif qui a rendu fous des orientalistes français. Venus apprendre, venus contempler, ils se sont mis en tête d’imiter et de reproduire les motifs décoratifs de l’art d’islam, et cela leur a fait tourner la tête.
C’est un art devant lequel il faut faire silence et prier, parce qu’on se sent perdu et pourtant dirigé par un ordre supérieur que l’oeil ne parvient pas à dominer.
C’est pourquoi l’eau, la fontaine, coule au centre des vieilles écoles de Fès.
Non seulement on peut s’y laver (on n’oublie pas l’obsession de la propreté chez les musulmans),
non seulement on y trouve la fraîcheur sacrée (on n’oublie pas le bonheur simple de s’asperger d’eau claire quand il fait chaud), obsession naturelle d’une culture née dans le désert,
non seulement on fait jaillir le bien le plus précieux au centre de l’enseignement coranique pour souligner la dimension miraculeuse de la parole divine,
mais aussi, l’eau incarne l’absence de motifs décoratifs, l’absence de forme plastique, le vide des couleurs. L’étudiant, dont l’esprit et les sens sont chamboulés par la prolifération des formes à contempler, peut trouver refuge vers l’eau muette, l’eau informe, l’eau incolore, la transparence du savoir.
Selon un article du Monde, l’apparence de ce musée donne l’image d’un accident d’avion. Belle intuition de journaliste. Le nouveau musée de Lyon incarne en effet une chute et une carlingue froissée, comme si un météorite était tombée sur la vieille capitale des Gaules.
Encore un nouveau musée dans une ville de province. C’est ainsi, toutes les villes se dotent d’infrastructures impressionnantes pour attirer les touristes. Le miracle qu’a connu Bilbao, avec son Musée Guggenheim ouvert en 1997, tout le monde rêve de le connaître. La sagesse précaire ne saurait dire si c’est une bonne ou une mauvaise chose.
Il y a une chose que le sage précaire aime, c’est la géographie. Et Lyon est une des villes françaises les plus excitantes, du point de vue de la géographie, de la topographie et de la géologie. Deux cours d’eau principaux se rejoignent au centre ville, la Saône et le Rhône. Une bande de terre se rétrécit inexorablement, sous l’attraction du fleuve et de la rivière, jusqu’à disparaître dans l’eau, au moment où les deux voies s’épousent. On appelle « le Confluent » cette bande de terre.
Le musée des Confluences s’appelle ainsi parce qu’il célèbre cette géographie, mais pas seulement. Il s’agit aussi d’un musée scientifique qui voit se réunir plusieurs disciplines de recherche. Sciences naturelles et sciences de l’homme mêlent leurs eaux pour proposer des salles d’exposition spectaculaires, qui racontent l’origine des choses, l’évolution de l’humanité ou les explorations d’anciens savants.
L’architecture est assez folle. Le but de ce monument, semble-t-il, est d’être vu, de faire parler, d’impressionner et, si possible, de créer de la conversation. Un cabinet d’architectes autrichiens a remporté le concours et incarne aujourd’hui la modernité lyonnaise.
Les Lyonnais étaient impatients de visiter enfin ce mastodonte. Dès le premier d’ouverture, les entrées font le plein. Nous verrons si cela tient la route dans le temps.
Pour le moment, le sage précaire y est allé voir de ses yeux. Une première fois avec la femme qu’il aime, une deuxième fois déguisé en journaliste, pour les voeux du maire aux élus du Grand Lyon.
Bilans de ces agapes : vins rouge de Saint Joseph et excellents petits fours. On parlera une autre fois de ce qui se visite à l’intérieur du Musée des Confluences.
Journée de terreur pour le peuple français, vendredi fut une journée de magnifique torpeur pour la sagesse précaire.
Réveillé dans le 16ème arrondissement de Paris, le sage précaire visite le musée Guimet en amoureuse compagnie. Ebloui par ladite compagnie, il ignore tout des terroristes et des prises d’otage. L’ouest de Paris est d’ailleurs extrêmement calme. Le musée d’art asiatique est l’écrin d’une journée d’amour : le beau corps des déesses orientales, les poitrines généreuses des temples indiens, les courbes des danseuses chinoises et les rondeurs des beautés khmères font tourner la tête et nous conduisent à retourner à notre nid provisoire, procéder à une sieste balsamique.
La sieste balsamique est une invention thérapeutique de la sagesse précaire. Elle consiste en un massage spécial qui évacue les états grippaux d’une personne aimée, après quelques minutes de sommeil.
L’après-midi, je me rapproche du centre de Paris et retrouve une amie qui a passé ces dernières journées sur les chaînes d’info en continu. Autour de la place des Vosges, l’agitation est beaucoup plus palpable que dans le 16ème. Les sirènes de pompier et les véhicules banalisés prolifèrent. J’apprends alors ce qui a tenu mes concitoyens en haleine. Nous buvons un thé en regardant l’action des forces de l’ordre à quelques rues de nous.
Quand les méchants ont perdu, tués sous les balles de nos agents de sûreté, mon amie et moi sortons boire un verre rue de Jouy, dans un bar/restaurant dont la carte des vins présente un étrange tropisme lyonnais. Un choix de quatre rouges : Gamay (le cépage principal du beaujolais), Coteaux du lyonnais et Saint-Joseph. Le patron, apparemment, n’est pas particulièrement originaire de la capitale des Gaules. Il a juste apprécié ces vins, qu’il trouve originaux. C’est drôle, il faut monter à la capitale pour voir respecter le coteau du lyonnais qui, dans ma ville natale, est jugé comme une infâme piquette.
Pendant que nous sirotons à la terrasse, nous remarquons un doux mouvement dans un atelier en contrebas. Je crois reconnaître une longue silhouette : c’est Jean Rolin himself qui fait une lecture de son dernier livre dans cette librairie du Marais. Nous demandons aux deux commerçants, la serveuse du bar et la libraire, si nous pouvons joindre la lecture munis de notre verre de vin. Parmi l’auditoire, de bien jolies filles, dont je suppose qu’elles sont journalistes, critiques littéraires, étudiantes et chercheuses en lettres. Des jolies filles et de vieux messieurs.
Plus tard dans la soirée, mon amie et moi prenons le RER direction Saint-Denis. Nous finissons la journée de terreur dans un collectif d’artistes, dans un immeuble en béton promis à la démolition. Les artistes ont aménagé une petite salle de cinéma, avec des sièges et du matériel de récupération. Ce soir, ils diffusent Le Salon de musique, de Satyajit Ray.
Et là, l’envoûtement de la musique indienne joue à plein. Affalé dans son siège, légèrement enivré de vin fin et sous alimenté, le sage précaire est enveloppé d’une étroite torpeur. Il faut voir ce chef d’œuvre de 1958 tard dans la nuit, après une journée intense, la conscience légèrement, très légèrement altérée. Les scènes de concert vous mettent dans un état de transe, au point que l’on comprend l’attirance des jeunes gens pour les drogues et les violences aveugles.
Le beau nom de Vaulx-en-Velin est connu pour les émeutes qui s’y sont déroulées dans les années 1980 et 1990. Depuis, la municipalité communiste tente de recoudre les déchirures du tissu social, notamment par une politique culturelle ambitieuse. Ainsi, le centre Charlie Chaplin est plus qu’une salle de spectacle. C’est un vaste lieu de rencontre et de culture, une espèce de ruches pour les paroles et les images.
J’y étais invité pour parler de la place des femmes dans l’art. Je poste ici les photos que j’ai utilisées pour nourrir et soutenir ma parole.
Deuxième intervention au centre Charlie-Chaplin de Vaulx-en-Velin, à côté de Lyon. Cette fois, je parlais des femmes sujets de l’art.
J’ai voulu commencer avec Sonia Delaunay. Ses rythmes, ses toiles abstraites qui cherchent la cinesthésie, la correspondance entre les sens. Comment rendre le rythme par l’image. Mais surtout, à mes yeux, Sonia Delaunay, c’est la grande dame d’un projet qui me fait rêver : La Prose du Transsibérien, le livre-poème de Blaise Cendrars.
Là aussi se pose la question du rythme, du voyage, du chemin de fer : comment rendre la vie saccadée des trains en poésie, en peinture, en livre ? Je donnerais cher pour avoir un fac-similé de cette oeuvre de 1913. Il paraît que Cendrars, pour écrire ce texte, n’a jamais mis le pied dans le fameux train.
Or, Sonia Delaunay, c’est encore de l’art moderne. Là où les femmes se sont révélées le plus, c’est dans l’art contemporain. Cela peut paraître paradoxal, mais pas pour ceux qui, comme le sage précaire, pensent que les femmes se distinguent davantage par leur intellectualité que par leur sensibilité. Les femmes ont pris d’assaut les ouvertures de l’art contemporain pour y imposer leurs gestes, leurs concepts, et ont créé des espaces nouveaux pour mettre en scène leurs peurs, leurs désirs, leurs fantasmes.
Louise Bourgeois, par exemple, propose de gigantesques araignées. Leur titre ? Ma mère. Spontanément, on pense que les relations familiales étaient tendues. Or, l’artiste dit un jour : « Ma mère était ma meilleure amie. Elle était aussi intelligente, aussi patiente, propre et utile, raisonnable et indispensable qu’une araignée. »
Par cette déclaration, on comprend que l’araignée doit être appréhendée avec tendresse et intelligence. Après tout, c’est vrai qu’une araignée est une pure merveille : légère et fragile, elle tisse des chefs d’oeuvre de textile, silencieusement. C’est vrai qu’elle est propre et patiente, l’araignée. Qu’elle est élégante et admirable.
C’est à cela que sert l’art, incidemment, revoir les choses dans une lumière nouvelle. Débarrasser les choses de leur image stéréotypée. Ma mère cette araignée, brodeuse et tricoteuse, nourricière et minutieuse.
Une autre femme se veut moins minutieuse, et moins patiente. Niki de Saint Palle entre avec fracas dans la carrière avec des oeuvres cibles, des tableaux qui suintent de peinture quand on leur tire dessus à la carabine. Devenue célèbre avec ses peintures-cibles, elle crée de grosses sculptures féministes qu’elle baptise « Nanas ».
Colorées, monstrueuses, maternelles, provocantes, les Nanas de Saint Phalle bouffent la vie et n’ont pas le temps de chercher à plaire. Elles nous engloutissent et ne nous demandent pas notre avis, comme ces femmes séductrices qui prennent les hommes, et qui n’attendent pas qu’on leur fasse la cour.
Ann Hamilton, le texte du textile
J’ai tenu à mentionner ma préférée de toutes, l’artiste américaine Ann Hamilton, née en 1956. Le Musée d’art contemporain de Lyon (MAC) lui avait consacré une rétrospective en 1997. À cette époque, j’étais employé par le musée comme animateur-conférencier. C’est un de mes plus beaux souvenirs d’art contemporain. Ce fut un véritable privilège de travailler pour cette exposition, même si je fus payé à coups de lance-pierre. Déjà à l’époque, le sage précaire se faisait allègrement exploiter et se donnait sans compter.
Les trois étages du musée étaient consacrés à l’oeuvre de l’artiste américaine. C’était phénoménal, gigantesque, presque exhaustif. En plus des oeuvres passées et des traces diverses des anciennes performances et autres installations, Ann Hamilton avait aussi créé des installations in situ.
Pour nous, animateurs, c’était un bonheur sans précédent de concevoir ces visites qui étaient autant de déambulations dans l’imaginaire d’une femme. Jour après jour, nous trouvions toujours plus de cohérence et de complexité dans le défilement des oeuvres et leur mise en écho.
Au deuxièmes étage, elle avait créé Bounded, une installation où elle brodait autour des symboles de la ville de Lyon : la soie, les métiers à tisser Jacquard, l’église catholique. Une grande installation rigoriste et sévère, immaculée de blanc, un espace austère et minimal, où l’on reconnaissait vaguement la forme des métiers à tisser face à un mur blanc.
Or, en s’approchant, on aperçoit des gouttes d’eau qui suintent du mur et dégoulinent. Hamilton avait créé un mur qui pleure, un mur en larme. Les rideaux aux fenêtres ainsi que sur les cadres étaient brodés de textes. Le texte était, je crois, le monologue de Molly Bloom dans Ulysses de James Joyce. Les rayons du soleil servaient de projecteur du texte sur le mur, et la tristesse du texte faisait pleurer le mur.
Au dernier étage du musée, un seul grand espace sans mur. Entre les spectateurs et le plafond, l’artiste a tendu un ciel de soie orange, tiré par un moteur pour créer un effet de vagues. Au dessus de ce ciel orange, une chaise d’arbitre trône et un personnage déroule une bandelette qui entoure sa main, et fait passer cette bandelette des étages supérieurs aux étages inférieurs.
« Mattering », d’Ann Hamilton. Lyon, 1997.
Le MAC de Lyon étant infiniment modulable, on avait percé un trou dans les planchers pour faire passer la bandelette du plafond jusqu’au rez-de-chausée, où elle s’entassait en un gros tas qui s’agrandissait au fil de l’exposition.
Quand nous faisions visiter nos groupes, les gens s’interrogeaient sur ce gros tas de bande bleue, qui n’était rien d’autre que la bande encrée des machines à écrire. Nous en parlions avec les visiteurs d’une oeuvre abstraite qui se suffisait à elle-même, sans dévoiler que nous retrouverions ce fil bleue au second et au troisième étage.
Aucun artiste ne m’a marqué autant qu’Ann Hamilton. L’exposition était d’une richesse infinie, et les installations étaient toutes ludiques, sensibles et intelligentes. J’ai tout appris de l’art à cette époque, dans cette exposition.
J’ai terminé ma conférence avec les oeuvres de mon amie Chen Xuefeng, qui était présente dans le public. J’ai déjà beaucoup écrit sur son travail. Par pudeur, je n’en dirai rien ici.
Jeudi 13 novembre au soir, vous êtes conviés à vous rendre à Vaulx-en-Velin, pour l’une des soirée Emancipées que propose le centre Charlie Chaplin.
Une soirée longue et riche, qui commence dès 18h30. D’abord une petite causerie où je parlerai de la place des femmes dans l’histoire de l’art classique, où son corps est infiniment représenté, chanté, glorifié et utilisé.
Puis Mademoiselle Else d’Arthur Schnitzler, adapté et joué par Anaïs Mazan.
Après quoi je réapparais et mène une nouvelle causerie sur les femmes comme « sujet de l’art », donc un survol de l’art du XXe siècle du point de vue des artistes femmes.
La soirée se poursuit avec une pièce de Virginia Woolf, tirée d’Une chambre à soi, mise en scène par Sylvie Mongin-Algan (compagnie « Les trois huit ») et jouée par Anne de Boissy.
De passage à Paris pour quelques jours rapides, je me suis trouvé, un matin, à l’église Saint-Sulpice, dans le 6ème arrondissement. Sur la droite, une fameuse chapelle où se trouvent de grandes fresques peintes par Delacroix. La plus belle, la plus étrange, représente un homme baraqué, torse nu, qui lutte contre un ange aux ailes immenses.
Je me suis assis et je me suis laissé prendre par les images, l’ambiance. J’ai écrit à une femme chérie que j’appelle souvent « mon ange », lui ai envoyé une photo de la scène de la lutte avec l’ange. Elle a répondu : « On dirait des Grecs. »
C’est vrai, Delacroix a peint le mythe biblique avec une sensibilité méditerranéenne, ses personnages ont une position de lutte gréco-romaine.
C’est un livre de Jean-Paul Kauffmann qui m’a conduit ici. La Lutte avec l’ange, publié à La Table Ronde en 2001. En quatrième de couverture, il est écrit que c’est « un livre sur l’origine, la trace, le Mal. » Vaste programme. Je n’ai pas encore lu ce texte mais c’est justement pour m’y préparer que j’ai voulu m’imprégner par avance de l’église et de ses peintures. Il pleuvait sur Paris ce jour-là. J’écrivis un SMS à un oncle pour déjeuner avec lui, il ne répondait pas. Fatigué, les traits tirés, je sortais de l’église pour aller boire un café. Dans la rue Férou, je m’arrêtais pour lire la totalité du Bateau ivre, de Rimbaud, peint sur un long mur aveugle. Encore une fois, j’ai trouvé ça beau mais pas toujours convaincant. J’ai toujours le même problème avec Rimbaud.
Il y a un écrivain, par contre, qui ne me déçoit jamais, c’est Jean-Paul Kauffmann. Je n’ai pas encore lu La Lutte avec l’ange, mais je l’ai acheté et je me le garde au chaud, avec la tendre excitation de celui qui attend le bon moment pour savourer un festin à sa juste valeur. Pour moi, pour mes papilles gustatives, tout livre de Kauffmann est un festin. Personne n’écrit comme lui sur les saveurs et les odeurs. Il sait parler du vin de manière inspirée et enivrante. Ses voyages à Bordeaux et en Champagne, réédités récemment en poche, en témoignent. Dans tous ses récits, il y a des vins et des dégustations tranquilles, seul ou accompagné. Sa capacité à parler des saveurs, il l’applique aux paysages, au vent, aux ambiances. C’est pourquoi son récit de randonnée le long de la Marne est si bon : un vieux fleuve de plaine est le paysage idéal pour développer une expression rigoureuse et imagée. Une « couleur de havane », des « odeurs de mortier », « un mélange frais et acide de chaux éteinte », il faut la trouver cette odeur-là.
Quelquefois, écrit-il, la Marne sent fort, mais comme un corps qui a transpiré après l’effort, et les mots choisis sont impayables : « Quelque chose d’actif et de remuant qui, sur son passage, aspire aussi le cru et le fermenté, le putride et le végétal. » Et dans d’autres paysages, comme les landes de La Maison du retour, il a une façon de parler des arbres, de leur odeur et de leur mouvement dans le vent, qui est extraordinaire. Il sait rendre les sensations. Il transcrit les émotions muettes qui sont dues aux sensations physiques. En ceci, Kauffmann est le plus grand sensualiste français.
Tout le monde se souvient de l’otage Jean-Paul Kauffmann. Quand j’étais petit, je voyais son visage à la télé, sans comprendre qu’il était otage au Liban. C’est après sa libération qu’il a écrit ses plus grands livres. Des récits de voyage qui ont tous plusieurs choses en commun : territoire éloigné du centre, solitude, confins, sensations pures, pourrissement de la matière, mémoire et histoire. Nul doute que ces thématiques trouvent leur origine dans l’expérience traumatisante de l’enfermement et de la condition d’otage, qu’il a connue de 1985 à 1988.
J’aime voyager avec Kauffmann dans des territoires qui ne m’avaient jamais inspiré le moindre désir de voyager : les îles Kerguelen (1993), l’île de Sainte-Hélène (1997), les Landes (2007) la Lettonie teutonne (2009), les rives de la Marne (2013). On reconnaît un grand écrivain voyageur à sa capacité de rendre à la fois la banalité et la force singulière d’une terre qui n’intéressait personne avant lui.
Je ne sais pas encore de quoi va parler La Lutte avec l’ange, mais j’aime imaginer. Je garde pour moi mes prévisions, mes prédictions, mes pronostics. J’écris dans ma tête mon propre Lutte avec l’ange en procédant à des allers-retours entre l’histoire et le temps présent, l’époque de Delacroix et l’église d’aujourd’hui. Les messes célébrées presque en cachette, de l’autre côté du choeur, lieu de rencontre de la communauté antillaise, et le quartier rempli de librairies pieuses. Et au milieu de tout cela, le combat atroce et épuisant, contre une force infiniment supérieure, un combat qui dure toute la nuit, à l’issue duquel Dieu bénit le combattant :
« On ne t’appellera plus Jacob mais Israël, car tu as été fort contre Dieu, et contre les hommes, et tu l’as emporté. » Genèse, XXXII, 22-23.