Je ne suis pas peu fier de ce qui se passe autour de Neige, la blogueuse chinoise dont le Pays de Neige est de plus en plus apprécié par des lecteurs choisis et fidèles.
Au début, si on peut parler de début, elle était mon étudiante à Nankin. Elle me voyait un jour par semaine et, parallèlement, elle avait découvert mon blog Nankin en douce, qu’elle lisait tous les jours sans me le dire. Pendant un an, j’ai donc écrit sans savoir que deux yeux noirs me regardaient. Comme elle avait une bonne petite plume, elle gagnait des concours d’écriture à l’université, elle écrivait des nouvelles, parfois, qu’elle me donnait pour le plaisir. Quand je suis parti de Nankin, elle s’est mise au blog dans un but quasiment privé : me faire comprendre la Chine de l’intérieur. Parce qu’elle trouvait que je ne disais que de grosses bêtises sur son pays, sans aucun doute. Elle était touchée que je m’y intéresse mais j’avais vraiment besoin d’un guide.
Elle fut un guide merveilleux, ses billets me touchaient en plein coeur. Je ne sais si cela venait du fait qu’elle s’était imprégnée de ma façon d’écrire – elle avait tout de même lu plus de trois cents pages en français, en plus des lectures imposées par les cours -, mais son style et son point de vue me touchaient intimement. Un mélange d’ironie, d’humour, de sentiment pudique, de sensualité, de critique et d’allégories, créait une « oeuvre en cours » qui m’enchantait. C’était pour moi le sentiment d’un miracle. Une jeune Chinoise écrivait comme j’aurais voulu écrire. Comme si elle avait compris ce que je désirais obscurément, ce qui me faisait vibrer. C’est évidemment la seule fois qu’une telle expérience s’est présentée à moi.
Petit à petit, d’autres lecteurs se sont greffés, des lecteurs séduits, souvent professeurs de philosophie, que Neige a su fidéliser par la seule grâce de son style. Je crois que c’est très rare.
Tellement rare que Pays de Neige a attiré l’attention de Philippe Lejeune, le grand spécialiste de l’ « écriture du moi ». Il lui a demandé d’écrire un témoignage pour sa revue La faute à Rousseau. Elle s’est exécutée avec la modestie et la précision, la franchise qui caractérisent ces billets de blog. Elle a mis en ligne cet article sous le titre de « Pays de Neige : ma vie et mon ailleurs ». Lejeune ne s’est pas limité à l’accueillir dans sa revue : son association a aussi veillé à archiver le blog de Neige à la BNF. Sage décision car Neige elle-même n’est pas une fille très fiable. Elle peut tout à fait, sur un geste de colère, écraser son blog et faire disparaître de la surface de la terre des années de travail. Elle est comme ça, Neige, elle l’a déjà fait avec son premier blog, Le papillon ou la neige, dont je suis le seul à posséder une copie, pour le bien de l’humanité. Elle est comme ça, colérique, capricieuse, insupportable, et c’est comme ça qu’on l’aime, car elle le reconnaît dans des billets d’un humour renversant. L’humour est renversant car elle sait donner l’impression de ne pas faire exprès d’être drôle (mais je le lui dis depuis trois ans, donc elle ne peut plus l’ignorer). D’ailleurs, elle donne très bien l’impression de ne rien faire exprès, d’être naïve, de ne pas y toucher, alors qu’elle est conduite par une très grande intelligence, un orgueil immense et un désir de vie irrésistible.
J’en parle ici car je crois que son blog fera date. Et que si elle continue à travailler, elle deviendra un écrivain plus intéressant que les Shan Sa et autres Dai Sijie. Ses deux blogs sont déjà des choses qui valent bien mieux que les romans de ces derniers. Je prends les paris : pour beaucoup de raisons que je ne peux pas détailler ici, on étudiera Neige plus que Dai Sijie dans 20 ou 30 ans. Mais il ne faut pas lui dire cela, à elle, car elle prétend mépriser toutes ces choses, les livres, les carrières d’écrivains, les écrivains eux-mêmes, tout cela la dégoûte.
Elle, elle prétend vouloir, plus que tout, un mari, une maison et un enfant. Et c’est de cette image d’Epinal fictionnalisée qu’elle s’élance dans une cyber-littérature qui va conquérir le monde francophone.