La « Bataille du Bogside » et le début des Troubles

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Il y a quarante ans exactement, l’Irlande du nord connaissait ses grandes émeutes, à Derry puis à Belfast, qui ont fait de cette province un pays en guerre civile.

On appelle cela la « Bataille du Bogside ». Bogside, c’est le nom du fameux quartier catholique de Derry qui s’est transformé en caserne, en quartier général et en champs de bataille pendant quelques jours en août 1969.Hier, je n’ai trouvé qu’un journal qui commémorait l’événement en première page, le Belfast Telegraph daté du 14 août. Le principal titre de une n’était pourtant pas consacré au quarantième anniversaire des émeutes, mais à la blessure d’un bébé à la suite de l’aggression d’un homme par deux femmes munies d’un club de golf. Il est vrai que l’actualité a ses urgences et ses priorités.Il s’agit pourtant d’un événement considérable pour l’histoire contemporaine du Royaume-Uni et de l’Irlande. La violence et les tensions étaient déjà palpables depuis des mois, mais l’histoire a choisi ces trois jours de bataille, les 12, 13 et 14 août 1969, pour désigner le commencement des Troubles. Les catholiques avaient créé un mouvement dit de « droits civiques », plus ou moins inspiré du Civil rights movement noir américain, destiné à leur garantir de meilleures conditions de vie. De nombreuses raisons présidèrent à la flambée des violences, mais d’après Matthew McCreary, du Belfast Telegraph, c’est le défilé d’une organisation protestante, les Apprentice Boys, prévu aux abords du quartier catholique, qui a mis le feu aux poudres. Les forces de l’ordre furent très vite dépassées, et la violence s’est disséminée dans plusieurs villes d’Irlande du nord, pour aboutir à des scènes invraisemblables de tueries, d’explosions et de vengeances sans fin.Je note qu’on procédait déjà à cette étrange pratique de déloger des habitants. A Belfast, par exemple, plus de mille familles catholiques ont été chassées de leur maison manu militari en août 1969. On retrouve aujourd’hui cette pratique dans les actes racistes commis en direction des Roms et des Polonais, comme je l’ai rapporté en juin dernier.Gerry Adams, le charismatique leader du Sinn Fein, le parti républicain, écrit ses « Souvenirs de 69 » sur son blog. Il avait 21 ans et était déjà un militant très actif. Il raconte la situation de Belfast à cette époque et la manière dont les républicains se sont organisés pour prendre eux aussi part aux événements, et combien tout s’est transformé en « zone de guerre » : « Within a remarkably short space of time, the streets off the Falls Road, and the Falls itself, had been turned into a war zone ». Le 15 août au matin, il découvre, ou il apprend, que « six personne sont mortes, cinq catholiques et une protestante. »Dans un style lyrique, Gerry Adams décrit le paysage de fumée et de désolation qui a marqué la fin de son jeune âge : « A pall of smoke rose over the Falls. The old familiar streetscape was shattered. The environment that I grew up in was gone. »Incidemment, il me semble que ces affrontements de 1969 sont essentiels en ceci que l’opposition communautaire prend alors un nouveau tour. On passe de la revendication pour des droits civiques à la lutte armée pour la réunification de l’Irlande. Ce n’est pas du tout la même chose, et on mesure combien un gouvernement plus souple et plus visionnaire dans les années soixante aurait pu éviter de désastres.Les émeutes ont pris fin avec l’arrivée de contingents de l’armée britannique, qui ont contenu le quartier des émeutiers à Derry, plutôt que de continuer l’affrontement. L’armée de la république d’Irlande, elle, se déployait le long de la frontière, et les unionistes craignaient une invasion militaire de l’Irlande pour accomplir la réunification de l’île par la force. Edward Longwill, spécialiste de questions de sécurité dans Belfast Telegraph, assure qu’il s’agit là d’une guerre d’image et de propagande. En embarrassant les Britanniques et en diabolisant les unionistes, les Irlandais ont clairement gagné cette guerre de la communication.Ces événements sont aussi l’occasion d’une grande libération d’énergie créatrice dans l’activisme politique. En effet, les Irlandais vont utiliser les murs de leurs quartiers pour s’exprimer, pour se raconter, s’intimider ou se mobiliser. A côté des violences réelles, les Irlandais ont aussi investi le terrain symbolique pour entrer dans une lutte des images très complexe et très subtile.

Au téléphone avec un prix Nobel

Quand j’ai pianoté le numéro de téléphone, je pensais tomber sur un secrétaire d’éditeur, quelque chose comme ça.

C’est la voix de Gao Xingjian, prix Nobel de littérature de l’an 2000, qui me répond. J’essaie de ne pas trop bafouiller et lui parle des avions qui pourraient l’emmener dans notre université l’hiver prochain. Gracieusement, il accepte ce que je lui propose et se montre intéressé pour visiter la ville de Belfast.

En février 2010, en effet, le département de français de Queen’s university organise un colloque international sur les écrivains et artistes francophones d’origine chinoise. Dans de tels événements, les participants ne sont pas défrayés, ils doivent même, parfois, payer des droits d’inscription pour avoir la possibilité de partager le fruit de leurs recherches. Il y a une personne à qui l’on paye tout, c’est le guest speaker, qui est censé apporter une forme de prestige ou, en tout cas, être assez (re)connu pour attirer du monde.

Nous nous sommes dit que, quitte à parler de la diaspora chinoise, autant viser tout de suite au plus haut, et contacter le seul écrivain-artiste qui ait obtenu le prix Nobel avec cette particularité d’être à la fois français et chinois. On n’y croyait pas beaucoup, mais il a fini par accepter notre invitation. Moi qui avait l’intention de faire une conférence sur son récit de voyage, La Montagne de l’âme, je fais face à la perspective angoissante de, peut-être, la donner en sa présence.

Cette situation sera-t-elle assez extrême pour me contraindre à ne pas inventer ?

Un guide touristique hilarant

J’étais tellement triste, quand Ben et Agathe sont partis, que je me suis engouffré au McDonald’s du centre ville.

En mangeant mes sandwiches de mi-matinée, je regardais d’un oeil vide les bus touristiques qui attendaient les touristes pour leur faire découvrir les splendeurs de Belfast. Au milieu de mon second sandwich, à l’oeuf et au bacon, j’ai pris la décision de me payer un tour, moi aussi, et de me remplir la tête des sublimités de l’ « Athènes du nord » (hi hi, on se demande où ils vont chercher de tels surnoms).

C’était certes un peu ridicule de faire cela une fois que mes amis étaient repartis pour la France. Il eût été plus judicieux de prendre ce bus avec eux, pour qu’ils profitent d’une vue générale de la ville. On ne pense pas à tout au bon moment, voilà ce que le voyage enseigne au sage précaire.

La semaine qu’ont passée Ben et Agathe (peut-être devrais-je dire « Agathe et Ben » ? je m’en avise à l’instant… Bah!) m’a malgré tout permis de leur montrer ce qui me plaît le plus dans la capitale de l’Irlande du nord, compte tenu des jours passés à la campagne, la montagne et sur la côte. Pour ce qui est de Belfast, nous avons pu voir ce qui, à mes yeux, mérite vraiment le déplacement : le quartier catholique de Falls Road, le quartier protestant de Shankhill road, leurs fresques étonnantes, la randonnée sur la colline de Cave Hill, au-dessus du château de Belfast, les quais du fleuve Lagan tant urbains que ruraux, quelques pubs pas piqués des hannetons, des sessions de musique traditionnelle.

En plus de tout cela, mes amis ont eu la rare opportunité d’assister aux célébrations orangistes du 12 juillet, avec tout ce que cela comporte de sentiments mêlés et de spectacles ambigus. Ils ont enfin pu aller à un concert de musique électronique, branché en diable, dans le magnifique Waterfront, salle de concert/bar dominant les quais, d’où nous pûmes admirer le coucher de soleil. Soleil, pluie, nuages, eaux et rues, tout était réuni pour profiter d’une musique extrêmement inventive bricolée par de petits génies de l’ordinateur.

Parenthèse culturelle : en terme de musique, je n’ai encore jamais eu autant d’expériences variées qu’à Belfast : traditionnelle (irlandaise), militaire (protestante/britannique), hybride, électronique, concrète, brésilienne, africaine, baroque, rock, il ne m’a manqué que de vrais opéras et ce qu’on appelle communément la musique classique. Fin de la parenthèse.

Je suis donc monté dans le bus touristique pour passer le temps et mettre du baume sur mon coeur. Qu’ont-ils donc raté, mes petits copains ? Voilà ce que je me demandais en lisant le programme sur le dépliant qu’on m’avait donné en entrant. Pour être vraiment honnête, rien, ils n’avaient rien raté ou presque. Puis une voix est apparue et tout fut changé. Le guide est lui aussi apparu en chair et en nez. Son nez était typique des grands buveurs, violacé et couperosé, et il parlait beaucoup de Guinness, pour faire rire la galerie.

Voilà ce qu’ont raté mes amis : le show de ce guide touristique. Il était sans doute compétent sur les dimensions des bâtiments et sur les dates, mais surtout, son point fort, c’était l’industrie de l’entertainment et la comédie stand up. C’était blague sur blague, dont je n’ai compris qu’un petit tiers, et qui faisaient bidonner tout le bus.

Longeant une zone commerciale, le voilà qui nous dit : « Voici ce que nous apporté la paix : IKEA ! Ah, n’est-ce pas une belle preuve de notre prospérité et du nouveau bonheur de vivre ? Dommage qu’IKEA ne soit pas venu trente-cinq ans plus tôt ! Les gens de Belfast aurait passé tout leur temps à essayer de monter leurs meubles et n’auraient jamais eu l’idée de poser des bombes (je traduis mal). »

C’est trop tard pour Ben et Agathe (ou Agathe et Ben), mais le cas échéant, je serais enclin à conseiller à tout nouveau visiteur d’emprunter les bus sightseeing de Belfast. Il aura, pour le prix d’un seul billet, une promenade dans la ville, des informations qu’il oubliera tout aussitôt, et surtout, un bon exemple de ce que le monde anglo-saxon reconnaît comme le sens de l’humour irlandais.

« Nous demandons le respect »: les violences après le 12 juillet

Je ne sais pas si l’information a été relayée en France. Sans doute pas, à cause des festivités du 14 juillet, et du peu de cas que l’on fait de l’Irlande du nord dans le reste du monde.

De violents affrontements ont eu lieu à Belfast et dans d’autres endroits de la province, à la suite des parades orangistes qui se tenaient le 13 juillet.

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Le défilé que nous sommes allés voir était au centre ville et n’avait rien de particulièrement choquant. Des groupes de musique militaire se succédaient, au milieu d’une foule populaire qui profitait du soleil. Un peu moins d’une heure nous a suffit et nous avons loué une voiture pour nous rendre à la campagne, au cottage qu’un ami nous prête.

Le lendemain, jour de la fête nationale française, les journaux relatent que des groupes de jeunes armés ont affronté les forces de l’ordre dans le quartier chaud d’Ardoyne, dans le nord de Belfast. Dans ce quartier, majoritairement catholique, les orangistes ont tenu à organiser une marche, avec musique militaire et tout le cérémonial, ce qui est vu comme une provocation. Nous apprendrons par les journaux que les violences ont continué les jours suivants, et que d’amères déclarations ont été faites par différents représentants politiques.

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Dans ces cas, j’achète plusieurs journaux, de tendances opposées, pour voir comment l’information est traitée dans les différents camps et afin d’en tirer leur dénominateur commun. Je m’aperçus avec étonnement que l’ordre des Orangistes avait toujours refusé de dialoguer avec les dirigeants du Sinn Fein (le parti indépendantiste qui est pourtant au pouvoir, donc a priori légitime ou du moins légal). Les Orangistes semblent continuer donc de percevoir le Sinn Fein comme un groupement terroriste, et puisqu’il n’entretient aucune relation officielle avec lui, il est délicat d’imaginer qu’ils aient obtenu toutes les autorisations pour défiler dans des quartiers catholiques.

Tout cela est un peu compliqué. Ce qui est amusant, si j’ose dire, c’est la porosité qui semble y avoir entre ce qui est autorisé, ce qui est interdit, ce qui est toléré, ce qui est à demi légal et ce qui est traditionnellement reconnu comme répétitivement néfaste. Il y a des bûchers clean et des bûchers crades, mais montés au vu de tous et allumés au mépris de toutes les autorisations ; des défilés clean et des manifestations plus problématiques.

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Le tout est baigné dans un discours qui globalise l’événement comme faisant partie d’une « culture ». Le mot « culture » revient tout le temps, plus que celui de tradition, qui sonne peut-être un peu trop terroir et repliement sur soi. Partout, les protestants demandent que l’on respecte leur culture, ce qui fait beaucoup rire le voyageur candide qui a assisté aux mise à feu des bûchers du 12 au soir. « Nous brûlons des drapeaux irlandais, nous suggérons aux partis républicains de se sodomiser les uns les autres, et NOUS DEMANDONS LE RESPECT POUR NOTRE CULTURE. » C’est le raccourci que le voyageur peu cultivé est tenté de faire.  

Quelques jours plus tard, on apprend que la police a utilisé des méthodes musclées pour remettre de l’ordre dans les rue d’Ardoyne. Là encore, on se pointe du doigt réciproquement et le voyageur a le sentiment que les responsables politiques cherchent à gagner du temps et espèrent que tout rentrera dans l’ordre, en s’épongeant le front jusqu’à l’année prochaine.

Taxi catholique à Falls Road

Agathe voulait prendre une douche avant d’aller chez les Brésiliens. Soit, nous hèlerions un taxi pour rentrer plus vite chez moi. Le taxi s’arrête. Je lui dis le nom de ma rue, Rodden street, je précise que c’est sur Donegal Road. Le chauffeur marque un temps d’arrêt ; c’est peut-être mon accent qui est difficile à comprendre.

Nous étions sur Falls road, où je promenais mes amis Ben et Agathe. Peu avant le cimetière de Belfast, le chauffeur tourne à gauche et emprunte Donegal Road. Arrivé à hauteur du centre commercial, avant le grand rond-point qui fait passer les autoroutes M1 et A12 dans la ville, voilà mon chauffeur qui s’arrête et qui me fait signe qu’il veut prendre la parole. « Je dois m’arrêter, dit-il. Vous savez pourquoi ? » Il montre du doigt le quartier de l’autre côté du rond-point : « Protestants », dit-il, tout en soulignant que nous étions, de ce côté-ci, en territoire catholique.  

Il sort de sa voiture et enlève son enseigne d’entreprise attachée sur le toit. Il la range dans son coffre et rentre dans la voiture.

Il nous explique que sa compagnie de taxi n’est pas la bienvenue dans les quartiers protestants et que c’est risqué pour lui et sa voiture de s’y aventurer. Selon lui, les compagnies du centre ville peuvent aller partout, mais pas celles qui opèrent particulièrement sur Falls Road. Je ne sais pas s’il joue un peu la comédie : peut-être veut-il montrer à des étrangers que les Irlandais catholiques sont en état de siège, ou en danger de mort. C’est peut-être une entreprise de communication, ou peut-être une mesure sage, une prudence de bon alois.

En tout cas, l’on voit comment les tensions communautaires se doublent d’une concurrence commerciale qui fait que des compagnies de taxis se constituent des fiefs.

Brûler des drapeaux de l’Irlande

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Photo BBC

Avant que le feu soit mis au bûcher, j’ai pris conscience qu’on était, tous ensemble, dans une Europe en paix, et que pourtant des drapeaux irlandais allait être brûlés avec des cris de joie. Non seulement des drapeaux d’un pays indépendant, mais l’effigie de personnes réelles, membres du Sinn Fein (parti républicain irlandais) ou du parti social démocrate.

Hier déjà, les petits bûchers subventionnés par les autorités, pour faire diversion, étaient parfois couronnés de drapeaux de l’Irlande. Mais ceux (moins officiels mais plus populaires) de ce soir, étaient beaucoup plus clairement anti-irlandais, frontalement anti-catholiques.

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Des chansons, reprises par la population, étaient diffusées par la sono : « Dublin, Dublin, We’re Comin’ Down the Road« . Des dizaines, des centaines de Britanniques irlandais chantaient cela en levant le poing, et en dansant. C’est une chanson qui a du succès et dont je n’ai pas trouvé les paroles sur internet. Il doit y avoir une histoire sous cette chanson, qui m’échappe.

Une amie, thésarde comme moi, s’est senti défaillir devant ces symboles trop violents. Elle avait les larmes aux yeux et elle a voulu rentrer avant que cela ne soit mangé des flammes. Je lui disais qu’en tant qu’anthropologue, elle pouvait assister à ces réjouissances sectaires, et essayer de comprendre ces gens qui faisaient la fête et se sentaient appartenir à une même communauté. « Mais les anthropologues, me dit-elle, ne sont pas toujours neutres dans leurs observations. Il leur arrive d’interagir avec l’objet qu’ils étudient. »

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Je lui ai alors proposé d’aller interviewer quelques personnes dans la foule, en prétextant un reportage ou une enquête scientifique. « Seriez-vous prêt à aller tuer des catholique, là, si on vous en présentait quelques uns ? » Je parie qu’ils diraient non, qu’ils veulent rester sur le plan du symbole. Mais dans un lieu où de nombreux morts ont été comptés dans les deux communautés, c’est un peu difficile de rester strictement sur le plan du symbole.

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Les flammes ont finalement pris, et la chaleur devint très grande. Nous buvions des canettes de bière pour nous fondre aux populations indigènes. Et aussi parce que nous aimons la bière.

Expérience intéressante car ambivalente. Désapprouver sans nuance ces messages de haine et de guerre que constituent les insultes, les chansons agressives, les photos et les drapeaux brûlés, tout en considérant tous nos convives comme de braves gens qui faisaient simplement une fête de quartier.

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Bûchers orangistes

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Dans la rue qui relie le quartier républicain de Falls au quartier loyaliste de Shankhill, un très bûcher a été monté par de fervents protestants, qui le verront brûler en l’honneur de leur attachement patriotique au territoire d’Irlande du nord.

De tous les bûchers que j’ai vus, celui-ci est de loin le plus beau. Comme c’est un lieu stratégique, entre deux fiefs également engagés dans l’opposition communautaire, on a fait appel à de véritables architectes de rue, avec des rangs de pneus pour le plaisir conjoint des yeux et du nez. Une tour circulaire, comme la tour de Babel. Avec la colline de Cavehill et les Black Mountains en arrière plan, cela promet d’être un spectacle magnifique, pour peu que les habitants catholiques ne répondent à aucune provocation.

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Dans les autres quartiers, en particulier dans ceux qui ne jouxtent pas directement de hauts lieux catholiques, les bûchers ne ressemblent qu’à des piles de palettes de bois.

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Près de l’hôpital, sur Donegal Road, le bûcher est gardé depuis quelques semaines par des jeunes gens qui se relaient. On leur vole des drapeaux, alors ils montent la garde en buvant nuit et jour, non sans avoir écrit en toutes lettres cet appel magnanime : « YOU CAN STEAL OUR FLAGS BUT NOT R BONFIRE » (Vous pouvez voler nos drapeaux mais pas notre bûcher).

Je les ai abordés ce matin pour leur demander des précisions. Ils n’étaient pas encore trop ivres, et ils m’ont répondu que les réjouissances étaient prévues pour dimanche soir, minuit. Une douce musique sera déversée toute la nuit, où les dames seront invitées à danser et où l’on dégustera des spécialités alcoolisées de la région.

Avec l’hôpital en arrière plan, le spectacle promet d’être sans égal.

Independance Day à Rathfriland

J’entre dans le magasin d’alcools et je demande : « Bonjour madame, je voudrais fêter l’Independance Day en compagnie d’un ami américain. Que me recommandez-vous ? »

La dame hésite un peu, elle me demande ce qu’aime mon ami. Le temps de discuter un peu, voilà ce dernier qui débarque lui-même dans le magasin. Bon, eh bien, du champagne, par exemple, en avez-vous ? La dame me montre des bouteilles espagnoles.

Nous sommes dans un village d’Irlande du nord, Rathfriland, dans le Comté Down. Les drapeaux britanniques flottent au vent en ce jour du 4 juillet. Voilà qui est ironique, le jour où l’on célèbre l’indépendance que les Américains ont conquise sur l’empire britannique. Il paraît qu’un tiers des habitants de Rathfriland est catholique : il savent être extrêmement discrets.

« Vous n’avez rien d’autre comme vin mousseux ? » La marchande me mène au rayon des vins australiens. Avec mon sens inné du tact, je dis : « Un vin australien ? Mais l’Australie n’est pas indépendante, n’est-ce pas ? Je veux dire, elle est encore sous l’autorité de la reine d’Angleterre… » Je me rends compte trop tard de la gaffe. Ne parlons pas de la reine d’Angleterre ni d’aucun mouvement d’indépendance. Pas dans ce coin ultra unioniste (unionisme = union avec le Royaume-Uni).

Nous revenons sur le truc espagnol, qui ne me fait qu’à moitié envie. L’Américain veut payer. Je refuse. « Come on, dis-je! C’est ton jour, camarade! Tu ne paies rien, nous buvons à la gloire de la République! »

Merde, gaffe à nouveau. Le mot « république », ici, peut être interprété comme la république d’Irlande par opposition à la monarchie britannique. J’essaie de me reprendre : « Enfin, je veux dire, notre république, ou plutôt la tienne, quoi : tu es un républicain comme moi… »

Non, « républicain » veut dire « de droite » chez un Américain. Et cela signifie indépendantiste à tendance radicale, avec des connotations assez violentes, chez les Irlandais du nord. Les modérés se déclareraient plutôt « nationalistes ». Il n’y a que chez les Français qu’on peut être républicain en étant de droite ou de gauche, pacifiste ou va-t-en guerre.

Je reprends, alors même que je devrais sans doute me taire, comme dans tant d’autres occasions. « Non, tu n’es pas républicain, je sais, et moi non plus (je regarde la marchande d’un air innocent en lui montrant mes mains ouvertes). Non, enfin, on boit à la santé de ton pays, qui est bien une république, right ? » Non, dit-il. Là, je me sens perdu. La marchande ne dit rien depuis tout à l’heure, et n’a pas l’air amusé. « Comment ça, ce n’est pas une république ? » Il m’explique qu’il habite en Irlande du nord, et que l’Irlande du nord n’est pas une république. Certes.

« Independance!« , s’exclame un autre compère qui déboule dans le magasin et qui n’a rien entendu de cette conversation. Pauvre marchande de vins. Elle n’a rien demandé à personne, et la voilà victime de sarcasmes involontaires de trois étrangers indélicats. Je paie au plus vite et nous sortons. « Enjoy the fourth of July! » lui lance un de mes amis, en pensant sincèrement lui être agréable.

Sur la place de Rathfriland, située sur un pic, les cinq routes qui partent descendent vers la plaine, en étoile.

La correction politique en Irlande du nord

Avec le mois de juillet, nous entrons dans une période de festivité paradoxale en Irlande du nord. De nombreux événements culturels commémorent ou illustrent la problématique du conflit nord irlandais. Des films, des expositions, et bien sûr les fameuses marches dites orangistes.

Inutile de le dire, nombre de gens en ont plus que marre d’entendre parler de tout cela, mais enfin, c’est l’histoire et c’est une histoire qui n’est pas terminée, alors c’est difficile de ne pas en parler du tout.

J’ai rencontré plusieurs personnes, récemment, qui s’étaient mariées avec des individus de « l’autre camp ». Parfois ça a duré, parfois ça n’a pas duré. Ce qu’ils m’ont dit ressemblait à un discours de propagande. Ils étaient sincères, sans aucun doute, mais à mes oreilles de touriste précaire, cela sonnait comme une sorte de pensée unique. « La paix n’est pas encore assurée mais la distance parcourue est déjà extraordinaire, et, à force de travail, grâce à de grands efforts de réconciliation, en travaillant sur le dialogue entre communautés, on arrivera à ce que chacun accepte les différences de l’autre. »  

C’est le point que je veux souligner, et qui m’étonne le plus, dans ma grande ignorance : « accepter les différences », « tolérer », « développer la compréhension » et la « coopération ». Ce sont des mots bien abstraits… Peut-être grâce à cela sont-ils d’ailleurs plus efficaces, puisqu’il faut bien parler, même dans le vide, même et surtout lorsqu’il y a des sujets qu’il vaut mieux ne pas aborder.

Le sujet qui reste une pomme de discorde est très concret, au contraire, et très facile à poser : dans quel pays vivons-nous ? Voulons-nous vivre au Royaume-Uni ou en Irlande ? Ou est-ce qu’on s’en fout ? Je connais des catholiques qui m’ont dit qu’ils acceptaient sans problème les différences, les autres religions et les étrangers, mais au sein d’une république qui aurait pour nom l’Irlande. Ils ne veulent pas la guerre, pas la violence, mais ils continuent (je ne parle pas de tous les catholiques, ici, mais d’une majorité d’entre eux) de penser qu’ils n’appartiennent pas au Royaume -Uni.

Inversement, j’ai posé la question à plusieurs protestants, qui me disaient qu’à l’avenir la paix règnerait : la paix règnera dans quel pays ? Pensez-vous que les protestants accepteront que l’Irlande du nord se réunifie à la république d’Irlande ? La réponse était claire : jamais. Les personnes qui m’ont dit cela vivent et travaillent dans des environnements ouverts, non sectaires. Je ne parle même pas des habitants de mon quartier, dont les habitations sont couvertes de drapeaux britanniques.

C’est une expérience ethno-linguistique extraordinaire. Tant qu’on en reste aux généralités et aux discours de paix, tant qu’on déroule les mots « dialogue », « processus de paix », « compréhension », « coopération », « réconciliation », « intégration », la langue peut être entendue et utilisée par tous. Les individus des deux communautés peuvent utiliser le même langage et les mêmes idées. Mais dès qu’intervient un autre niveau de langage, ou plutôt un autre champ lexical, « nation », « pays », « appartenance », « pouvoir », « peuple », « histoire », on retrouve les mêmes divisions qu’au début du XXe siècle.

Adieu l’allemand

J’ai participé à ma première manifestation politique en terre étrangère. Nous avons protesté contre les restructurations prévues à l’université qui prévoient de licencier plus de 100 enseignants et de fermer le département d’allemand.

Déjà, les langues étaient si peu nombreuses qu’elles étaient regroupées avec les études en traduction, en cinéma et en théâtre, sous la dénomination de School of Languages, Literatures and Performing Arts. En tant que tel, ce regroupement me plaisait car il me faisait miroiter des échanges, des passerelles entre ces différents champs. Des passerelles existent à mon niveau d’étudiant chercheur, dans la mesure où je fréquente des chercheurs en traduction, je prends le soleil avec des gens du cinéma, bois des pintes avec des mecs d’espagnol.

Mais la décision de se débarrasser de l’allemand porte un coup, car elle prend place dans une évolution générale qui n’invite pas à la confiance dans l’avenir des lettres dans cette université.

En quelques années, on a « fermé » l’histoire de l’art, l’italien, le russe, le grec, le latin. Aujourd’hui l’allemand. Il ne reste que le français et l’espagnol, un soupçon de portugais et l’indéracinable gaélique. Le français est traditionnellement étudié au collège et au lycée, et l’espagnol bénéficie de la mode (qui commence à passer à mon avis) pour l’Espagne et l’Amérique du sud. Une école de langues qui n’enseigne que deux langues, ça fait un peu tache, dans une université qui cherche à être dans l’élite des établissements britanniques.

Ce qui est prévisible, vu l’évolution que j’ai rappelée, c’est que la direction évacue complètement les langues étrangères, pour concentrer ses efforts sur d’autres domaines de recherche, plus porteurs, ou plus susceptibles d’apporter du prestige ou des financements.

Les Français doivent regarder ce qui se passe ici, au Royaume-Uni, pour ne pas répéter les mêmes aberrations quand le système français sera devenu, lui aussi, plus proche d’une administration privée. Quelle image de l’éducation et de la culture veut-on donner ? Doit-on se spécialiser ou garder une éthique de culture générale ? 

Quelle que soit la stratégie mise en place par les dirigeants de l’université de Belfast, il reste que l’image que tout cela nous renvoie est celle d’un pays qui tourne le dos aux autres cultures et à la culture classique. C’est dommage car ce n’est pas le cas ici, pas plus qu’ailleurs.