Lisa Lowe et le danger médical du postcolonialisme

Je croyais en avoir fini avec le postcolonialisme, car j’avais écrit ma position sur le sujet, m’étais fait critiquer vertement, et avais décidé de retirer toute mention de ce courant sectaire de mes recherches.

C’était en fait impossible. Tout article sur le récit de voyage, du moment qu’il est écrit en anglais, renvoie presque nécessairement à un livre ou un autre article qui semble incontournable, et qui révolte le lecteur, à la fois dans son intelligence et dans son cœur. Le problème n’est pas de voir critiquer la France, ses gouvernements, ses intellectuels successifs, ni même l’Europe et l’Occident. Le problème n’est pas non plus de devoir lire des argumentaires légers et peu cultivés. Le problème est de se sentir englué dans tout un environnement intellectuel pauvre, qui assène constamment les mêmes approximations, comme si elles étaient la vérité révélée (d’où l’aspect sectaire des Cultural studies.)

J’ouvre donc un livre qui est devenu un classique outre-manche : Critical Terrains. French and British Orientalisms, de Lisa Lowe, publié en 1991. Elle dit que Roland Barthes, dans L’Empire des signes(1970), jette un regard néocolonial sur le Japon en ceci qu’il voit chez cet « Autre », un territoire désiré de pureté ethnique, sémiologique et idéologique. En Chine, de même, Barthes et d’autres perçoivent une altérité radicale, incompréhensible et dont la pureté révolutionnaire est un objet de désir. Voilà, les mots sont plantés : désir de l’autre, l’autre comme objet du désir de la conscience occidentale, altérité aliénante.

Et voici que Lisa Lowe, à partir de ce constat un peu banal, en vient à conclure en quelques lignes que la France dans son ensemble est restée raciste, colonialiste et impérialiste. Elle évoque Le Pen et le FN, et dit que, depuis les années 50, la situation des populations issues d’Afrique du nord et des Antilles n’a pas évolué. Que nous entretenons toujours avec eux des relations « colonisateurs colonisés » (méprisant au passage les millions de Français issus d’Afrique qui sont parfaitement intégrés à la culture, la société et l’économie du pays). Que la colonisation de la France a juste changé de nom, mais pas de nature (niant par là toute autonomie des jeunes Etats africains, et toute évolution historique).

Elle postule tout cela, comme toujours. Elle affirme ces choses sans aucune étude, sans aucune preuve, sans aucune recherche particulière, ni sociologique ni démographique, ni politique, ni économique. Elle ne fait appel à aucun chercheur africaniste par exemple, ni cherche à comprendre l’historicité particulière à chaque groupe. Non, plutôt que tout cela, l’affirmation massive que rien n’a changé en France sous le soleil impérial de la république prétendument racialiste.

Le chapitre se termine là, en disant que pour trouver des discours qui sortent du colonialisme et de l’orientalisme, il faut se tourner vers les discours de décolonisation, des subalternes et des féministes. Eux seuls savent développer une pensée qui échappe aux oppositions binaires ici/ailleurs, nous/eux, bien/mal…

Le personnel universitaire postcolonialiste considère ce livre de Lisa Lowe comme un classique. Une lecture recommandée, jouissant de toute la légitimité sociale, académique, politique, du système dominant à l’intérieur des French studies. Pas étonnant que les étudiants disent que la France est le pays le plus raciste du monde. Ils ne font que refléter les pratiques discursives en place depuis au moins vingt ans dans les courants de pensée les plus hégémoniques dans le monde anglophone.

Pour ma part, j’ai peine à survivre dans cet environnement intellectuel. C’est étouffant, oppressant. Je ne peux pas respirer dans la prose de Lisa Lowe. En général, la violence aveugle, brutale et ignorante des études postcoloniales est quelque chose qui m’affecte physiquement. Cela provoque chez moi des chutes de tension. Quand j’étais jeune, j’ai lu trop de choses intelligentes. A la moitié du chemin de la vie, je ne peux pas ne pas me sentir accablé et menacé médicalement par un tel amoncellement de connerie.

La maison de Germain

Elle se situe au centre d’un village des Corbières. Non pas au centre du centre, mais sur la place de l’ancien lavoir. Or, le lavoir, dans une société traditionnelle, c’est une forme de centre, comme la place du four ou celle de l’église. Chez les Dong, en Chine du sud, les villages sont construits autour d’un centre complexe où se trouvent des bassins d’eau, la tour de la cloche (Gu Lou) où les hommes trouvent l’ombre, et un théâtre en bois, où les villageois chantent, dansent et se racontent leurs mythes. L’ancien lavoir du village de Germain est donc un peu le lieu des prodiges mythiques, des fantômes de lavandières, un lieu qui résonne encore des éclats de voix féminines qui venaient utiliser l’eau autrefois.

C’est une maison de maître, vieille d’un ou deux siècles, sans jardin mais avec une grande cour et une grange.

Germain habite sa maison comme si cette dernière était une extension de son propre corps. Elle est très grande, beaucoup trop grande pour un homme seul, mais c’est cet espace que Germain habite, c’est dans cet espace qu’il invite ses visiteurs, qu’il les distribue et les fait voyager.

La maison possède à l’étage de nombreuses pièces qui sont autant de chambres d’amis. Comme Germain a beaucoup de visites, sa maison est souvent occupée, et les chambres sont attribuées avec soin. Elles ont des noms. Moi, selon l’époque et ma situation maritale, je suis logé dans la « chambre de Dorothée », ou dans la « chambre bleue ». Je n’ai jamais eu droit à la « chambre blanche », qui semble être plus ou moins réservée à des invités de marque, plutôt féminins, et possédant un coefficient d’intimité avec Germain plus élevée, comme son ex-épouse, par exemple.

Grâce aux inondations que la région des Corbières à connues dans les années 2000, les assurances ont permis de refaire à neuf les salles du rez-de-chaussée, le bureau, le salon, la cuisine et la salle à manger. Chacune de ces pièces est extrêmement individualisée, ma préférée étant peut-être le bureau : murs d’un rouge profond, doté d’une méridienne et des plus beaux livres de philosophie antique, médiévale et classique que l’on puisse imaginer. C’est un endroit de paix, de dialogue et de réflexion. Germain s’y assoit tous les jours, y écrit son journal, ses lettres et son Traité des passions de l’âme.

Quand il était mon professeur de philosophie, à l’université de Lyon, il me parlait déjà de ce traité des passions qu’il rêvait d’écrire, « comme Descartes », disait-il en souriant. Il prenait des notes depuis des années, peut-être des dizaines d’années. Il avait déjà publié quelques articles sur les passions qu’il jugeait primordiales. La colère, l’avarice. C’est une profonde originalité, en philosophie, de considérer l’avarice comme une passion première, car le commun des mortels la verrait plutôt comme une passion hybride entre la cupidité, la convoitise, la peur de perdre, l’insatisfaction, l’inquiétude…  

Or, avare, Germain ne l’est pas, ou s’il l’est, il est parvenu à sublimer son avarice pour la transformer en une forme de don. Posséder des espaces, aimer accumuler de grands espaces variés, y projeter son esprit, s’en soucier. Posséder des espaces pour y accueillir des amis et de la famille. Considérer la maison comme un décor de théâtre, les visiteurs comme des comédiens changeants, et voir comment le décor s’accorde aux invités. Ou plutôt, faire jouer à la maison, à chaque visite, un rôle différent. Car la maison réagit différemment selon les personnages en présence. Pour Germain, cette maison est un peu un être vivant, qui a son rythme, sa respiration, ses humeurs. Quand trop de monde la peuple, c’est lui qui étouffe; et qui s’en va, laissant les clés aux visiteurs. 

Et le besoin d’espace de Germain se confond avec le besoin de la maison d’abriter aussi des espaces libres, des espaces en friche, ou en attente. Plusieurs pièces, au-dessus de la grange, auraient besoin de travaux pour être habitables, mais Germain les préfère pour l’instant en l’état. Elles gardent ainsi une puissance, une potentialité dont la maison a besoin. Germain fait visiter ces lieux inhabitables, ainsi que les combles, il les considère avec autant d’affection que toutes les autres pièces de la maison, mais c’est dans leur dimension inachevée qu’il les aime, donnant ainsi une ouverture à l’imagination et aux rêves, « ici je verrais bien cela, là-haut on pourrait faire cela ». La maison reste inachevée car elle est en devenir, les pièces inoccupées jouent un rôle de réserve, de possible, de virtualité.

Cet ensemble est soigneusement enclos dans un carré. C’est l’aspect chinois de la maison de Germain. Une délimitation stricte et des dimensions modestes, à l’intérieur desquelles l’usage tend à faire proliférer les lieux et tend à l’infinité de l’espace. Les jardins de Suzhou ne font rien d’autre.

Le « Cercle de Liverpool »

Dans ma terminologie, le Cercle de Liverpool désigne les universitaires spécialistes de Travel Writing qui travaillent et publient autour de Charles Forsdick, lui-même basé à l’université de Liverpool.

L’honnêteté m’oblige à reconnaître que je fais partie de cette petite galaxie, et que j’ai participé à au moins deux événements initiés et organisés par Forsdick. Cependant, comme je suis encore étudiant, je parle des membres de ce Cercle sans m’y inclure. Je dirai donc « ils », au lieu de « nous », un peu par modestie, mais certainement pas pour m’en distancier.

 forsdick02.1292680914.jpgCh. Forsdick, photo ACEL

Les membres du Cercle de Liverpool ont bien des choses en commun : ils appartiennent à la même génération (autour de la quarantaine), ils sont sur la pente ascendante de leur carrière. Ils s’intéressent, je l’ai dit, au récit de voyage contemporain en langue française et ils partagent les mêmes références théoriques fondamentales (E. Said, M.-L. Pratt, J. Clifford). Partager des références, c’est presque aussi important que partager ses années d’études dans la même fac, avec les mêmes professeurs.

Ces références communes les conduisent à appréhender les textes à travers leurs conditions de production, sous un angle contextuel plutôt que de manière purement littéraire et formaliste. Par ailleurs, ils mettent en lumière des récits écrits par des francophones non métropolitains, des Africains, des Antillais, des Suisses, des Belges, des Américains, en soulignant ce qu’ils perçoivent comme des « différences ». En définitive, il est raisonnable de dire que le Cercle de Liverpool tente d’opérer une jonction, ou une conciliation, entre une approche formelle de la littérature et sa déconstruction idéologique.

Cela est suffisant à mes yeux pour parler d’un groupe, même si les membres de ce groupe ne l’ont ni décidé ni souhaité. Car je dois l’avouer, il s’agit là d’une invention de ma part. Personne, ni de Forsdick, ni de Siobhan Shilton, ni de Margaret Topping ou d’Aedin Ni Loingsisgh n’a jamais cherché à créer un mouvement ou un club. C’est moi seul qui le perçois ainsi.

Après tout, quand on parle des « post-structuralistes », on désigne des penseurs dont aucun ne se reconnaît dans ce terme. Quand les Américains parlent de la French Theory, les Français concernés (Barthes, Foucault, Derrida, Deleuze, Lyotard, etc.) n’approuvent pas et ne se sentent pas unis entre eux par autre chose qu’un passeport. Même chose avec les « Hussards », qui fut une invention de journaliste, Bernard Franck, lui-même rangé dans cette catégorie d’écrivains par l’histoire littéraire. Bref, les mouvements et les écoles ne sont pas toujours constitués par les intéressés de manière volontaire. Mais chacun de ces noms de groupe est pourtant utile car, définis strictement, ils crèent un sens pendant le temps d’un argument. L’appellation de « Cercle de Liverpool », de même, est significative pour désigner un ensemble de recherches qui se distinguent à la fois de ce qui se faisait avant et de ce qui se fait ailleurs dans le domaine du récit de voyage.

De plus, les membres du Cercle de Liverpool ont tous un adversaire en commun (et je les rejoins là aussi, jusqu’à un certain point). Si un ennemi commun n’est pas un puissant signe de ralliement, je ne sais ce que c’est. Leur ennemi théorique est le pseudo mouvement de Michel Le Bris, dont j’ai déjà parlé plusieurs fois sur ce blog, le mouvement « Pour une littérature voyageuse« . Le manifeste de ces écrivains, regroupant Bouvier, Lacarrière, Borer, Dugrand, Lapouge, White, Coatelem, Chaillou, Meunier, est effectivement une véritable bouillie rhétorique, et mérite l’indifférence qui l’entoure depuis que le livre est épuisé. Mais les chercheurs du Cercle de Liverpool vont beaucoup plus loin qu’en relever l’ineptie : ils font passer ce malheureux faux-pas éditorial pour un mouvement littéraire constitué, dominant, imposant ses règles et ses vues parmi les écrivains-voyageurs français. C’est là que je me désolidarise du groupe, sauf le respect que je lui dois. Pour moi, le manifeste de Le Bris témoigne seulement d’une bêtise littéraire et intellectuelle, non d’un mouvement influent. Pire, les écrivains signataires (Lapouge, Lacarrière ou Coatelem) deviennent, dans les articles du Cercle de Liverpool, des personnages lugubres, néo-colonialistes, sexistes, nostalgiques du temps de l’empire colonial français. C’est évidemment exagéré. D’abord, les écrivains en question ne prétendent pas former un mouvement littéraire. Et « néo-colonialistes », les preuves de cette accusation sont vraiment très maigres, et ne m’ont à ce jour jamais convaincu.

Mais voilà, stratégiquement, il est utile qu’un « Cercle » critique un « mouvement », et pour que la critique soit audible il faut que le « mouvement » identifié soit réactionnaire. Et puis tout cela s’équilibre : je crée un « Cercle de Liverpool » et ledit Cercle a déjà créé, longtemps avant que je ne débarque, un « Mouvement PULV » (Pour une littérature voyageuse). Il y a ainsi communication de groupe à groupe, de Cercle à Mouvement : c’est collectif, c’est convivial, ça plaît aux sages précaires. Un sage précaire, précisément, pourrait appartenir aux deux groupes. D’autant mieux, d’ailleurs, qu’aucun des deux groupes ne jouit d’une réalité indiscutable.

Alors pourquoi le « Cercle de Liverpool » s’acharne-t-il sur le « mouvement PULV » (Pour une Littérature Voyageuse) ?D’abord, cela donne du relief au paysage de la littérature du voyage contemporaine, et ensuite cela met en valeur des récits alternatifs que l’on peut présenter comme « contre-orientalistes », « anti-exotiques », plus respectueux des différences, ouverts sur le monde complexe des échanges et des migrations. On crée ainsi un véritable paysage escarpé : d’un côté, le « mouvement PULV » composé d’hommes blancs franchouillards à moitié racistes. De l’autre une myriade de voix fragiles et émergentes, composée de femmes, de Suisses, de Belges, d’Africains, d’Antillais, et de quelques rares Français blancs. Les premiers imposent un ordre d’une manière machiste et autoritaire. Les seconds explorent des possibilités alternatives et par là même mettent en danger les visions monolithiques de l’identité culturelle mise en place par les tenant de l’ « idéal républicain » (unilatéralement détesté chez les progressistes anglo-américains).

On peut lire les productions du Cercle de Liverpool dans la revue Studies in Travel Writing, qui a consacré un numéro spécial sur le récit de voyage en français. Mais on peut lire surtout les livres de Forsdick lui-même (je reviendrai sur son travail dans un autre billet), qu’il a signés seul ou avec des collaboratrices telles que Siobhan Shilton et Feroza Basu. On peut lire aussi, avec beaucoup de profit, le très beau livre d’Aedin Ni Loingsigh sur les auteurs africains francophones.

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Laetitia, professeur de français, « d’origine différente »

Je vois cet entretien d’une enseignante de français sur Canal plus. Jeune, belle, d’origine indienne, Laetitia ne parle que du fait qu’elle est d’origine étrangère. Le regard des autres, les plaisanteries, les remarques, le fait de devoir se justifier, de devoir faire ses preuves, qu’il y a « du chemin à faire ».

L’entretien est pourtant long, sept minutes et quarante-huit secondes, sur une chaîne nationale. Il y avait de l’espace et du temps pour faire passer deux ou trois choses assez fortes, peut-être.

Est-ce elle qui n’a rien d’autre à dire, ou la journaliste (qu’elle tutoie) qui ne l’interroge sur rien d’autre ? Ou la chaîne qui ne veut rien entendre d’autre d’une prof de français immigrée ?

Moi, j’ai souffert pendant sept minutes et quarante-huit secondes, et un peu plus. J’aurais tant voulu qu’elle nous parle de ses lectures, de ses livres préférés, des choses qui la font rire et réfléchir. Non, on la cantonne, ou elle se cantonne, à nous parler de « sa différence ».

De la manière la plus bizarre, à mon avis : « Comme vous l’avez remarqué, je suis professeur de français, mais pas tout à fait française française… Ce qu’on peut appeler française, quoi, en gros. Je suis Française d’origine différente et non d’origine étrangère. Je suis d’origine indienne… »

Je ne sais si le français qu’on enseigne au collège est de cet acabit, mais à entendre Laetitia, on se dit que les Français du futur vont parler d’une manière drôlement contournée.

Des nazis en Asie : le cas John Rabe. Le viol de Nankin (3)

L’armée japonaise était plus que l’alliée de la Wermacht. Il y avait entre l’Allemagne et le Japon des années 1930 de profondes similitudes. Entre autres liens, les Japonais avaient été très impressionnés par le fonctionnement de l’armée allemande et l’avait imitée sur de nombreux plans.

Or, à Nankin, vivaient des Allemands qui appartenaient au parti de Hitler. L’un d’eux est devenu très célèbre, et les Nankinois l’évoquent encore aujourd’hui. John Rabe, né en 1882, était un paisible nomade de l’industrie, comme l’Europe coloniale en faisait tant. Après quelques années en Afrique, il travailla pour Siemens à Nankin. Il dirigeait la branche locale du parti national socialiste. Ses hagiographes affirment qu’il n’adhérait qu’au projet « socialiste » du nazisme, non à la persécution des Juifs.

Toujours est-il que cet homme va se servir des insignes nazies pour protéger des Chinois. Non seulement il étalera des drapeaux allemands pour que les avions japonais ne bombardent pas sa propriété, mais il utilisera son brassard nazi, son uniforme et son casque métallique à des fins pacificatrices.

D’abord pour imposer le silence dans la panique générale qui régnait chez lui. Les Chinois criaient si forts qu’il mit son casque et hurla partout des ordres de se taire. Je ne sais pas en quelle langue, peut-être en allemand. J’aime imaginer ce vétérand, qui n’avait jamais fait la guerre et qui, habillé en SS, jouait son petit Hitler et vociférait pour que chacun reprenne son calme. Il continuera avec les Japonais, qu’il fallait traquer constamment lorsqu’ils violaient et tuaient aveuglément. En général, les Japonais avaient peur, et, donc, respectaient les Allemands.

Partout où John Rabe apparaissaient, les Japonais prenaient la fuite, c’est aussi une image cocasse de ce massacre. Les vainqueurs tout-puissants continuaient de craindre l’autorité d’un seul homme. En réalité, ils craignaient encore les puissances occidentales, et c’est pourquoi quelques dizaines d’Américains et d’Européens avaient créé une « Zone de sécurité » à Nankin, où ils avaient décrété que les militaires n’auraient pas le droit d’agir.

Curieuse guerre où, en plus des victimes et des bourreaux, se trouvaient une troisième instance, presque magique, les « Blancs », les « Occidentaux », nouvelle race d’intouchables, ou de demi-Dieux qui pouvaient imposer une zone franche. Ils se sont pris des coups, se sont fait menacer, ont risqué leur vie, bien entendu, mais ils avaient l’autorité d’aller engueuler des soldats qui violaient des fillettes.

Parmi eux tous, c’est le nazi Rabe qui avait le plus d’autorité et qui fut le grand héros de Nankin. Les Chinois firent de lui un « Bouddha vivant ». C’est ainsi que le nazisme qui est, à nos yeux, l’incarnation du mal, est devenu, à l’autre bout de l’Eurasie, un bouclier assez fort pour sauver des dizaines de milliers de vies humaines. C’est à Hitler que Rabe envoyait des télégraphes laissés sans réponse, pour demander que l’Allemagne fasse pression sur le Japon à des fins humanitaires !

Quand j’étais professeur à l’Université de Nankin, en 2005, on me fit savoir qu’une de mes étudiantes avait remporté un concours d’écriture pour une nouvelle mettant en scène un Allemand qui avait sauvé de nombreux Chinois lors du « Grand massacre de Nankin ». Je ne connaissais pas encore très bien cette étudiante, mais elle allait faire parler d’elle sur internet quelques années plus tard et devenir une écrivaine franco-chinoise.

Respect pour les anciens

Je remarque un dédain consternant des jeunes vis-à-vis des vieux. Cela se conçoit dans la société marchande et médiatique, on sait l’arrogance écervelée qui constitue le fond de la jeunesse. Mais à l’université ? L’université devrait être le lieu où l’on respecte le savoir et les savants.

J’entends des paroles et des gestes emprunts d’un grand mépris. On prononce l’expression de « vieille école » pour désigner les façons de faire des plus anciens, on rend responsable ces derniers de tout ce qui ne va pas. Si quelqu’un a mal réussi sa thèse, il dit que c’est à cause de son directeur de recherche qui, étant très « vieille école », ne lui a pas appris à utilisé les théoriciens à la mode.

Il semble que, dans les universités britanniques, les études de lettres aient connu un profond changement entre l’après-guerre et aujourd’hui. Je suppose qu’un usage extensif de théories a commencé à être perçu comme obligatoire dans les années 90, avec le déferlement des Cultural studies venus des Etats-Unis. Ceux que l’on appelle les vieux sont ceux qui n’ont pas pris ce train des Cultural studies en marche. Et la rupture épistémologique entre les générations est telle que ces vénérables savants sont traités comme des membres superfétatoires de la communauté universitaire. On les ignore, on les accepte, mais sans les écouter, comme s’il n’y avait rien à apprendre d’eux.

Ce jeunisme commence très tôt. Moi qui n’ai pas quarante ans, on me condamne déjà. J’ai entendu à trois reprises qu’à mon âge, il n’y avait plus d’espoir de trouver un poste, car les facultés veulent des jeunes. Cela tombe bien, le sage précaire ne désire pas obtenir un « poste ».

Cela me choque peut-être parce qu’en France, les universitaires qui ont aujourd’hui entre 70 et 100 ans sont perçus comme des monstres de savoir. On les admire parce qu’ils viennent d’un temps où la culture était encore transmise et critiquée. Ils connaissent Descartes et Deleuze, il savent le latin et le nom des arbres, ils conversent avec Aristote et ils sont capables de fulgurations intellectuelles à couper le souffle. Le surréalisme et le marquis de Sade n’ont pas de secret pour eux. Les vieux sont ceux qui, soudain, s’arrêtent de parler et font des rapprochements inouïs entre des éléments sans rapports apparents. Nos vieux délirent et font rêver, ils savent écrire et ils savent être à l’écoute.

Je pourrais écrire une chanson, comme Jean Ferrat et Diam’s avec « leur France », qui s’intitulerait « mes vieux ».

Mes vieux à moi savent être indulgents car ils sont dans la fragilité de l’être et la passion des désirs insoumis. Ils ne paniquent pas pour rien, ils ne s’inquiètent pas pour eux-mêmes mais savent se soucier des autres, de loin, sans exercer de pression inutile.

Les jeunes, autour de moi, me paraissent alors respecter plus que tout l’apparence lisse d’un professorat technicien. Les jeunes ne veulent pas être inspirés par des intellectuels qui ont beaucoup médité ; ils veulent être accompagnés par des « profs » efficaces, maîtrisant les projections de powerpoint, et qui leur mâche le travail.

Respect pour les vieux. C’est en eux que je place le mince espoir de voir se lever une espèce de résistance face au projet totalitaire que l’administration met en place dans les universités du monde entier. Au moment où les jeunes obéissent avec zèle et transforment l’enseignement en fonction administrative où tout doit devenir quantifiable, évaluable, les vieux sont les seuls à pouvoir faire souffler un peu d’air frais, un peu d’intelligence et de rêverie, dans des salles de classes de plus en plus endormies.

L’espagnol est-il en train de supplanter le français ?

On le dit souvent. Dans mon université de Belfast, on parle de rivalités entre faculté de français et faculté d’espagnol ; on voit que l’une est en déclin et l’autre en croissance, et l’on voit dans ces deux courbes un mouvement qui n’a pas lieu de s’inverser. Moi, je crois que l’espagnol est une mode, et que le français est une tradition. Il n’y a donc pas lieu de s’inquiéter, ni d’être surpris.

Le français n’est pas une langue comme une autre, pour les anglophones. C’est leur langue d’origine, et la culture française est celle qu’ils aiment le plus haïr, qu’ils comprennent le moins, qu’ils cherchent le plus à humilier. Les Anglo-saxons ne peuvent se passer du français.

L’espagnol, pour eux, comme pour un peu tout le monde, c’est plus sexy, plus sympa, plus cool, plus ensoleillé, mais c’est comme un amour de vacances, cela ne dure pas. L’espagnol, c’est la langue du pays où ils ont envie d’aller en vacances. Mais les lieux de vacances, c’est bien connu, et l’Irlande en sait quelque chose, cela tombe en désuétude. Très bientôt, si ce n’est déjà le cas, de nombreux Européens se diront que les vacances en Espagne sont devenues banales et d’autres lieux, moins chers et tout aussi ensoleillés, prendront le dessus : déjà les plages de Croatie font fureur. La Grèce et l’Italie redeviendront à la mode, et leur langue sera à nouveau enseignée. Le Guardian d’aujourd’hui annonce que 59% de Britanniques trouvent que l’Espagne n’est plus « assez étrangère » pour être un hotspot touristique, et qu’ils lui préfèrent le Maroc, l’Egypte et la Turquie : moins chères, ces destinations présentent l’avantage d’être plus exotiques. Tout cela, plus les difficultés économiques de l’Espagne (pour une théorie portative relative à l’influence de l’économie d’un pays sur son attractivité inconsciente, cliquer ici), plaide pour l’idée que nous sommes au début du déclin de l’espagnol comme langue étrangère. Un déclin très léger, car l’Amérique latine attirera durablement l’attention des riches Européens (mais peut-être pas tant les voyageurs asiatiques, australiens, africains et américains… A vérifier.)

Le français, au contraire, est mal vu : langue compliquée, très irrégulière, à l’écriture encombrée de lettres qu’on ne prononce pas, porteuse d’une culture élitiste et d’un comportement arrogant. Le français a tout pour déplaire, et c’est aussi pour cela qu’il est irremplaçable. Partout dans le monde, des alliances et des instituts français ouvrent pour occuper le terrain. Ce volontarisme politique énerve, agace, fait rire, fait soupirer, mais il est efficace sur le long terme. Au moment de choisir une langue étrangère, on peut difficilement imaginer ne pas avoir le français comme option. Au pire, c’est la langue que l’on choisit pour incarner le vice, la saloperie, la perversité et le mal. Au mieux, mais c’est lié, c’est la langue de la séduction irrésistible.  

Pour ce qui est du tourisme, Paris reste l’incontournable ville européenne pour les voyageurs du monde entier. Plus influente politiquement et économiquement que Barcelone et Rome ou Venise, plus belle et riche culturellement que Londres et Berlin, Paris n’a et n’aura aucune rivale européenne. Elle peut compter sur ce statut pour le plus clair du siècle dans lequel nous sommes entrés. Et avec l’attraction croissante des pays d’Afrique du nord, puis d’Afrique noire quand ceux-ci se développeront, la langue française a encore beaucoup de réserve pour résister à je ne sais quelle rivalité entre les langues. Elle restera, j’en suis convaincu, la deuxième langue européenne après l’anglo-américain.

Aimer être jugé : la perversion des bons élèves

Dans la version américaine de la série TV The Office, Angela la comptable est excitée à l’idée de son rendez-vous avec le manager pour faire un bilan annuel de son action. Elle avoue, face à la caméra qu’elle aime « être jugée ».

C’est une des perversions de l’école et des universités. Les bons élèves, qui deviennent majoritaires dans les grandes écoles et les universités compétitives, aiment être jugés, évalués, c’est même ce qu’ils attendent avec le plus d’excitation.

Au Royaume-Uni, les thèses de doctorat se font en trois ans (quatre maximum) et à la fin de la première année, une première soutenance a lieu, la differentiation, qui détermine si le doctorant est apte à continuer ou s’il doit retourner à un stade inférieur pour mûrir un peu son projet. La differentiation est vraiment une formalité, mais c’est utile pour préciser son projet, pour s’obliger à écrire quelque chose, pour profiter d’une discussion avec un panel de trois professeurs qui ont lu la vingtaine de pages écrites pour l’occasion. Le résultat de l’exercice consiste, invariablement, en des compliments de la part du jury assortis de quelques conseils pour l’avenir.

Or, je note que mes camarades de thèse, tous plus jeunes que moi il est vrai, prennent cet événement avec un sérieux extraordinaire. Certaines filles pleurent après l’épreuve. Elles pleurent de joie, d’émotion, de soulagement. Quand la chose est passée, certains vous félicitent comme si vous aviez réussi l’agrégation de philosophie. Tout le monde joue la comédie et prétend que la differentiation est un moment solennel, initiatique, dangereux. Ethnologiquement, c’est un moment où le groupe se met dans un état de tension affective alors même que chacun, dans le groupe, sait qu’il n’y a aucun enjeu réel. Pour rater sa differentiation, il faut avoir complètement déconné, ce qui n’est le cas de personne dans l’école doctorale où je suis.

J’ai compris cette excitation, ce stress, quand j’ai compris que tout ce joli monde était issu de la classe des « bons élèves » dont j’ai parlé plus haut. Ils aiment être jugés. Leur but est d’entendre des paroles élogieuses de la part de professeurs. Il y sont habitués depuis l’enfance et cela opère sur eux comme un baume. Certains ne continuent leurs études que pour cela. De l’aveu de plusieurs camarades, le sujet de leur thèse ne les intéresse pas, et ils ne prennent pas de plaisir à la lecture, à la recherche, à la solitude poussiéreuse des bibliothèques. Ils frémissent, en revanche, à l’idée d’un supérieur qui se penchent sur eux et les regarde d’un air sévère. Ils jouent à avoir peur, ils tremblent de ne pas être à la hauteur, ils espèrent peut-être un peu, inconsciemment, une espèce de fessée, et jubilent en entendant la voix adoucie des juges, qui leur rappelle combien ils sont satisfaisants, combien on est fier d’eux.

Pour ma part, si je trouve cela passionnant à observer sous l’angle anthropologique, je m’inquiète de voir ce système sado-masochiste fermé sur lui-même se reproduire sans critique au sein des universités.

L’enseignement et l’administration

L’évolution de l’enseignement me préoccupe. L’université a trois grandes fonctions qui sont : la transmission du savoir, l’élaboration du savoir et la mise en question de ce savoir. Or l’évolution de l’enseignement me paraît aller à contre courant de ces trois missions.

Les universités demandent à leurs professeurs d’être un personnel diligent, et c’est l’administration qui juge de la qualité des professeurs. L’idéal administratif, c’est-à-dire l’impératif de tout réduire en chiffres, en statistiques, l’impératif de prévoir, de planifer et d’évaluer, est en train de vaincre dans le monde universitaire, de supplanter l’idéal du savoir, le triple idéal que j’ai mentionné plus haut. 

Noter les étudiants, comme je l’ai déjà écrit en Chine, est une activité qui me désole et que je trouve humiliante. Il y a d’autres manières d’évaluer les étudiants, et de les aider à s’améliorer. Quel intérêt y a-t-il, honnêtement, à établir un classement des étudiants ? Je n’y vois que des effets pervers : 1- Les élèves développent un talent particulier pour réussir des examens, pour obtenir des bonnes notes, sans être nécessairement capables de faire quoi que ce soit d’autres. 2- Cela reproduit dans chaque groupe un sens révoltant de médiocrité, car il est clairement recommandé (et plus : ce qui suit est devenu une obligation universelle) de donner une majorité de notes assez bonnes, et une proportion de notes excellentes très faible. Dans toutes les universités du monde, il est requis de produire une infime minorité d’étudiants excellents et une immense majorité de moyens.

Il est humiliant de voir tous ces êtres humains nerveux à l’idée de recevoir leur copie, humiliant de réduire le travail qu’on a fait avec eux à un chiffre, humiliant de les sentir humiliés quand ils obtiennent une mauvaise note, humiliant de voir tous ces intellectuels passer un temps fou à écrire des notes sur des copies, humiliant de voir ce système de notation envahir toute la société, comme si les « bons résultats » ne pouvaient être exprimés que par des rapports de chiffres.

Les professeurs ne critiquent pas ce système : la plupart d’entre eux étaient de bons élèves, qui appréciaient d’être notés car ils avaient de bonnes notes. Tout le système des notations provoquent chez eux une satisfaction narcissique. C’est ainsi qu’aujourd’hui, la notation est ce qui prend le plus de temps dans un département d’université. Les questions de pédagogie ne semblent intéresser personne, le contenu du savoir enseigné non plus. La mise en question du savoir a, me semble-t-il, complètement disparu. En revanche, on passe des heures à concevoir des barêmes, à expliquer la notation, à la reprendre, la perfectionner. Puis des heures à remplir des formulaires, où les notes doivent être reproduites, ainsi que des commentaires sur chaque étudiant, si bien que le temps passé à la notation des étudiants est presque égal à celui passé à l’instruire.

Etre prof de fac aujourd’hui revient à trois grandes missions : l’enseignement, la recherche et l’administratif. Autrefois (mais quand ? je ne le sais pas), c’était la recherche qui primait (l’élaboration du savoir), et l’enseignement était là pour partager le fruit des recherches (transmission et critique du savoir). Aujoud’hui c’est l’administratif qui prime, et c’est peu dire que cela m’inquiète.

Investir pour l’université : union sacrée

J’avais écrit, il y a deux ans, que l’argent perdu causé par le bouclier fiscal aurait dû être investi dans les universités et la recherche. Dans ce billet d’avant-crise, j’étais très en colère contre le président français. Un fameux commentateur me reprochant d’être de parti pris contre le président, je promettais, la main sur le coeur, de juger Sarkozy en fonction de ses résultats. J’écrivais qu’à la fin de son quinquennat, « si le chômage est passé sous la barre des 5%, que la dette est largement diminuée, que le pouvoir d’achat des Français est augmenté, que la paix règne dans la société, je reconnaîtrai que c’était un bon président ».

A cette époque, ces objectifs n’étaient pas irréalistes, c’est sans doute le plus drôle dans cette histoire. Arrivés à la mi-mandat, on peut dire que la seule chose qui n’ait pas trop bougé est l’ordre (ou le calme relatif) social. Les autres critères se sont dégradés, mais Sarkozy n’est bien sûr pas le seul responsable. Au contraire, tout le monde reconnaît que le président a plutôt bien géré la crise. Par conséquent, comme je l’ai promis, je modère mon jugement, alors même que les conditions que j’avais posées ne sont pas réunies.

Car ce que je dois reconnaître, c’est que malgré la mauvaise direction prise par la politique fiscale (manques à gagner énormes avec le bouclier fiscal et la baisse de la TVA dans la restauration), et malgré l’endettement très inquiétant de la France, le pouvoir a décidé d’investir massivement dans l’université et la recherche, et que c’est ce que j’appelais de mes voeux. Le sage précaire apprécie quand on l’écoute.

Je ne peux que reconnaître, et écrire noir sur blanc, que je soutiens à peu près, et en dépit du flou dans lequel je suis, cette mesure. Avoir profité de la crise pour lancer un grand emprunt, et affecter une large proportion de cet emprunt à l’université n’est pas mal du tout, et cela me paraît être l’exact envers de la grande mesure fiscale du début de mandat. Au fond, aujourd »hui, je vois l’action de Sarkozy définie, et comme équilibrée par ces deux grands gestes : aberrations fiscales et cadeaux aux plus riches d’un côté, endettement pour investir dans la recherche de l’autre.

De plus, la réforme de l’université marchait sur la tête. Quand on veut que les gens changent, qu’ils travaillent autrement, il faut au moins leur donner quelque chose, il faut investir matériellement, sinon, on n’arrive à rien. C’est ce que l’on s’apprête à faire, après avoir longtemps fait le contraire. Maintenant, quoi qu’il arrive et quoi qu’on dise à l’avenir, il faut au moins savoir reconnaître les bons mouvements d’un pouvoir déplaisant quand il s’en présente.