Hérodote aux confins du monde

 herodotusworldmap.1256238633.jpg

L’un des plus beaux passages de la littérature universelle m’est apparu comme tel un beau matin, après l’avoir lu, pourtant, une dizaine de fois dans ma vie. Preuve qu’il faut constamment relire, revoir, retourner sur les mêmes lieux, et que l’unicité est l’ennemi du beau.

Il s’agit des quelques pages où Hérodote se demande d’où vient l’or du monde. Très vite, il en vient à faire le compte des différentes limites du monde. A l’est, l’Inde est le dernier pays habité. L’Arabie, plus au sud, est une autre extrémité. Tout au sud, c’est l’Ethiopie, où les gens vivent très vieux. A l’ouest, Hérodote avoue qu’il n’en sait rien et n’a jamais rencontré un témoin oculaire d’une mer « au-delà de l’Europe ». Au nord, enfin, vivent les « Arimaspes », hommes à un œil.

Chacun de ses peuples extrait l’or de manières extravagantes. Les Indiens le soutirent à des fourmis géantes et voraces. Les Arimaspes le dérobent à des griffons qui sont censés le garder. Les Arabes n’ont pas d’or mais d’autres matières précieuses : l’encens, la myrrhe, la cannelle, le ciname et le lédanon, qu’ils récoltent en se donnant beaucoup de mal, à cause des serpents volants, des chauves-souris terribles et des oiseaux carnivores gigantesques. De chez nous, l’Europe de l’ouest, viendrait l’ambre et l’étain. 

Ce sont quelques pages fulgurantes car, au beau milieu du troisième livre (L’Enquête en compte neuf au total), et sans que rien ne les annonce, le grand voyageur nous fait soudain considérer nos limites. D’un seul coup, comme sur un coup de tête, alors qu’il parlait d’autre chose, il nous fait regarder vers les quatre points cardinaux et tend notre attention vers la fin du monde.

Et ce sont des pages poignantes à mes yeux, parce qu’elles inspirent différents sentiments contradictoires très profonds en chacun de nous. Le désir : on se sent bouillir d’impatience d’aller y voir de plus près. La frustration : on se rend bien compte qu’il est très difficile d’aller là-bas, là où le monde s’arrête (l’armée du redoutable Cambyse n’a jamais pu atteindre l’Ethiopie). L’enfermement : le monde paraît soudain petit et étouffant. L’épouvante : quelle horreur que ces hommes à un oeil, et que ces monstres! L’émerveillement : que de beautés inconcevables chez ces sauvages et ces monstres! Tout l’or du monde vient de là-bas, les confins sont les lieux les plus riches en matières précieuses.

En tout cas, il est certain que les extrêmités de la terre, qui forment comme une immense ceinture autour du monde, regorgent de toutes les choses que nous estimons ici les plus rares et les plus belles. (Trad. Jacques Lacarrière).

Poignant aussi, car je me mets à la place des hommes de cette époque, le VIe siècle avant JC. Ils voient arriver des bateaux pleins d’épices, d’objets d’or, de richesses incomparables. Chacun demande à son voisin d’où tout cela vient, et malgré les voyageurs, malgré les conversations, malgré les lectures, ils inventent que tout cela vient d’endroits fabuleux, dangereux, inaccessibles.

Il y a, dans l’ignorance et la volonté de savoir d’Hérodote, quelque chose qui me noue la gorge, surtout de bon matin, quand je suis entre la veille et le sommeil.

Ibn Battuta et les femmes africaines

 atlas-catalan.1256142977.jpg

Dans les années 1350, le grand voyageur Ibn Battûta accompagna une caravane pour se rendre dans ce qu’il appelle le « Pays des Noirs ». C’est la fin de son immense récit de voyage, intitulé Présent à ceux qui aiment à réfléchir sur les curiosités des villes et les merveilles des voyages, que la tradition nomme la Rihla. Quand il se rend chez « les Noirs », il est déjà très expérimenté, il connaît le monde mieux que personne à son époque. Il est allé jusqu’en Chine, il a fait tous les pèlerinages, a occupé de nombreux emplois extravagants : il est allé jusqu’à administrer certaines région d’Asie, les voyageurs attirant parfois la confiance des peuples indigènes au point d’être sollicités pour être leur chef !

En français médiatique, on dirait que, plus qu’un autre, Ibn Battûta est « ouvert d’esprit ». Il a appris à comprendre et admirer des cultures, des techniques et des religions très éloignées des pratiques du monde musulman.

Pourtant, il n’aime pas les Noirs, qu’il trouve très impolis « à l’égard des Blancs ». Les Blancs, dans son récit, ce sont les Arabes, non les Européens, qui sont inexistants dans l’histoire universelle de cette époque.

Peut-être parce qu’ils sont musulmans, il ne pardonne pas aux « Noirs » de laisser leur femme aussi libre. Elles ne sont pas voilées, et elles fréquentent des hommes qui sont des « amis ». Contrairement à ce que semble recommander la sourate XXXIII du verset 55 du Coran, les femmes noires sont vues par des hommes qui ne sont ni le frère, ni le père, ni l’oncle, mais n’importe quel énergumène que les maris eux-mêmes, pas plus jaloux que cela, appellent un « ami ». Il résume cela dans une phrase qui avait pour but de faire horreur, ou de provoquer le rire, chez le lecteur : « Un massûfite peut entrer chez lui et trouver son épouse en compagnie de son ami, sans qu’il s’en formalise. » (Voyageurs arabes, Bibliothèque de la pléiade, p.1027.)

Ibn Battûta en est outré et refuse d’honorer les invitations des musulmans qui ont de telles pratiques.  

Je me demande malgré tout s’il ne faut pas relire tout cela avec un peu de recul. A mon avis, il y a chez le voyageur une sorte de double langage, ou plutôt un langage qui oblige le lecteur à opérer une double lecture. Certes, en bon musulman, il est choqué de voir ces femmes prétendument musulmanes parler avec des hommes. Mais il me semble que son ton est là pour amadouer son lectorat, c’est-à-dire les lettrés, les dirigeants et les clercs arabes. Au moment où il se met en scène en train de s’offusquer, il montre à ses contemporains que d’autres façons de se comporter existent. Loin de peindre ces moeurs libérales sous d’horribles couleurs, il montre l’harmonie, le calme et la concorde qui semble en découler. Il met dans la bouche d’un de ces massûfites ces paroles explicatives : « Les liens d’amitié qui unissent les hommes aux femmes chez nous sont francs, respectueux et sans équivoque. Les femmes ici ne ressemblent pas à celles de votre pays ! » (p.1028)  

Francs, respectueux, sans équivoque, voilà de belles paroles qui peuvent s’accorder, à qui sait lire en prenant son temps, avec les valeurs de n’importe quelle religion. Mon hypothèse (mais ce n’est qu’une idée que je lance, sans y rien connaître au fond), est qu’Ibn Battûta cherche moins à juger les peuples étrangers qu’à en décrire les mœurs pour le bienfait (Présent à ceux qui aiment à réfléchir, dit le titre de son ouvrage) de ses compatriotes.

 D’ailleurs, au paragraphe suivant, il dit que le pays est tellement sûr qu’il n’y a pas de nécessité à voyager en caravane. Je déforme sans doute la pensée de cet Arabe du XIVe siècle, mais je ne peux m’empêcher de voir une relation de cause à effet entre la paix entre les hommes qu’il décrit parmi ce peuple africain, et le rapport d’amitié que ces mêmes Africains sont censé développer avec leurs femmes, amitié basée sur la franchise et le respect.

Malade fiévreuse, 1935. L’histoire mystérieuse d’une peinture franco-chinoise

malade-fievreuse-2.1254236444.jpg
Réserves du Musée des Beaux-Arts de Lyon, 2009.

Pour les happy few qui peuvent aller dans les réserves du Musée des Beaux-Arts de Lyon, un tableau de 1935 leur racontera une des belles histoires de l’entre-deux-guerre franco-chinois. Que ceux qui aiment la Chine, la peinture, les belles femmes et les musées prêtent attention à ce petit billet. Les autres, ceux qui n’aiment ni la Chine, ni la peinture, ni les femmes, ni les musées, passent leur chemin et ne reviennent jamais sur ce blog.

malade-fievreuse-7.1254236577.jpg
Mon étudiante de l’université Fudan était à Lyon ce jour-là et nous sommes allés ensemble dans les réserves du musée. 2009.

Je suis allé voir ce tableau accompagné d’une amie shanghaïenne. C’est une heureuse coïncidence que le jour même où je fus autorisé à pénétrer les profondeurs du musée, mon ancienne étudiante me rendît visite à Lyon, ville où je n’habite d’ailleurs pas. Elle posa, à ma demande, devant Malade fièvreuse, et son radieux sourire, son regard séduisant, faisaient un joli contraste avec la beauté fatale de cette Dame aux Camélias extrême orientale.

J’y fus toléré grâce à la gentillesse et l’efficacité du personnel du musée, qui m’ont ouvert les portes et les bras. Quand des membres imminents de ce dernier ont appris que s’organisait le colloque « Traits chinois, lignes francophones », en février 2010, ils m’ont parlé de ce peintre chinois qui, dans les années trente, vivait à Lyon et avait fait le portrait de sa femme malade.

malade-fievreuse-6.1254236394.jpg
Malade fiévreuse de Chang Su Hong, Lyon, MBA, 1935.

Né à Hangzhou en 1905, diplômé d’art appliqué à l’université du Zhejiang, puis enseignant les beaux-arts au même endroit, 常书鸿 (Chang Shu Hong) est venu à Lyon en 1928 pour  étudier à l’Institut franco-chinois. Quelques années plus tard, il continua sa formation aux Beaux-Arts de Paris, et participa à de nombreuses expositions en France, dans une entre-deux-guerres beaucoup plus sinophile qu’on pourrait l’imaginer aujourd’hui. Il s’est marié avec une autre étudiante de l’Institut franco-chinois, dont il aura une fille, née à Lyon et qui fut, assez récemment la biographe de son père.

malade-fievreuse-4.1254236655.jpg
Malade fiévreuse de Chang Su Hong, Lyon, 1935.

C’est le visage de sa femme que l’on voit sur ce tableau, enfiévré dans tous les sens du terme. L’artiste chinois, qui apprit la technique de la peinture à l’huile en France, l’utilisa pour faire briller les yeux de son épouse. Pour le voyageur candide que je suis, le rouge des joues rappelle le maquillage des chanteuses d’opéra de la région du Zhejiang, ou même de l’opéra Kun, dans le Jiangsu.

En dépit de quelques jugements un peu dépréciatifs sur ce tableau, je l’apprécie de plus en plus. Je fais d’ailleurs le pari que le Musée des Beaux-Arts de Lyon lui fera quitter la réserve pour rejoindre les cimaises des salles du XXe siècle. Qui veut parier ? Un repas chez Boccuse!

malade-fievreuse-5.1254236476.jpg
Dossier Chang Su Hong dans les archives du Musée des Beaux-Arts de Lyon.

Dans les archives, on apprend par une lettre de l’artiste qu’il s’agit du premier tableau « chinois » à avoir été acheté par le gouvernement français pour les musées nationaux. Chang est prêt à le vendre « à n’importe quel prix », du moment que l’argent déboursé provient officiellement du denier public.

Nous voici donc au début d’une glorieuse histoire. Celle des artistes chinois en France, en Europe et dans le monde occidental. Soixante-quinze ans plus tard, un Yan Pei-Ming allait offrir à l’art occidental des funérailles nationales. Entre Malade fièvreuse (1935) et Les Funérailles de Monna Lisa (2009), les Chinois ont marqué l’art en France d’une empreinte indélébile et incontournable. Réjouissons-nous : ceci n’est que le début de notre brillante collaboration.

L’amour des juifs plutôt que leur crainte

Je voudrais préciser que je suis un grand admirateur de nombreuses personnes de confession juive du monde entier. Non seulement j’ai des amis chers parmi eux, des juifs de France, des Etats-Unis, d’Israel, mais mon respect va beaucoup plus loin. J’ai lu avec passion de nombreux auteurs juifs qui m’ont influencé et m’ont construit. Ce que je leur dois à titre personnel est important. En tant que Français, je tiens pour un motif de fierté le fait que mon pays possède la plus forte communauté juive de tous les pays européens, et j’appelle de mes voeux qu’elle aille s’accroissant car ce que les juifs ont apporté à mon pays et à ma culture est très positif. Ce serait un malheur, une catastrophe, s’ils devaient tous émigrer je ne sais où, au moyen-Orient ou en Amérique.

On ne peut pas faire moins antisémite que moi.

Or, récemment, on a insinué que j’étais antisémite. Qui ? Des amis, qui n’étaient pas contents que je défende le travail de l’humoriste Dieudonné. Ils pensaient que, du fait que je ne trouve pas révoltants ses propos (mais quels propos, je ne le sais toujours pas), je devais être moi-même, quelque part, peut-être un peu antisémite. Ou qu’en tout cas, mon attitude « ambiguë » valait la peine que l’on s’inquiétât pour moi. Ces insinuations sur le fait que je serais, sinon antisémite, du moins compréhensif à l’égard de ceux qui le sont, me sont une douleur et me paraissent répugnantes.

J’ai monté ce blog en juillet 2007, et je l’ai fait héberger par lemonde.fr car c’est le journal en ligne que je lisais chaque jour. De plus, comme j’habitais en Chine, la censure bloquait les sites étrangers et se faire héberger par ce journal permettait de travailler sans se soucier des cyberpoliciers chinois. Pendant plusieurs mois, La Précarité du sage était référencé dans la sélection du monde.fr. Il y figurait quelques semaines, puis il en disparaissait quelques jours, puis il y réapparaissait, bref c’était un habitué de la sélection du journal. Du jour au lendemain, il en fut écarté, et de manière définitive. Cette exclusion a coïncidé avec un billet que j’ai écrit sur un humoriste, intitulé Dieudonné et les « nouveaux médias ». Ce billet date de septembre 2007, il est vieux de deux ans. Depuis cette date, ou plutôt depuis la fin de la discussion auquel il a donné lieu, mon blog s’est plutôt amélioré, pas tant au niveau de l’écriture qu’au niveau des recherches qui y trouvent leur théâtre, et pourtant, les modérateurs du monde.fr n’ont plus eu le goût de lui donner le plus faible écho.

Ils avaient d’abord, à une certaine période, tenté de bloquer quelques commentaires, puis ont décidé, semble-t-il, de ne plus prêter la moindre attention à ce blog. C’est leur droit et je ne leur en veux pas. Je ne fais aucune réclamation ni ne crie à l’injustice. Je souligne un petit fait intéressant qui illustre le climat de terreur qui accompagne toute référence aux juifs, à Israel et à ce qui entre en résonnance avec ces sujets-là. Dieudonné fait partie de ces sujets tabous qu’il est préférable, semble-t-il, de ne toucher que pour en dire le plus grand mal.

Pourtant, je crois n’avoir jamais dit quoi que ce soit sur les juifs, et il me semble bien que tout ce que j’ai jamais écrit sur eux se trouve dans ce billet, sous forme d’hommage sincère et respectueux.

Je ne me sens pas menacé, ni intimidé, ni bâillonné, mais à l’heure où ce même humoriste, Dieudonné M’Bala M’Bala, est tenu de s’expliquer devant la justice, comme le dit un article du Monde de cet après-midi, je rappelle ce micro-événement concernant mon blog car c’est avec une chaîne de micro-événements qu’on crée un climat, puis une influence et enfin un pouvoir. Le pouvoir médiatique a décidé d’effacer Dieudonné du paysage, c’est ainsi. D’abord en en parlant beaucoup et en contrôlant le contenu des paroles, pour le rendre abject, puis en cessant d’en parler, et en réduisant au maximum l’audience de ceux qui en parlent. L’article du Monde auquel je viens de faire référence est déjà retiré de la page d’accueil du monde.fr pour être recalé dans les archives, après deux heures d’existence.

Ce n’est pas avec ces méthodes qu’on va faire apprécier la culture et la communauté juives. Mais j’y pense, le but n’est pas de faire apprécier quoi que ce soit, le but est de propager la crainte. Je comprends le désir de se faire craindre, quand on est menacé, mais je crois que les médias auraient une meilleure carte à jouer, une autre stratégie à adopter, qui privilégierait l’admiration sur la peur, et le partage intellectuel plutôt que la menace et l’insinuation.

Hérodote aujourd’hui : Lacarrière et Kapuscinski

Bizarrement, les écrivains voyageurs des siècles passés ne mettaient pas Hérodote au centre de leurs préoccupations. Ils en parlent peu, ne le citent presque pas.

Je suis peut-être le seul bloggeur sur la planète qui voit dans ce non-événement un problème. Ou même une question. Il m’arrive assez fréquemment, depuis toujours je crois, de m’étonner de choses dont tout le monde est en droit de se foutre. Je suis sincère, cependant, et je me demande comment tous les grands auteurs de voyage ont pu lire, voyager et écrire, sans s’imprégner du routard d’Halicarnasse.

A partir de mes étonnements, je me lance dans des hypothèses pour répondre à des questions qui, de toute façon et pour l’éternité, n’ont pas de réponse. Je ne résous donc jamais rien, mais dans le processus de ce questionnement, je me cultive un peu et j’en sors avec un peu plus de connaissance que j’y étais entré.

Hérodote revient en force chez les auteurs de voyage contemporains. Je pense bien sûr à deux des auteurs les plus importants dans l’Europe de la fin du XXe siècle: Jacques Lacarrière et Ryszard Kapuscinski. Le Français a sorti En cheminant avec Hérodote (1981) et le Polonais Mes voyages avec Hérodote (2004). Deux titres étonnamment proches l’un de l’autre, et pourtant, leur contenu est assez éloigné l’un de l’autre.

Pour Lacarrière, il s’agit d’une traduction accompagnée de commentaires. Pour Kapuscinski, de souvenirs de voyage, lorsque, jeune journaliste, il devait couvrir des pays dont il ne savait rien, avec dans ses bagages, la première traduction polonaise d’Hérodote.

Pourquoi ces deux auteurs là ? Pourquoi personne avant, et pourquoi si peu de gens chez les plus jeunes ? Il semble y avoir un lien assez fort entre Hérodote et cette génération de lettrés née dans les années trente. A l’époque même de leur naissance, l’archéologie et l’hellénisme connaissent de profonds bouleversements; on découvrait en Asie d’anciennes civilisations et on s’aperçut qu’Hérodote avait dit beaucoup de choses vraies, alors qu’il traînait jusqu’alors une réputation d’affabulateur et d’arracheur de dents. Lacarrière et Kapuscinski deviennent adultes après la guerre et c’est justement après la guerre qu’on enseigne à l’université ces nouvelles connaissances sur l’histoire, l’antiquité et le style des anciens.

C’est précisément à cette époque qu’on retraduit le grand livre d’Hérodote par L’Enquête, plutôt que par Histoires. C’est-à-dire que c’est à cette époque qu’on voit chez lui un voyageur et un explorateur, un géographe et un précurseur de l’ethnologie, plutôt qu’un historien. Plus généralement, c’est à cette époque qu’on réévalue les mérites respectifs de l’histoire et de la géographie, au profit de la géographie, comme les philosophes de cette même génération en témoignent (Deleuze le dit on ne peut plus clairement).

On comprend dès lors qu’il était seulement temps pour les écrivains du voyage de faire d’Hérodote un compagnon de lecture et de pensée. Je cite Kapuscinski : « L’auteur grec commençait en effet à m’intriguer, il suscitait ma sympathie. Je lui étais reconnaissant de m’accompagner et de m’aider dans mes moments d’incertitude et de désarroi. » (Trad. Véronique Patte, Plon/Pocket, p.60). Il ne se limite pas à en faire un confident et un ami, ce qui est déjà beaucoup. Il voit en lui une source incontournable pour établir le genre littéraire qui est le sien : « Comment travaille-t-il ? Qu’est-ce qui le captive ? Comment s’adresse-t-il aux gens ? Que leur demande-t-il ? Comment écoute-t-il leurs récits ? Pour moi c’est important car je traverse une période où je tente de percer le mystère de l’art du reportage. Or Hérodote représente pour moi une référence utile et précieuse. » (p.220) Pour la raison qu’Hérodote obtient ses informations et décrit le monde à partir de ses rencontres avec les gens. D’Hérodote à Kapuscinski, un genre littéraire est tributaire du contact avec autrui, de l’écoute et de l’échange.

Lacarrière en fait, dans ces traductions, un auteur vivant et théâtral. Il redonne au style des aspects oraux qu’il n’avait pas avec les traductions académiques d’autrefois. Mais surtout il en fait un métèque, un Grec d’origine asiatique, entre deux cultures, apte à comprendre les barbares car à moitié barbare lui-même. Il est Grec par choix et non par naissance. La Grèce pour Hérodote c’est avant une langue, une culture et une certaine appréhension des choses, une capacité d’empathie et de compréhension des autres. Ce faisant, Lacarrière ramène Hérodote à la situation de tous ces gens qui sont entre deux cultures, comme les enfants de l’immigration chez nous, ou comme les voyageurs, les expatriés comme nous, ou comme lui-même, Lacarrière, qui avait décidé un jour de faire de la Grèce sa patrie intime.

C’est ainsi que je m’explique qu’on ne trouve nulle trace d’Hérodote chez Lévi-Strauss, Michaux ou les romantiques, alors qu’ils auraient tous dû lui tresser des couronnes de fleurs. Modestement, je me permets de reprendre le flambeau et de ranimer la flamme qui n’aurait jamais dû s’éteindre entre Hérodote et nous.

Hérodote, le vrai père du récit de voyage

 788px-herodotus_world_map-fr_svg.1253363531.pngLe monde d’Hérodote

Il n’est pas exactement le premier. Avant lui, on connaît la Périégèse d’Hécatée de Milet (qui a inspiré Hérodote), et surtout le Périple d’Hannon de Ctésias de Cnide, écrit en langue punique au VIe siècle avant J.-C., et qui serait le tout premier récit de voyage. Il faut se méfier de ces informations.

Mais c’est Hérodote, grand voyageur grec du Ve siècle avant J.-C., qui fixe la plupart des formes de ce que nous appelons un récit de voyage.

La provocation de cette affirmation ne doit pas nous faire oublier qu’Hérodote a longtemps eu la réputation d’être un historien, et de s’occuper surtout des tenants et des aboutissants de la guerre qui a vu s’affronter Grecs et Perses (Les guerres médiques). Réputation d’historien due aussi aux traductions anciennes de son grand livre. Pendant des siècles on l’a traduit Histoires, et ce n’est qu’après la seconde guerre mondiale qu’un nouveau courant d’hellénistes l’a traduit par Enquêtes. Car le mot même d’ « histoire », au sens classique, ne dénote pas seulement une recherche de vérité sur le passé, mais aussi une exploration géographique afin de vérifier, d’aller voir sur place et de témoigner. L’idée que l’espace et le temps sont intrinsèquement liés est une histoire aussi longue que la plus longue des routes.

Hérodote a énormément voyagé, on ne sait pas encore exactement pourquoi. Pour faire du commerce ? Pour faire des repérages payés par sa famille, son clan ou sa patrie ? Il connaît mieux le monde que quiconque à son époque, et se propose de témoigner de ses explorations et de ses recherches. La première phrase est à cet égard cruciale :

Hérodote d’Halicarnasse présente ici les résultats de son enquête, afin que le temps n’abolisse pas les travaux des hommes et que les grands exploits accomplis soit par les Grecs soit par les Barbares, ne tombent pas dans l’oubli. (Traduction d’André Barguet, Folio).

Il se présente en son nom propre et propose un pacte au lecteur ou à l’auditeur, un pacte de référentialité : je dis ce que je sais, ce que j’ai vu et je cite mes sources. Il dit en substance : je suis allé moi-même dans ces contrées, j’ai vu et j’ai enquêté, et voici ce que je peux en dire. Ceci est essentiel puisqu’il rompt avec les récits épiques de la tradition homérique et remplace les grands héros et les dieux par un homme simple, vivant, limité, curieux et observateur.

Autre attitude révolutionnaire : il met sur un pied d’égalité les Grecs et les étrangers (qu’en grec on appelle « barbares », sans connotation xénophobe chez Hérodote). Je reviendrai sur ce point, qui fait de lui un auteur quasi ethnologue. Jacques Lacarrière de lui : « Dix siècles avant eux, il était moins raciste qu’un conquistador espagnol et moins borné qu’un jésuite de la Renaissance. »

Sur les deux tomes que les éditions « Folio classique » mettent à disposition du public, le premier est entièrement consacré à une description du monde, des pays, des peuples. Il rapporte des coutumes, des croyances, et décrit d’incroyables monuments. C’est du récit de voyage pur et simple, et non de l’histoire, ni tout à fait de la géographie ; c’est le récit de ce qu’un homme a pu voir et analyser. Il captive son auditoire en parlant au plus près de ce qu’il ignore, « à la pointe de son savoir » (Deleuze). Là où il n’a pas pu aller, trop au nord ou trop à l’ouest, il avoue qu’il ne peut que rapporter ce qu’en disent les gens les plus proches. Il y a donc chez Hérodote, comme chez tous les grands auteurs de voyage, une double exigence de scrupule face au réel et d’enchantement par le style.

Il captive son auditoire car il écrivait pour être lu à haute voix. Il faut imaginer les Grecs, à l’ombre des portiques, écouter avec passion ces récits de voyageurs qui leur racontaient comment on vivait ailleurs. Il faut imaginer leur surprise, leur fascination au récit des moeurs et des paysages étranges. Il était rare, à l’époque de savoir de qui on était environné. La lecture d’Hérodote est donc d’abord quelque chose de dramatique, de poétique, tout en étant documentaire. C’est le récit du réel qui crée le sentiment esthétique de l’auditoire, mais c’est le sentiment esthétique qui est visé à part égale avec la recherche de la vérité. Hérodote pourrait tout à fait avoir sa place dans un spectacle vivant, des metteurs en scène devraient s’intéresser à son texte car il est conçu, à certains moments, pour faire dresser les cheveux sur la tête.

Traits chinois, lignes francophones

On pourrait croire que c’est incroyable, et pourtant c’est vrai : je suis arrivé de Chine, dans une université où une collègue était sur le point d’organiser un colloque international sur les écrivains francophones d’origine chinoise. Quand j’en parle en France, on pense que cela vient de moi, mais pas du tout. Je ne suis que le co-organisateur.

Je la connais bien, cette collègue, je la fréquentais déjà lorsque j’habitais à Dublin, avant d’aller en Chine. Puis au fil des années, elle s’est mise à se spécialiser dans ces écrivains d’origine chinoise, les François Cheng, les Shan Sa, les Dai Sijie.

Dans un restaurant chinois, elle m’invite à me joindre à elle pour organiser la chose, et nous voilà embarqués dans un colloque au contour évidemment un peu flous. Après réflexions, et aidés par des amis, nous sommes convenus d’un titre : « Traits chinois, lignes francophones« . Nous voulions jouer un peu sur l’idée de « trait » qui rappelle à la fois les idéogrammes chinois (constitués de traits), mais aussi de traits du visage et du tempérament (trait de caractère), ainsi que sur celle de « ligne » au sens des courbes d’un corps, de silhouette, mais aussi de lignes d’écriture. Bon, tout cela donne un titre un peu banal peut-être, mais qui possède assez de sens pour pouvoir être tiré dans plusieurs directions.

On se demande qui inviter comme « Guest speaker« . On a juste assez d’argent pour faire venir une personne, tous les autres participants doivent se débrouiller par leurs propres moyens. Plusieurs noms sont évoqués, plusieurs projets de lettres d’invitation écrits, puis des lettres sont envoyées, et le résultat des opérations tombe un beau matin : le grand écrivain Gao Xingjian accepte de venir à Belfast!

D’habitude, pour un colloque de ce genre, on obtient la visite d’un universitaire un peu réputé, qui a publié quelques bouquins relativement reconnus dans le milieu – et c’est justice, d’ailleurs, car c’est ainsi qu’une culture académique se forme et se développe – mais pas d’un prix Nobel de littérature! En outre, nous faisons coup double car nous aurons exceptionnellement deux « guest speakers » : l’auteur de la Montagne de l’âme, donc, et M. Zhang Yinde, professeur de littérature comparée à la Sorbonne. On peut dire qu’on a bétonné au niveau des invités.

Maintenant quels participants ? De mon côté, j’aurais aimé faire venir Neige, pour qu’elle nous parle d’internet en français, mais surtout pour que ce colloque lui soit une occasion de découvrir l’Europe, mais elle a finalement décliné l’offre, au prétexte bien compréhensible qu’elle n’avait rien à dire sur les sujets proposés. J’aurais aussi voulu que Ben vienne nous parler d’une des nombreuses problématiques liées à la Chine dans lesquelles il s’est formidablement égaré. J’attends sa proposition de conférence.

Nous avons eu des propositions intéressantes, venant d’Afrique et d’Europe, mais encore aucune venant de Chine, et je ne sais pas s’il faut s’inquiéter de cela.

Sinon, je lance ici un appel : quelqu’un serait-il disposé à venir nous parler de l’Institut Franco-Chinois ? C’était à Lyon, entre les années 20 et les années 40, la seule université chinoise basée à l’étranger. Il y a eu des thèse de doctorat soutenues, sous la direction de Marie Curie entre autres, il y a eu des peintres comme Zhang Su Hong dont Malade fièvreuse se trouve dans les réserves du musée des Beaux-Arts de Lyon. Des musiciens, des scientifiques, des hommes et des femmes.

Il y a eu aussi des écrivains comme « Jean-Baptiste » Jing Jinyu, traducteur de Romain Rolland et de Lu Xun. De retour à Shanghai, malade et désargenté, il s’est donné la mort en sautant dans la rivière Huangpu (1931).

On l’aura compris, je serais très peiné que le colloque ait lieu sur des écrivains et des artistes connus, et que rien ne se dise sur ces pionniers chinois qui étaient venus en France dès les années 1910. Je suis sûr que des chercheurs travaillent sur ce sujet, et seraient heureux de venir à Belfast, mais comment les trouver ?

Nankin en douce, les livres

Dans la suite des projets de livres qui traversent mon imagination, j’en ai vu arriver un qui m’a paru grandiose. Un récit croisé de la vie à Nankin (Chine) aujourd’hui et des débuts de la république chinoise, à Nankin eux aussi. Pour le dire autrement, et pour pasticher l’auteur dont je parle dans le billet précédent, je présenterais les choses ainsi :

Le projet vaste et confus d’écrire l’histoire de la république chinoise du point de vue du lac des Nuages Pourpres, ou pour le dire autrement, ce qui reviendrait au même sous l’angle de la confusion et de l’amplitude, de parler du lac des Nuages Pourpres du point de vue présumé du père de la république Dr. Sun Yat Sen.

Cela fait plusieurs fois que des idées de livres, basés sur mes écrits bloguesques et sur ce que je n’avais pas encore écrit, m’apparaissent comme des épiphanies. Une fois, j’avais inventé un plan digne de James Joyce extrêmement ambitieux et, avec le recul, assez faisable pour quelqu’un qui n’aurait pas trop de problème de concentration. Chaque chapitre était construit autour d’une femme, un quartier de la ville, une couleur, un art, etc., ainsi que Joyce l’a fait  pour les chapitres de Ulysses. J’en fis aussitôt la critique.

Un peu plus tard, je songeai à une structure hiératique qui n’aurait consisté qu’en des noms de femmes. Chaque chapitre eût été sous la domination tonale et affective d’une femme, ce qui était fidèle à l’impression laissée en moi par la ville de Nankin. Féminine, sensuelle, intellectuelle, inspirante, nourrissante, douce au contact, Nankin garde dans ma mémoire cette image de femme peu fardée mais qui sait marcher avec élégance.

Or je ne sais pas quelle lecture m’a donné l’envie de faire un autre livre. Soit La Clôture dont je viens de pasticher le début, soit un livre de Lacarrière, soit le dernier Blas de Roblès, soit encore Julien Gracq dont je feuillette inlassablement le tome 2 de ses oeuvres en Pléiade. Je le ressens ainsi, l’une de ces quatre lectures, ou la méditation de l’une de ces lectures, dans le jardin de Tullyquilly, m’a présentée comme une évidence ce nouveau projet.

Nankin étant devenue la capitale de la Chine républicaine, elle regorge de lieux très significatifs pour l’histoire de la Chine. Surtout pour cette période trouble qui s’étend de la chute de l’Empire (1911) à la proclamation de la république populaire (1949). N’oublions pas que c’est parce que Nankin était la capitale du pays (pour la sixième fois de son histoire) que les Japonais se sont livrés à leur fameux massacre, en 1937. D’ailleurs, pour revenir à la notion de féminité, ne dit-on pas en anglais The rape of Nanjing pour désigner ce massacre ?

Quelques lieux fondamentaux de cette période auraient articulé le récit :

Le Palais du Président, où les souvenirs de Sun Yat-Sen sont poignants. Petit bureau charmant, modeste, avec vue sur un mur blanc : métaphore presque trop belle pour être vraie de la véritable puissance qu’avait alors le président. Son action se heurtait à un mur, ainsi que sa perception du pays. Tout lui échappait, et la Chine était en folie pure. Albert Londres le dira, dix ans plus tard, ce pays est si incompréhensible que c’en est hilarant : « aller en Chine, dit-il en substance, c’est comme manger du haschich », car il est impossible de rien comprendre. Tous les régimes cohabitent, la république et son président, mais aussi un empereur, ainsi que des seigneur locaux. Bref c’est l’anarchie, et c’est dans cet affaiblissement de l’unité nationale que les Ouïghours et les Tibétains prennent leur distance avec le pouvoir central. Les Ouïghours déclarent l’indépendance du Turkestan oriental, et les Tibétains ne déclarent rien du tout car ils sont plus ou moins autonomes de toute façon.

C’était un de mes endroits préférés de Nankin. J’y allais souvent. C’est ici, dans les beaux jardins du Palais du Président, que j’ai emmené Mimique et Xu Ning Shu, pour faire des vidéos sur les hommes et les femmes. Et aussi sur l’eau et les pierres.

Le Mémorial Zhongshan Ling, que je n’ai jamais beaucoup aimé, mais qui est un must touristique pour les visiteurs chinois. C’est là que repose Sun Yat-Sen et c’est là qu’on vient se souvenir de lui, tout en haut d’un des sommets des montagnes Pourpres et Or, à l’ouest de la ville.

J’y suis allé avec des écrivains dont le hasard fait que c’était des écrivains que j’apprécie tout particulièrement : Pierrette Fleutiaux, Philippe Forest et Bi Feyu. Cela nous ramènerait à la rencontre ratée des écrivains franco-chinois : un événement d’envergure où un nombre impressionnant d’écrivains français et chinois ont pu se voir et échanger à l’alliance française, grâce à l’entregent et le dynamisme de Myriam, la directrice de l’époque. L’événement culturel était réussi mis la rencontre, en tant que rencontre, était ratée. 

La littérature étant à l’honneur, ce chapitre parlera du poète Zhu Zhu et l’aubergine, ainsi que du passage chez ce même poète avec Petite Biche, lorsque nous pédalions en amoureux en direction du temple bouddhique de Qi Xia Shan.

Le Lac des Nuages Pourpres, qui est vraiment un des centres les plus intenses de ma vie à Nankin. Un centre à l’extérieur de la ville, mais un centre quand même. Si je pouvais je n’écrirais que sur cela. Le lac de mes amours, de mes découvertes, de mes émerveillements. Mon paradis caché, ma passion territorial. Le cri des gens qu’on y entend. Le lieu sur lequel j’ai essayé mainte fois d’écrire, cherchant les mots pour dire l’émotion que j’y trouvais.

Avant d’être un lac où l’on se baigne, c’était un réservoir creusé dans les années 1930 pour approvisionner d’eau la ville. C’est donc un lieu républicain par excellence, c’est-à-dire fait par des techniciens et pour le bien commun. Il faudrait mettre cela en rapport aux autres projets d’ingéniérie qui avaient lieu à l’époque, comme les canaux, les irrigations, les ponts, tout ce que Pierre-Etienne Will étudie au collège de France ces temps-ci.

Le musée du massacre de Nankin. Je n’ai presque rien écrit sur ce musée, tellement je n’avais rien à en dire de plus que ce que tout le monde en sait. J’avais tort, car personne ne sait rien de ce musée, hormis les gens qui viennent à Nankin.

1937, les Japonais décident de mettre la Chine à genoux. Massacre sans précédent dans la « capitale du sud », abandonnée par les autorités au pouvoir, qui sont allés se réfugier à Chongqing dans le sud du pays.

Le livre pourrait se terminer par cet événement, car pour être honnête, je ne connais pas bien le quartier où le musée est situé. C’est un quartier où il n’y a pas grand chose, ni à voir ni à faire. Des quatre lieux symboliques de cette période de l’histoire, c’est le seul qu’il me serait nécessaire de revoir, et d’investir personnellement, par des promenades, des rencontres et des aventures.

En y pensant un peu, je suis certain qu’on trouverait de nombreux autres témoins de la période républicaine, dans la musique, les bâtiments comme ceux des concessions étrangères, des éléments d’urbanisme comme le fameux croisement de Xinjiekou, créé vers 1919 je crois, et toujours considéré aujourd’hui comme un centre vital de la vie économique de la ville.

Bref, il y aurait mille choses à dire et à tisser dans ce beau récit un peu moite, un peu mélancolique, et qui pourrait soutenir une réflexion sur la difficile démocratisation d’un pays comme la Chine.

Lusigny-sur-Ouche, dans le lit de Napoléon

Pourquoi un sage précaire ne pourrait-il pas fréquenter des aristocrates ? Qu’est-ce qui l’en empêcherait ? Ses convictions politiques ? Allons donc, quelles convictions seraient inhumaines au point de mettre à l’index des braves gens qui ont le malheur d’être les descendants involontaires de fainéasses en bas de soie ?

Chez les propriétaires du château de Lusigny-sur-Ouche, d’ailleurs, on ne s’est pas contenté d’affamer la population locale et d’écraser la paysannerie bourguignonne sous des impôts injustes, si tant est qu’on l’ait jamais fait. On a aussi beaucoup oeuvré pour le rayonnement des arts. Des artistes, des écrivains et des politiques s’y rencontraient depuis la création du château, à la fin du 17ème siècle.

Ce à quoi je veux arriver, pour aller au plus rapide et au risque de passer pour un auteur sans rigueur, c’est que j’ai dormi dans le même lit que Napoléon, au vu et au su de tous. C’est une façon de parler, naturellement : Napoléon n’était pas physiquement dans le même lit que moi, et personne ne me regardait dormir, ni n’attendait mon réveil. Ou si peu. Et si l’on attendait mon réveil, c’est que j’étais en retard pour effectuer je ne sais quelle excursion.

Mais s’il est vrai que l’Empereur est bien venu dans le château, entre la campagne d’Egypte et le passage de la Bérézina, alors c’est dans la chambre où j’ai dormi qu’il a été accueilli. Après quelques recherches entreprises dans des bibliothèques de Beaune et de Dijon, un faisceau d’indices et de présomptions m’invite à avancer qu’il y a rencontré le célèbre sculpteur François Rude, bonapartiste échevelé, et que c’est sur une des tables du salon que, tous deux, ils ont décidé de ce qui allait devenir Le Départ de 1792, plus connu sous le titre de La Marseillaise, sur l’arc de triomphe de l’Etoile, à Paris.

Bien entendu, on me dira que l’Arc de triomphe ne fut inauguré qu’en 1836, bien après l’Egypte et la Bérézina. Mais que dire de cette lettre de Rude à sa nièce Cécilia de Warins, datée du 29 mars 1831 : « Ma toute petite, je serai fidèle à l’Empereur malgré que tu en aies, et le serment que je lui fis secrètement, au bord de l’Ouche, la France entière demande aveuglément que je la tienne. » ?

Cette promesse, s’il l’a bien faite à Napoléon sur les bords de l’Ouche, cela ne peut guère être ailleurs qu’au château de Lusigny. Mais surtout, elle n’a pas pu être faite après le 27 septembre 1809, pour des raisons qu’il serait trop long d’exposer.

Je ne ferai pas l’historique du château et toutes les relations artistiques qui le lient au génie français, d’autres le feront mieux que moi, mais il est ironique de noter qu’aujourd’hui, les descendants des propriétaires libéraux du premier empire, restent engagés dans les problématiques des musées et de la médiation culturelle. Ironiquement, ils le sont demeurés dans une approche plutôt critique vis-à-vis de la sanctuarisation de l’art. Hugues de Varine, l’heureux propriétaire du lieu, est même un des deux créateurs du concept d’écomusée, qui opère dans le monde entier une révolution silencieuse dans la manière de mettre en valeur les cultures et les savoir-faire, sans passer par un rapport de consommation entre le visiteur et l’exposant.

Je ne ferai pas l’histoire du château, mais il serait bon qu’on la fît, et sous cet angle si cela était possible : celui d’une réflexion sur l’art et les pratiques d’art, novatrices, subversives et pourtant réalisables. On ne sait jamais : si cela se trouve, c’est un attavisme très ancien, chez les De Varines, de rechercher des alternatives, et de promouvoir des façons de créer qui résistent aux appareils d’Etat. De Napoléon aux altermondialistes, c’est un fait que les châtelains bourguignons suivent parfois des itinéraires aussi opaques qu’aventureux.

Promenade d’un Français dans l’Irlande

promenade-irlande.1250535088.jpg

Du récit de Latocnaye, il ne reste qu’une traduction anglaise de 1917, et encore, je ne suis pas sûr qu’elle ne soit pas épuisée.

Le chevalier de Latocnaye a fait le tour de l’Irlande à pied en 1796 et 1797. Vu d’ici, ce projet a l’air très original, mais je ne suis pas certain que ce le fût tant que cela. C’était un peu la mode, à la fin du XVIIIe siècle, d’aller dormir dans des fossés et de retrouver le sens de la marche. Rousseau le faisait par nécessité, et les poète anglais le faisaient de manière intensive aussi.

Aristocrate ayant trouvé refuge à Londres lors de la révolution française, Latocnaye a déjà fait paraître une Promenade dans l’Angleterre et dans l’Ecosse, et il récidive avec l’Irlande quelques années plus tard.

Son récit devrait être intéressant à lire en français, car son traducteur anglais dit, en préface, que c’est très mal écrit, que l’auteur n’est vraiment pas un écrivain, que les paragraphes sont mal foutus, que la pensée est souvent interrompue par des digressions qui obscurcissent le sens. Que le texte est plein de coquilles aussi, car il fut publié sur une presse de Dublin, par un imprimeur qui ne connaissait pas le français. Que l’auteur avait la fâcheuse habitude de laisser des mots grossiers en anglais et qu’il avait le goût passablement scabreux. Le traducteur, lui, avait le goût victorien et il a coupé, il a taillé comme dans un jardin à la française. Dommage, on aimerait se rapprocher de la personnalité haute en couleur de Latocnaye, ce militaire d’un autre âge, compagnon d’exil de Chateaubriand!

Latocnaye fait un tour complet de l’île et rend compte de tous les aspects de la vie irlandaise. Il fréquente les gens de sa classe, évidemment, mais il est très touché par la présence des pauvres, un peu partout. Il est très curieux de savoir comment on leur vient en aide et déteste les actions spectaculaires de charité, car cela fait « dépendre de la mode » des questions aussi importantes que l’aide aux plus démunis. Méfiance devant le Charity business que je partage encore aujourd’hui.

Il trouve, par ailleurs, que les paysans sont plus hospitaliers que les riches. Cliché. Au moment où il se fait cette réflexion, il se présente chez un seigneur local qui l’invite à partager son petit déjeuner, ce qui dément l’idée énoncée plus haut. Et Latocnaye accepte avec bonhomie de s’être trompé, car c’est un brave homme, joyeux et truculent.

Il dort rarement dans des auberges car il est pourvu de nombreuses lettres d’introduction, qu’on lui a faites à Londres puis à Dublin, par lesquelles il est reçu dans de belles demeures. Mais comme il voyage à pied, il se débrouille pour être routard le jour et aristocrate poudré le soir. Sa garde robe consiste en deux chemises, trois cravates, une culotte de soie, une paire de bas de soie, de la poudre (dans un gant de femme!), une paire de soulier, un rasoir, un peigne, des ciseaux, du fil et une aiguille, tout cela enveloppé dans un mouchoir, pendu en baluchon à un parapluie. Le parapluie, dit Latocnaye, a beaucoup provoqué l’hilarité des filles, sur la route. Il laisse entendre qu’il en a un peu profité, le polisson.

Ce même parapluie, il s’en sert comme d’une voile quand il fait du bateau sur un lac avec Mister Bruce.

Je me rends compte que ce billet donne l’impression que j’invente, et que je rêve d’un sage précaire à l’époque des Lumière, mais le livre existe bel et bien. Je l’ai trouvé à la bibliothèque de l’université Queen’s, à Belfast. Dans l’édition originale de sa traduction, en 1917.

Avant de se présenter devant une maison, Latocnaye rangeait ses effets dans ses poches, qu’il comptait au nombre de six. Il se présentait donc comme un homme seul sans bagage. La classe. Il se retirait dans ses appartements, et redescendait voir ses hôtes, au salon, poudré et en bas de soie, à la grande stupéfaction des autochtones.

A Dublin, il admire littéralement les bâtiments flambant neufs que sont les Four Courts (la cour de justice), la Custom House (le bâtiment des douanes), le Parlement et le Royal Exchange. Il dit que sur ce plan (l’architecture publique), Dublin vaut mieux que Londres. Il dit aussi que nulle part en Europe la Justice n’est rendue dans un plus bel endroit. Les pauvres sont logés dans le quartier qu’on appelle les Liberties. Pour tous ceux qui connaissent Dublin aujourd’hui, cela fait rire.

Sur la côte ouest il visite une colonie agricole allemande. Dans le nord, il discute avec des membres de la société des United Irishmen. Lui qui a fui la révolution française, il entretient des relations cordiales avec des indépendantistes inspirés des principes révolutionnaires (américains et français), signe que cet aristocrate est vraiment un bon bougre. D’ailleurs, ses observations de la vie économique et sociale du pays montrent amplement qu’il est un homme des Lumières, au moins autant qu’un homme de l’ancien régime.

Il ne prend pas parti, dans les luttes politiques qui agitent le pays. Elles sont pourtant extrêmement vives puisque, un an plus tard, en 1798, l’Irlande connaîtra sa révolution libérale. Révolution qui échouera, malgré l’immense misère que connaissait le peuple irlandais.

Mais ne pas prendre parti, c’est souvent quand même un peu prendre parti. Il le dit, il n’invite pas à la révolte, ni à la violence, mais il prophétise que si l’Angleterre ne fait pas preuve d’une plus grande libéralité, d’une réelle modération et d’une parfaite tolérance religieuse (le catholicisme était combattu par le pouvoir anglais), elle ne saura pas « soumettre les quatre millions de fidèles qu’elle à conquis par les armes. »