La chatte au jardin suspendu

Bon, c’est officiel, ma chatte est enceinte. Et elle m’a élu comme le maître le plus adéquat pour s’occuper d’elle. Elle fait des efforts pour être sympa, elle ne boude plus mes croquettes, elle arrête son chantage affectif, elle ne lance plus ses ultimatums usant pour les nerfs.

Elle me refait le coup de venir mettre bas chez moi, sur le terrain de mon frère. Peut-être sent-elle que je suis sur le départ, et veut-elle me contraindre à rester. Une technique attendrissante, mais qui n’aura pas d’effet majeur sur la conduite géographique de la vie du sage précaire.

Ma chatte a enfin adopté le jardin suspendu, où je passe les matinées, avant que le soleil ne nous inonde. Quand elle était petite, elle venait me rejoindre quelques minutes, mais je sentais que c’était juste pour me demander de redescendre à la cabane et de lui trouver un truc à manger.

Ces jours-ci c’est différent. Elle se promène, elle slalome entre les pierres blanches et les légumes. Elle chasse et s’amuse. Elle boit dans les points d’eau que j’ai aménagés.

Elle joue beaucoup plus avec les recoins, les anfractuosités, les dénivelés, enfin tout ce qui est fun dans la vie rêvée d’un chat. Elle exploite enfin les potentialités du lieu.

Et elle aime se poster aux frontières du territoire. Le muret qui délimite le début du sous-bois, le gros rocher surplombant, tous les espaces intermédiaires, la chatte les adopte. La chatte aime les entre-deux, les intercessions, les zones liminaires.

Ce n’est pas pour rien qu’elle se partage entre plusieurs maîtres, qu’elle refuse de choisir entre la vie sauvage et le confort des familles humaines. Et que parmi les différents maîtres humains, elle préfère finalement le sage précaire, lui-même sujet liminaire.

Jardin suspendu/ jardin du souvenir

 

Mon père pense à la mort, et nous pensons à la mort de mon père. Nous parlons de ses funérailles, nous nous préparons par petites touches, et sans urgence. Avec ma mère, nous allons voir les pompes funèbres pour discuter des prix et des modalités d’une crémation. Mon père veut aller au moins cher pour éviter de nous encombrer avec des détails matériels. Il n’exige rien, ne préfère rien, il affiche une indifférence sereine concernant ce qui adviendra  après sa mort.

Une fois la crémation effectuée, la question se posera de la dissémination des cendres de mon père. Sa position est claire et constante : ça ne l’intéresse pas. Mais il concède que cela peut avoir une importance pour ses proches, car ces derniers pourraient avoir besoin d’un espace où se recueillir. Il faudrait un lieu symbolique, mais quel lieu ? Mon père ne s’est jamais fixé nulle part. La brousse africaine, à la rigueur, serait l’endroit au monde où il s’est senti le plus vivant, mais est-ce bien raisonnable d’aller jeter ses cendres là-bas, entre Mopti et Khorogo ?

Je lui propose mon jardin suspendu. « Après tout, lui dis-je, quand tu l’as vu en mars dernier, tu as trouvé à mon jardin des airs de cimetière ! » C’est vrai que mes pierres de feldspath que j’ai récoltées dans la montagne ressemblent à de petits blocs de marbre blanc. Il n’est pas faux que les fleurs de pavot blanches pouvaient apporter une dimension de méditation recueillie. Et il est exact que la forme sur laquelle je suis parti, pour élaborer mon jardin, était celle d’une concession funéraire.

Et puis mon père est, lui aussi, très lié au terrain de mon frère. Il s’y est investi autrefois. Il y a travaillé manuellement. Il y a vécu des semaines de tranquillité et de frugalité heureuse. Il y a dormi à la belle étoile. Il y a bu des bières et s’y est senti bien.

Les Cévennes méridionales, et plus précisément le terrain d’Aiguebonne, est finalement un des rares lieux vraiment significatifs parmi ceux que l’on peut atteindre aisément, compte tenu du fait que la vie de mon père s’est déroulée dans un nomadisme relativement infini.

(Peut-on dire d’une chose infinie qu’elle est relative ?)

L’idée emballe mon père. Si mon frère et ma mère sont d’accord, le fait que ses cendres reposent au jardin suspendu lui convient tout à fait. Après consultation, le propriétaire du terrain et la garante morale de la vie familiale n’y voient pas d’objection.

Ce jardin, qui était à l’origine un chant d’amour du sage précaire pour la dame de ses pensées, pourrait donc se transformer en jardin du souvenir pour la famille Thouroude. On a connu de plus vastes impostures. De même que certaines mayonnaises ratées font de merveilleuses vinaigrettes, de même, un message érotique maladroit peut se transformer en une belle oraison funèbre. Je me suis ouvert de cette idée farfelue à la femme que j’aime ; elle ne la trouve pas farfelue du tout et en a été très touchée.

Vous vous demandez sans doute, à la lecture de tout ceci, comment ose-t-il parler du décès de son propre père avec ce ton détaché et badin ? Le sage précaire a-t-il un coeur, etc. Avant de mettre ce texte en ligne, j’ai demandé à mon père ce qu’il en pensait, et voici le courrier qu’il m’a envoyé, en réponse à ma question :

Bonjour mon fils,

ça va aussi bien que possible et ça devrait aller de mieux en mieux après la radiothérapie qui devrait commencer incessament.

Je t’autorise bien volontiers à écrire sur ton blog tout ce que tu veux concernant ma mort et mes cendres . Je ne trouve le sujet ni délicat, ni funeste, ni triste. Normal, tout simplement !
J’aimerais que tu emploies un ton léger pour parler de cet événement qui, après tout, est assez banal puisqu’il concerne chacun d’entre nous.
Profite bien de ton jardin suspendu! Le temps passe et il va bien falloir t’en séparer.
Je t’embrasse
Ton père

Pierres de rivière

Autour des iris que j’ai plantés sur une pente, j’ai tapissé le sol de pierres de rivière.

En effet, je voulais retenir la terre autour des bulbes, et il me fallait des pierres pour cela. Mais je voulais changer un peu, après avoir collecté de nombreuses feldspaths dans la montagne. Les récentes baignades dans la rivière m’ont remis sous les yeux les merveilleuses pierres aux dessins ondoyants qui peuplent le lit de l’Hérault et de la Valniérette.

La difficulté était inverse : les pierres blanches, je pouvais les faire rouler dans la montagnes, elles étaient sur la crête. Mais les pierres de rivière, il fallait les monter depuis les profondeurs de la vallée. J’ai profité de divers trajets de voiture. Soit Véro me prêtait la sienne, soit mon frère me prêtait la sienne, soit j’en louais une. Et petit à petit, j’ai acheminé quelques petites dizaines de pierres qui donnent une apparence de ruissellement à mon jardin suspendu.

J’ai laissé tout cela reposer. Retour de vacances, j’ai regardé cet arrangement, et j’ai vu que cela était bon. Et cela m’a satisfait l’âme.

Ce qui fait qu’au total, le jardin suspendu est constitué de roches arrachées aux plus hauts chemins, et de pierres glanées dans les lits les plus bas.

D’un côté des éclats de roche blanche, marbrée et cassante, qui ont été exposés au soleil depuis des millions d’années. De l’autre, des pierres rondes, lisses et sombres qui ont été caressées par l’eau depuis autant d’années

Mon jardin suspendu, c’est simple, devient un petit concentré de paysage cévenol.

Premiers légumes du jardin suspendu

Cosmos sur le Jardin Suspendu

Le jardin suspendu a beaucoup souffert de la sècheresse pendant mon absence, mais les cosmos sont en pleine gloire. Le parterre le plus bas est celui qui pousse le plus haut. Les cosmos montent vers le ciel, tels de grandes orgues qui chantent des prières à Dieu.

Les plants de tomates ont merveilleusement résisté, et surtout, la première tomate rouge du terrain est dans mon jardin suspendu. Mon frère et sa compagne peuvent être jaloux, c’est moi qui serai le premier mangeur de tomates sur le terrain d’Aiguebonne! Ils ne seront pas jaloux, cependant, car c’est grâce à eux que cette tomate a survécu : ils ont arrosé une ou deux fois mon « petit espace », comme ils l’appellent, par gentillesse et grandeur d’âme. Sans ce petit effort en pleine canicule, et sans les quelques orages qu’ont connus les Cévennes en juillet, je pouvais dire adieu à mes ratatouilles maison.

Les cucurbitacées aussi se portent comme des charmes, produisant déjà de belles courges (ou des potimarrons, le Diable si je sais faire la différence) bien jaunes.

J’arrose, j’arrose autant que je le peux. La chaleur est accablante.

Quelques portraits de pierres

Du jardin suspendu

J’ai acheté chez Lidl une piscine pour bébé. Elle fait deux mètres de long et cinquante centimètres de profondeur. C’est un océan pour un nouveau né, et c’est une superbe baignoire d’eau fraîche pour le sage précaire.

Quel bonheur de se prélasser dans l’eau quand on a bien jardiné, qu’on a creusé la terre, transporté des pierres et couru la montagne.

Cela fait donc trois espaces qui s’étagent dans le fond de mon jardin suspendu : en bas, près du rocher, le plan d’eau, en haut, le four. L’eau et le feu encadrent l’espace de vie. Au milieu, j’ai aplani un espace où il sera loisible d’installer une table pour manger et travailler.

Si ladite table est en bois (c’est-à-dire si je la bricole avec des rondins pris dans le sous-bois), cela correspondra à l’élément « bois ».

Avec les rocailles de mes pierres blanches, roses et marbrées, mon jardin est en train de devenir un véritable chant aux éléments.

Pierres blanches et roses

 

J’ai remarqué de superbes pierres blanches et resplendissantes sur le terrain. Il y a longtemps, je les mettais négligemment sur un côté et, chose à noter, je mettais les lampes à recharge solaire dessus. Comme si elles avaient un pouvoir de magnétisation, ou d’optimisation des rayons solaires…

Depuis, j’en vois de plus en plus, sur les chemins que j’emprunte, et je les aime de plus de plus.

Je me demande pourquoi personne, dans la région, n’a eu l’idée d’en faire quoi que ce soit. Pas une construction, pas une sculpture ni aucun monument. On en voit pourtant des centaines, sur le mont Aigoual comme sur le terrain, et elles ne sont utilisées que pour monter des murets, indistinctement mélangées aux roches grises de schiste. Dans un pays aussi religieux, il est étonnant que des catholiques n’en aient pas fait une chapelle, ne serait-ce que pour influencer le petit peuple de l’aspect supérieur de leur religion, pour leur inspirer des idées magiques et surnaturelles.

Tous les matins, assez tôt, je pars dans la montagne, au dessus du terrain, pour faire une récolte. J’en remplis un sac à dos, que je vide sur mon jardin suspendu, près du four. Petit à petit, je substitue les anciennes pierres grises qui délimitaient les petits jardinets, par ces nouvelles pierres qui donnent une lumière particulière.

Une quantité considérable de pierres magnifiques, marbrées, scintillantes au soleil, jonche la montagne. Il doit y avoir une couche géologique qui traverse le terrain et qui ménage, entre deux couches de schiste, une bande de minéral blanc et rose.

Il m’a fallu dix mois pour y prêter attention, et maintenant que mon jardin suspendu commence à être recouvert de ces pierres blanches, je me prends de passion pour elles. Elles sont maintenant aussi importantes que les fleurs, et d’ailleurs bien plus durables.

Je possède maintenant une collection qui commence à avoir franchement de la gueule. L’accumulation de cette minéralogie inattendue est d’une beauté étrange. Leur blancheur incongrue donne une impression de magie.

Je descends au village pour rendre une visite de voisinage à mon amie Véro. Elle me montre un vieux livre de géologie pour m’aider à trouver l’origine et le nom de ces pierres qui me fascinent dans les montagnes. Ce n’est pas du quartz ni du karst, si j’en crois ce que j’ai vu sur internet. En revanche, le vieux livre semble nous indiquer une piste solide. Il doit s’agir d’une sorte de feldspath, une roche recouvert de cristaux. Mais, selon les auteurs, ce sont des cristaux qui n’ont pas d’orientation privilégiée : « Les constituants majeurs sont des minéraux silicaux-alumineux de couleur blanche ou rose[1]. »

Voilà un mystère éclairci, à mon avis. Autant que je peux en juger, cette information est satisfaisante.


 

[1] Claude Bousquet et Gabriel Vignard, Découverte géologique en Languedoc méditerranéen, éditions du BRGM, 1980, p. 62.

Je suis une fleur en bulbe

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Je suis heureux de mon nouveau jardin suspendu. J’y travaille plusieurs heures pendant que mon frère passe le motoculteur à l’autre bout du terrain. Nous nous occupons de deux endroits littéralement différents, mais à la même hauteur. Lui est près de la rivière, la terre est bonne et des pommes de terre y pousseront. Moi, je suis près de la forêt, la terre est sableuse et aride. Des fleurs et des plantes aromatiques y apparaîtront Inch’Allah.

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Je creuse un trou pour y loger un demi-bidon en métal. Celui-ci recueillera les eaux de pluie, ce qui rendra les arrosages plus faciles. Autour de ce nouveau point d’eau, j’aménage des petites parcelles de terre entourées de pierres du terrain, et une petite plate-forme recouverte de lauzes pour s’y asseoir ou s’y allonger près de l’eau.

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Je m’éclate, littéralement. Après la baignoire, le jardinet de moinillon et maintenant ce petit coin de paradis en cours, je suis en train de me transformer en créateur, je suis en train d’imposer ma marque sur le terrain de mon frère. C’est l’effet du printemps. Je suis comme une fleur en bulbe, voilà.

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Quand je suis arrivé, j’ai passé le printemps et l’été à regarder, à observer, à fréquenter et à prendre mes marques. J’ai passé l’automne à travailler comme manard pour mon frère, à apprendre des gestes, à m’inspirer de sa créativité, de ses gestes. L’hiver, j’ai hiberné. Et ce printemps, j’éclos et devient moi-même un insecte ouvrier, un paysan qui sculpte le paysage. Je fais mien ce terrain et je veux en révéler la beauté sauvage.

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Mon jardin d’Epicure

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Au-dessus du mazet, ou derrière lui, il n’y a pas exactement une terrasse, mais un passage incliné qui mène à une petite étendue qui jouxte le mazet, contre son mur aveugle. Là, sur cette petite étendue, un énorme rocher impose son calme et sa lourdeur. J’ai toujours pris ce rocher en affection, je l’ai toujours pris, confusément, pour un totem intime, un lieu d’inspiration et de réconfort.

Pour se tenir sur ce rocher, il faut monter sur la terrasse supérieure. Il tasse alors sa rotondité pour permettre au paysan de s’asseoir, et même de s’allonger. J’aimerais y aller plus souvent, mais cette terrasse est un endroit inexploité, et on se sent plus spontanément attiré par des terrasses plus basses. Mon frère s’est exclusivement occupé du territoire compris entre le mazet et la combe, et de fait, mon rocher est comme orphelin.

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C’est en m’asseyant dessus que j’ai eu l’idée d’investir cette terrasse pour en faire un petit paradis fleuri que j’arroserai à la force de mes bras. Il est vrai que je fais encore du compost et il faut bien que j’en fasse quelque chose. Je dépose du compost dans un creux du terrain, ainsi que de la cendre et du terreau que je vais chercher dans le sous-bois.

Compost 9 février

Compost 8 février

Compost 7 février

Ce serait bien le diable que sur un sol aussi auguste, aussi ensoleillé et arrosé par mes soins, des fleurs et des légumes ne poussent pas ! Je vais semer et semer encore, je vais faire pousser des couleurs, par la force s’il le faut. Je vais remettre de la vie sur cette terrasse où règne la désolation. Mon rocher sera là pour donner la tonalité de base de mon nouveau lieu de vie.

Or, en me promenant, je vois un signe qui me conforte dans mon inspiration. Sur le muret du haut, des genêts énormes cachent un espace en pierre qui a l’air d’avoir été créé par les paysans d’autrefois. Cela pourrait être un siège, une retenue d’eau ou un bac, creusé à même la roche. Voilà un bien bel endroit pour poser ma marque, une marque que personne ne verra jamais, car il est bien rare que l’on s’aventure dans ce recoin du terrain. Trop sec en été, et trop loin de toute source d’eau, il est en jachère depuis la deuxième guerre mondiale.

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J’ai trouvé mon petit espace personnel, mon repère. Il va exactement de cette roche creusée jusqu’à mon rocher, de l’autre côté de la terrasse. Entre les deux, je vais y semer les fleurs de mon amour, y planter un arbre de sagesse. Et j’y ferai un espace de vie ! C’est une gageure car c’est vraiment une terrasse déshéritée. Il y faudra peut-être une retenue d’eau, non seulement pour arroser les fleurs et le nouveau potager, mais pour lutter contre la sècheresse de l’endroit. Ce serait peut-être une bonne chose d’y poser la baignoire, ou d’y creuser une sorte de piscine, comme chez Eric et Magali, mes voisins facteurs de yourtes. J’y ferai un lieu de désir et de repos, un lieu à la gloire des fleurs.

Bite grincheuse

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Les fleurs éclosent. Je ne connais pas encore leurs noms, je vais demander à mon frère.

La baignoire pour bains chauds m’occupe encore. Je la relève, la soulève sur des rondins, et tâche de l’habiller de quelques rondins pour rendre mon installation plus attrayante aux yeux de mon frère, qui n’aime que ce qui est gracieux.

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Poussé par je ne sais quelle étrange inspiration, je creuse un drain sous le trou de vidange de la baignoire, et l’étire jusqu’à une mare que je creuse près du bord de la terrasse. Par amour pour la dame de mes pensées, je lui donne une forme de cœur, et sur ses bords, je sème des myosotis, des coquelicots et des cosmos.

C’est alors que je me rends compte que je n’ai rien créé sur ce terrain. J’habite ici depuis dix ou onze mois, et je peux partir du jour ou lendemain sans avoir laissé la moindre trace.

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La mare en forme de cœur n’est pas convaincante. A cause du canal qui la relie à la baignoire,  elle tend à prendre la forme d’une paire de couilles alliée à une bite grincheuse.