The End of French Travel Writers

J’envie les Anglais pour leur fameuse lignée de travel writers qui font de la littérature de voyage un genre aussi respecté que le roman, l’autobiographie ou la poésie. Nous avons, nous aussi, des écrivains voyageurs, mais pas de lignée aussi repérable et célèbre que Wilfred Thesiger, Jonathan Raban, Bruce Chatwin, Freya Stark, P. Leigh Fermor.

Quand le Nouvel Observateur interroge des témoins de notre monde dans ses pages « Débats », il choisit, pour l’Angleterre, l’écrivain voyageur Colin Thubron, en août 2008. C’est une tradition anglaise que personne ne conteste, mais pourquoi personne ne s’étonne qu’on n’en ait pas une aussi, nous ? Je m’en étonne car historiquement, la France et l’Angleterre connaissent les mêmes mouvements, les mêmes grands événements concernant les déplacements, les explorations, les découvertes et leurs relations.

Au temps des Lumières, mêmes voyages autour de la terre (Cook chez eux, La Pérouse chez nous), les mêmes voyages fictifs et philosophiques (Swift et Sterne chez eux, Montesquieu, Voltaire et Diderot chez nous).

Le cas Stendhal

Mêmes voyages romantiques, Byron, Shelley, Chateaubriand, Nerval. J’oublie le principal : Stendhal.

La différence est que, lorsque l’on pense à Byron, on pense à ses voyages, alors que lorsque l’on dit le nom de Stendhal, qui y pense ? Il a pourtant connu la célébrité avec ses Promenades dans Rome, et n’est devenu romancier que sur le tard. D’ailleurs, en général, ses récits de voyages lui ont valu plus de succès de son vivant que Le Rouge et le Noir et toute son œuvre de fiction réunie.

Quand on pense à Flaubert, on pense à l’ « ermite de Croisset » et on occulte ses voyages et récits (Bretagne et Normandie, Orient, Egypte). Il faut savoir que les Anglo-irlandais, quand ils connaissent Flaubert, c’est plutôt par rapport à ses voyages (ce qui est peut-être dû aux analyses d’Edward Saïd dans Orientalism, 1978) même si c’est pour lui reprocher son rapport colonialiste aux étrangers. N’y a-t-il pas ici un tropisme français qui veut voir l’écrivain en moine reclus, voyageant uniquement dans le langage ? N’aime-t-on pas, plus que tout, l’auteur génial qui s’enfonce dans la nuit et le silence et creuse l’immobilité pour gratter sa névrose solitaire ? Flaubert, Proust, Claudel, Michaux, Beckett, Gracq, Quignard, tous voyageurs mais tous bénéficiant d’une image d’écrivains monastiques. En France, la représentation qu’on se fait de l’écrivain n’enveloppe pas le voyage. C’est ainsi.

Nous avons des écrivains de qualité qui, s’ils étaient anglais, seraient vus comme travel writers, mais Georges Perec, Le Clézio, Jean Rolin, ne voudraient même pas qu’on les désigne ainsi.

Le cas Maillart/Flemming

Quelque chose d’autre s’est passé, dans l’histoire de nos deux pays, qui a fait s’éloigner nos traditions littéraires l’une de l’autre. Quelque chose a eu lieu, quelque part dans le XXe siècle.

Dans la première moitié du XXe siècle, on connaît encore une vraie proximité entre les voyageurs français et les voyageurs anglais. Pensez à Alexandra David-Néel, on la prend tellement pour une Anglaise qu’on prononce souvent son nom comme si c’était David-Neil, on dit « Dayved-Nil ». Or, elle est Française, et nullement isolée. La langue française a connu de nombreux livres aventuriers écrits par des femmes, dont les plus célèbres sont David-Néels et Ella Maillart.

Cette dernière est d’autant plus intéressante, du point de vue de ce billet, qu’elle a voyagé avec un grand reporter anglais, Peter Flemming, et que tous deux publièrent, l’un à part de l’autre, un récit du même voyage à travers la Chine des années trente.

La simultanéité d’ Oasis interdites d’Ella Maillart, et de Journal de Tartarie de Flemming est un événement considérable, car il signale une sorte d’union tranquille entre nos deux traditions et que, dans le même temps, c’en est la fin. La désunion sera totale.

La fin des voyages

Bientôt, l’édition française va tourner le dos au récit de voyage. Tandis que les Anglais continuent sur leur lancée, le plus grand récit de voyage français du siècle commencera ainsi : « Je hais les voyages et les explorateurs », et fera la prédiction de « la fin des voyages ». Dans sa fameuse dernière page, on lira : « – adieu sauvage, adieu voyage – » (Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, 1955). On entendra Beckett nous dire : « On ne voyage pas pour le plaisir. On est cons, mais pas à ce point. »

Les récits de voyage continuent d’être écrits en France, mais ils sont publiés dans des collections à part, ils sont rangés dans des rayonnages de librairie sans prestige. Ils sont collés avec les témoignages de braves gars ayant fait toutes sortes d’exploits, ils n’ont plus rien de littéraires, ils sont sectorisés pour toucher le public qui aime la mer, celui qui est fada de montagne, celui qui veut aller en Afrique.

Alors que les Anglais lisent des Travel Writers dans le « Times » et le « Guardian » toutes les semaines, les Français ont oublié qu’on pouvait passer sa vie à écrire et voyager.   Mais alors, que s’est-il donc passé ?  

Un roman qui me pose problème, « Birmane » de C. Ono-dit-Biot

Pendant les 350 premières pages, je lui ai laissé le bénéfice du doute.

Le narrateur un peu con, journaliste raté et méprisant le tourisme, qui cherche la vraie aventure, tel le premier péquenot bobo venu, qui parle de l’Asie comme un monde où une sorte d’authenticité est encore possible, par opposition à l’Occident. Je me disais que c’était une posture esthétique, que le romancier jouait sur les clichés des voyageurs contemporains, reconnaissables à leur bêtise crasse et à leur phobie des touristes.

D’ailleurs, je continue de lui laisser le bénéfice du doute, à ce sujet. Birmane (Plon, Prix Interallié 2007) est une reprise des romans d’aventures tels que les Anglais y ont excellé à la grande époque coloniale. Hommage à Conrad et à Kipling. Et puis c’est un fait, j’ai lu ce livre assez facilement, jusqu’au dernier chapitre qui m’a paru plus ennuyeux, sans doute parce que c’est là que tous les fils narratifs devaient converger et faire sens. Ce roman a donc une certaine puissance envoûtante, malgré, ou grâce à une abondance de lieux communs, dans les personnages et l’écriture.

Le problème est qu’on n’y croit pas. Le lecteur sait toujours tout avant que la narration le dise. On comprend 200 pages à l’avance que la fameuse rebelle mythique des montagnes, c’est la Blonde que le narrateur rencontre à Rangoon. A la fin, quand il fait l’amour avec la Blonde en question, on comprend, avant qu’il ne le dise, qu’il s’agit en fait d’une femme birmane. (Sur ce point, soit il joue très fort sur les clichés, soit il nous prend pour des ignorants, car il est impossible, vous m’entendez bien, impossible de confondre une Asiatique et une Blanche. Pas à cause de ce que vous pensez (car non, les femmes asiatiques n’ont pas le vagin plus étroit que les femmes blanches), mais à cause des cheveux bien sûr. Ils n’ont pas la même consistance, pas la même souplesse. Rien de commun entre des cheveux blonds et des cheveux asiatiques.)

Cette impossibilité de croire à la confusion entre les deux femmes symbolise un peu l’ensemble du roman : c’est un chouette roman, sauf qu’on n’y croit pas. On ne croit pas à l’histoire, on ne croit pas à l’amour que le narrateur ressent pour la Blonde. Ce n’est pas parce qu’il écrit : « Elle était devant moi, magnifique. Ce que j’aimais cette fille ! » que l’on voit une femme magnifique et que le sentiment nous est communiqué. Moi, je n’ai ressenti aucun frisson pour cette femme, pourtant j’ai été amoureux de femmes blondes, je sais ce que c’est. Là, rien. Mais ce n’est pas le plus énervant.

Le plus énervant, c’est quand la Blonde s’éloigne, s’écarte, et va pleurer, cachant son mystère. Cette ficelle narrative qui vise à éveiller l’intérêt du lecteur, moi ça me donne envie de foutre des baffes. C’est la raison pour laquelle j’ai vite arrêté de regarder les épisodes de la série Lost. Trop facile, de laisser imaginer un passé dramatique en faisant pleurer un personnage, ou en lui donnant des regards perdus dans le vide. Les femmes qui font cela dans la vraie vie m’ennuient déjà considérablement, ce n’est pas pour les retrouver dans les livres.

Mais jusqu’au bout, je me demande si Ono-dit-Biot ne joue pas avec les clichés pour faire maniéré. Dans le cinéma, François Ozon le fait excellemment, par exemple. Dans la littérature, Echenoz en est le maître, mais là je n’arrive pas à me décider. Tous ces « Elle a serré les poings », « J’ai cru défaillir », « un monde du fond des âges. Intouché. »,  « Voir des touristes m’a agacé. Vous avez la Thaïlande, les mecs, laissez-moi la Birmanie. », tous ces stéréotypes de la fiction d’aventure, est-ce aussi con que cela en a l’air, ou cela ressortit-il à un projet littéraire référencé ? On atteint le condensé suprême de cette littérature prévisible à la page 430. Je cite in extenso car je pourrais être taxé de manipulation :

« J’ai rassemblé tout mon courage. Tout mon orgueil. J’ai prononcé cette courte phrase, universelle, si souvent foulée aux pieds parce que les adolescents et les chanteurs la murmurent à tour de bras. Sauf que moi, je ne l’avais jamais dite. Sauf peut-être au plus fort de (je coupe un peu parce que, pour le coup, recopier cette prose est une activité véritablement chronophage) … en français, en bon français, en beau français :– Je t’aime. »

Il faut savoir que la nana lui répond : « Pas moi », que nous, les lecteurs, on se dit qu’elle dit cela pour des raisons politiques, qu’avant de sortir, elle se retourne juste assez pour montrer ses larmes. Le problème est que si c’est du maniérisme, je ne vois pas où cela mène. Du pur point de vue musical, cela donne des phrases difficile, sans charme, dont la pire est sans doute, vers la dernière page : « J’aime cette fille à en crever, ma femme tigre blonde, ma Wei Wei humanitaire, ma princesse goldentriangulaire. » Les écrivains contemporains n’ont-ils plus de gueuloir ? Font-ils seulement attention à la sonorité de leurs phrases ?

Quitte à passer pour faux derche, je finirai en affirmant que c’est un roman intéressant pour les raisons suivantes. Il met en situation un pays entier, il permet de comprendre les enjeux de la région, c’est donc un roman à visée journalistique, comme l’indique le prix littéraire qui l’a récompensé. L’impression de ne pas rencontrer de Birmans est aussi une chose réussie, en ceci que le voyage en Asie est, effectivement, souvent réductible à des périples entre Occidentaux, avec des indigènes en paysage de fond. Enfin, des scènes, des lieux et des destins restent extraordinaires. La ville chinoise dédiée à la débauche en pleine jungle, le grand trafiquant de drogue qui se voulait l’égal du président des Etats-Unis, la puissance fictionnelle des entreprises réelles comme Total, ou des administrations comme le Consulat, tout cela donne un roman d’aventure asiatique, qui fait pâle figure devant La condition humaine mais qui se laisse lire, un week-end de printemps.  

Les Femmes asiatiques dans la littérature française

C’est inouï ce que les hommes changent, dans leurs désirs, leurs précaires désirs. Aujourd’hui, il est courant d’entendre dire que les femmes asiatiques sont merveilleuses, mais depuis quand les Occidentaux aiment-ils les femmes d’Extrême-Orient ? Il y eut d’autres époques où les mêmes femmes inspiraient de la répulsion aux mêmes hommes. A travers les romans et les récits de voyage, il possible de parcourir ce désir, et ses intermittences. Depuis combien de temps traînons-nous nos guêtres sur les côtes asiatiques ? Des siècles, mais je ne parlerai que des 150 dernières années.

Avant la première guerre mondiale, l’homme blanc n’aimait pas beaucoup la femme jaune. Pierre Loti, dans Madame Chrysanthème : « Bien laides ces Japonaises, bien laides. » Jules Verne, dans ses Tribulations des Chinois en Chine, ne parle d’une belle femme qu’en précisant qu’elle ressemble à une Européenne. Même Segalen, le grand amoureux de la Chine, écrit dans Equipée de belles lignes sur les femmes, mais qui ne donnent pas envie au voyageur libidineux : « … la Chinoise contemporaine ne peut rien apprendre, ne peut rien transmettre à sa comparse de chez nous, car (…) belle au-delà de toute commune mesure : ses joues se laquent, ses yeux s’immobilisent ; sa poitrine disparaît chastement ; sa bouche est petite, petite, trop petite, trop ronde… et parfaitement belle ainsi… paraît-il… ». J’aime ce « paraît-il », qui signe la gêne du poète, son embarras, comme les gourmands déstabilisés par une cuisine gastronomique trop sophistiqués pour eux.

Après la guerre, les Années folles voient un homme blanc nouveau, qui a peut-être sculpté lui-même une nouvelle femme asiatique. Henri Michaux parle admirablement de « la femme chinoise » qui, si on le suit, dépasse de beaucoup « la femme blanche » et « la femme arabe » sur le ventre de qui on se laisse rouler jusqu’au moment où l’on se rend compte que « l’Arabie nous sépare », (Un barbare en Asie). Les Années folles voient un homme qui se laisse griser par des femmes asiatiques envoûtantes.

Aujourd’hui, il est mal vu d’aimer les femmes d’Asie. Cela rappelle trop le temps où la prostitution était envahissante à Shanghai. Je crois voir deux extrêmes dans la littérature contemporaine. L’incontournable Houellebecq dont les héros de Plateforme jouissent du tourisme sexuel sans arrière-pensée. C’est glauque mais c’est efficace et ça pose parfaitement le décor de la situation des contacts entre les peuples. Ceux qui ont du fric et celles qui veulent une vie meilleure. A l’opposé, le narrateur de Birmane de Christophe Ono-dit-Biot (Plon, 2007) qui tombe amoureux d’une Française au Myanmar, et qui regarde les sublimes Birmanes sans en toucher une seule, ou alors par mégarde. Ce dernier point a son importance : Ono-dit-Biot ne peut se permettre de toucher une belle indigène de crainte d’être accusé de néo-colonialisme sexuel, mais il ne peut quitter la Birmanie sans le faire, alors son héros fait l’amour avec une Birmane dans le noir, pensant aimer une Française.   

On est passé d’un intérêt d’esthète, désexualisé, à un désir nerveux, entaché d’obscénité et suspect de néocolonialisme.   

La méfiance des écrivains voyageurs

C’est curieux, cette manie qu’ils ont, tous, de dire qu’ils n’aiment pas la littérature du voyage. Il semble qu’à partir du moment où on écrit un récit, on cherche à se démarquer de tous les récits et du genre même du récit de voyage.

On a tous en tête les premières lignes de Tristes tropiques de Lévi-Strauss, « Je hais les voyages et les explorateurs… » Très bon début de livre mais, en réalté, pas très original. Un demi siècle plus tôt, Victor Segalen commençait L’équipée par ces mots : « J’ai toujours tenu pour suspects ou illusoires des récits de ce genre : récits d’aventures, feuilles de route, racontars… »

Curieux genre que celui qui rejette d’emblée toutes les œuvres dudit genre.

Imagine-t-on un polar qui commencerait par : « Ne me parlez pas de crimes, d’enquêtes, de rues sombres, il y en a marre de ces romans noirs qui jouent toujours sur les mêmes clichés. »

Oui, je l’imagine assez bien, en fait. Je suppose que cela a déjà été fait. La différence est que, dans le cadre du polar, un tel début serait pris pour du second degré, car le lecteur sait que c’est de la littérature. C’est moins le cas dans les récits de voyage. Il arrive que ceux qui aiment ces récits préfèrent que les auteurs soient des « voyageurs qui écrivent », et non pas des « écrivains qui voyagent » (expressions de Nicolas Bouvier).  

Quand on dit : « C’est un excellent polar », l’écrivain est loué pour sa qualité d’écrivain.

Quand on dit : « C’est un excellent récit de voyage », on n’est pas certain de quoi il est question. Excellent du point de vue littéraire ? Ou est-ce le voyage lui-même qui est loué, l’exploration, la performance ? Ou les photos dans le bouquin ? Ou les renseignements ethnographiques ?

C’est peut-être pour quitter cette ambiguïté, ou pour jouer avec elle, que les écrivains voyageurs affichent leur méfiance et leur rejet.

J’ai dans l’idée que lorsque la littérature du voyage aura acquis ses lettres de noblesse, comme le polar les a acquises, il n’y aura plus de nécessité à cela.

Voyager avec Montaigne

Si je vous demandais qui vous auriez voulu être au 16ème siècle, vous me répondriez qui : Montaigne ? Naturellement, qui n’aimerait pas être Montaigne.

Moi, je dirais autre chose. Je rêverais d’être le type qui a écrit la première partie des Voyages de Montaigne. Un serviteur, un scribe, certes, anonyme, dont on ne sait rien, qui a suivi Montaigne dans ces longs voyages en Europe.

Au départ, il était embauché pour tenir un journal de bord et se la fermer. A priori, son rôle aurait dû se limiter à écrire : « Mercredi 26 juin : R.A.S. Des puces dans nos manteaux. Pluie intermittente. Michel de M. fait toujours chier sa race. Veut toujours aller visiter des villages dont la compagnie n’a cure et retarde incompréhensiblement l’arrivée à Rome.  »

Au lieu de cela, il s’est permis d’écrire un récit en son propre nom. Il dit « je » pour dire son avis, il dit « il » pour parler de Montaigne, il dit « ils » et « nous » pour la compagnie, selon qu’il y est inclus ou nous.

Il paraît que c’est en lisant le travail de cet intellectuel précaire que Montaigne, intéressé, aurait décidé de continuer le récit par lui-même. Ce n’est pas rien, tout de même : cet infâme lettré a inspiré Montaigne, il lui a fait prendre conscience qu’on pouvait écrire sur un voyage, lors d’un voyage, qu’on pouvait écrire le voyage lui-même. Cet homme n’est pas un génie, mais son rôle de témoin, de stimulateur transgressif, me le rend intensément attachant. C’est un héros oublié de la littérature du voyage. Sa vie obscure, parasitaire et errante est pour moi plus qu’enviable.

Et puis, être proche de Montaigne, c’est mieux qu’être Montaigne, à mon avis. Ne pas avoir ses maladies, profiter de sa conversation, de sa bibliothèque (une des plus grandes et des plus pointues du monde occidental), de ses soubrettes. J’en aurais fait une vie heureuse.

Comment on se prépare à une thèse de doctorat

En parlant de thèse, voilà que je reçois, il y a quelques jours, un email d’un authentique spécialiste de la littérature de voyage. Un professeur anglais qui travaille dans la très onirique ville de Liverpool. Je lui avais écrit en début d’été dans l’éventualité que j’entreprisse une thèse sur le sujet même où il se distingue. Six mois plus tard, alors que je croyais cette voie abandonnée, M. Forsdick me répond avec beaucoup de grâce, dans un français parfait, et semble intéressé par les grands axes de recherche que je lui ai tracés tant bien que mal dans un mail printanier.

C’est une belle expérience, quand quelqu’un vous encourage, d’être rassuré sur la pertinence d’un projet qu’on veut mettre en oeuvre. D’habitude, mes projets rencontrent le doute, voire la suspicion. Mais d’habitude, il me suffit de me jeter à l’eau pour les réaliser ; de prendre un billet d’avion, ou un billet de train.

Une thèse, à la différence d’un livre qu’on écrit dans son coin, cela implique des gens,un directeur, une administration, parfois plusieurs administrations, une communauté de chercheurs, un style d’écriture et des méthodes de travail à respecter. C’est un engagement sur trois ans. C’est beaucoup de pression.

J’ai reculé devant cette pression depuis que j’ai suspendu mes études. Après mon DEA (on appelle cela Master aujourd’hui), je n’étais pas prêt intellectuellement. Quelques années plus tard, en Irlande, je pris des dispositions pour en commencer une, sous la direction d’un brillant chercheur qui aurait été un idéal directeur de thèse pour quelqu’un comme moi, mais je n’étais pas prêt financièrement.

Aujourd’hui, je suis prêt. Pas financièrement, car il est douteux que je puisse jamais dépenser des milliers d’euros pour avoir le droit d’étudier, mais humainement, mentalement et physiquement, je suis enfin prêt. Mon dos, mon crâne, mes mains me disent qu’ils sont prêts à s’y mettre sérieusement. Prêts à passer des jours entiers dans des bibliothèques, à lire des monceaux de livres, à embrasser une région entière du savoir, à y faire leur chemin. Je ne sais pas comment font les jeunes de 23, 24 ans pour le faire, mais moi, il m’a fallu attendre un peu pour me sentir apte. Il m’a fallu tomber amoureux plusieurs fois, parcourir quelques kilomètres, discuter avec une grande variété de gens, saigner abondamment, laisser passer de l’eau sous les ponts et la regarder passer sans penser à rien. Il m’a fallu être souvent seul et aimer cela, apprendre à me lever tôt, apprendre à m’asseoir à une table, apprendre à boire des litres de boissons alcoolisées sans en être trop affecté, apprendre à m’en passer.

Il m’a fallu enseigner des choses, enseigner la dissertation, la lecture, l’analyse, la synthèse, le commentaire composé, la méthodologie de la recherche. Enseigner la philosophie, la littérature, le français, la natation, la guitare, l’histoire de l’art, pour me voir à la hauteur d’un doctorat.

Alors, tout en travaillant sur un projet de thèse que je m’efforce de rendre assez convaincant pour obtenir une bourse, j’en parle à mes amis et demande des conseils à des personnes autorisées. La philosophe Claude Imbert, en poste dans mon université pendant quelques semaines, m’a encouragé. Elle m’a parlé de professeurs intéressants en Amérique et en Angleterre et m’a promis de m’appuyer. Faut-il être appuyé ? Elle m’a dit, l’autre jour, à table : « Vous savez, une thèse, ce n’est pas si terrible que ça. Il suffit d’écrire trois cents pages intelligentes. »

Trois cents pages intelligentes ? Pour me rassurer, ça me rassure beaucoup. Mais je suis prêt, vous dis-je, prêt à relever le défi, à lutter contre ma vieille tendance à la paresse et à l’ineptie facile. A contre-courant de moi-même pendant trois ans, et sur trois cents pages, voilà ce que je vais être et qui me paraît un projet magnifique.

Quand j’ai appris à Mme Imbert que j’avais reçu cette réponse de Forsdick, elle a paru enchantée pour moi. Elle m’a dit : « Oubliez ce que je vous ai dit sur UC Santa Cruz et Durham. Liverpool, c’est le meilleur choix. »

Blogs et/ou livres de voyage

Rencontré un professeur d’université qui m’a parlé de mon projet de thèse. Il n’a rien à voir avec ce que je voudrais faire, mais il a un avis sur tout, ce que j’apprécie, en ces temps d’hyperspécialisation. La littérature du voyage, il connaît un peu, il a failli faire sa thèse sur un sujet similaire il y a trente ans. Qu’est-ce qu’un sujet similaire à la littérature du voyage ?

Il m’a dit que les blogs étaient un type d’écriture qui commençaient à être étudié, et que quitte à parler de travel writing contemporaine, autant ne pas oublier les blogs de voyage. « Mais c’est bien sûr! » me suis-je écrié. Voilà un truc porteur, les blogs de voyage et/ou les blogs d’expatriés, leurs limites et leurs apports. Plutôt que de faire une thèse pour spécialistes, concentrée sur deux ou trois auteurs dont je suis fan, faire un travail qui mette en lumière les meilleurs écrivains contemporains tout en surfant sur un phénomène à la mode que je connais bien puisque je le pratique depuis plusieurs années.

D’un côté, la triade qui forme mon panthéon littéraire de l’errance : André Dhôtel, Nicolas Bouvier et Jean Rolin. De l’autre, les débats et les essais sur le tourisme, le voyage de masse, les blogs, la migration petite bourgeoise, en un mot la sociologie. Le tout supervisé par le grand philosophe de la déterritorialisation : Gilles Deleuze.

Cela pourrait faire une belle armature pour se lancer dans une définition d’un genre littéraire pas encore très clair. Car qui sait comment décrire l’oeuvre de Jean Rolin ? On est toujours emmerdé pour le faire car on manque de catégories littéraires spécifiques.

Le professeur d’université me dit que les blogs, au fond, ne se démarquent pas vraiment de l’écriture d’un journal intime, d’un carnet de route. Sauf son respect, je conteste cela. L’écriture d’un blog a quelque chose de particulier. Une tension, une mise sous tension des phrases pour les rendre d’emblée percutantes, ou drôles, ou intéressantes, ou provocantes. Je me permets de lui dire quelques mots sur les différences entre un blog et un journal, insistant sur le rôle déterminant des commentaires. Il opine du chef et me dit : « C’est bon, là, tu l’as ton sujet de thèse, va pas chercher plus loin. »  

Peut-on être randonneur et écrivain ? « Longue marche » de Bernard Ollivier

 

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Le livre de Bernard Ollivier se présente comme celui d’un marcheur, d’un voyageur solitaire qui n’est pas un écrivain. Après Nicolas Bouvier qui avait mentionné cette lacune (pour montrer que c’était en fait une qualité) chez Ella Maillart, cela interpelle le lecteur moyen. Cette fois, pour La longue marche de Bernard Ollivier, on dirait que l’éditeur – Phébus Libretto – en a fait un argument de marketing : ne vous inquiétez pas, ce livre n’est pas une affaire d’écrivain. Comme s’il fallait tourner le dos à la littérature pour vendre des bouquins.

En quatrième de couverture, Pierre Lepape, du Monde, écrit : « B. Ollivier est un voyageur, il ne se prend pas pour un écrivain. Le résultat est qu’il écrit souvent mieux que les écrivains patentés. » Tout est dans « ne se prend pas pour ». Il n’a pas de prétention, il a le coeur pur, sa langue est celle de la sincérité. Il n’y a pas d’effet de style, pas d’effet de manche…

Bien. Mais moi qui lis ce récit de voyage, je peux dire sans hésiter qu’Ollivier est un écrivain, ni plus ni moins qu’un autre. Que pour atteindre cette sobriété, cette simplicité, il faut avoir une solide pratique de l’écriture derrière soi. Sa façon de raconter son arrivée dans le village de Pakhtakor, à l’est de Samarcande, est le fait d’un auteur expérimenté, au sens où il a acquis des techniques de narration et d’expression pour que le lecteur ressente la fatigue du voyageur, la faiblesse qui l’empêche de refuser les invitations répétitives, le besoin de sommeil qui tourne à la torture. Avec des raccourcis qui font que le récit ne quitte jamais un ton plaisant, presque comique.

C’est donc du marketing, et je ne sais si on doit s’en inquiéter : il est plus vendeur de dire que l’écrivain voyageur n’est que voyageur. Que l’écriture n’est qu’un détail pour raconter, mais surtout pas un obstacle entre le lecteur et le paysage. Par là, on définit en creux une image de l’écrivain comme celui qui fait enfler le langage, qui l’encombre, qui fait des phrases. Le voyageur « non écrivain » utiliserait la langue de manière transparente, invisible. Cela est impossible naturellement, tous ceux qui ont essayé d’écrire un carnet de route, un blog ou une histoire quelconque le diront.

Qui veut publier le meilleur écrivain ? Jean Rolin et la presse

En Chine, dans la vieille capitale du sud, je ne cesse pas de lire des auteurs de langue française. J’ai l’impression de mieux lire la littérature française quand je suis loin de France. Il me faut peut-être de la distance pour aimer.

Il y en a d’autres qui ont besoin de distance. La presse française, par exemple, met une grande distance entre elle et les grandes plumes qui pourraient faire d’elle une presse de qualité.

Il est un écrivain qui se trouve être à la fois le meilleur des écrivains vivants de langue française, et un grand reporter qui a participé à de nombreux journaux et magazines. Les reportages qu’il a écrits, à la limite du récit de voyage, du projet loufoque et de la fiction, peuvent être lus dans des livres d’une beauté et d’une drôlerie à tomber par terre. Ligne de front, dont le périple se situe en Afrique, a reçu le prix Albert Londres. L’Organisation a reçu le Médicis. Les prix littéraires ne prouvent pas son talent, mais indiquent qu’il n’est pas un obscur histrion, qu’il est bien un écrivain reconnu par le monde de l’édition et celui du journalisme.

Cet homme, c’est Jean Rolin, à ne surtout pas confondre avec son frère, Olivier, ni avec la poignée d’homonymes belges et français qui parsèment les rayons des librairies. Il a écrit sur l’Afrique, sur les chrétiens de Palestine (Chrétiens), sur les guerres des Balkans (Campagnes), sur les canaux et rivières de France (Chemins d’eau), sur les ports (Terminal frigo) et surtout sur les banlieues des grandes villes (Zones, La frontière belge, La Clôture).

La Clôture, en particulier, est un livre incroyable, inénarrable, qui fait se rencontrer l’Histoire de France et un boulevard périphérique de Paris, un chef d’œuvre d’humour, d’intelligence et de sensibilité. On y croise des prostituées, des immigrés, des travailleurs socioculturels, des hommes qui vivent, non pas sous les ponts, mais dans des ponts. Et sur des terrains vagues. Cet écrivain m’est si cher que lorsque je me trouve dans un lieu désagréable, où les gens me paraissent grossiers et pénibles, il me suffit d’imaginer comment il traiterait un tel lieu, comment il parlerait de ces gens, s’il avait à écrire un reportage dessus, pour déceler de la poésie sous la crasse, de la drôlerie et de l’intérêt sous l’apparente noirceur des mœurs.

Jean Rolin est venu en Chine, il n’y a pas si longtemps, il a visité un certain nombre de sites sur les côtes. Il a dans ses carnets toutes les notes nécessaires pour écrire un reportage, et personne n’en veut. Je m’interroge sur le niveau d’une presse qui se passe des services des meilleurs reporters.

Il y a quelques mois, au sortir d’un restaurant coréen avec Sigismond, j’ai décidé de lui écrire une lettre. Une lettre de lecteur, histoire de lui témoigner de mon admiration et de l’inviter à boire un coup à Nankin s’il devait passer par là. Il me répondit avec beaucoup de gentillesse et d’humour, d’une belle écriture manuscrite, à l’encre noire. C’est là qu’il m’informa que personne ne voulait de son reportage.

Par ailleurs, il me confia qu’il était intéressé par une île, dans l’estuaire du Yangtsé Kiang, refuge d’un nombre important d’oiseaux. Or il parle aussi bien des animaux que des hommes. Et nous allons être privés d’un deuxième texte de Jean Rolin concernant la région de Nankin ? Uniquement parce que la presse française préfère donner la parole à B.H.L. plutôt qu’à de vrais écrivains ?

Si vous ne trouvez pas ça triste, vous, alors qu’est-ce qui vous rend triste ?