Le voyage thérapeutique de Nerval

nerval-je-suis-lautre.1234994143.gif

Entre Gérard de Nerval et moi, un parallèle est facile à tracer.

Quand il visite Istanbul, il a 35 ans, moi 36.

6 mois plus tôt, l’amour de sa vie, Jenny, trouve la mort. Il y a 6 mois, je quittais le pays de l’amour et toute idée de mariage.

A Constantinople, Nerval écrit à son père que sa santé est bonne. A Istanbul, je crois avoir écrit à ma mère que ma santé ne donnait pas de signe d’inquiétude.

Nerval venait de subir sa première grande crise de démence. Pas moi.

12 ans plus tard, Nerval allait se pendre à un lampadaire. Dans 12 ans, je doute de mes possibilités d’atteindre le sommet des lampadaires, fût-ce pour me pendre.

Nerval a voyagé pour oublier sa dépression, guérir de sa folie latente. Ici, à Istanbul, il croie sincèrement que sa crise n’était qu’un événement passager ; il se croit tiré d’affaire.

Je confirme : le voyage fait du bien aux dépressifs. Je ne suis pas sûr d’en être un moi-même (je ne crois pas), mais il me semble qu’il n’y a rien de tel qu’un plongeon dans une ville inconnue pour vous remplir, pour vous sentir plein de quelque chose. Donc en bonne santé. Je crois qu’en turc, comme en magyar, l’étymologie du mot « santé » est « plein », « entier ». 

Tout, dans un voyage, est plein de sens, tout fait sens. Ne rien faire est une noble activité du voyageur. Rester des heures, ankylosé, au bord de la Corne d’or, à regarder passer les bateaux, c’est suffisant, c’est glamour, c’est racontable, c’est communicable, c’est actif, c’est gagnant-gagnant, c’est donnant-donnant, c’est littéraire, c’est philosophique, c’est métaphysique, c’est sexy, c’est glamour, c’est suffisant, c’est poétique, c’est répétitif, c’est enjoyable, c’est déroutant, c’est glamour, c’est racontable. C’est bon pour la santé.

La chevauchée fantastique de Flaubert

Flaubert a écrit son voyage en Orient sur deux supports qui n’ont jamais eu vocation à être publiés. Ses lettres et ses « notes de voyage ». Les lettres sont beaucoup plus vivantes et détaillées. Les notes, quant à elles, même lorsqu’elles sont reprises et mises au propre à Croisset, sont beaucoup plus plates. C’est d’ailleurs une chose intéressante : il fallait à Flaubert une personne en face de lui pour exciter sa plume.

C’est très net dans l’épisode de la course à cheval, qui s’est déroulée le jour de son anniversaire à Constantinople. Dans ses lettres, il se laisse aller à des développements, des détails qui sont plus précis à mesure qu’il s’éloigne dans le temps de l’événement. Dans le livre posthume appelé Voyage, le même événement est relaté sans relief. Le 15 décembre 1850 à sa mère, et le 19 décembre à Louis Bouilhet (il est alors déjà à Athènes), il se lance dans une véritable scène de roman. Il part « ventre à terre » avec un compagnon polonais, le comte Kosielski, et décrit une course effrayante dans la neige, une scène gothique pleine de monstres, où même la nature fait peur. Flaubert adore ces scènes baroques, même dans Madame Bovary, il ne s’en prive pas, avec les scènes de l’aveugle qui poursuit la voiture « Hirondelle » lorsqu’elle rentre de Rouen. Aveugle qu’on entend chanter horriblement au moment de la mort d’Emma.

Ici, la monstruosité se voit dans les collines, mais aussi dans les personnages de la région : « des pâtres bulgares couverts de peaux de bêtes, et qui ressemblaient plutôt à des ours qu’à des hommes », dans la vitesse des quatre chevaux passant « à fond de train », « comme un éclair », dans la voix d’un accompagnateur qui « chantait à tue-tête une chanson sur un air aigu, que le vent aussitôt arrachait de sa bouche et emportait dans la solitude. » (Il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour que je confesse que j’y vois l’origine du personnage de l’aveugle de Madame Bovary.) Enfer, encore, dans ces grands chiens qu’il faut éloigner en chevauchant : « Mon compagnon, avec un grand fouet de poste, frappait des chiens … Toute la meute vagabonde hurlait effroyablement. … Le comte Kosielski, dirigeant sa bête comme un lancier et se couchant tout entier sur son col, fondait sur les chiens et leur lançais de grands coups de fouet… »

Cette fureur est naturellement contrebalancée par des moments de contemplations et de rêveries qui rendent la scène plus vivante encore. Quand Kosielski pense à la Pologne, « je pensais aux voyages d’Asie, au Thibet, à la Tartarie, à la muraille de Chine, aux grand caravansérails en bois, où le marchand de fourrure arrive le soir, par un crépuscule vert,… » etc. Flaubert cherche, à travers ses lettres, la bonne image, le truc qui donnera la bonne sensation de froid, de sauvagerie. A propos des chevaux : « Dans les fondrières, leurs sabots cassaient la glace », « ils mordillonnaient du bout des dents les petits arbres rabougris qui apparaissaient sous la neige. » Sur la neige, « des traces de lièvres et de chacals ».

Dans chaque lettre, cette scène lui inspire une ou deux pages de proses enjouée. Dans Voyages, les détails sont factuels et sans aucun souffle : « La neige couvre les maisons … et ça fait des petits dés blancs. Dans les villages, sentiers glissants… », etc. Ses souvenirs sont moins littéraires, moins effrayants, mais ils sont plus nombreux. Flaubert a été très marqué par cette folle randonnée et il ne veut rien en perdre. Il se la garde de côté pour en faire quelque chose, littérairement. Le plus drôle, ce sont ses souvenirs intimes qui achèvent d’assagir cette course démente : « Me chauffant à cette cheminée, il m’est revenu en mémoire le souvenir de jours d’hiver où j’allais avec mon père chez des malades à la campagne. – Nous mangeons un morceau de viande et des pommes de terre. » Nous sommes loin des lettres au train d’enfer.

La différence entre les deux supports est d’autant plus fascinante qu’il a écrit ce récit bonhomme et l’une des deux lettres le même jour. Ce sera son dernier grand souvenir d’Istanbul, et de l’Orient tout entier.

Flaubert à Istanbul

Pour Flaubert comme pour Nerval quelques années avant lui, Constantinople est un peu la fin du « voyage en Orient ». Souvent, ces grands touristes du XIXe revenaient par la Turquie et prenaient le bateau à Athènes pour l’Italie ou pour Marseille.

Flaubert est donc moins fasciné par la Turquie que par l’Egypte, et surtout il est fatigué. Il a choppé des maladies déguelasses, il a perdu ses cheveux, il s’ennuie de sa mère et de ses amis, il voit fondre sa fortune et sent l’Orient partir en fumée. Déjà à l’époque, novembre 1850, Istanbul s’européanise à toute vitesse.

Bien sûr, il ne peut s’empêcher d’admirer le paysage d’Istanbul, le panorama urbain qui a fasciné tous les « orientalistes ». Voici deux extraits de lettres, qu’il a écrites le lendemain de son arrivée dans la Ville des villes :

« Constantinople est éblouissant. Figure toi une ville grande comme Paris, où il y a un port plus large que la Seine à Caudebec, avec plus de vaisseaux que dans le Havre et Marseille réunis ; dans la ville, des forêts qui sont des cimetières; certains quartiers rappellent des vieilles rues de Rouen, dans d’autres broutent les moutons; » Lettre à sa mère, 14 novembre 1850.

« C’est réellement énorme, comme humanité…. Du haut de la tour de Galata, …, les maisons peuvent être comparées aussi à des navires, ce qui fait une flotte immobile dont les minarets seraient les mâts des vaisseaux de haut bord. » Lettre à Louis Bouilhet, 14 novembre 1850.

En fait, ma théorie est qu’à la fin de son voyage, il a besoin de moins de temps pour percevoir l’essentiel d’une ville. Il est moins dans le cliché. Très vite, par exemple, il note les cimetières qui, à l’époque, étonnait tous les visiteurs. Mais Pamuk dit que Flaubert est le premier à remarquer le destin des pierres tombales elles-mêmes (alors qu’il est arrivé la veille seulement, je le rappelle) :

« Dans les cimetières les chèvres et les ânes broutent tranquillement et, la nuit, les putains turques viennent s’y faire baiser par les soldats. Le cimetière oriental est une des belles choses de l’Orient. Il n’a pas ce caractère profondément agaçant que je trouve chez nous à ce genre d’établissement. Point de mur, point de fossé, point de séparation ni de clôture quelconque. Ca se trouve à propos de rien dans la campagne, ou dans une ville, tout à coup et partout, comme la mort elle-même, à côté de la vie et sans qu’on y prenne garde. On traverse un cimetière comme on traverse un bazar. Toutes les tombes sont pareilles. Elles ne diffèrent que par l’ancienneté seulement. A mesure qu’elles vieillissent, elles s’enfoncent et disparaissent, comme fait le souvenir qu’on a des morts (comme dirait Chateaubriand). » Ibid.

C’est lorsqu’il imagine librement, et lorsqu’il pastiche le grand homme de lettres français qu’il dit les choses les plus singulières de cette ville. C’est normal, il a déjà l’habitude des paysage orientaux et peut voir d’un coup d’oeil ce qui diffère de l’Europe et ce qui diffère de l’Orient. Il ne sera d’ailleurs pas déçu par Istanbul. Plusieurs fois, il écrira qu’il est triste de partir, et cette formule revient, dans des lettres et dans ses propres notes :

« Adieu, mosquées ! adieu, femmes voilées ! adieu, bons Turcs dans les cafés !… » Voyages (texte établi par René Dumesnil, 1948, tome II, p.348)

Voyage contemporain : des artistes pour de nouvelles formes

fibulanomiste.1231934023.jpg

Michel Jeannès, Journal du fibulanomiste

Je profite du plaisir que m’a procuré Michel Le Bris en commentant ce blog pour rebondir sur une remarque communément admise : son oeuvre, le festival « Étonnants voyageurs » et son travail éditorial seraient une bonne chose pour la littérature du voyage. Est-ce si sûr ? Je ne le crois pas, pour deux raisons. Premièrement, le travail éditorial concerne surtout des traductions et des rééditions, ce qui est bien, mais donne une image nostalgique du voyage et de l’écriture du voyage. Deuxièmement, ce que Michel Le Bris promeut n’a jamais été le récit de voyage, mais la littérature aventureuse, les romans d’aventure.

Or le récit de voyage doit être considéré sous son aspect non-fictionnel pour le faire avancer. Il ne s’agit pas de rejeter les fictions, mais simplement de redonner du lustre au récit de voyage en tant qu’essai d’écriture et de genre expérimental. Les grands essais dans ce domaine s’éloignent considérablement de ce que préconise Michel Le Bris. Prenez des classiques contemporains comme Tentative d’épuisement d’un lieu parisien de George Perec, Mobile de Michel Butor, L’Empire des signes de Roland Barthes, ce sont des oeuvres de voyage, de qualité littéraire indiscutable, mais qui n’ont rien de fictionnel et qui renouvellent puissamment le genre « récit de voyage ». Ce genre, Michel Le Bris n’aide en rien à le développer. Pire, Le Bris a critiqué très durement des écrivains comme Barthes et Butor, les traitant de « nains » (cf. Pour une littérature-monde), car leur travail conteste le récit traditionnel, romanesque et fictionnel.

Résumons : Michel Le Bris ne défend la littérature de voyage que dans la mesure où elle reste cantonnée dans des romans d’aventure classiques. Il la rejette quand elle explore des territoires d’écriture nouveaux.

Je précise à toute fin utile que si je tape sur Michel Le Bris, comme dans ce billet très dur, ce n’est pas poussé par la haine, car je n’ai rien contre l’homme, mais pour faire prendre conscience de problématiques littéraires et esthétiques qui méritent la constitution provisoire d’une « machine de guerre ». Frapper plusieurs fois, ne pas s’arrêter, depuis des lieux virtuels et réels, frapper pour faire voir ce qu’il y a d’engoncé et de réactionnaire dans ce qu’ont fait nos aînés.

Aujourd’hui, un acteur des lettres aussi important que Michel Le Bris devrait se pencher sur des propositions d’écriture qui essaient d’inventer, plutôt que de revenir incessamment à des romans d’aventure et à une fiction prétendument populaire. Il devrait être à l’écoute des artistes contemporains qui bricolent des dispositifs, des projets, des interventions sur des territoires, des installations baroques.

Quelques exemples d’oeuvres narratives à la fois géographiques, voyageuses, et exploratrices de formes.

Le « Journal du fibulanomiste », de Michel Jeannès, fait partie de cette mouvance. Publié dans un livre qui s’intitule 111 rumeurs de Villes, ce travail met en texte et en image des itinéraires urbains, des collectes de boutons perdus ou jetés, donnant lieu à d’autres types de collectes, bouts de journaux, faits divers, lambeaux de récits, etc. C’est bien une manière de raconter la vie des gens, une manière qui nous échappe, nous qui ne sommes ni artistes, ni aventuriers. Voir la photo ci-dessus et lire cet extrait.

Il faudrait aussi se pencher sur le travail de Mathieu Bouvier, qui, depuis quinze ans, interroge nos rapports aux territoires et nos circulations dans les espaces urbains, ruraux, rurbains, uraux, que sais-je encore ? Il y a quelques années, il a donné, à l’Ecole des Beaux-arts du Mans, une conférence-performance intitulée : De la marche considérée comme un des beaux-arts. Il avait fait le chemin à pied, de Montreuil au Mans. Quelques jours de marche qui sont à inclure dans le projet artistique de la conférence. Récemment, dans L’herbe, il a créé avec Mylène Benoit un dispositif (il n’y a pas d’autre mot) autour des terrains vagues de l’agglomération lilloise ; ils les appellent des « interstices » urbains, des « taches blanches » cartographiques, rejoignant par là, peut-être sans le savoir, les recherches de Jean-Didier Urbain sur le « touriste interstitiel » . Dans L’herbe, il y a des vidéos, une intallation (donc des choses à exposer), des trucs internet (donc propices à la navigation), mais aussi des actions qui n’entrent pas dans les catégories habituelles de l’art, des randonnées, des excurisons. Bouvier et Benoit avaient même le projet d’écrire un Guide de randonnée sur le modèle de ceux de l’IGN, sur tous ces terrains vagues, avec une page de carte et une page de texte. On pourrait imaginer le type de prose : « Cinquante mètres après le cadavre du renard, tournez à droite vers la bretelle… » Dans l’introduction du site de L’herbe, ils définissent ces territoires interstitiels comme une création d’espace et de temps « en voie de resserrement ». Ce que l’on voit sur leurs photos donne, il est vrai, l’impression étrange de lieux opprimés, compressés par les autoroutes et le trafic, mais où certaines personnes, plus ou moins exclues, des riverains aux contours flous, peuvent trouver du repos.

Voilà, ce sont des gens comme cela qui sont l’avenir du récit de voyage, pas des promoteurs d’une littérature déjà connue. Le récit de voyage n’est pas un récit « enjoliveur de réalité », même si, à travers toutes les recherches topographiques, l’attachement au réel, les descriptions rigoureuses auxquelles s’astreignent les artistes, une image fabuleuse du réel finit par émerger.

« Le temps des fables est arrivé », écrivait André Dhôtel.

Le genre touriste

Pour nous aider à sortir de nos préjugés sur les touristes, une des issues pourrait être d’aller voir dans le passé, au début de la littérature inspirée par le tourisme.

Charles Louandre, essayiste du XIXe siècle, a écrit quelques articles dans La revue des deux mondes qu’il intitulait « Statistique littéraire de la production intellectuelle ». 

Entre la géographie et l’histoire, il intercale les récits de voyage. Il parle des grands voyages faits avec Napoléon et de la littérature des explorateurs. Mais il traite d’un autre type de voyageur. Si le désir d’aventure attire des hommes dans de grandes solitudes,

« la simple curiosité, le désir de connaître des lieux illustrés par de grands souvenirs, le charme des beaux paysages et même l’attrait des bonnes tables peuplent chaque année toutes les routes de l’Europe d’un nombre considérable et toujours croissant de voyageurs qui courent le monde civilisé sous la sauvegarde du passeport par les chemins de fer ou les voitures publiques, et s’arrêtent là où finissent les hôtelleries et les routes carrossables. »

C’est une définition possible du tourisme : se déplacer dans tous les espaces investis par les transports mécaniques. Le plus beau arrive juste après :

« Cette seconde espèce forme le genre touriste, qui lui-même se subdivise en une foule de variétés, telles que le touriste romantique, le touriste archéologique, le touriste politique, etc. De ces nombreuses variétés sont les Guides, les Promenades, les Séjours, les Scènes et les Souvenirs de telle ou telle contrée, et enfin les Impressions de voyage, dans lesquelles le touriste parle de tout et principalement de lui-même. » Revue des deux mondes, n°4, 1847

De qui parle-t-il, exactement ? D’ouvrages en vogue écrits pas des gens comme Stendhal, Georges Sand, Gérard de Nerval, Flora Tristan. Nous connaissions déjà les Mémoires d’un touriste de Stendhal, mais c’est un mouvement d’une plus grande ampleur que prévu.

Voyages et merceries. L’art de Michel Jeannès

septembre-2008-014.1231409549.JPG

Hier matin, un bouton décisif de mon jean était sur le point de se détacher. C’était du tracas, car il en manquait déjà un, et avec celui-ci qui se faisait la malle, je ne pouvais décemment plus porter le pantalon en question.

J’en changeai donc, et descendis l’escalier, lorsque je vis une lettre, à moi adressée. C’est un ami artiste qui m’écrit en réponse à un petit récit que je lui avais donné. Il m’avait confié une feuille cartonnée, sur laquelle je devais coudre un bouton et raconter l’histoire qui me liait à ce bouton. La lettre d’hier était un commentaire sur mon histoire.

boutons-fiches-michel-2.1231409381.JPG

L’artiste en question, Michel Jeannès, renouvelle par ses histoires de boutons la dimension participative de l’art contemporain. Il se laisse emmener dans les histoires des populations rencontrées, du moment qu’elles partent du monde de la mercerie. D’ailleurs, son collectif artistique s’appelle La Mercerie. Entre autres travaux, ils encadrent les fiches cartonnées et en font des objets d’exposition. Nos récits de bouton prennent place dans un dispositif artistique beaucoup plus large, comprenant du visuel, de l’audio-visuel, de l’écrit et des publications, des voyages et des interventions variées dans des quartiers populaires.

boutons-fiches-michel-1.1231409332.JPG

Michel Jeannès recueille des histoires, mais il ne se contente pas de les exploiter pour ses expositions et ses écrits. Il répond à chacun, en le remerciant de son histoire par un commentaire de celle-ci. Il appelle ces échanges un « chantier épistolaire ». Son commentaire de mon histoire m’a fait plaisir. J’avais cousu un bouton venant de la boutique qu’avait mon ancêtre à Rouen, avant la guerre. Dans mon récit, j’évoquais cet arrière-grand-père légendaire, que je n’ai jamais connu, mais qui me fascinait. Je m’étonnais que, ancien paysan et boutiquier, il n’ait jamais cherché à devenir propriétaire, ni à acquérir de patrimoine.

Voici ce que me répond l’artiste :

Ta narration dépeint une anté-origine terrienne à ton bisaïeul mercier.

Pour le plaisir de la controverse, la « morale paysanne faite d’économie et de méfiance » résulte d’une relation à la nature et des leçons que celle-ci sait donner, enseignant la vanité de la maîtrise sur les éléments. Ton ancêtre dispendieux aurait alors conservé la partie morale de la morale, sous forme d’une belle confiance en la vie et ce qu’elle offre.

De sa vie donnée en exemple, tu sembles extraire le modèle du « sage précaire » qui te tient à coeur comme prototype du non-possédant.

Ainsi que ta maman, tu choisis de coudre un bouton-fleur, signe d’une esthétique fragile de l’instant.

A l’orée de cet an neuf en bouton, reçois mes voeux de bons vents.

Michel

Belle interprétation, car moi, dans le billet que j’avais consacré à cet ancêtre boutiquier, je le tenais pour responsable d’une sorte de malédiction familiale, qui faisait de nous des gens incapables de progresser culturellement. Par son commentaire, mon ami artiste me réconcilie avec mes origines. Il fait d’un commerçant douteux un précurseur – qui l’eût cru ? – de ce blog et de ma vie de chercheur précaire!

boutons-main-2.1231409437.JPG

C’est cela, l’art des grands performers, des vrais artistes contemporains. Ils nous font voyager dans des souvenirs et dans les significations multiples des objets qui peuplent nos vies. Quand on fréquente Michel Jeannès, ou qu’on visite son site, ou qu’on lit son livre, ou qu’on visite une de ses expositions, on se rend compte de la richesse fabuleuse du bouton. Fabuleuse, de « fable ». On s’aperçoit que le bouton est un objet qui structure, non seulement nos habits, mais aussi nos façons de percevoir les « liens » de toutes sortes. Liens familiaux, atomes crochus, liens hypertextuels, liens distendus, amitiés perdues, création de lien social.

septembre-2008-011.1231409504.JPG

Ce qui m’intéresse dans le travail de Jeannès, c’est son rapport à l’écriture du voyage. Dans Zone d’intention poétique, il y a un chapitre intitulé « Journal du fibulanomiste », où l’auteur prend note de la découverte des boutons dans la rue. On y découvre, par une fenêtre si étroite, la Chine, l’Argentine, Lyon, enfin la terre entière.

Et comme je suis sur le point de travailler moi-même sur les convergences esthétiques entre le récit de voyage et l’art contemporain, (le récit de voyage étant une forme d’essai à lire comme une « performance »), cette lettre apparue hier arrive à point nommé. Elle me rappelle que le récit de voyage ne doit pas s’inspirer des grands explorateurs, et ne doit pas verser dans la nostalgie d’une époque où il n’y avait pas de touristes, mais il doit se rapprocher de ces artistes qui interviennent constamment sur des territoires, les mettent sous tension, les transforment en zones d’échanges et en zones de transit.

septembre-2008-014.1231409549.JPG

Bill Bryson à Paris

Ce doit être une tâche difficile d’écrire sur Paris. C’est une ville si connue, si visitée. Comment être original, comment être intéressant ? Il faudrait faire des efforts de perception, des efforts de réflexion… C’est un dur métier qu’écrivain voyageur à Paris.

Bill Bryson a relevé le défi dans un récit de voyage en Europe. Un seul chapitre concerne la France, et il s’intitule « Paris ». Son angle est simple et efficace : laisser libre cours à la détestation de la France et des Français qu’il partage avec quelques centaines de millions de personnes dans le monde.

Cela commence plutôt mal : « Les Français de nous aiment pas. Je suppose que c’est OK car personne ne les aime tellement non plus. » Fair enough. Il passe quelques paragraphes à montrer ce que tout le monde sait déjà, à savoir que nous sommes méprisables en tous points. Il s’étonne aussi que nous ne soyons pas reconnaissants avec les Américains du fait qu’ils nous ont libérés de l’oppression nazie.

Je lisais cela debout, dans une librairie de Belfast, incertain quant à la pertinence d’acheter le livre ou pas. J’avais déjà en main le classique de Paul Theroux, The Great Railway Bazaar. By Train Through Asia. Je résolus de finir le chapitre avant de me décider.

Je pensais que toute cette négativité était une fine manipulation d’écrivain. Il commence par une peinture sombre et dégoûtante, mais il trouvera le moyen, au fil des pages, de renverser la situation pour faire naître un enchantement tel qu’on peut en vivre dans les lieux les plus sordides.

Mais non, tout est vraiment pourri à Paris, et les habitants plus que tout le reste. Bill Bryson va donc se réfugier au musée. Le Louvre, impossible d’y entrer car les queues y sont trop longues. D’ailleurs, seuls les Américains font la queue, les Français passent devant sans aucune vergogne.

Là-dessus, j’ai été un peu déçu. Bryson veut-il suggérer que les Français vont au musée ? Qu’ils sont donc intéressés par des oeuvres d’art ? Non, il serait plus crédible d’écrire que seuls des Américains font la queue, et que les Français fument des Gauloises dans les cafés en refaisant le monde, en regardant passer les Américaines qu’ils admirent pour leur propreté, et en buvant des cafés qu’ils paient avec les allocations chômage que l’Etat leur prodigue.

Mais même cela donne une trop bonne image. J’abandonne, je suis trop patriote, au fond.

Pour le Louvre, il ne se souvient que d’une oeuvre, qu’il avait vu autrefois. Un tableau du 18ème siècle où l’on voit une femme enfoncer le doigt dans le cul d’une autre femme. Allez vérifier, si vous ne me croyez pas. Orsay, il l’a trouvé « wonderful, both as a building and as a collection of pictures. » Il n’en dira pas davantage, ce qui est dommage vu que c’est la seule chose qui soit wonderful à Paris. Mais enfin, de deux choses l’une, soit il n’est jamais allé au musée d’Orsay, soit il ne sait pas regarder un musée. Vous ne pouvez pas avoir une certaine pratique muséale, visiter Orsay, et écrire, dans un livre qui sera vendu aux quatre coins du monde, qu’il s’agit là d’un musée wonderful, tant au niveau du building qu’à celui de la collection of pictures. C’est impossible, ne serait-ce que pour les sculptures et la mise en espace qui constitue l’identité du musée d’Orsay.

Mais me voilà encore en train de faire l’arrogant connoisseur.

Non, il n’y aura aucun renversement de perspective, aucune espèce de transfiguration. Le travel writer le plus populaire du monde, celui qui vend le plus de livres en tout cas, n’a rien d’autre à dire de Paris que c’est un des endroits les plus antipathique de la planète. C’est un angle d’approche, que voulez-vous, un point de vue d’écrivain, qui en vaut d’autres et que d’autres valent.

Le centre Pompidou lui fait horreur. Il trouve que c’est de la frime, et il distille à ce propos de pénétrantes réflexions sur l’urbanisme moderne, comme quoi il est ironique que nous soyons devenus à la fois « so rich and so crasy ». Il nous fait partager l’idée de génie qui veut que si le centre Pompidou avait été construit dans un parc, les choses n’eussent pas eu le même effet.

Je vous laisse savourer les dernières lignes, dont j’assure la traduction : « Le chauffeur se retourne, me regarde comme si j’étais une grosse merde imparfaitement formée et, dans un soupir profondément dégoûté, enclanche la première. J’étais content de voir que certaines choses ne changent jamais. »

J’ai reposé le livre sur l’étagère et je suis allé à la caisse avec celui de Paul Theroux.

Caroline Riegel, ingénieuse et marcheuse

En disant « Caroline Riegel, ingénieuse » je fais un jeu de mot. Comme je n’ai pas d’humour, j’explique mes blagues.

Ingénieuse, ici il faut le lire comme féminin d’ingénieur, car elle est ingénieur hydrologue, elle a construit un barrage dans la Montagne Noire (Dieu sait ce que c’est) et un au Gabon (mais où au Gabon, Dieu le sait.) Et puis elle a décidé de faire un long voyage du lac Baïkal au Bengale, en passant par les steppes et les montagnes d’Asie centrale.

Comme cela se peuple, dites-moi, l’Asie centrale ! Un nombre très élevé de livres de voyage paraissent ces temps-ci sur cette région du monde. On peut le comprendre pour différentes raisons : 1) Région riche en pétrole, elle intéresse toutes les puissances du monde. 2) Région riche en jolies femmes, elle intéresse tous les traîne-savate. 3) Région riche en cultures mélangées, elle passionne les ethnologues. 4) Région longtemps sous-visitée, elle représente quelque chose de neuf.

La carte générale de Caroline Riegel va un peu dans le sens d’une région très pure, très « neuve ». De même, les photos qui parsèment le livre sont toutes prises dans la nature. À feuilleter le premier tome de Soifs d’Orient, un léger malaise s’installe : on dirait que ces immenses territoires ne connaissent pas la ville, que les hommes qui peuplent ces lieux n’ont jamais rien construit. Puis quand on lit le récit de voyage, les villes apparaissent mais sont détestées par la narratrice. Elle les trouve sales, grises, sans charme.

Il faut s’interroger sur tous ces voyageurs qui n’aiment pas les villes. Ils y voient une perte d’authenticité. C’était déjà le cas chez nos orientalistes du XIXe siècle, qui allaient voir en Algérie et au Liban une humanité et une nature pas encore contaminées par la révolution industrielle. Nos grands voyageurs écologistes sont-ils vraiment tout à fait différents de nos grands artistes colonisateurs des siècles passés ?

Je pose seulement la question.

Reste que notre ingénieuse hydrologue féminise la cartographie. Du moins elle essaie, dans l’apparence.

La carte qu’elle place en début de récit est légendée ainsi : « Du Baïkal au Bengale : pérégrination d’une goutte d’eau. »

Sur une carte satellite, la ligne de l’itinéraire de l’ingénieuse Caroline est un peu impressionniste, comme un coup de pinceau assisté par ordinateur. Les lignes de l’itinéraire sont jonchées de gouttes d’eau.

Il n’y a pas à dire, c’est un bel itinéraire. Un grand zig-zag dans l’Asie centrale, qui n’est pas sans rappeler la figure symbolique du Yin et du Yang. Comme je n’ai pas de sens artistique, j’explicite et j’illustre mes idées plastiques. Avec des couleurs, sans quoi la vie est terne.

Au Baïkal, la formation scientifique de notre voyageuse s’avère précieuse. Elle en parle avec émotion et en connaissance de cause. Une telle masse d’eau pure, sur la terre, pour elle c’est une perle. D’ailleurs elle intitule son chapitre « La perle de Sibérie ».

Et moi, ce que je trouve précieux, ce qui m’émeut, c’est le destin scientifique de la voyageuse. Je l’aime d’autant plus qu’elle est une femme de science, qu’elle va voir des savants dans des instituts de limnologie (science des lacs), qu’elle s’informe et que le lecteur l’admire autant pour ses aventures de voyageuse que pour son savoir qu’on imagine vaste.

En réalité, on n’en sait rien, mais cela fait partie de la panoplie du voyageur, ses compétences supposées, les exploits qu’on lui prête, les mystères qui l’enrobent. C’est le crédit du voyageur.

Ecrivains voyageurs écolo : l’exemple de Sylvain Tesson

Il y a de nombreux types d’écrivains voyageurs. L’image promue par le mouvement Pour une littérature voyageuse ne relève que d’un type, sans doute majoritaire mais très circonstancié dans l’histoire. Masculin, solitaire, soixante-huitard et post soixante-huitard, fier de ses choix de pseudo-nomade, méprisant vis-à-vis de ceux qui sont restés chez eux, méprisant vis-à-vis des « petit moi » et des recherches formelles.

Heureusement, il y a d’autres voyageurs, et d’autres écrivains.

or-noir-des-steppes_couverture-2.1227362664.JPG

La carte de ce récit de voyage, par exemple, vient d’un livre de jeunes voyageurs qui suivent un projet poétique et environnemental : le trajet du pétrole, depuis son extraction jusqu’à la mer méditerranée. Un photographe et un écrivain qui a l’habitude des steppes d’Asie centrale, pour les avoir déjà beaucoup pratiquées, à pied, à bicyclette et à cheval.

La carte, déjà, me plaît pour ce qu’elle montre de tentative personnelle. Ils y ont mis de la couleur, des dessins, de l’écriture manuelle. Il y a un effort.

or-noir-des-steppes-2.1227362300.JPG

C’est un livre un peu cher, mais dont les photos sont remarquables, et le texte peut-être remarquable aussi (je n’ai pas encore eu le temps de lire.)

or-noir-des-steppes_filles-2.1227362823.JPG

L’Asie centrale est là, fascinante, avec ses populations mêlées, ces filles russes qui côtoient des filles chinoises ou turco-mongoles, dans des langues variées dont aucune ne peut véritablement s’imposer.

Asie centrale d’où éclatera peut-être le prochain conflit majeur, puisque toutes les grandes puissances sont là, armées à l’appui, à s’assurer de leur approvisionnement de pétrole.

or-noir-des-steppes_le-gap.1227363104.JPG

La carte de Nicolas Bouvier

Pour son long voyage, de juin 1953 à octobre 1956, Nicolas Bouvier avait une carte gigantesque. Une carte qui couvre le territoire de Genève à Yokohma, en passant par le Khyber Pass et l’île de Ceylan, ça ne se plie pas aisément dans les bouchons et les files d’attente aux feux rouges.

C’était un grand amoureux des cartes. Depuis l’enfance, il les admirait, les parcourait du regard. Je ne peux pas en dire autant, moi, je n’aime les cartes que depuis peu. C’est la philosophie qui m’a amené vers les cartes, j’en ai un peu honte. J’aurais préféré être un enfant cartographe, rêveur et lisant des romans d’aventure. Las, je n’étais que métaphysicien, comme tous les gamins d’artisans.

 Les surfaces de papier, je les coloriais, les maculais, comme s’il fallait toujours en achever le contenu.

Les écrivains voyageurs, quand ils publient leur récit, ne pensent pas assez eux non plus, aux cartes. Jean Rolin n’en a intégré qu’une seule, sauf erreur, dans ses livres – dans Ligne de front.  

Il est curieux que Bouvier n’ait pas imaginé d’en créer, dans son oeuvre, à sa manière. Il aimait le visuel et l’auditif autant que le littéraire, et il aimait les cartes. Qu’est-ce qui le retenait de se lancer dans des palimpsestes de lignes territoriales ? De faire vibrer les directions, les orientations, les itinéraires et les signalisations ?