Pourquoi je ne parle pas de ceci ni de cela

On me reproche parfois de passer sous silence des sujets jugés plus graves, plus urgents que ceux que j’aborde ici. Mais il faut que je le dise clairement : La Précarité du sage n’a jamais eu pour ambition de courir après l’actualité ni de répéter ce que tout le monde sait déjà.

Si je parle ici d’un genre littéraire, d’un auteur ou même d’un muret en pierre sèche, c’est précisément parce que je n’ai pas trouvé ailleurs les mots, les intuitions ou les points de vue que je m’apprête à poser. C’est cette absence qui justifie mon geste. On ne vient pas ici chercher des redites, des indignations légitimes ou des commentaires de culture générale. Je le sais comme vous qu’Israël commet l’irréparable, que tuer des enfants c’est mal, pourquoi en parlerais-je au moment même où tout le monde en parle ?

On vient sur ce blog pour entendre quelque chose d’autre, je crois. Lire quelque chose d’autre. Peut-être d’insolite. Parfois de maladroit, probablement aussi d’un peu idiot, mais quelque chose qui vient d’une vision, d’une prise de conscience.

Cela me vaut des désaccords et cela blesse parfois. Rappelez-vous mes textes sur la musique populaire : quand j’ai dit que rock, reggae, folk, punk, hard rock – tout cela, en réalité, procédait du même modèle de chanson que la variété. Que c’étaient des ritournelles, ni plus ni moins complexes les unes que les autres, avec des changements de surface, de texture, de style. Des lecteurs se sont sentis insultés.

De la même manière, quand j’ai commencé à écrire sur Sylvain Tesson, j’ai vu avant tous les journalistes et les critiques le nœud stylistique et idéologique de ses textes. Il ne s’agissait pas seulement de dire qu’il était “de droite” ou “réactionnaire” comme une étiquette jetée à la va-vite, mais d’analyser une construction d’écriture, une façon de faire du style un masque. Là encore, les réactions ont été vives. Mais force est de constater que mes intuitions se sont révélées exactes.

Dans le champ politique, je ne parle pas de Gaza parce que d’autres en parlent, et le font très bien. Je n’ai rien à ajouter aujourd’hui à ce qui est su, documenté, analysé, disséqué, montré, crié. Et si j’en ai parlé, ce fut il y a vingt ans. Mon angle d’attaque était moins la Palestine elle-même que la pression exercée par les soutiens d’Israël sur nos médias. À une époque où nommer les réseaux pro-israéliens en France vous valait l’accusation d’antisémitisme, le soupçon, l’isolement. Je me souviens de textes de 2008 où j’alertais déjà sur ce que je percevais : une hégémonie silencieuse, un pouvoir d’influence plus que de conviction.

Aujourd’hui, les choses se sont clarifiées. On sait. On voit. Les masques sont tombés. Les partisans inconditionnels d’Israël, qu’ils soient d’extrême droite ou dans une position devenue intenable au centre – comme Mme Braun-Pivet, comme Mme Bergé – apparaissent pour ce qu’ils sont : les derniers défenseurs d’une cause désespérée. Ils ont perdu la bataille des images, la bataille des idées. Il n’y a plus besoin de les dénoncer. Les médias s’en chargent.

J’ai défendu l’humoriste Dieudonné quand c’était courageux de le faire, entre 2007 et 2014. Maintenant qu’il n’est plus radioactif, je n’ai plus besoin d’en parler. En revanche, j’ai toujours la conviction que Dieudonné est la figure française la plus importante de l’histoire culturelle de notre pays au XXIe siècle.

Ce que j’essaie de faire ici, dans la Précarité du sage, c’est de nommer ce que je ne lis nulle part. D’amorcer des chemins là où personne ne semble vouloir s’aventurer. C’est mineur, c’est fragile, c’est parfois solitaire. Mais c’est aussi cela, ma manière de contribuer.

Dans quelques jours, je publierai un billet sur un terrain dans la montagne. Sur la manière de regarder un chemin, de remonter un muret en pierre sèche, de raconter ce geste. J’espère que vous ne lirez pas cela comme une simple “ode à la campagne” façon supplément week-end d’un journal national. J’essaierai d’en faire quelque chose de singulier.

Les plantes qui apaisent au Musée Cévenol

Vue du vieux pont du Vigan, depuis le Musée Cévenol. Août 2025

Le musée du Vigan présente une intéressante exposition sur les plantes médicinales, alliant œuvres d’art, manuscrits anciens et artéfacts de tout genre.

Le musée lui-même vaut le détour pour tout ce qu’il recèle de connaissances ethnologiques et historiques. Si vous passez par les Cévennes, ce que tout le monde fait au moins une fois dans sa vie, vous apprécierez vivement une promenade dans cette ancienne maison fraîche en bord de rivière.

Si vous n’appréciez pas le Musée Cévenol, si vous pensez que la visite ne vaut pas le prix du ticket d’entrée, commentez ce billet de blog et je vous rembourserai les cinq euros de la main à la main, en vous regardant droit dans les yeux pour vous faire honte.

J’ai particulièrement aimé les manuscrits de récits de voyage, effectués par des médecins des Lumières. En pleine Révolution, ils herborisent comme Jean-Jacques et affirment que Le Vigan, l’été, « est un séjour délicieux », notamment grâce à son air pur, son eau salubre, ses châtaigniers, ses pommiers et ses poissons.

La Ceinture, d’Ahmed Abodehman. Un grand roman saoudien sur l’enfance dans un village de montagne

C’est un livre écrit en français par un poète saoudien qui a grandi dans un de ces villages que j’ai visités ou traversés dans mon périple de 2025. Publié en l’an 2000 chez Gallimard, La Ceinture est un bref récit drôle et puissant dont le personnage principal, outre le narrateur, est un vieil homme intransigeant et bienveillant. Le vieux Hizam se croit détenteur et gardien des traditions mais pour lui, les traditions consistent à travailler ses champs sans jamais se plaindre, endurer les peines et ne prendre aucun plaisir. Le narrateur l’aime car Hizam est un homme bon, mais d’une bonté qui s’exprime à coups de bâton.

Le récit raconte avec force la poésie qui règne dans la culture locale, orale et montagnarde.

Avec tendresse et sans reproche, Ahmed Abodehman raconte la modernisation du village et la perte de repères des anciennes tribus qui ne comprennent rien au monde qui vient. Une école apparaît dans le village et les instituteurs mutés dans la région montagneuse sont de véritables extraterrestres pour les villageois : non barbus, portant des pantalons et des chemises, ils parlent un arabe bizarre car ils viennent d’Egypte, de Jordanie ou de Syrie.

La pire des évolutions se voit à l’hôpital qui a ouvert dans la « grande » ville, ville que l’on atteint difficilement : on y voit des femmes en pantalon, ce qui ne s’est jamais vu depuis le commencement du monde. Les vieux interprètent cela comme un signe de l’apocalypse. D’ailleurs quand on a voulu s’amuser avec Hizam, on lui a dit que l’une de ces infirmières en pantalon était amoureuse de lui. Entendant cela, il s’est révolté et a déclaré que jamais il ne se marierait avec une chrétienne. « Ce n’est pas une chrétienne ! C’est une pakistanaise. Dans son pays, le Pakistan, les gens sont musulmans comme toi et les hommes ont des barbes plus longues et plus fleuries que la tienne. »

Au village, il n’y a ni toilettes ni poubelles, car on ne jette rien à part la cendre, et l’odeur y est donc toujours très bonne, à la différence de ces appartements citadins dont l’hygiène laisse à désirer à cause de toutes ces inventions diaboliques que sont les chaussures, les poubelles, les douches et les toilettes. Au village, on sait se pommader la peau et les cheveux avec du beurre, et on connaît les secrets des djinns.

Je regrette seulement l’absence de toute description physique, topographique et architecturale. La Ceinture est très poétique, mais les poètes ne devraient jamais oublier la géographie, ni les techniques.

Dans les montagnes d’Arabie. Les hommes-fleurs

Il fallait bien, à un moment donné, descendre des hauteurs. Il fallait terminer le périple en rejoignant la mer Rouge. Heureusement, en redescendant vers la plaine ou en la traversant, il reste quelques montagnes résiduelles sur lesquelles on peut grimper à nouveau pour respirer un air plus frais.

Faïfa est l’une de ces montagnes : belle, avec une architecture remarquable et des enfants qui jouent au football autour des terrasses.

La grande plaine qui s’étend des hautes montagnes jusqu’à la mer s’appelle la Tihama. C’est une région où l’air est constamment imprégné de poussière de sable. Toutes les photos prises ici prennent naturellement une teinte sépia. Abdullah m’explique que les habitants évitent de sortir en journée et ne commencent leur vie sociale qu’après le coucher du soleil, quand l’air devient un peu plus respirable.

Nous roulons des heures dans ce brouillard de sable. Il y a de la poussière, encore de la poussière.

Vient l’heure de la prière. Nous prions assez tardivement, après avoir mangé du poulet et du riz. Quand on a manqué la prière de midi, on peut, en tant que voyageurs, regrouper celle-ci avec celle de l’après-midi. Abdullah me dit que nous allons faire deux rakʿa pour Dhuhr (la prière de midi) et deux rakʿa pour ʿAsr (celle de l’après-midi). Comme il convient, il me demande de diriger la prière, par politesse. Je lui demande à mon tour de la diriger. Nous prions donc, en silence car ‘Asr se fait en récitant intérieurement, à la différence des quatre autres prières quotidiennes.

Arrive alors un petit groupe de jeunes hommes, beaux comme des photos de voyages. Pas tant par leur physique que par leurs vêtements et leur allure. Certains portent une couronne de fleurs, d’herbes et de verdure autour du front. Ce sont d’authentiques « hommes-fleurs ». Je ne savais qu’il y en avait encore. Leurs vêtements, noués autour de la taille, ressemblent à des robes anciennes. Deux d’entre eux portent même un poignard recourbé, accroché à la ceinture.

Lire sur ce sujet : Les Hommes-Fleurs. Thierry Mauger et la nostalgie des voyageurs

La Précarité du Sage, décembre 2024

J’aurais aimé les prendre en photos, comme Thierry Mauger le faisait dans les années 1980, quand le pays était fermé aux voyageurs, mais l’ambiance ne se prêtait pas, dans la mosquée, à ce genre de turpitudes. Quand Abdullah les voit, à la fin de notre première prière, il leur dit que nous allons commencer la deuxième et qu’ils peuvent se joindre à nous. C’est ainsi que j’aurai prié avec des hommes-fleurs, ce qui vaut peut-être mieux que de les photographier.

Les Hommes-Fleurs tirés d’un livre de Thierry Mauger, réédité par le ministère saoudien de la culture en 2020. Les photos ne sont pas datées, elles ont été prises entre 1979 et 1989

Ce que j’ai oublié de dire, c’est que quand tout est envahi de sable, les ablutions prennent tout leur sens. Elles permettent de se nettoyer. C’est là qu’on comprend comment les ablutions sacrées ont pu être inventées dans ce pays : à la fois pour se rafraîchir et, surtout, pour se laver cinq fois par jour, enlever la poussière et le sable des cheveux, de la barbe, des oreilles et surtout du nez. On se sent infiniment plus propre qu’au sortir de la douche.

Puis nous reprenons la route. Il n’y a plus grand-chose à voir jusqu’à la mer puisque de toute façon l’air est saturé de sable. Je demande à Abdullah : « Où sont les architectures vernaculaires ? » J’ai lu, dans les récits de voyage, qu’il y avait des huttes. On disait que cette région de la Tihama était traditionnellement habitée par un mélange d’Arabes et d’Africains subsahariens, et que l’architecture y ressemblait à celle de l’Afrique. Abdullah me répond que ces constructions sont trop précaires, trop fragiles, et qu’en quelques saisons, si personne ne les entretient, elles disparaissent sans laisser de trace.

Je n’aurai donc pas la possibilité de photographier la moindre hutte, sauf dans des zones protégées, des villages reconstitués, des espaces culturels ou patrimoniaux, à mi-chemin entre le marché et le musée. Ce sont là des huttes à l’ancienne, mais construites pour être visitées, non habitées.

Et c’est ainsi, au bord de la Mer Rouge, que je termine mon voyage.

26 juin 2025 — Vingt ans de blog

Le sage précaire en promenade au bord d’un lac de Bavière. Photo Hajer Nahdi, 2025.

Aujourd’hui est une date un peu spéciale pour moi. Il y a exactement vingt ans, jour pour jour, je publiais mon tout premier billet de blog. C’était le 26 juin 2005, sur un blog qui n’est plus trop actif, que j’avais intitulé Nankin en douce. Comme son nom l’indique, j’habitais alors à Nankin, en Chine, depuis un an. Et ce jour-là, je devenais blogueur.

Cela faisait déjà quelques années que je lisais des blogs, que je m’intéressais à cette forme d’écriture et de publication. Et ce 26 juin, je me suis lancé. Un an plus tard, j’ai quitté Nankin pour Shanghai, et le blog ne pouvant changer de titre, j’ai monté un deuxième blog : Chines avec un S, une tentative un peu plus vaste, d’englober un pays dans ses contradictions et ses diversités. Puis, à l’annonce d’un départ proche de Chine, j’ai senti le besoin d’ouvrir un espace qui ne soit plus ancré dans un territoire en particulier. C’est alors que j’ai fondé ce troisième blog, en reprenant le titre d’un billet ancien : La précarité du sage. Un titre auquel je tiens toujours.

Ce blog, né aussi quelque part entre 2005 et 2007, est devenu un fil conducteur de ma vie d’écriture. Une colonne vertébrale. Je ne saurais dire combien de billets j’ai écrits depuis vingt ans — je ferai le compte un jour — mais je sais qu’écrire ici m’a permis d’écrire, tout simplement. Beaucoup, régulièrement, avec joie.

Je voudrais dire à tous ceux qui hésitent à écrire, ou qui rêvent de se lancer : le blog ne m’a jamais empêché d’écrire ailleurs. Il ne m’a pas freiné dans mes publications papier. Il ne m’a pas fermé de portes. Je ne crois pas qu’un éditeur ait jamais refusé un manuscrit en raison d’un blog. D’ailleurs, je doute qu’ils aillent jusque-là. Je crois que les éditeurs, comme tout le monde, font ce qu’ils peuvent, et que l’édition reste un monde saturé.

Ce qui est certain, c’est que le fait d’écrire ici presque tous les jours pendant vingt ans ne m’a pas empêché d’écrire des textes longs et exigeants. Il ne m’a pas empêché de soutenir une thèse de doctorat, ni de publier cinq livres à ce jour.

Le blog est une activité intéressante. C’est un espace pour faire ses gammes, pour aiguiser sa langue, pour entretenir son regard, pour mettre à jour son esprit. Il m’a accompagné dans mes cheminements intellectuels, mes voyages, mes doutes, mes enthousiasmes. Il m’a offert une opportunité rare d’échanger avec des lecteurs.

Aujourd’hui, je relis mes premiers billets avec une tendresse amusée. Le tout premier s’intitulait La Lune. J’y racontais nos ascensions nocturnes sur la montagne pour observer la lune avec des amis chinois, jeunes, brillants, pleins de charme et d’intelligence. C’était un moment de grâce, et j’en garde encore l’émotion.

Je vous cite le dernier paragraphe de ce premier article, vieux de vingt ans, qui raconte une scène vieille de huit mois. Je mets en ligne en juin une histoire qui eut lieu en septembre.

Nous étions quelques-uns uns sans famille, à Nankin, alors nous allâmes, Français, Belges et Chinois, à la Montagne Pourpre et Or pour manger et boire, et pour regarder la lune. Au sommet, nous escaladâmes des rochers et nous contemplâmes. Luluc et Mimic chantèrent La fameuse chanson : Yue Liang dai biao wo de xin. Elle dit à peu près cela : “Tu veux savoir combien je t’aime et la profondeur de mon amour ? Regarde la lune, elle représente à mon cœur.” Chez nous, cela voudrait dire que mon cœur est plein de tristesse, de froideur ou de douceur maladive. Ici, je ne sais pas vraiment ce que cela veut dire.

Nankin en douce, 2005

Je n’ai pas beaucoup changé en vingt ans. Il faut dire que j’étais déjà un vieil adolescent de 33 ans, je n’allais pas vraiment me métamorphoser à partir de cet âge-là.

Je ne voudrais pas fêter cet anniversaire de blogging sans adresser un immense merci aux lecteurs, et surtout aux commentateurs. Sans eux, je ne sais pas si j’aurais continué.

Aujourd’hui, les blogs ne sont plus à la mode. Les commentaires se font rares. Les réseaux sociaux ont pris le relais, avec leurs formats rapides, leurs vidéos, leurs algorithmes. Cette évolution me donne l’impression de jouer un vieil instrument de musique acoustique comme l’orgue portatif qu’on voyait dans les églises de villages. Ou encore le cymbalum. Avec cet instrument, on n’a pas accès aux médias, on ne fait jamais de tubes, mais on peut animer des soirées et faire la manche dans la rue.

La fragilité d’un art : retour sur « Monique s’évade »

Après avoir été très enthousiaste pour le premier livre d’Édouard Louis, Pour en finir avec Eddy Bellegueule, publié en 2014, je lis avec plaisir mais un soupçon de déception le bon livre de 2024, Monique s’évade.

Ce texte raconte, toujours avec la même méthode puisée chez Annie Ernaux, l’évasion, en effet, de la maman du narrateur, qui avait déjà réussi à quitter son mari et qui vivait avec un nouvel homme qui la maltraitait.

Édouard Louis met en scène une coopération, une alliance entre mère et fils pour organiser la fuite, et même une relation tripartite mère-fille et fils, puisque la sœur apparaît dans le protocole. Ils inventent de nouvelles relations qui ne soient plus simplement filiales et familiales. Ils tâchent, tous les trois, de créer une forme d’amitié d’adultes, comme je le fais moi-même avec ma propre mère

Les Plaisirs de ma mère

La Précarité du sage, 2014

Le texte de Louis est très intéressant mais littérairement, c’est, franchement, un ton en dessous que celui qu’il a publié en 2014. Il faut le dire, mais il ne s’agit pas de critiquer de manière brutale et légère. C’est difficile, l’art de narrer. On voit dans ce livre combien c’est délicat, la littérature. C’est délicat parce que c’est de l’art.

Il y a de nombreuses pages moins puissantes, non pas que Louis manque d’inspiration (il est inspiré, il a du talent), mais son phrasé touche moins au but. Peut-être parce que cela correspond déjà à une recette élaborée par quelqu’un d’autre. Louis accumule les formules qui sont censées frapper au cœur du sujet mais qui se révèlent poussives :

Et je pensais : Arrête de réfléchir ! Il faut agir d’abord, réfléchir après.

Sans ça il n’y aurait jamais d’évasion.

Nulle part.

p. 68.

Par endroits l’auteur essaie plusieurs formules, il s’y reprend à plusieurs reprises, insatisfait et pourtant incapable de tout effacer pour recommencer et trouver le paragraphe qui sonne juste. Je cite trois phrases apparaissant telles quelles dans le livre, dans cet ordre et cette succession :

Je n’avais jamais vu mon père accomplir la moindre de ces tâches en quinze ans.

Elle n’avait jamais fait quoi que ce soit pour elle-même.

Sa vie avait été, jusqu’à maintenant, une vie pour les autres.

p. 34-35.

Cela est bien vrai et peut mériter d’être dit, mais on pourrait continuer ainsi sur des pages car cela demeure malgré tout une sorte de cliché.

J’avais dit, dans mon billet consacré à son premier livre, que le travail génial était celui d’Annie Ernaux parce qu’elle inventait un genre. Personne n’avait vraiment écrit de cette manière-là sur son père, sa famille, et sur la distance qui apparaît avec sa famille quand on grandit, quand on fait des études.

Personne n’avait vraiment dit, de manière très plate et sensible, de manière factuelle et artistique, la rupture dans le langage même, dans les codes, la manière dont les codes et la façon de parler s’inscrivent dans le social. Donc elle, Annie Ernaux, tâtonnait, elle cherchait son style, elle cherchait sa voix.

Édouard Louis, au contraire, partait avec cette capacité d’analyse, mais surtout il avait acquis chez Annie Ernaux le genre littéraire qui était le sien.

Et là, il y a beaucoup de phrases qui sont un peu banales, qui n’ont pas la dimension de surprise, de révélation, que l’on trouve dans les livres réussis.

Et dans ce type de littérature-là, la littérature à la fois factuelle, sociale et personnelle, on s’en rend bien compte aussi quand on lit Didier Eribon lui-même, qui apparaît dans Monique s’évade comme l’ami du narrateur qui peut assister la maman en fuite. Ce type d’écriture peut vite s’avérer banale car elle s’ingénie à parler de choses quotidiennes, apparaissant comme naturelles aux protagonistes. Elle réclame donc beaucoup de travail pour distinguer les notations de micro-événements significatifs et les remarques sans intérêt.

C’est quand même un livre réussi : je vais vous donner un exemple de moments où Monique S’évade, le livre, a quelque chose de fort, d’original, de singulier.

Pendant ces quelques jours de fuite et de préparation de sa Nouvelle Vie, ma mère réclamait une prise en charge totale. Elle estimait qu’elle avait droit au repos et à l’assistance radicale après ce qu’elle venait de vivre, et j’étais d’accord, je le faisais volontiers – Didier l’avait fait pour moi des années plus tôt

p. 42.

Cette volonté d’être entièrement prise en charge est intéressante car elle arrive de manière un peu contre-intuitive. On aime bien donner l’image inverse dans les récits de transfuge de classe : donner l’impression qu’on s’est battu, qu’on a inversé les forces du destin, les forces de l’habitude.

C’est intéressant qu’à l’intérieur de ces récits de lutte, de survie, il y ait ces moments-là où l’on dit qu’on voudrait être entièrement passif.

J’ai beaucoup aimé les détails pratiques concernant le déménagement de sa mère. Le narrateur révèle à la fois la gentillesse du fils qui veut aider et son inaptitude aux tâches simples de la vie populaire : il achète des cartons à distance (je n’ai jamais acheté un carton de ma vie car je sais où me les procurer gratuitement), il se demande combien il en faut, dix ? Vingt ? Ce mec n’a vraiment aucune idée, ça m’a fait sourire, comme son questionnement sur les rouleaux de scotch, et sa dernière question m’a carrément fait rire :

Est-ce qu’il fallait des gants pour se protéger des coupures du carton ?

p. 77.

Alors oui, Édouard, on peut porter des gants, mais pour être franc, si on travaille avec soin, on devrait pouvoir se sortir d’un petit déménagement sans coupures ni blessures.

Édouard Louis, pas vraiment génial mais presque parfait

Le premier livre d’Édouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule, sonne comme un grand classique. Un livre qui sera lu et étudié pendant des dizaines d’années. Un grand texte sur la construction de soi, la violence, la masculinité, le rôle des femmes. Un livre à la fois sociologique et littéraire d’une force implacable.

À chaque page, on pense à la littérature d’Annie Ernaux. En finir avec Eddy Bellegueule, c’est véritablement l’équivalent masculin et XXIe siècle de La Place. C’est précisément pour cette raison que je dirais que ce n’est pas un livre génial : parce que celle qui a vraiment fait preuve de génie, c’est Annie Ernaux. On comprend en lisant Louis à quel point La Place était difficile à écrire, à quel point il fallait chercher les mots justes, inventer une manière de dire.

On pourrait bien sûr faire remonter cette façon d’écrire à Simone de Beauvoir, à Sartre. Cette volonté de se prendre soi-même comme objet d’étude, de ne pas mentir, de faire la lumière sur les zones les plus honteuses de sa personnalité. Et, encore plus sûrement, à Jean-Jacques Rousseau. On pense évidemment à l’épisode de la fessée dans Les Confessions, car il ne fait aucun doute que Louis y pense dans la scène où son narrateur connaît son premier rapport sexuel qui est censé être un jeu « entre copains ». Le caractère rousseauiste est surtout prévalent dans la rencontre souterraine de la punition et du désir, de la maltraitance et de la jouissance.

Mais dans une forme très contemporaine, Eddy Bellegueule est un texte lumineux, d’une grande intelligence, et c’est parce que je lisais les analyses d’un auteur intelligent que je consentais à lire des scènes qui, sinon, eussent été intolérable pour une petite nature comme la mienne.

La manière dont il parle du père du narrateur est remarquable car on sort de la lecture sans penser que le père n’est qu’un salaud. Il y a de nombreuses scènes où le père, bien que beauf et brutal, est un brave homme maladroit et bêtement viril, avec des valeurs et beaucoup de sensibilité rentrée.

Ce qui m’a le plus ému est une scène qui concerne les deux élèves qui torturent le narrateur tous les jours au collège. Un jour, le narrateur Eddy joue dans une pièce de théâtre qu’il a lui-même écrite. Il voit apparaître dans le public ses deux bourreaux qui peuvent à tout moment détruire le spectacle comme ils ont essayé de le détruire, lui. La boule au ventre, Eddy tente de faire bonne figure et termine la pièce avec le reste de la troupe. Les deux petites frappes se lèvent alors avec un enthousiasme sans frein et applaudissent à tout rompre en criant « Bravo Eddy ! », ce qui encourage le public à scander son nom. Les deux adolescents coupables de harcèlement sont fiers de leur souffre-douleur et on ne sait plus où est la frontière entre l’amitié, la haine, le mépris et la violence.

C’est un grand livre social, bien plus fort que ceux de François Bégaudeau, dont j’avais pourtant apprécié Deux singes ou Ma vie politique. Mais la prose de Bégaudeau n’est pas aussi précise, aussi travaillée que celle d’Édouard Louis. Chez Louis, il y a une vraie économie de moyens. Il va droit au but, il tient son objet littéraire et le façonne sans se laisser distraire par des thématiques connexes.

Cela dit, comme il s’inscrit dans le sillage d’Annie Ernaux, ses livres, bien que brillants, n’ont pas cette sensation de tâtonnement qu’avaient les premiers textes d’Ernaux dans les années 1980. Elle, elle cherchait encore. Elle travaillait la langue, le genre littéraire, ses souvenirs, tout à la fois. Elle nous emmenait avec elle, nous prenait par la main pour inventer une forme.

Avec Édouard Louis, c’est différent. Il a déjà intégré tout cela. Il a lu Ernaux. Il maîtrise la structure, l’équilibre narratif, et cela produit un pur plaisir de lecture. Mais c’est aussi l’œuvre de quelqu’un qui s’inscrit déjà dans un genre établi. Pour reprendre la théorie de Roland Barthes, Eddy Bellegueule est du côté du « plaisir du texte », alors qu’Annie Ernaux se trouve du côté de la « jouissance ».

Un vrai coup de chapeau. Je m’attendais à ce qu’Édouard Louis soit un meilleur orateur qu’écrivain. J’avais tort. C’est un écrivain, qui a su faire un petit chef d’œuvre, comme les maîtres d’autrefois.

Tous passaient sans effroi, de Jean Rolin

Le dernier livre de Jean Rolin (2025) est un court opus, qui se lit lentement car c’est comme une randonnée en montagne quand on est fatigué, malade ou vieux.

Jean Rolin se concentre sur les Pyrénées et les passages que faisaient tant de résistants et de juifs qui fuyaient vers l’Espagne. L’auteur, vieux de 75 ans, témoigne de ses difficultés à gravir les sommets et même à atteindre les cols. Il doit rebrousser chemin bien vite.

On suit les destins de gens célèbres comme le penseur allemand Walter Benjamin qui se suicida en Espagne après la traversée, et comme le cinéaste Jean-Pierre Melville qui, sous son vrai nom, fit le voyage jusqu’au bout. Le livre raconte l’histoire du cinéaste et surtout celle de son frère Jacques qui fut assassiné par l’homme même qui était censé l’aider à passer la frontière. Du coup, on suit aussi le destin de ce passeur/meurtrier qui demandait des sommes folles aux exilés pour les faire passer de l’autre côté des Pyrénées. Cet escroc fut à la fois un héros qui a sauvé la vie à de nombreux juifs et un salaud qui a dépouillé et liquidé des pauvres gens qui mettaient toute leur vie entre ses mains.

Sans nous le dire explicitement Jean Rolin nous parle des passeurs de migrants, prêts à faire mourir, prêts à tuer, à voler, et à l’occasion à venir en aide.

Son livre est un peu analogue à une promenade de septuagénaire élégant : des bribes d’histoires et une reconstitution incomplète des passages des Pyrénées sous l’Occupation. Quelques oiseaux et autres reptiles. Ou plutôt : le livre commence avec l’observation d’un oiseau assez rare, le cingle, et se termine avec un serpent qui fait sa mue, et qui immobilise le narrateur. L’auteur, lui, prend la décision selon laquelle s’arrêter un instant pour observer un serpent est une raison suffisante pour mettre fin au récit.

On n’ose pas voir dans cette mue un symbole de quoi que ce soit.

Le lecteur que je suis a aimé cette fin, abrupte comme un accord de piano dissonant.

Quand Frédéric Beigbeder pose (enfin) la bonne question à Sylvain Tesson

Frédéric Beigbeder est la seule personne à avoir posé la bonne question à Sylvain Tesson. L’ensemble de l’entretien se cristallise dans ce moment. Soudain, il lui demande : « Mais comment vous payez ces expéditions ? Ça coûte une blinde ! C’est l’éditeur qui vous organise tout ça ? » La question est magistrale. Parce qu’évidemment, tout le monde connaît la réponse, mais il y a davantage que la réponse dans la question.

Moi, dans mes premiers textes critiques sur la littérature de voyage, il y a déjà vingt ans, je le disais : la question de l’argent est fondamentale et trop souvent escamotée par les auteurs. Car pour voyager sans travailler sur place, comme je le fais depuis 1998, il faut pouvoir prendre plusieurs mois de vacances. Partir, c’est bien beau, mais que fait-on au retour ? Que fait-on de ses affaires, si on en a ? Comment gagne-t-on sa vie ? Et quand on part plusieurs mois chaque année, cela demande une organisation conséquente.

Et Tesson, évidemment, ne parle jamais d’argent. Or, quelqu’un qui ne parle jamais d’argent, ce n’est pas parce que cela ne l’intéresse pas. C’est parce qu’il en a suffisamment pour que ce ne soit jamais un problème. Ceux qui ne parlent que d’aventure, d’ailleurs, d’amour, et jamais d’argent, sont souvent ceux qui ont une très bonne gestion financière — et une grande compétence dans ce domaine. C’est son cas.

D’une part, c’est un héritier richissime, propriétaire d’un appartement au centre de Paris. D’autre part, il est aussi héritier d’un capital culturel gigantesque, qui lui donne de nombreux contacts dans les médias et la presse. Mais c’est aussi un très bon businessman. On l’avait déjà noté il y a quinze ans à propos de son livre qui raconte ses vacances au bord d’un lac gelé : à la fin de ce livre, il remercie des entreprises et la diplomatie, qui ont donc financé son voyage.

Car il fait partie des très rares personnes qui non seulement n’ont pas besoin de travailler pour voyager, mais qui n’ont même pas besoin de dépenser de l’argent. Contrairement à tous les Français qui économisent pour partir, puis rentrent pour regagner de l’argent, lui, il se fait financer.

Et sa réponse à Beigbeder est laconique, mais suffisante : « Comme mon père n’a jamais accepté les subventions de l’État pour son amour du théâtre, de même, j’obtiens des financements privés grâce à de merveilleux amis. » Ces merveilleux amis, cela ne veut rien dire. Dans ce milieu de la haute bourgeoisie, les amis sont des collaborateurs, des associés en affaires. Bien sûr, on tisse des liens. Les bourgeois sont des êtres humains comme nous. Mais ce sont des associés avant tout.

Il remerciait autrefois les entreprises à la fin de ses livres, mais il a probablement arrêté, la ficelle étant trop grosse. Cela entachait l’image d’aventurier vagabond qu’il cherche à se donner. Il existe sans doute aujourd’hui des associations ou collaborations financières, gérées par son agent, avec des entreprises richissimes. Il leur propose peut-être des stages, des rencontres, des moments privilégiés avec les hauts cadres de telle ou telle boîte. Des entreprises profitent de l’image de Sylvain Tesson, mais à un niveau confidentiel, réservé aux invités de marque.

C’est toute la stratégie des happy few : on conserve l’aura de mystère, celle du clochard céleste, et en même temps on développe un business model redoutable, extrêmement efficace — mais uniquement parce qu’il est rare. Ce modèle ne peut être reproduit ni par vous, ni par moi. Il repose sur une personnalité construite comme exceptionnelle, comme rare. C’est de la rareté organisée. C’est un produit de luxe.

La question posée par Beigbeder nous permet de comprendre cela. Donc bravo à lui. Et seul un mec de droite comme lui pouvait poser cette question. Il fallait que ce soit une conversation entre bourgeois, dans un lieu feutré. Si Mediapart avait posé cette question, Tesson n’y aurait même pas répondu, et la fachosphère aurait hurlé à l’inquisition idéologique menée par des médiocres hostiles à l’argent. Il fallait que ce soit un grand bourgeois pour que la question ne paraisse ni négative ni malveillante.

Et c’est précisément ce qui la rend si éclairante.

Si tu m’abandonnes, il me restera l’art

Je pense d’ailleurs aller à Venise pour visiter la Biennale d’architecture. J’y invite la femme de mes rêves car, outre son intérêt pour l’architecture, elle pourrait apprécier l’aspect romantique de l’escapade avec le sage précaire.

La superbe créature me reproche, en forme de plaisanterie, d’aller dans les musées et de préférer l’art, la littérature, aux activités lucratives des mâles alpha.

Je lui dis : eh bien, tu vois, si un jour tu m’abandonnes, il y aura au moins ça. Il y aura au moins l’art. Je serai triste, mais il y aura au moins l’art, les musées, les livres. Eux, ils ne m’abandonneront pas.

— Depuis combien de temps tu réfléchis à cette théorie ? me dit-elle.

— Elle me vient à l’instant. Je n’y avais pas pensé avant.

— Parce que, dit-elle, avant tu disais : si tu disparaissais de ma vie, je mourrais. Maintenant tu dis : il y aura au moins l’art. Ça veut dire que tu tiens un peu moins à moi.

J’étais fait comme un rat.