Un roman omanais pour le Man Booker Prize 2019. Celestial Bodies de Jokha al Harthi

L’édition anglaise du roman de Jokha Al Harthi, Celestial Bodies

Entre deux pluies, nous recevons la visite de notre amie Qods accompagnée de deux jeunes femmes omanaises. Ce sont sont des citadines qui ne connaissent pas bien, apparemment, le pays profond. Elles viennent partager avec des ruraux la rupture du jeûne, un peu comme un ancien président de la république aimait partager la table de Français moyens, et manger avec des familles d’éboueurs et d’épiciers. Pour elles, nous sommes d’intéressants spécimens qui vivent sans télévision, loin de la capitale et des centres commerciaux. 

Pour nous, ces femmes représentent un monde nouveau qui nous intimide car elles ne portent pas de voiles, pas d’abaya, et elles parlent anglais avec un accent américain. Elles ont beaucoup entendu parler de notre oasis et rêvent de le voir de leurs yeux. Il reste encore une heure ou deux avant l’appel à la prière du soir, nous sortons donc pour une promenade d’après-sieste. Elles découvrent grâce à nous à quoi ressemble un bananier, un manguier. Elles voient pour la première fois un rollier indien, l’oiseau bleu qu’elles tâchent sans succès de photographier.

Quand nous rentrons à la maison, la pluie se fait un peu sentir. Nous pouvons rompre le jeûne sur notre terrasse, et manger la plus grande part de notre dîner, mais une averse nous précipite dans le salon où les jeunes Omanaises s’installent sur nos tapis achetés en Iran, au gré de nos voyages. Elles félicitent Hajer pour la décoration de notre salon et prennent la parole sans la lâcher.

Elles nous parlent d’un roman omanais qui est présélectionné pour un grand prix littéraire international, le Man Booker Prize. L’écrivaine, Jokha Al Harthi, l’a publié en arabe en 2010 sous le titre de Sayyidat Al-Qamar, mais il vient d’être traduit en anglais, moyennant quoi il a été choisi pour figurer dans la liste du prestigieux prix. Le roman de Jokha Al Harthi s’intitule littéralement Les dames de la lune, mais la traductrice américaine, Marilyn Booth, a préféré le titre suivant : Celestial Bodies, corps célestes. C’est l’histoire de trois femmes qui font des choix de mariage différents, entre l’acceptation complète de ce que veut la famille, et l’obstination individuelle de décider pour soi-même. Naturellement, nos invitées se sentent concernées par cette thématique puisqu’elles adoptent une façon d’être très éloignée de la réserve habituelle des Omanais. Il est hors de doute qu’elles se posent des questions sur leur mariage à venir, de l’homme qui partagera leur vie. Pensent-elles se marier avec un étranger ? C’est possible, nous connaissons des Omanais, femmes et hommes, qui l’ont fait, malgré une législation et une culture patriarcale qui s’y opposent plutôt. Vont-elles au contraire se ranger des voitures et revenir un jour au mode traditionnel pour s’unir avec un vague cousin qui fera lui aussi des efforts pour ressembler à son père ?

Les filles continuent de parler du roman de Jokha Al Harthi. Le roman est aussi une fresque familiale qui explore le pays sur trois générations différentes, et qui analyse en détail les questions de titres, de tribus, de prestige communautaire et de rapports complexes que les familles entretiennent avec leurs esclaves (l’esclavage ne fut aboli par l’actuel sultan qu’en 1970). Un roman assez osé, donc. Ce sont des questions d’autant plus intéressantes qu’elles sont devenues politiquement incorrectes dans la société actuelle. Depuis 2010, date où le roman fut publié en arabe, une législation s’est durcie pour faire baisser certaines tensions sociales. Il est interdit aujourd’hui de critiquer quelqu’un sur la base de son appartenance tribale ou religieuse, sous peine de prison. Or, selon nos invitées, l’écrivaines Jokha Al Harthi appartient à une grande famille, ce qui fait d’elle « une espèce de princesse ».  

Elles nous parlent de leur propre appartenance tribale. L’une s’appelle Buthaina Al Tobi mais, dit-elle, on ne manque jamais de lui demander de quel « sous-clan » elle fait partie, afin d’évaluer son degré de prestige. Elle avoue faire partie d’une famille peu huppée, mais j’ai des raisons de penser qu’elle est de la haute. Ses études au Royaume-Uni, sa façon de s’afficher dans son propre pays les cheveux au vent et habillée à l’occidentale, son assurance avec les étrangers : peu de filles peuvent se permettre cette licence et cette formation, et ce sont souvent des marqueurs sociaux qui appartiennent aux strates supérieures de la société. Mais peut-être doivent-elle être crues sur parole, et alors cela montre une profonde évolution de la petite bourgeoise omanaise.

L’autre s’appelle Wafa Al Harthi ; elle porte le même patronyme que l’écrivaine du Man Booker Prize, mais elle dit être une « Harthi-Saibani », ce qui signifie qu’elle est d’une extraction plus modeste. Au milieu de ces analyses compliquées des rangs familiaux et tribaux, une question de race apparaît. Wafa annonce que sa famille est « dans le déni » concernant ses gènes. Elle montre son visage et dit : « Bon, moi je suis sûre que j’ai des origines africaines, mais quand je demande, tout le monde me répond que je suis une arabe pure. » Le mot est lâché. La pureté de la lignée et de l’ethnie est encore très ancrée cette région du monde, et contraste vivement avec les Tunisiens et les Marocains présents qui se savent de sangs mêlés, arabes, berbères et africains, mais aussi wisigoths, vandales, français ou italiens.

La pluie cesse, les filles profitent d’une accalmie pour courir dans leur voiture et rentrer à Mascate. Elles conduisent une Porsche. Une Porsche ! Pendant que Qods et Hajer s’étreignent à la mode tunisienne, se promettant de se revoir bientôt, avec des effusions de prières et de bisous, je regarde la Porsche d’un air rêveur. Dans un joli sourire, la fille me promet de la faire conduire la prochaine fois.

De retour dans la maison, j’ai téléchargé Celestial Bodies de Jokhar Al Harthi sur ma liseuse électronique pour en savoir un peu plus sur la littérature omanaise contemporaine.

La Pluralité des mondes au Qatar

On sait que le Qatar subit un blocus de la part de l’Arabie Saoudite, des Emirats Arabes Unis, du Bahrein et de l’Egypte. La situation est très tendue depuis plusieurs mois et il paraît que le Qatar en profite pour développer des manières de s’en sortir indépendantes.

J’en saurai davantage la semaine prochaine car je suis invité par l’ambassade de France à Doha pour donner deux présentations, une à l’université du Qatar, et l’autre à l’Institut français du Qatar.

Intéressante est la façon dont je suis présenté : à l’université, on souligne la venue d’un chercheur docteur en lettres tandis qu’à l’IFQ, comme en témoigne la photo ci-dessus, je suis annoncé comme « écrivain voyageur ».

A chacun son prestige.

La Pluralité des mondes

Les Presses de l’Université Paris-Sorbonne ont finalement publié mon livre. C’était en septembre 2017. La joie que cela m’a procuré était profonde, avait commencé avant que je puisse même toucher l’objet, et n’est pas tout à fait éteinte aujourd’hui.

J’avais travaillé à ce livre depuis 2008, presque dix ans.

Le hasard veut que L’Usage du monde de Nicolas Bouvier tombe cette année au programme de l’agrégation de lettres modernes. Or, les lecteurs fidèles de ce blog savent ou devinent qu’il y a un chapitre entier sur Bouvier dans mon livre. (Ce blog a même fonctionné comme un atelier préparatoire à ce chapitre, à bien des égards.)

En vertu de ce hasard, La Pluralité des mondes est surtout lu par des agrégatifs et des profs de fac qui préparent l’agrég dans les universités de France. Le sage précaire déteste les concours, quelle ironie de l’histoire.

Espérons que cela ne soit que le début de l’aventure.

James Salter, une littérature de petit mec

Je voulais lire Et Rien d’autre, de James Salter depuis longtemps, influencé par la presse élogieuse et les reportages dithyrambiques qui ont accompagné la parution de ce roman.

On nous dit que James Salter est un des meilleurs écrivains américains (il est mort en 2015). Moi, je suis d’accord que c’est bien écrit et que la lecture est très plaisante. Salter a une façon de raconter les histoires sans intrigue, sans ordre perceptible. Comme dans un rêve, des bouts de récits et de souvenirs s’enchaînent et finissent par prendre corps Dieu sait comment.

C’est très bien mais on lit cela depuis Tchekhov, et les Américains comme Raymond Carver excellent dans cet art poétique depuis longtemps. Le grand Hemingway faisait cela aussi dans ses grands romans.

Ce qui gêne la sagesse précaire, dans Et rien d’autre, c’est le rôle joué par les femmes et par le sexe.

Le roman raconte l’histoire d’un homme qui, après avoir fait la guerre dans la marine, devient éditeur à New York, gagne plutôt bien sa vie, boit beaucoup d’alcool et passe son temps dans les restaurant et autres lieux ennuyeux. Il se marie quand il est jeune, puis il divorce. Il a une maîtresse à Londres, puis une dans la campagne américaine, et encore après une autre ailleurs, et enfin, à la fin de sa vie, il rencontre une jolie trentenaire.

Ce qui embête la sagesse précaire, c’est de se trouver devant une littérature de mâle, écrite par un mâle pour les mâles, éditée et publiée par des mâles. Ce qui me plaisait tant dans la lecture d’Elena Ferrante, c’était notamment d’entrer dans la psychè de filles et de femmes. Dès le début de la lecture de James Salter, je retrouve la vieille indifférence aux femmes

On me dira que le femmes sont omniprésentes dans Et rien d’autre, mais je suis dans l’incapacité de les différencier les unes des autres. A part leur prénom, je ne vois pas ce qui les distingue. James Salter est un écrivain qui parle toujours de la même manière des épouses, des maîtresses, des belles inconnues et des vieilles connaissances. Entre Christine et Enid, je ne vois aucune différence, ni physique, ni sur le plan de la personnalité. Quel contraste avec les amants de la narratrice d’Elena Ferrante, qui sont si singuliers, si riches en couleurs et en description.

J’ai lu ces deux auteurs en même temps, pour ainsi dire, pendant les mêmes vacances, lors du même voyage. C’est pourquoi je les entremêle et les compare tant.

La scène centrale d’Et rien d’autre est un dialogue entre le héros et sa maîtresse Christine. Cette dernière compare le plaisir du sexe avec celui de la prise d’héroïne. Le héros se sent un peu con car il n’a jamais essayé l’héroïne, et voici ce que les personnages se disent :

Je n’ai pas envie que tu penses que je suis juste un gentil garçon.

Tu n’es pas un gentil garçon. Tu es un homme, un vrai. Et tu le sais.

Tour ce qu’il avait voulu être, elle le lui offrait.

Et rien d’autre, p. 283.

Voilà. Tout tourne autour de l’ego d’un petit monsieur qui est obsédé par l’idée d’être un vrai mec. C’est quand même extrêmement pauvre.

L’amie géniale. De la traduction des livres d’Elena Ferrante

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La Trilogie d’Elena Ferrante traduite en français chez Gallimard

Le titre original du livre d’Elena Ferrante est L’amica geniale, qui pourrait être traduit par L’amie géniale.

C’est vrai que la traduction française (d’Elsa Damien) choisie par Gallimard, L’amie prodigieuse, est un joli trait, qui insiste sur le côté surnaturel des qualités de ladite amie. Elle est prodigieuse, elle fait des prodiges, qu’ils soient nocifs ou bénéfiques. C’est une bonne traduction car elle respecte aussi le renversement virtuel des rôles : parfois le lecteur est amené à penser que c’est la narratrice qui réalise des choses prodigieuses, comme elle le dit dans le deuxième tome.

Mais dans « géniale » il y a quelque chose qui a trait à l’art ce qui est moins le cas de « prodigieuse », or les deux amies excellent dans des choses artistiques. La narratrice devient écrivain, et son amie a écrit un récit d’enfant (La Fée bleue) qui a enflammé l’imagination de la narratrice et l’a inspirée. Elle est géniale en ceci qu’elle est surdouée et qu’il lui arrive de commettre des sortes d’oeuvres d’art qui finissent par prendre feu, mystérieusement.

Dans ce personnage de Lila, l’amie de la narratrice, il y a quelque chose de tendu à l’extrême, un regard pénétrant qui transperce des victimes. Les Anglais diraient d’elle qu’elle est intense. Elle est d’une intensité incandescente qui fatigue tout le monde et qui la brûle, elle, et qui lui refuse d’être heureuse. C’est pourquoi la traduction anglaise est incompréhensible.

La traduction anglaise est curieusement plate : My brilliant friend.

C’est pourtant aux Etats-Unis que le succès du livre est devenu un phénomène. Le succès est foudroyant outre-Atlantique. Je me demande ce que les Américains lui trouvent, à ce roman, il paraît que dans les dîners de noël, on ne parlait que de cela à table. J’imagine que, dans un pays fondé sur la mobilité sociale, le récit d’une ascension sociale difficile et douloureuse rencontre plus d’écho qu’ailleurs.

Elena Ferrante cet été

Ferrante traduite en français chez Gallimard

Cet été j’ai lu le grand succès de librairie de ces dernières années, L’Amie prodigieuse d’Elena Ferrante, une lecture qui m’a pris avec autant de plaisir que des millions de lecteurs à travers le monde. Trois des quatre tomes sont traduits en français, le quatrième paraîtra en France cet automne.

C’est l’histoire d’une femme qui raconte sa vie depuis l’enfance, en particulier sa façon de s’extraire de ses origines pauvres, dans un quartier sordide de Naples, où le sang et la violence règnent. Elle réussira à s’en sortir grâce à l’école et à sa pugnacité.

Elle raconte son ascension sociale à travers son amitié avec une femme du même âge qu’elle qui, l’amie, ne s’est pas extirpée du quartier sordide. Mais plutôt que de ressentir de la tendresse pour cette vieille amie qui a gardé tous les codes de la culture populaire, les sentiments qui sont en jeu sont beaucoup plus complexes et contrariés, et c’est ce qui rend la lecture fascinante.

L’amie en question est « méchante », et elle est d’une intelligence effroyable. La narratrice se sent irrésistiblement attirée par cette fille qui lui est supérieure en tout. Elle est plus belle, plus vive, plus forte, plus dangereuse, plus audacieuse qu’elle. Même à l’école, cette amie est meilleure : elle comprend tout plus vite, elle apprend les langues plus facilement, elle lit plus de livres (empruntés à la bibliothécaire) et elle en parle avec une capacité d’analyse plus franche, plus libre. La narratrice en revanche se sent plus laborieuse, elle se croit obligée d’imiter les autres, de prétendre beaucoup pour obtenir de petits suffrages, péniblement.

C’est l’éternel contraste entre le talent et le travail, entre le génie et l’honnêteté. On retrouve ces couples d’opposés dans Doktor Faustus de Thomas Mann ou dans le film Amadeus de Milos Forman. Ce qui est intéressant, c’est que le personnage splendide est précisément celui qui ne fait rien de sa vie et qui la rate quasiment par excès de talent, ou par un trait de génie suicidaire.

Avec les garçons, c’est la même chose. La narratrice a une grosse poitrine et elle attire des mâles, mais jamais ceux qu’elle désire ardemment. Son amie devient par contre une bombe d’élégance et de charme à l’adolescence et elle inspire les plus grandes passions. Elle n’a qu’a choisir son futur mari et elle choisit de manière à ce que tout se termine en tragédie.

Tout est tellement facile pour cette amie « prodigieuse » qu’elle ne fait pas les efforts qu’il faut aux bons moments et que ses choix sont tous à mi-chemin entre des bravades, des reproductions sociales et d’obscures intuitions destructrices. La narratrice, elle, est trop médiocre pour ces prodiges et sait faire preuve de patience. Elle sait conquérir la confiance des professeurs et elle se construit une réputation de fille bien, qui fait tout comme il faut, ce qui la sauve et la frustre en même temps.

La sagesse précaire se reconnaît dans cette amitié prodigieuse car le sage précaire est par définition quelqu’un de moyen, de patient, dont les amis sont parfois géniaux et inventifs, et lui, le sage précaire, comprend le monde à travers les autres, entre les autres.

Les raisons du succès de L’Amie prodigieuse sont multiples mais pour le sage précaire, ce qui fait la grande qualité de la saga, c’est d’expliciter le coeur de filles, d’entrer dans l’intimité de quelques femmes. Pour un homme, en tout cas, c’est une chose rare et précieuse.

J’ai lu le premier tome en arrivant en France en juillet. Puis dans l’avion qui nous menait à Berlin, j’ai trouvé le deuxième tome comme par miracle dans la poche du siège où je me trouvais. Avant de partir en Tunisie, fin juillet, je me suis envoyé le troisième tome dans un colis de livre en Oman, pour le lire à mon retour de vacances. C’est ce que je fais en ce moment, entre deux sessions de travail sur une conférence.

 

Appel à contributions – Ouvrage sur Jean Rolin

Un numéro de la série « Voyages contemporains » (Lettres modernes Minard – Éditions Garnier) sera consacré à Jean Rolin et tout particulièrement à ses écrits de voyage. Qu’on préfère désigner ses rapports à l’espace comme des dérives, des flâneries, des « mises en orbite », des séjours, des explorations, des randonnées ou des déambulations, il s’agira d’un ouvrage collectif sur le voyage d’écrivain selon Jean Rolin.

Au tournant du XXIe siècle, parmi les auteurs de littérature viatique, Jean Rolin se distingue à plus d’un titre. De Chemins d’eau (1980) à Peleliu (2016), ses récits semblent faire la synthèse d’un certain nombre d’éléments constitutifs du récit de voyage tel qu’il s’est développé en France depuis la seconde guerre mondiale. Les décennies d’après-guerre avaient vu les auteurs français pratiquer le récit de voyage de manière pour ainsi dire clandestine. On le trouve enchâssé dans d’autres genres tels que les mémoires (Simone de Beauvoir), le reportage (« Les villes américaines » de Jean-Paul Sartre), l’autobiographie intellectuelle (Claude Lévi-Strauss), l’expérimentation littéraire (Mobile, de Michel Butor), l’essai sémiologique (L’Empire des signes, de Roland Barthes), et bien sûr la fiction (depuis les Hussards jusqu’à Le Clézio). Or, le travail littéraire de Jean Rolin se trouve à la croisée de ces différentes formes d’écriture. À mi-chemin de l’ethnologie, du reportage, de l’expérimentation littéraire et de l’autobiographie, son œuvre demeure hybride, tout en insufflant un sentiment d’unité due aux aspects esthétiques de son projet narratif. S’il est vrai que des écrivains contemporains produisent parfois des récits de voyage sans le revendiquer ouvertement, Jean Rolin admet que la période de son œuvre qui s’étend de Zones (1995) à Un chien mort après lui (2009) s’inscrit dans une « écriture factuelle, littéraire et géographique », ce qui peut dessiner les contours génériques du récit de voyage contemporain.

L’ouvrage que nous préparons comportera une douzaine d’article de 30 000 signes. Il accueille des articles qui se situeront dans l’optique de ces pistes de travail :

  • Littérature géographique. Le récit de voyage en tant que genre.
  • Littérarité de l’écriture non fictionnelle. À quelles conditions se manifeste-t-elle ?
  • Poétique du grand reportage.
  • Littérature ambulatoire et land art.
  • L’écriture de Rolin aux confins de la danse, du cinéma
  • Postures du corps, dispositifs de déambulation, performance du narrateur.
  • La question des territoires voyagés : Afrique, Paris, Amériques, réseaux de transports.
  • Le monde maritime, l’épopée des conteneurs, grandeur et déclin de la poésie des cargos.
  • Le voyage et le monde ouvrier, l’aventure syndicale, l’exploration des friches industrielles.
  • Le rapport à l’animalité.
  • La psychogéographie : les rapports entre les récits de Rolin et les dérives situationnistes, ainsi que les flâneurs londoniens (Iain Sinclair, Will Self).

Ces sujets de recherche ne sont en aucun cas exclusifs.

Veuillez adresser une proposition d’article de 300 mots / 1500 signes à Guillaume Thouroude, g.thouroude@unizwa.edu.om, avant le 15 juin 2017.

Richie, de Raphaëlle Bacqué. De l’élitisme

A quelqu’un qui s’étonne de voir deux bagues à ses doigts, une en or et une en argent, Richard Descoings répond : « Je suis homo pour ceux qui savent, et hétéro pour ceux qui n’ont pas besoin de savoir. »

Cette scène est rapportée dans le dernier livre de Raphaëlle Bacqué, Richie (Grasset, 2015). Grand reporter au Monde, Raphaëlle Bacqué y raconte la vie de l’ancien directeur de Sciences Po, mort mystérieusement dans un hôtel de New York quatre ans après que le sage précaire tint salon dans son bureau de l’université Fudan, à Shanghai. Tandis que nous regardions la statue de Mao qui marquait l’entrée du campus, un collègue sorti de Sciences Po et un autre plus jeune qui y étudiait encore me racontaient la double vie de leur directeur fastueux. Ils m’apprenaient tout, car je n’étais au courant de rien.

Indifférent au grandes écoles et aux élites qui en sont issues, je me devais pourtant de collaborer à la formation d’une élite franco-chinoise au sein d’un programme d’études financé par le consulat général de France à Shanghai. J’étais donc en lien assez étroit avec Sciences Po et pouvais me rendre compte en direct de combien l’élitisme était bien une construction sociale, loin, très loin des véritables mérites intellectuels. Jamais les paroles de Pascal ne m’ont paru plus justifiées : grandeurs d’établissement et grandeurs naturelles…

Raphaëlle Bacqué a choisi de raconter la vie de Descoings car elle apprécie les monstres. Elle a écrit sur Chirac, sur Mitterrand et Groussouvre, sur les Strauss-Kahn. Bacqué est une très belle plume qui dresse, livre après livre, une galerie de portraits frénétiques qui à terme donnera un assez convaincant tableau de la société des grands ogres de la république française. Dans Richie, elle raconte par le menu l’éclosion d’un jeune garçon timide et fade sur les bancs de l’ENA, et qui deviendra le plus flamboyant des directeurs d’université. Grandeur et décadence d’un haut fonctionnaire gay qui coupait sa vie en deux, haut fonctionnaire au conseil d’Etat la journée et fêtard déjanté la nuit.

La scène des deux bagues que je cite plus haut est symptomatique de la fabrique des élites : presque tout le monde savait qu’il était gay, mais voilà, il y a encore tous ceux qui « n’ont pas besoin de savoir ». Tout se joue dans cette zone floue où le savoir devient une modalité de la puissance et de la manipulation.

D’être ou non au courant que quelqu’un est gay, certes, on s’en fout. Mais ce qui compte n’est pas l’orientation sexuelle de tel ou tel. L’important, c’est la notion de savoir et son rapport avec le pouvoir. Certains savent, les autres n’ont pas besoin de savoir. Toute la philosophie de l’élitisme tient dans cette expression. Il y a des choses que l’on cache, non par pudeur mais pour accroître son influence. On choisit quelques individus, plus ou moins arbitrairement, et on les met dans le secret de quelques trucs. Généralement des choses sans importance, mais qui concernent des hommes de pouvoir, et cela suffira à en faire des élites.

Toute la fin du livre de Raphaëlle Bacqué tourne autour de cette problématique. Descoings est mort à New York, après avoir fait appel à la prostitution masculine, un an après la chute de DSK dans la même ville. Il faut éviter le scandale, on ne sait pourquoi. Pour éviter le scandale, il faut mentir et surtout cacher, « pour que l’enquête ne vire pas au déballage », « pour préserver la mémoire de Richard ».

Des expressions abondent pour insister sur l’opposition entre savoir et ne pas savoir : « En France comme aux Etats-Unis, personne ne sait encore à quoi s’en tenir sur cette mort mystérieuse » (p. 271). « Il faut verrouiller l’information » (p. 272). « La police, la presse, il faut tout tenir » (p. 273). Raphaëlle Bacqué excelle dans l’art de montrer comment les proches de Descoings ont su manipuler les médias pour donner à ce décès une dimension d’hommage unanime et aux funérailles une image d’union nationale : « Pour faire taire les critiques, la cérémonie avait été conçue comme une démonstration spectaculaire » (p. 279).

Publier sa thèse

« Entendu, on pourra faire paraître votre livre en octobre. »

Je passe un beau printemps à mettre au point le manuscrit de mon prochain livre, basé sur ma thèse de doctorat.

J’aurais dû faire cela bien avant, et la chose aurait dû être publiée en 2013, quelques mois après la soutenance de ma thèse. Dès 2012, les Presses de l’université Paris-Sorbonne l’acceptait dans sa collection dédiée à la littérature des voyages.  Mais je ne connais personne qui publie sa thèse dans la foulée de sa soutenance. Je ne saurais expliquer, il y a comme une décompression qui succède à la soutenance et on se sent l’objet d’un mouvement de rejet, ou de retrait, ou d’inertie, ou de fuite à l’égard de ce travail qu’on vient de terminer.

L’éditeur attend les chapitres, vous attendez des nouvelles de l’éditeur. L’éditeur vous renvoie des corrections, vous attendez je ne sais quoi. Vous êtes sous l’effet d’une espèce de torpeur. Vous agissez comme si tout était déjà réglé. Les quelques heures de travail qu’on attend de vous, vous êtes incapable de les faire.

Ce qui ne vous empêche pas de travailler par ailleurs. Moi, entre la soutenance (juillet 2012) et la publication prévue (octobre 2015), j’ai écrit un livre sur le Brésil, un livre sur une artiste franco-chinoise, des articles de recherche, des conférences… C’est comme si j’avais mis le monde entier entre ma thèse et moi.

Et pourtant, j’ai toujours su que ce livre serait ma publication la plus importante. Pour des raisons professionnelles bien sûr, mais davantage que cela. Quand il sera paru, ce livre donnera une cohérence à l’ensemble de mes activités depuis plus de vingt ans. Ce sera une sorte d’aboutissement, et si Dieu le veut, un nouveau départ.

C’est sans doute parce que je savais que c’était important pour moi que je procrastinais. Je remettais au lendemain et écrivais d’autres choses. Je pourrais trouver cela inquiétant, psychologiquement, si autour de moi, parmi les docteurs qui ont publié leur thèse, tous ne l’avaient fait des années après leur soutenance.

Comment se conduire avec un écrivain qu’on a critiqué

Cette table ronde avait une saveur particulière. J’avais égratigné assez sévèrement le dernier livre d’un des auteurs invités. Je l’avais égratigné pour des raisons que j’avais exposées ici, mais j’avais proposé aux organisatrices qu’elle l’invitent pour la table ronde, car son livre était parfaitement calibré pour notre journée d’étude. Donc sur l’échelle de la méchanceté j’avais été modéré, presque éliquilibré.

J’anime avec Anaïs, une des organisatrices du colloque, cette session de discussion entre les écrivains et le public grenoblois. Tout se passe à merveille dans la belle Librairie du Square, ledit écrivain est charmant avec tout le monde, même avec moi.

Heureusement que j’ai écrit ma critique avant de faire sa connaissance. D’abord parce qu’il est extrêmement sympathique, ensuite parce qu’il est beau comme un demi-Dieu. Blond, baraqué, tatoué, yeux bleus, souriant, il fait craquer les filles et les dames qui se pâment et lui font signer des exemplaires de son récit de voyage.

Si j’avais critiqué son livre après notre rencontre, on aurait dit que c’était par jalousie.

Au restaurant, le soir, voilà mon écrivain voyageur qui m’apostrophe à voix haute : « J’ai bien apprécié ton article très critique« . Je suis surpris et déstabilisé. D’habitude, ceux qui me lisent ne croisent pas ceux que je descends en flèche. Je me récrie : « Oh, critique, comme tu y vas. Ce n’était pas très critique… » C’est la première fois que je me retrouve dans cette situation.

Comment se comporter avec un homme qu’on a critiqué ? Passé ce moment de désorientation, je préconise qu’on reste confiant, sans proférer d’excuses, à moins qu’on ait fait un sale boulot. Je préconise surtout de ne pas se justifier, car se justifier vous amènerait immanquablement à remuer le couteau dans la plaie et à redoubler la critique d’un inutile renforcement.