Ma mosquée préférée en Oman : Shawadhna, à Nizwa

Naima Benkari a écrit de belles pages sur cette mosquée dans son monumental ouvrage sur les mosquées ibadites, et c’est elle, Naima, qui m’a expliqué où se trouvaient les mosquées les plus intéressantes de Nizwa.

Je m’y suis essayé à plusieurs reprises pour trouver la mosquée Shawadhna. Personne de notre connaissance n’avait eu vent de vieilles mosquées intéressantes. Les livres du genre guides touristiques n’en touchaient pas un mot.

Pas un mot. À croire que les touristes et les voyageurs ne peuvent pas être musulmans. Ou que les musulmans ne peuvent pas être touchés par l’histoire, la culture et l’architecture anciennes. Sur internet, rien non plus à part un un site spécialisé dans la culture et l’architecture islamiques, qui présente des photos ravissantes et une description écrite en anglais. Cela n’est pas encourageant car il semblerait qu’aucun visiteur lambda, aucun blogueur, aucun influenceur quelconque n’a jamais parlé de la mosquée Shawadhna, alors que les photos et les commentaires abondent à propos des grandes mosquées de Mascate.

Rien n’indique de l’extérieur qu’il s’agit d’une mosquée. Vous marchez dans une ruelle de la vieille ville, vous êtes environné de maisons dont beaucoup sont en ruine, et vous ne voyez nulle trace de bâtiment religieux. À force d’efforts, on l’a trouvée grâce à un concours de circonstance.

Je parcourais la ruelle en question avec Hajer lorsqu’un Omanais passa près de nous avec une assez grosse clé. Nous eûmes l’intuition qu’il était imam. En effet, il nous expliqua que pour entrer dans la mosquée il fallait ouvrir cette porte qui menait à un escalier. Cachée dans le tissu urbain, nichée dans une maison anonyme, en haut de cet escalier étroit, se trouvait la plus belle mosquée qui m’ait été donné de voir. Ce monsieur, Cheikh Mohammed, nous fit le plaisir d’ouvrir la porte pour que nous puissions prier et visiter.

Nous sommes d’abord passés par la salle d’eau pour faire nos ablutions. Pour s’assurer de ne rien salir et d’être au plus près d’un état possible de pureté, nous nous lavâmes les mains, la bouche, le nez, le visage, les oreilles, la tête, les avant-bras et les pieds.

Cheikh Mohammed nous accompagna et nous assura que la Masjid al Shawadhna datait du septième siècle de l’hégire. D’après mes recherches, et notamment celles de Naima Benkari, elle daterait plutôt du dixième siècle de l’hégire, c’est-à-dire du XVIe siècle de notre ère. Ce n’est pas la plus ancienne mosquée d’Oman, loin de là, mais celle dont la décoration est la plus extraordinaire. Quatre large colonnes basses soutiennent le plafond partiellement voûté de la salle de prière.

La salle de prière est assez petite, je dirais 30 m2, ce qui contraste avec la mode actuelle du gigantisme architectural.

Les portes d’entrée font face aux fenêtres qui donnent sur la ruelle. Quand vous entrez, le mur sur votre gauche est le mur de la Qibla (celui qui indique la direction de la Mecque). Ce mur est de toute beauté, c’est vers lui que nous nous sommes d’emblée dirigés, émerveillés et frappés de surprise. Je n’imaginais pas trouver dans un vieux quartier en ruine de Nizwa un joyaux aussi bien préservé.

Le mur de la Qibla est sculpté dans la pierre de motifs géométriques et de motifs végétaux. Cet art des entrelacs me fit penser aux décorations celtes du Book of Kells d’Irlande, ou aux enluminures chrétiennes des évangéliaires médiévaux. Les couleurs ont presque disparu mais on perçoit encore le bleu-vert des céramiques incrustées et des ocres rougeoyants des peintures persistantes. Tout cela donne une patine magnifique.

Tout en haut du mur de la Qibla, des lettres arabes sculptées que j’essayais en vain de déchiffrer. Hajer vint m’aider : il s’agit de la profession de foi, la Chahada : « Il n’y a pas de Dieu autre que Dieu, Mohammed est messager de Dieu. » Le nom du prophète, au centre exact de la ligne, est comme entouré d’une auréole.

On entendait en contrebas les gens passer dans la ruelle. Ils ne nous voyaient pas, même quand on se penchait dehors, car la salle de prière est à l’étage. Sensation d’isolement sans être séparé du monde. C’est l’endroit le plus adéquat pour se reposer et méditer. Je pourrais rester ici le restant de mes jours.

Un symptôme inattendu du Covid 19 : la dépression

J’arrive au seizième jour de symptôme, donc je suis presque guéri.

S’il y a un symptôme auquel je ne m’attendais pas et qui tarde à s’évanouir, c’est la déprime et les idées noires.

C’est bien simple, pendant cette longue période de COVID 19, j’ai beaucoup broyé de noir. Tout m’était pénible à supporter, sauf mon épouse qui s’est occupée de moi de manière magistrale, et toute bonne nouvelle était transformée dans mon esprit en mauvaise nouvelle.

J’avais à disposition Netflix et aucune série n’a eu grâce à mes yeux. Moi qui suis bon public, prêt à rire, à m’enthousiasmer, à m’émouvoir pour un peu n’importe quoi du moment que c’est bien écrit et bien joué, je n’arrivais pas à supporter un seul épisode et je trouvais que tout était mal écrit. J’essayais de me divertir avec les site de partage de vidéos, et là aussi je trouvais tout fade et sans humour. J’y retournais tous le jours en me disant que les fameux algorithmes allaient bien finir par me conseiller des vidéos spécialement formatées pour moi. Que nenni, il n’y avait que des daubes sans intérêt qui ne m’ont pas fait sourire une seconde.

Au milieu de ma maladie, je reçois une offre d’emploi d’une belle institution universitaire de Paris à laquelle j’avais postulé. Comme ce n’était pas le boulot que j’espérais, j’ai pris cela comme une catastrophe et une humiliation. Vous m’offrez ce job à la con à moi, le grand sage précaire que tout le monde devrait s’arracher ? Vous me prenez pour quoi ? Après quelques jours de réflexion dépressive, j’ai décliné l’offre en essayant de rester poli.

Plus tard, un grand éditeur parisien m’écrivait pour accepter mon manuscrit sur le sultanat d’Oman. Voilà qui aurait dû me réjouir, mais non, j’ai pris cela pour une terrible nouvelle et j’ai eu le réflexe de leur envoyer un refus tonitruant. Vous vous croyez assez bien pour mon manuscrit ? Non mais pour qui vous vous prenez ? Je sentais que ma carrière était foutue et que ce que j’écrivais n’avait décidément plus aucune valeur. Il fallait que j’arrête d’écrire, voilà la vérité, l’âpre vérité. Heureusement, mon épouse m’a calmé et m’a convaincu de ne prendre aucune décision, sur aucun sujet, jusqu’à ce que je sorte de cette maladie.

J’ai broyé un noir considérable. Je trouvais que ma vie était pourrie de A à Z, que rien de ce que j’avais fait ne valait un kopeck. Mon avenir me paraissait sans intérêt et très sombre.

Alors je me suis remis au sport, sans plaisir, mais dans un but rationnellement calculé : si je parviens à courir, nager et marcher pendant une heure matin et soir, et si je fais suffisamment de pompes sur la plage, normalement, mon cerveau sera contraint à produire cet endorphine qui me fait défaut et qui me fait voir la vie en noir.

Je dis « sans plaisir » mais ce n’est pas vrai. C’est toujours avec un certain plaisir que je me rends sur la plage et que je m’amuse dans les vagues. Je cours peu et suis rapidement essoufflé. Les pompes, je n’en faisais pas plus de cinquante il y a trois jours et je retrouve le rythme de cent par jour depuis hier. Je sens que cette stratégie commence à porter ses fruits. Je suis toujours déprimé mais la vie reprends des couleurs.

Je n’ai pas encore donné ma réponse à l’éditeur mais je sens que je vais me laisser faire.

Hier, j’ai donné une conférence sur l’écriture féminine du voyage, lors d’une Journée d’étude organisée par l’Université de Côte d’Azur. Ma performance ne cassa pas trois pattes à un canard mais, curieusement, elle m’a remonté un peu le moral. Elle m’a confirmé dans l’intuition que travailler sur les oeuvres viatiques de Chantal Thomas, de Catherine Cusset, de Laure Murat, de Sophie Calle et quelques autres était une très bonne idée, très joyeuse, très porteuse et très riche de bonheurs à venir. Une idée grosse de publications aussi.

Comme dans un poème de Victor Hugo, le sage précaire retrouve progressivement les couleurs de la vie.

La littérature en classe de FLE ? « C’est difficile ! »

Cela fait bientôt vingt ans que le sage précaire enseigne la littérature à des étudiants étrangers. Je n’en reviens pas moi-même. Ma vie a été si flottante que je n’imaginais pas pouvoir dire une phrase qui exprime une telle continuité.

Je n’ai pas enseigné la littérature tous les ans pendant vingt ans, il y a quand même des trous dans le gruyère, mais enfin, si je résume, voici les institutions qui m’ont payé pour cette activité, entre autres activités :

2001-2004 : Saint Patrick College, Dublin, Irlande.

2005-2006 : Université de Nankin, Chine.

2006-2008 : Université Fudan, Shanghai, Chine.

2011-2012 : Université Queen’s de Belfast, Royaume-Uni.

2015-2020 : Université de Nizwa, Sultanat d’Oman.

2021 – en cours : Université des études internationales de Jilin, Changchun, Chine.

Mon rôle pédagogique a beaucoup évolué dans ces diverses institutions. Parfois on me faisait confiance au point d’être en charge de construire le programme d’enseignement, de développer ce qu’on appelle le « curriculum », et à dans d’autres cas au contraire on me jugeait à peine capable d’animer un groupe de théâtre.

De même mon statut administratif a varié du tout ou tout. Dans certains cas, j’étais la cinquième roue du carrosse, dans d’autres j’étais carrément le chef du département.

Dans tous les cas, une chose ne change pas : enseigner la littérature française à des étudiants étrangers m’a mis en première ligne pour saisir ce que ressentent ces mêmes étudiants, leurs désirs, leurs peurs, leurs rejets ou leurs passions.

Or, comme la littérature est pour moi le plaisir des plaisirs, il m’a fallu des années pour ouvrir les yeux sur la réalité : les étudiants la trouvent « difficile ». Pour eux, pour la plupart d’entre eux, étudier des romans est un véritable calvaire.

Ici le sage précaire pourrait se faire mousser. Il le pourrait. Il pourrait rappeler qu’il a reçu des compliments qui lui disaient en substance : « Avant je trouvais les cours de littérature difficiles et ennuyeux mais avec vous j’ai compris que ça pouvait être amusant et intéressant. » L’un des compliments les plus beaux fut envoyé par une Chinoise : « pour la première fois j’ai réalisé qu’un poème de langue française pouvait être aussi beau qu’un poème chinois. » Et puis il y a celles qui me trouvaient beau et qui voulaient partager mon lit… non, ça c’était dans mon rêve seulement.

Je pourrais me vanter, donc, mais ce n’est pas mon genre.

Ce que je voudrais dire, ici, c’est qu’il y a un impensé dans l’enseignement des lettres dans le domaine du FLE (français langue étrangère). Comme c’est impensé, c’est désordonné et confus, c’est un embrouillamini que je vais tenter de dénouer. Cet angle mort concerne notamment le fait que la majorité des étudiants et des professeurs n’aiment pas la littérature alors même que nous, nous l’adorons. C’est cette distance entre des gens comme moi qui viennent avec leur amour de la lecture et des gens comme mes étudiants, que je voudrais essayer de comprendre.

La lecture est tellement consubstantielle à ma vie quotidienne que je ne pouvais pas saisir l’effroi qu’elle inspirait chez certains. Le livre est à mes yeux une créature si agréable, si chaleureuse, si amicale qu’il me fallut des années de patience pour accepter l’idée qu’il est un objet inerte pour beaucoup, voire une arme contondante, un poing fermé qui blesse. Pour de nombreuses personnes, le livre est une chose hostile.

Il y a un grand décalage entre ce que nous croyons faire en tant que passionnés de littérature, d’idées, de philosophie et d’art, et ce que nous faisons réellement au yeux des étudiants. De plus, il me semble qu’une forme d’hostilité envers les lettres est en train de croître au sein des formations d’enseignants elles-mêmes.

Alors puisque l’université se rapproche de l’entreprise, puisque le monde de l’éducation adopte les valeurs et les méthodes du management, le sage précaire parle comme un manager : il faut conduire un audit de la situation des lettres en contexte de langues étrangères, basé sur un benchmarking sans concession, pour élaborer dans un second temps un action plan qui rende l’enseignement de la littérature plus efficace.

Ou alors, solution alternative, on peut s’en foutre et gratter sa guitare en chantant du Brassens.

Sylvain Tesson et la haine des musulmans

Sylvain Tesson écrit sur l’islam, il ne peut pas s’en empêcher. Tesson est l’écrivain voyageur le plus célèbre de France donc, puisque je suis un chercheur en littérature viatique, je ne peux pas occulter ce qu’il écrit, ni ignorer ce qu’il dit quand il s’exprime dans les médias. Il entre dans les prérogatives de mon métier, malheureusement, d’effectuer une veille médiatique sur ce qui se fait dans le domaine des lettres géographiques. Les sottises proférées par les idéologues actuels en faveur d’une guerre civile entre Européens et Africains, ou entre chrétiens et musulmans, je peux encore les souffrir calmement car mon champ de recherche n’est pas associé à leur travail. Mais un écrivain du voyage qui publie un ou deux livres par an et qui a beaucoup de succès, je suis contraint de m’y astreindre, à mon grand dam, et mon dégoût le dispute à l’accablement.

Sur le même sujet : Sylvain Tesson et les écritures réactionnaires contemporaines

Guillaume Thouroude, La Pluralité des mondes. Le récit de voyage de 1945 à nos jours, PUPS, 2017.

Le journal de Tesson de 2014 à 2017 transpire la haine de l’islam et des musulmans. Son titre se veut pourtant fragile et subtil : Une très légère oscillation. Or loin de ressentir une vibration ou un tremblement, le lecteur se prend en pleine figure les certitudes d’un homme très à l’aise avec ses privilèges et ses préjugés. Je ne peux pas lire cela avec détachement, qu’on me le pardonne. Quelque chose en moi est blessé par les envolées de ce « vagabond » autoproclamé qui ne peut supporter l’altérité que lorsqu’elle est exotique, lointaine et décorative. Les musulmans sont trop proches de lui, et en même temps ils résistent trop bien à l’impérialisme de sa culture. Tesson ne peut les supporter alors il les fait passer pour des crypto-terroristes. La méthode est simple, elle comporte quatre étapes :

1. Citer les quelques phrases violentes et choquantes qui figurent dans le Coran, on les connaît tous, les sortir de leur contexte et les interpréter de la manière la plus simpliste qui soit.

2. Prétendre que ces phrases constituent l’essence de l’islam, que les musulmans tendent par définition à devenir aussi violents que le sont ces phrases quand elles sont mal comprises.

3. Décrire les crimes réels qui parsèment la vie des hommes, terrorisme, djihadisme, conflits armés, sans oublier de rappeler autant que possible lesdites phrases du Coran.

4. Laisser reposer. Le résultat vient de lui-même sans avoir besoin de produits additionnels. Le pauvre lecteur, l’innocent auditeur, l’exsangue téléspectateur tirera la conclusion de lui-même : les musulmans sont nos ennemis et nous devons nous en débarrasser.  

Pourtant, on pouvait attendre d’un écrivain du voyage qu’il essaie de dépasser les stéréotypes qui essentialisent des populations. Un voyageur n’a-t-il pas un rôle philosophique dans la société d’où il vient ? N’est-il pas censé ouvrir les yeux sur le réel et faire comprendre les cultures étrangères aux autochtones qui, eux, n’ont ni le temps ni le luxe de voyager ?

Lire sur ce sujet : Ermite limite, Sylvain Tesson en vacances au lac Baïkal

La Précarité du sage, 2013.

Au contraire, Sylvain Tesson incarne une autre figure éternelle du voyageur qui a déjà été longuement dénoncée dans les études postcoloniales notamment : supérieur, ethnocentrique, l’ explorateur sûr de lui qui prend la pose de l’aventurier pour établir des hiérarchies conservatrices entre les hommes, rappelant constamment l’opposition fantasmatique entre un « eux » et un « nous », et se conformant quant à lui, résolument, aux codes du camp du bien et de la civilisation.

Tesson n’est pas seul dans cette galère. C’est au contraire un courant majoritaire dans l’histoire du genre Voyage que j’étudie avec soin depuis vingt ans. Jetez un œil, par exemple, sur ce couple d’aventuriers sympathiques qui ont marché à travers l’Afrique, et qui donnent de l’islam une image de sauvagerie sexuelle.

Sonia & Alexandre Poussin s’emmêlent les pinceaux sur la religion en Afrique

La Précarité du sage, 2020.

En revanche, je vous supplie de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Je vous certifie qu’à chaque époque vous pourrez lire des récits de voyage fins et créatifs, informés et généreux. Il convient seulement de ne pas se laisser guider par des médias paresseux.

Littérature sans fiction pour chanter le Yémen. Quatre saisons à l’Hôtel de l’Univers, de Philippe Videlier.

Photo de Mohammad Hadi sur Pexels.com, générée quand j’ai saisi les mots « Aden, Yemen ».

Cher Philippe Videlier,

C’est grâce à votre collègue du CNRS vivant à Mascate, Laurent Bonnefoy, que j’ai eu vos coordonnées et que j’ai découvert votre oeuvre. 

Je vis moi-même en Oman depuis cinq ans. Laurent sait que je travaille sur la littérature géographique, c’est pourquoi il m’a prêté Quatre saisons à l’hôtel de l’univers. J’ai dévoré ce roman sans fiction et j’ai eu envie de vous le dire pour vous remercier. Je n’ai pas grand chose d’autre à vous dire, en réalité, mais il me semble que les écrivains travaillent suffisamment longtemps tout seuls pour avoir le droit de temps en temps d’entendre la voix d’un lecteur qui a vivement apprécié leur travail.

J’ai particulièrement goûté le projet littéraire qui préside à Quatre saisons, même si le champ qui m’intéresse d’ordinaire est plutôt la prose de ceux qui écrivent à la première personne. Dans votre livre, il est délectable d’être promené sans narrateur d’une archive à une autre, dans le monde arabe, et de voir Aden apparaître petit à petit. C’est un véritable coup de maître que vous avez réussi. J’ai bien sûr adoré voir revivre Rimbaud, Nizan, Soupault, et aussi l’arrivée de Philéas Fogg comme si cet être de fiction avait bel et bien accosté à Aden en 1872. 

La façon dont l’histoire du monde arabe est rendue, à travers le spectre d’un port et d’une ville qu’il a fallu bâtir à partir de rien, est tout à fait fascinante. Vous avez fait de cette histoire, et de son historiographie, un page turner. 

C’est donc inopinément que j’ai découvert que vous étiez lyonnais, comme moi, et que vous aviez écrit sur Lyon, Villeurbanne et Décines. Il va sans dire que je me jetterai sur ces ouvrages quand je quitterai l’Oman et retournerai dans des régions mieux fournies en livres français. 

Par ailleurs, comme j’ai vécu en Chine pendant quatre ans et que je suis sous contrat actuellement avec une université de Mandchourie, je vais me plonger, une fois les examens finaux corrigés, dans votre texte sur l’Empire du Milieu. 

Je vous souhaite le meilleur ainsi que de très bonnes fêtes de fin d’année.

Guillaume Thouroude

Le succès et la polémique du roman de Jokha Al Harthi

Nous fêtons l’anniversaire de Qods avec quelques amies, parmi lesquelles les deux Omanaises non voilées qui étaient venues nous rendre visite à Birkat al Mouz. Elles réagissent à l’installation du pique-nique avec le même enthousiasme qu’elles l’avaient fait à la découverte d’un bananier dans notre oasis. Nous parlons du livre de Jokha Al-Harthi qui est toujours en course pour le prix littéraire si convoité du Man Booker Prize. On en parle de plus en plus dans la presse anglo-saxonne. La fierté du succès littéraire est assombrie par une polémique qui ne tarit pas sur les réseaux sociaux : beaucoup d’Omanais n’apprécient pas l’image de leur pays véhiculée par ce roman. Hajer dit que si l’on veut un succès international, il faut donner une image affreuse de votre peuple, de votre économie et de votre religion. Cela vous donne une aura de réaliste sans concession. Décrire le bonheur ne fait pas recette et vous classe parmi les naïfs et les angéliques.

Un roman omanais pour le Man Booker Prize 2019. Celestial Bodies de Jokha al Harthi

L’édition anglaise du roman de Jokha Al Harthi, Celestial Bodies

Entre deux pluies, nous recevons la visite de notre amie Qods accompagnée de deux jeunes femmes omanaises. Ce sont sont des citadines qui ne connaissent pas bien, apparemment, le pays profond. Elles viennent partager avec des ruraux la rupture du jeûne, un peu comme un ancien président de la république aimait partager la table de Français moyens, et manger avec des familles d’éboueurs et d’épiciers. Pour elles, nous sommes d’intéressants spécimens qui vivent sans télévision, loin de la capitale et des centres commerciaux. 

Pour nous, ces femmes représentent un monde nouveau qui nous intimide car elles ne portent pas de voiles, pas d’abaya, et elles parlent anglais avec un accent américain. Elles ont beaucoup entendu parler de notre oasis et rêvent de le voir de leurs yeux. Il reste encore une heure ou deux avant l’appel à la prière du soir, nous sortons donc pour une promenade d’après-sieste. Elles découvrent grâce à nous à quoi ressemble un bananier, un manguier. Elles voient pour la première fois un rollier indien, l’oiseau bleu qu’elles tâchent sans succès de photographier.

Quand nous rentrons à la maison, la pluie se fait un peu sentir. Nous pouvons rompre le jeûne sur notre terrasse, et manger la plus grande part de notre dîner, mais une averse nous précipite dans le salon où les jeunes Omanaises s’installent sur nos tapis achetés en Iran, au gré de nos voyages. Elles félicitent Hajer pour la décoration de notre salon et prennent la parole sans la lâcher.

Elles nous parlent d’un roman omanais qui est présélectionné pour un grand prix littéraire international, le Man Booker Prize. L’écrivaine, Jokha Al Harthi, l’a publié en arabe en 2010 sous le titre de Sayyidat Al-Qamar, mais il vient d’être traduit en anglais, moyennant quoi il a été choisi pour figurer dans la liste du prestigieux prix. Le roman de Jokha Al Harthi s’intitule littéralement Les dames de la lune, mais la traductrice américaine, Marilyn Booth, a préféré le titre suivant : Celestial Bodies, corps célestes. C’est l’histoire de trois femmes qui font des choix de mariage différents, entre l’acceptation complète de ce que veut la famille, et l’obstination individuelle de décider pour soi-même. Naturellement, nos invitées se sentent concernées par cette thématique puisqu’elles adoptent une façon d’être très éloignée de la réserve habituelle des Omanais. Il est hors de doute qu’elles se posent des questions sur leur mariage à venir, de l’homme qui partagera leur vie. Pensent-elles se marier avec un étranger ? C’est possible, nous connaissons des Omanais, femmes et hommes, qui l’ont fait, malgré une législation et une culture patriarcale qui s’y opposent plutôt. Vont-elles au contraire se ranger des voitures et revenir un jour au mode traditionnel pour s’unir avec un vague cousin qui fera lui aussi des efforts pour ressembler à son père ?

Les filles continuent de parler du roman de Jokha Al Harthi. Le roman est aussi une fresque familiale qui explore le pays sur trois générations différentes, et qui analyse en détail les questions de titres, de tribus, de prestige communautaire et de rapports complexes que les familles entretiennent avec leurs esclaves (l’esclavage ne fut aboli par l’actuel sultan qu’en 1970). Un roman assez osé, donc. Ce sont des questions d’autant plus intéressantes qu’elles sont devenues politiquement incorrectes dans la société actuelle. Depuis 2010, date où le roman fut publié en arabe, une législation s’est durcie pour faire baisser certaines tensions sociales. Il est interdit aujourd’hui de critiquer quelqu’un sur la base de son appartenance tribale ou religieuse, sous peine de prison. Or, selon nos invitées, l’écrivaines Jokha Al Harthi appartient à une grande famille, ce qui fait d’elle « une espèce de princesse ».  

Elles nous parlent de leur propre appartenance tribale. L’une s’appelle Buthaina Al Tobi mais, dit-elle, on ne manque jamais de lui demander de quel « sous-clan » elle fait partie, afin d’évaluer son degré de prestige. Elle avoue faire partie d’une famille peu huppée, mais j’ai des raisons de penser qu’elle est de la haute. Ses études au Royaume-Uni, sa façon de s’afficher dans son propre pays les cheveux au vent et habillée à l’occidentale, son assurance avec les étrangers : peu de filles peuvent se permettre cette licence et cette formation, et ce sont souvent des marqueurs sociaux qui appartiennent aux strates supérieures de la société. Mais peut-être doivent-elle être crues sur parole, et alors cela montre une profonde évolution de la petite bourgeoise omanaise.

L’autre s’appelle Wafa Al Harthi ; elle porte le même patronyme que l’écrivaine du Man Booker Prize, mais elle dit être une « Harthi-Saibani », ce qui signifie qu’elle est d’une extraction plus modeste. Au milieu de ces analyses compliquées des rangs familiaux et tribaux, une question de race apparaît. Wafa annonce que sa famille est « dans le déni » concernant ses gènes. Elle montre son visage et dit : « Bon, moi je suis sûre que j’ai des origines africaines, mais quand je demande, tout le monde me répond que je suis une arabe pure. » Le mot est lâché. La pureté de la lignée et de l’ethnie est encore très ancrée cette région du monde, et contraste vivement avec les Tunisiens et les Marocains présents qui se savent de sangs mêlés, arabes, berbères et africains, mais aussi wisigoths, vandales, français ou italiens.

La pluie cesse, les filles profitent d’une accalmie pour courir dans leur voiture et rentrer à Mascate. Elles conduisent une Porsche. Une Porsche ! Pendant que Qods et Hajer s’étreignent à la mode tunisienne, se promettant de se revoir bientôt, avec des effusions de prières et de bisous, je regarde la Porsche d’un air rêveur. Dans un joli sourire, la fille me promet de la faire conduire la prochaine fois.

De retour dans la maison, j’ai téléchargé Celestial Bodies de Jokhar Al Harthi sur ma liseuse électronique pour en savoir un peu plus sur la littérature omanaise contemporaine.

La Pluralité des mondes au Qatar

On sait que le Qatar subit un blocus de la part de l’Arabie Saoudite, des Emirats Arabes Unis, du Bahrein et de l’Egypte. La situation est très tendue depuis plusieurs mois et il paraît que le Qatar en profite pour développer des manières de s’en sortir indépendantes.

J’en saurai davantage la semaine prochaine car je suis invité par l’ambassade de France à Doha pour donner deux présentations, une à l’université du Qatar, et l’autre à l’Institut français du Qatar.

Intéressante est la façon dont je suis présenté : à l’université, on souligne la venue d’un chercheur docteur en lettres tandis qu’à l’IFQ, comme en témoigne la photo ci-dessus, je suis annoncé comme « écrivain voyageur ».

A chacun son prestige.

La Pluralité des mondes

Les Presses de l’Université Paris-Sorbonne ont finalement publié mon livre. C’était en septembre 2017. La joie que cela m’a procuré était profonde, avait commencé avant que je puisse même toucher l’objet, et n’est pas tout à fait éteinte aujourd’hui.

J’avais travaillé à ce livre depuis 2008, presque dix ans.

Le hasard veut que L’Usage du monde de Nicolas Bouvier tombe cette année au programme de l’agrégation de lettres modernes. Or, les lecteurs fidèles de ce blog savent ou devinent qu’il y a un chapitre entier sur Bouvier dans mon livre. (Ce blog a même fonctionné comme un atelier préparatoire à ce chapitre, à bien des égards.)

En vertu de ce hasard, La Pluralité des mondes est surtout lu par des agrégatifs et des profs de fac qui préparent l’agrég dans les universités de France. Le sage précaire déteste les concours, quelle ironie de l’histoire.

Espérons que cela ne soit que le début de l’aventure.

James Salter, une littérature de petit mec

Je voulais lire Et Rien d’autre, de James Salter depuis longtemps, influencé par la presse élogieuse et les reportages dithyrambiques qui ont accompagné la parution de ce roman.

On nous dit que James Salter est un des meilleurs écrivains américains (il est mort en 2015). Moi, je suis d’accord que c’est bien écrit et que la lecture est très plaisante. Salter a une façon de raconter les histoires sans intrigue, sans ordre perceptible. Comme dans un rêve, des bouts de récits et de souvenirs s’enchaînent et finissent par prendre corps Dieu sait comment.

C’est très bien mais on lit cela depuis Tchekhov, et les Américains comme Raymond Carver excellent dans cet art poétique depuis longtemps. Le grand Hemingway faisait cela aussi dans ses grands romans.

Ce qui gêne la sagesse précaire, dans Et rien d’autre, c’est le rôle joué par les femmes et par le sexe.

Le roman raconte l’histoire d’un homme qui, après avoir fait la guerre dans la marine, devient éditeur à New York, gagne plutôt bien sa vie, boit beaucoup d’alcool et passe son temps dans les restaurant et autres lieux ennuyeux. Il se marie quand il est jeune, puis il divorce. Il a une maîtresse à Londres, puis une dans la campagne américaine, et encore après une autre ailleurs, et enfin, à la fin de sa vie, il rencontre une jolie trentenaire.

Ce qui embête la sagesse précaire, c’est de se trouver devant une littérature de mâle, écrite par un mâle pour les mâles, éditée et publiée par des mâles. Ce qui me plaisait tant dans la lecture d’Elena Ferrante, c’était notamment d’entrer dans la psychè de filles et de femmes. Dès le début de la lecture de James Salter, je retrouve la vieille indifférence aux femmes

On me dira que le femmes sont omniprésentes dans Et rien d’autre, mais je suis dans l’incapacité de les différencier les unes des autres. A part leur prénom, je ne vois pas ce qui les distingue. James Salter est un écrivain qui parle toujours de la même manière des épouses, des maîtresses, des belles inconnues et des vieilles connaissances. Entre Christine et Enid, je ne vois aucune différence, ni physique, ni sur le plan de la personnalité. Quel contraste avec les amants de la narratrice d’Elena Ferrante, qui sont si singuliers, si riches en couleurs et en description.

J’ai lu ces deux auteurs en même temps, pour ainsi dire, pendant les mêmes vacances, lors du même voyage. C’est pourquoi je les entremêle et les compare tant.

La scène centrale d’Et rien d’autre est un dialogue entre le héros et sa maîtresse Christine. Cette dernière compare le plaisir du sexe avec celui de la prise d’héroïne. Le héros se sent un peu con car il n’a jamais essayé l’héroïne, et voici ce que les personnages se disent :

Je n’ai pas envie que tu penses que je suis juste un gentil garçon.

Tu n’es pas un gentil garçon. Tu es un homme, un vrai. Et tu le sais.

Tour ce qu’il avait voulu être, elle le lui offrait.

Et rien d’autre, p. 283.

Voilà. Tout tourne autour de l’ego d’un petit monsieur qui est obsédé par l’idée d’être un vrai mec. C’est quand même extrêmement pauvre.