« L’éblouissement des bords de route », de Bruce Bégout

Philosophe des villes, si l’on peut dire, Bruce Bégout a fait un très beau livre de voyage, dans les banlieues américaines. Il décrit les passages dans les motels, chante la vie morne des universitaires qui vont de colloques en colloques. Il imagine les positions érotiques qu’impliquent les bruits tortueux au-dessus de sa chambre.

Bégout est un phénoménologue de la vie fragile de ses contemporains, les petits bourgeois. La sociologie qu’il en fait trouve des formules qui me satisfont provisoirement :

« Les banlieues des grandes villes constituent à présent des galeries marchandes à ciel ouvert pour la classe moyenne, qui s’étend du sur-prolétariat vivant à crédit à la bourgeoisie décomplexée de sa situation précaire. »

Je me sens moi-même très bien défini, quant à ma réalité sociale, par cette expression de « sur-prolétariat » et celle de « décomplexé de sa situation précaire ».

Avec humour et sans l’ironie facile qu’on trouve sous la plume des jeunes mecs qui écrivent pour le plaisir, il cherche à exprimer de l’empathie pour les banlieusards américains. Il admire leurs efforts aveugles, et sourds, pour adapter leur vie si peu singulière à un réseau saturé de transports, de valeurs, de pertes et de gains flous.  

« J’envie cette humanité. Sans l’air d’y toucher, elle a dégonflé le vieux mythe de la communauté symbiotique dans laquelle seuls quelques intellectuels solitaires qui méprisent leur mode de vie voient encore un idéal. Elle n’a pas cherché à troquer l’incertitude de la vie contre les assurances faciles de la famille, de la solidarité et de la confrérie. »

C’est peu dire que Bégout fait du voyage une arme philosophique et rien d’autre. Je veux dire rien qui ressemble à une description ethnographique où chaque individu serait pris dans une tradition, des codes indépassables, des ancêtres qui reviennent, des parentés super compliquées. La précarité, c’est aussi ça, c’est la joie de n’appartenir à rien, au risque de la déprime, de la solitude et de l’absence.

« Sans doute pour la première fois dans l’histoire humaine, un groupe social a osé démonter tous les étais qui maintiennent la société debout et vivre dans la précarité sans fin et l’isolement le plus total. »

Bégout est vraiment à contre courant des travel writers, tous plus ou moins ethnologues. A moins que le nouveau courant de l’ethnographie soit là : retour à la philosophie et à l’espoir absurde d’une forme de liberté.

Tiens, pour conclure ce billet, je dirais qu’il annonce la constitution d’un pôle dans l’écriture du voyage : pôle anti-sociologique, pôle de la vitalité banale.  

The End of French Travel Writers

J’envie les Anglais pour leur fameuse lignée de travel writers qui font de la littérature de voyage un genre aussi respecté que le roman, l’autobiographie ou la poésie. Nous avons, nous aussi, des écrivains voyageurs, mais pas de lignée aussi repérable et célèbre que Wilfred Thesiger, Jonathan Raban, Bruce Chatwin, Freya Stark, P. Leigh Fermor.

Quand le Nouvel Observateur interroge des témoins de notre monde dans ses pages « Débats », il choisit, pour l’Angleterre, l’écrivain voyageur Colin Thubron, en août 2008. C’est une tradition anglaise que personne ne conteste, mais pourquoi personne ne s’étonne qu’on n’en ait pas une aussi, nous ? Je m’en étonne car historiquement, la France et l’Angleterre connaissent les mêmes mouvements, les mêmes grands événements concernant les déplacements, les explorations, les découvertes et leurs relations.

Au temps des Lumières, mêmes voyages autour de la terre (Cook chez eux, La Pérouse chez nous), les mêmes voyages fictifs et philosophiques (Swift et Sterne chez eux, Montesquieu, Voltaire et Diderot chez nous).

Le cas Stendhal

Mêmes voyages romantiques, Byron, Shelley, Chateaubriand, Nerval. J’oublie le principal : Stendhal.

La différence est que, lorsque l’on pense à Byron, on pense à ses voyages, alors que lorsque l’on dit le nom de Stendhal, qui y pense ? Il a pourtant connu la célébrité avec ses Promenades dans Rome, et n’est devenu romancier que sur le tard. D’ailleurs, en général, ses récits de voyages lui ont valu plus de succès de son vivant que Le Rouge et le Noir et toute son œuvre de fiction réunie.

Quand on pense à Flaubert, on pense à l’ « ermite de Croisset » et on occulte ses voyages et récits (Bretagne et Normandie, Orient, Egypte). Il faut savoir que les Anglo-irlandais, quand ils connaissent Flaubert, c’est plutôt par rapport à ses voyages (ce qui est peut-être dû aux analyses d’Edward Saïd dans Orientalism, 1978) même si c’est pour lui reprocher son rapport colonialiste aux étrangers. N’y a-t-il pas ici un tropisme français qui veut voir l’écrivain en moine reclus, voyageant uniquement dans le langage ? N’aime-t-on pas, plus que tout, l’auteur génial qui s’enfonce dans la nuit et le silence et creuse l’immobilité pour gratter sa névrose solitaire ? Flaubert, Proust, Claudel, Michaux, Beckett, Gracq, Quignard, tous voyageurs mais tous bénéficiant d’une image d’écrivains monastiques. En France, la représentation qu’on se fait de l’écrivain n’enveloppe pas le voyage. C’est ainsi.

Nous avons des écrivains de qualité qui, s’ils étaient anglais, seraient vus comme travel writers, mais Georges Perec, Le Clézio, Jean Rolin, ne voudraient même pas qu’on les désigne ainsi.

Le cas Maillart/Flemming

Quelque chose d’autre s’est passé, dans l’histoire de nos deux pays, qui a fait s’éloigner nos traditions littéraires l’une de l’autre. Quelque chose a eu lieu, quelque part dans le XXe siècle.

Dans la première moitié du XXe siècle, on connaît encore une vraie proximité entre les voyageurs français et les voyageurs anglais. Pensez à Alexandra David-Néel, on la prend tellement pour une Anglaise qu’on prononce souvent son nom comme si c’était David-Neil, on dit « Dayved-Nil ». Or, elle est Française, et nullement isolée. La langue française a connu de nombreux livres aventuriers écrits par des femmes, dont les plus célèbres sont David-Néels et Ella Maillart.

Cette dernière est d’autant plus intéressante, du point de vue de ce billet, qu’elle a voyagé avec un grand reporter anglais, Peter Flemming, et que tous deux publièrent, l’un à part de l’autre, un récit du même voyage à travers la Chine des années trente.

La simultanéité d’ Oasis interdites d’Ella Maillart, et de Journal de Tartarie de Flemming est un événement considérable, car il signale une sorte d’union tranquille entre nos deux traditions et que, dans le même temps, c’en est la fin. La désunion sera totale.

La fin des voyages

Bientôt, l’édition française va tourner le dos au récit de voyage. Tandis que les Anglais continuent sur leur lancée, le plus grand récit de voyage français du siècle commencera ainsi : « Je hais les voyages et les explorateurs », et fera la prédiction de « la fin des voyages ». Dans sa fameuse dernière page, on lira : « – adieu sauvage, adieu voyage – » (Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, 1955). On entendra Beckett nous dire : « On ne voyage pas pour le plaisir. On est cons, mais pas à ce point. »

Les récits de voyage continuent d’être écrits en France, mais ils sont publiés dans des collections à part, ils sont rangés dans des rayonnages de librairie sans prestige. Ils sont collés avec les témoignages de braves gars ayant fait toutes sortes d’exploits, ils n’ont plus rien de littéraires, ils sont sectorisés pour toucher le public qui aime la mer, celui qui est fada de montagne, celui qui veut aller en Afrique.

Alors que les Anglais lisent des Travel Writers dans le « Times » et le « Guardian » toutes les semaines, les Français ont oublié qu’on pouvait passer sa vie à écrire et voyager.   Mais alors, que s’est-il donc passé ?  

Aveuglement d’une jolie banlieusarde

Elle m’offre un verre sur la terrasse de sa maison HLM, dans la banlieue d’une ville française.

Elle me dit alors comme ça la littérature du voyage. Je dis eh oui, c’est un peu ça. Elle me demande des noms, j’en cite deux ou trois, pas plus, ceux que je préfère. Elle se dit intéressée et qu’elle pourrait bien s’y mettre cet été.

Plus tard, je vois, dispersés dans sa bibliothèque, des livres comme Le désert des déserts, La route d’Oxiane, Un anthropologue en déroute. De plus en plus étonné, je vois des auteurs comme Théodore Monod, Bruce Chatwin, Ella Maillard, plus quelques Chinois et quelques Turcs. En tout et pour tout, une vingtaine d’ouvrages référence de la littérature du voyage.

Mon amie croyait ne rien y connaître alors même qu’elle connaissait de grands classiques. Elle n’avait jamais pensé qu’ils pussent avoir des liens les uns avec les autres, ni a fortiori, qu’ils constituassent un genre à part entière.

Un peu comme ce sage précaire qui pratiquait avec joie Platon et Leibniz, et qui s’émerveilla le jour où il découvrit que quelque chose qu’on nommait philosophie existait. 

Le problème des livres

C’est un de mes rares et grands problèmes. Que faire de mes livres ? Je ne parle même pas vraiment de ceux que j’achète aujourd’hui, mais ceux que l’on m’offre, et surtout, de ceux que j’ai achetés avant d’être nomade. Des centaines d’ouvrages de qualité, des classiques de la littérature mondiale et de la philosophie.

Certains amis me disent : tu gardes ceux que tu n’as pas lu ou que tu veux relire et tu te débarrasses des autres. Comme si les livres étaient des choses mortes en tant que telles, des boîtes encombrantes.

Encombrants, ils le sont de fait, mais je croyais naïvement, autrefois, qu’ils étaient surtout une richesse, qu’ils faisaient respirer une maison, ils l’ouvraient vers des milliers d’histoires, des myriades de propositions intellectuelles. Pour moi, une maison pleine de livres étaient un lieu de promenade.

Aujourd’hui, je m’aperçois que mes livres sont surtout vus comme un problème à règler. Un problème de stockage.

Cela dit beaucoup, je crois, des difficultés liées au logement en France. Mes proches n’ont plus les moyens d’être généreux en terme de place, de pièces, le mètre carré coûte trop cher.

Mais cela dénote peut-être aussi un rapport au logement lui-même plus nomade : les gens ne veulent plus d’objets à collectionner qui soient dépositaires de la mémoire du monde. Ils veulent des appartements aérés, électroniques, connectés et clairs. Ils ont besoin d’espace et de légèreté. Je les comprends et je commence à en vouloir à mes livres, moi aussi.

Un roman qui me pose problème, « Birmane » de C. Ono-dit-Biot

Pendant les 350 premières pages, je lui ai laissé le bénéfice du doute.

Le narrateur un peu con, journaliste raté et méprisant le tourisme, qui cherche la vraie aventure, tel le premier péquenot bobo venu, qui parle de l’Asie comme un monde où une sorte d’authenticité est encore possible, par opposition à l’Occident. Je me disais que c’était une posture esthétique, que le romancier jouait sur les clichés des voyageurs contemporains, reconnaissables à leur bêtise crasse et à leur phobie des touristes.

D’ailleurs, je continue de lui laisser le bénéfice du doute, à ce sujet. Birmane (Plon, Prix Interallié 2007) est une reprise des romans d’aventures tels que les Anglais y ont excellé à la grande époque coloniale. Hommage à Conrad et à Kipling. Et puis c’est un fait, j’ai lu ce livre assez facilement, jusqu’au dernier chapitre qui m’a paru plus ennuyeux, sans doute parce que c’est là que tous les fils narratifs devaient converger et faire sens. Ce roman a donc une certaine puissance envoûtante, malgré, ou grâce à une abondance de lieux communs, dans les personnages et l’écriture.

Le problème est qu’on n’y croit pas. Le lecteur sait toujours tout avant que la narration le dise. On comprend 200 pages à l’avance que la fameuse rebelle mythique des montagnes, c’est la Blonde que le narrateur rencontre à Rangoon. A la fin, quand il fait l’amour avec la Blonde en question, on comprend, avant qu’il ne le dise, qu’il s’agit en fait d’une femme birmane. (Sur ce point, soit il joue très fort sur les clichés, soit il nous prend pour des ignorants, car il est impossible, vous m’entendez bien, impossible de confondre une Asiatique et une Blanche. Pas à cause de ce que vous pensez (car non, les femmes asiatiques n’ont pas le vagin plus étroit que les femmes blanches), mais à cause des cheveux bien sûr. Ils n’ont pas la même consistance, pas la même souplesse. Rien de commun entre des cheveux blonds et des cheveux asiatiques.)

Cette impossibilité de croire à la confusion entre les deux femmes symbolise un peu l’ensemble du roman : c’est un chouette roman, sauf qu’on n’y croit pas. On ne croit pas à l’histoire, on ne croit pas à l’amour que le narrateur ressent pour la Blonde. Ce n’est pas parce qu’il écrit : « Elle était devant moi, magnifique. Ce que j’aimais cette fille ! » que l’on voit une femme magnifique et que le sentiment nous est communiqué. Moi, je n’ai ressenti aucun frisson pour cette femme, pourtant j’ai été amoureux de femmes blondes, je sais ce que c’est. Là, rien. Mais ce n’est pas le plus énervant.

Le plus énervant, c’est quand la Blonde s’éloigne, s’écarte, et va pleurer, cachant son mystère. Cette ficelle narrative qui vise à éveiller l’intérêt du lecteur, moi ça me donne envie de foutre des baffes. C’est la raison pour laquelle j’ai vite arrêté de regarder les épisodes de la série Lost. Trop facile, de laisser imaginer un passé dramatique en faisant pleurer un personnage, ou en lui donnant des regards perdus dans le vide. Les femmes qui font cela dans la vraie vie m’ennuient déjà considérablement, ce n’est pas pour les retrouver dans les livres.

Mais jusqu’au bout, je me demande si Ono-dit-Biot ne joue pas avec les clichés pour faire maniéré. Dans le cinéma, François Ozon le fait excellemment, par exemple. Dans la littérature, Echenoz en est le maître, mais là je n’arrive pas à me décider. Tous ces « Elle a serré les poings », « J’ai cru défaillir », « un monde du fond des âges. Intouché. »,  « Voir des touristes m’a agacé. Vous avez la Thaïlande, les mecs, laissez-moi la Birmanie. », tous ces stéréotypes de la fiction d’aventure, est-ce aussi con que cela en a l’air, ou cela ressortit-il à un projet littéraire référencé ? On atteint le condensé suprême de cette littérature prévisible à la page 430. Je cite in extenso car je pourrais être taxé de manipulation :

« J’ai rassemblé tout mon courage. Tout mon orgueil. J’ai prononcé cette courte phrase, universelle, si souvent foulée aux pieds parce que les adolescents et les chanteurs la murmurent à tour de bras. Sauf que moi, je ne l’avais jamais dite. Sauf peut-être au plus fort de (je coupe un peu parce que, pour le coup, recopier cette prose est une activité véritablement chronophage) … en français, en bon français, en beau français :– Je t’aime. »

Il faut savoir que la nana lui répond : « Pas moi », que nous, les lecteurs, on se dit qu’elle dit cela pour des raisons politiques, qu’avant de sortir, elle se retourne juste assez pour montrer ses larmes. Le problème est que si c’est du maniérisme, je ne vois pas où cela mène. Du pur point de vue musical, cela donne des phrases difficile, sans charme, dont la pire est sans doute, vers la dernière page : « J’aime cette fille à en crever, ma femme tigre blonde, ma Wei Wei humanitaire, ma princesse goldentriangulaire. » Les écrivains contemporains n’ont-ils plus de gueuloir ? Font-ils seulement attention à la sonorité de leurs phrases ?

Quitte à passer pour faux derche, je finirai en affirmant que c’est un roman intéressant pour les raisons suivantes. Il met en situation un pays entier, il permet de comprendre les enjeux de la région, c’est donc un roman à visée journalistique, comme l’indique le prix littéraire qui l’a récompensé. L’impression de ne pas rencontrer de Birmans est aussi une chose réussie, en ceci que le voyage en Asie est, effectivement, souvent réductible à des périples entre Occidentaux, avec des indigènes en paysage de fond. Enfin, des scènes, des lieux et des destins restent extraordinaires. La ville chinoise dédiée à la débauche en pleine jungle, le grand trafiquant de drogue qui se voulait l’égal du président des Etats-Unis, la puissance fictionnelle des entreprises réelles comme Total, ou des administrations comme le Consulat, tout cela donne un roman d’aventure asiatique, qui fait pâle figure devant La condition humaine mais qui se laisse lire, un week-end de printemps.  

Les fils narratifs de « La précarité du sage» : la lettre d’un éditeur

Quand on écrit des manuscrits qui sont invariablement refusés par les éditeurs, on devient un as du refus. On apprend à lire des signes même là où il n’y en a pas nécessairement. Un refus ne ressemble pas à un autre refus. Il y a des gradations, des nuances. Il y a des refus qui fonctionnent comme des victoires, relativement à d’autres refus. Il y a une échelle des refus.

Le pire est celui où l’éditeur n’accuse même pas réception et ne vous donne aucune nouvelle, jamais. Moins pire mais pas vraiment consolant, la lettre ou le mail anonyme qui ne dit rien du contenu de votre texte.

Mais parfois, on se fend d’une lettre qui cherche à se justifier, et cela fait plaisir. Parfois, l’éditeur lui-même, le grand patron, prend la plume et vient vous gratifier de quelques mots. L’écrivain raté prend cela pour une reconnaissance de son travail, un quasi succès.

Voici ce que j’ai reçu, un jour, de la part d’un éditeur qui est à mes yeux l’un des plus prestigieux de France.
Monsieur,
Je vous remercie de nous avoir confié « La précarité du sage».
Excusez-moi, je vous prie, mes très longs délais de lecture.

C’est un très beau texte, calme et sage, en effet. On y apprend
beaucoup de choses sur la Chine, en douceur, paisiblement et
précisément.

Pourtant, je reste tout de même réservé. D’abord parce qu’il y a dans
votre regard un je ne sais quoi de gentiment ironique qui m’a gêné.
Ensuite, je ne suis pas tout à fait certain d’avoir vraiment ou
toujours ressenti les fils narratifs que vous évoquez dans votre
courrier d’accompagnement ni, surtout, la tension qui les tiendrait.

Avec mes regrets, et vous renouvelant mes excuses, je vous prie de
recevoir, Monsieur, l’assurance de mes sentiments les meilleurs.

XXXX XXXXXXXXXXX
 

P.S. Pouvez-vous s’il vous plaît nous indiquer, pour le retour de votre
manuscrit, si votre adresse de Shanghai est toujours valable. »

Moi, gentiment ironique ?

La révolution bibliothécaire, Gabriel Naudé

La bibliothèque est une des inventions les plus révolutionnaires qui soit. Je ne cesse de m’émerveiller qu’elles existent, qu’on ait le droit et les moyens d’y aller, de lire, et même d’emprunter ! Quelle civilisation que celle qui met à dispoisition des gens, de tous les gens, des livres et des encyclopédies !

Un livre du philosophe et historien Robert Damien permet de se faire un idée puissante de l’importance politique et stratégique de l’émergence de la bibliothéconomie : Bibliothèque et Etat. Naissance d’une raison politique dans la France du XVIIe siècle (P.U.F., 1995). On y suit le destin, l’oeuvre et la pensée du premier grand bibliothécaire français, Gabriel Naudé (1600-1653). Après avoir vécu comme intellectuel précaire pour plusieurs mécènes, il a publié un livre qui a provoqué une révolution dont personne n’a conscience : Advis pour dresser une bibliothèque, publié à Paris en 1627. Un petit livre de conseil (destiné au départ à rester dans la confidence du président de Mesme) qui fit sortir l’art de la bibliothèque sur la place publique. Ce qui était l’apanage des puissants, et une marque de prestige pour des pseudos lettrés influents, devint objet de débats, de discussion, de partage.

Par ce geste, il créa un nouveau métier, c’est ce qui me plaît infiniment. D’obscur employé en attente d’un généreux donateur, il devenait spécialiste et pouvait monneyer ses services et ses compétences sur le marché de l’emploi. « Le professionnel d’une telle bibliothèque n’attend qu’un donneur d’ordres. Il n’attend plus rien de l’ordre du don. » (Damien p.47) Mais ce « coup d’éclat » allait mettre la bibliothèque sur l’orbite d’une exigence d’universalité. Et qui d’autre que l’Etat peut établir une bibliothèque de cet ordre ? Ainsi, l’Etat en profite pour maîtriser les contours du savoir universel, en étant décisionnaire sur les livres à intégrer dans la bibliothèque. Gabriel Naudé théorise donc la fonction du bibliographe dont l’art et la science est de voyager, de participer aux débats intellectuels de son époque, et de choisir avec soin les livres qui comptent. Naudé devenait un « nouveau mentor » (p.63). Un nouveau métier pointe alors à l’horizon, celui de conseiller du prince.

Bien sûr, ce rôle existe chez les philosophes depuis que la philosophe existe, mais chez Platon, chez Aristote, et même chez Machiavel, ce n’était jamais un métier, au sens d’une pratique rationnelle qui peut se transmettre et perdurer. C’est dans un second ouvrage que Naudé en fait la théorie, un ouvrage que la modernité démocratique a vite remisé dans les poubelles de l’histoire : Considérations politiques sur les coups d’Estat, publié à Rome, en 1639. Naudé montre que le seul homme digne d’être conseiller ne doit appartenir à aucune classe, et que personne mieux que le bibliothécaire est capable de comprendre tous les points de vue, et d’avoir une « disposition d’esprit toujours égale en soi, ferme, stable, héroïque, capable de tout voir, tout ouïr, et tout faire, sans se troubler, sans se perdre, s’étonner. » (Damien, p.268). Pour contrer par avance les critique qui ne manquaient pas de fuser contre un tel portrait d’homme libre et universel, Naudé lance cette audacieuse évidence : « Le cardinal de Richelieu a été tiré du fond de sa bibliothèque pour gouverner la France. » (p.272).

Bibliothèque et Etat. La bibliothèque est un instrument politique, qui peut servir les dictatures autant que les démocraties, d’où la nécessité, aujourd’hui encore, d’y réfléchir avec force et prudence, et d’en bien user. Le dernier chapitre du livre de Damien, « Homo bibliothecus, homo democraticus ? », montre la fortune des idées de Naudé dans le contexte de l’Encyclopédie et de la Révolution qui en appelleront à « un sujet politique, instruit et maître de ses décisions informées. » En un mot, un mot que Naudé n’utilisait pas parce que ce n’était pas l’époque : un citoyen.

De tout cela je tire provisoirement deux enseignements :

1-     Henri Guaino, le conseiller du président Sarkozy, serait-il capable de dresser correctement une bibliothèque ? (Je sais, ce n’est pas un enseignement, c’est une question).

2-     Les bibliothécaires doivent être des penseurs, des intellectuels, et certainement pas de discrets techniciens cachés derrière des classifications Dewey. En Chine, où je travaille, rien n’est plus important ni plus urgent que des bibliothécaires compétents. Pour faire la révolution.

Pourquoi voyager ?

« Le voyageur est un insoumis. Il s’agit d’échapper à l’Etat, à la famille, au mariage, au fisc, aux polyvalents, aux passages à tabac, aux contraventions, aux tabous nationaux. (…) on fuit aussi des mères tyranniques, des épouses acariâtres, des maîtresses jalouses. » Paul Morand

Que veux dire Morand avec ces « polyvalents » ?

Michaux visionnaire ?

Voici ce qu’on lit dans Ecuador : 

« La crise de la dimension. 1er février 1928.Cette terre est rincée de son exotisme. Si dans cent ans, nous n’avons pas obtenu d’être en relation avec une autre planète (…) l’humanité est perdue.

(…) Nous souffrons mortellement ; de la dimension, de l’avenir de la dimension dont nous sommes privés, maintenant que nous avons fait à satiété le tour de la terre. » 

J’étais abasourdi de voir cela écrit en 1928. Michaux avait donc prévu le tourisme de masse et la banalisation de la découverte des continents. Cela n’est peut-être pas exceptionnel, je ne sais pas, mais à ma connaissance, personne n’avait eu ce type de discours avant la seconde guerre mondiale. C’était d’autant plus impressionnant que le même auteur allait écrire deux ans plus tard des phrases d’un admirable enthousiasme en côtoyant les Chinois. En 1928, il n’avait aucune idée de ce qu’il allait encourir en Asie, où il se verra comme un barbare.Je regarde de plus près mon livre, emprunté à l’alliance française de Shanghai, et je lis sur la page de couverture : 

Henri Michaux 

Ecuador

Journal de voyage 

Nouvelle édition

revue et corrigée 

nrf 

Gallimard 

Et le copyright indique la date de 1968. Il a donc revu son texte après la guerre. Je me souviens de ce que disait Robbe-Grillet de l’habitude qu’avait Michaux de revenir sur ses anciens textes. Il paraît qu’il retirait purement et simplement des poèmes entiers de ses ouvrages, et qu’il en ajoutait de nouveau.

Dans son Barbare en Asie, j’avais trouvé déjà des choses étonnamment perspicaces sur les Japonais. Le lecteur avait la nette impression qu’il prévoyait dès 1931 toutes les horreurs que les Nippons allaient faire subir aux Chinois et à d’autres peuples d’Asie. Mais il avait brouillé les cartes en ajoutant aussi des notes de bas de page datées des années soixante pour ajouter certains commentaires sur le maoïsme, qu’il voyait d’un œil assez bon.

Simon Leys regrette, dans un article, les changements que Michaux a effectués dans son Barbare.

De la nécessité de lire les différentes versions.

Tout cela m’amène à une légère suspicion. Quelqu’un a-t-il la version originale d’Ecuador ? Et peut-il me dire si le paragraphe suscité y était conforme à la version de 1968 ?  

Sollers avant de mourir

D’habitude, je n’aime pas beaucoup Philippe Sollers, mais j’avoue que j’ai été piégé, charmé, par ses mémoires, Un vrai roman (Plon, 2007).

A la lecture, on oscille toujours entre l’agacement, l’amusement et la réflexion, et finalement ça se lit trop bien pour en faire une critique malveillante.

Et puis il y a de très beaux chapitres. Un éloge de la sœur de Rimbaud qui m’a estomaqué ! Dans des moments de critique littéraire comme celui-là, on peut dire qu’il a vraiment fait son travail. D’ailleurs, j’ai toujours trouvé qu’il savait donner envie de lire, envie d’aller plus loin avec tel ou tel auteur, et rien que pour ça, il lui sera beaucoup pardonné. Je n’ai pas honte d’avouer que Sollers est un des pères spirituels pour moi, en ceci que j’ai beaucoup lu ses articles dans le Monde des livres, et dans sa revue L’Infini. J’ai découvert des auteurs grâce à lui, et plus que cela, j’ai été très impressionné par certaines directions que pouvait prendre, sous sa plume, la littérature, dans son rapport à la vie, au plaisir et à la fuite (considérée comme art de la guerre.)

Un chapitre poignant et inspiré, intitulé « Docteur », où il dit que les gens le prennent souvent pour un soignant plutôt que comme un écrivain. Il se laisse alors aller à un délire nietzschéen de mégalomanie où il se voit médecin des âmes et des corps, fin connaisseur et apte à administrer des traitements, des diagnostiques. Il évalue une certaine puissance physique, un courant animal entre lui et les autres. Je cite : « Pourquoi ‘docteur’ ? Sans doute parce que je n’ai pas envie que les autres soient malades. Plus exactement : je n’aime pas la folie, et ça doit se voir ». Une relation intéressante à la folie, après les schizo-analyses et les fascinations pour les démences de tout genre.

Un vieux désir de santé et de bonne humeur réussit, page après page, à s’exprimer et à s’insinuer dans le lecteur.

Je ne sais pas s’il s’agit d’un livre qui croît après l’avoir lu, mais au cours de la lecture, je reconnais qu’il se dégage un charme assez envoûtant. On se laisse convaincre d’une chose, au moins : qu’on est en présence d’un vivant intense, tenace, d’un homme dont on ferait volontiers un ami, dont les conversations sont parfois énervantes mais souvent stimulantes.

C’est donc une affaire de séduction. Pas de doute qu’il sait s’y prendre, et qu’on le regrettera quand il disparaîtra. Il nous laissera avec des gens beaucoup moins légers, beaucoup plus corrects. En effet, ce n’est pas avec des Michel Onfray qu’on va rigoler en parlant de Nietzsche et d’érotisme.