Cartes et écriture

Un récit de voyage, traditionnellement, cela commence avec une carte. Le lecteur ouvre le livre et la carte le fait déjà rêver.

Moi, je suis peut-être un mauvais exemple, mais vous me montrez une carte, et je plane. Au début d’un récit de voyage, la carte fonctionne un peu comme un deuxième sommaire. Une pré-table des matières.

Du point de vue poétique, c’est une image qui provoque une tension, une excitation muette en attente d’un texte qui devrait normalement faire vivre, faire respirer ce réseau de lignes. Le lecteur est pris dans un double mouvement contradictoire : il commence à imaginer les paysages, et il s’interdit de le faire. Il ne veut pas trop dévoiler le mystère que propose toute carte, même les cartes des lieux dont nous sommes familiers.

Généralement, sur la carte, figure une ligne repérable : c’est l’itinéraire de l’écrivain voyageur. Là encore, excitation, tension. Une pauvre ligne qui indique le trajet d’un voyageur, ou d’un convoi, dans un pays, un continent : comment ne pas y voir le symbole du fil de la vie d’un individu, mortel, dans l’immensité du monde ? Et se demander : pourquoi par là plutôt que par là ? Pourquoi cette ligne droite, alors qu’il aurait été si enrichissant d’aller en zig-zag ? Et nous voilà dans le roman, dans l’intrigue littéraire, dans les dernières pages de L’éducation sentimentale de Flaubert. Les deux amis qui font le bilan ; toi et ta vie en zig-zag, moi et ma ligne droite, nous avons péché par excès ou par manque de rectitude.

La carte des récit de voyage mérite donc qu’on en fasse des analyses. On en parle beaucoup trop peu, beaucoup trop peu. C’est bien simple, on en parle presque jamais! Demandez-vous, quand avez-vous parlé la dernière fois des cartes figurant dans les récits de voyage ?

En voici quelques unes pour réparer ce manque d’attention.

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Ella Maillart, Oasis interdites (Payot, 2002 (1937)). Carte officielle de la Chine des années trente, les noms y sont écrits en transcription phonétique de l’époque. Les lignes de l’itinéraire sont des traits identiques aux lignes des frontières. Tracer sa route, dit Derrida, c’est équivalent à l’acte d’écriture, c’est tracer une frontière. On y voit encore la Mandchourie, on voit la date, on pense à l’histoire, aux Japonais, aux nationalistes, aux communistes, aux seigneurs de la guerre, à l’immense merdier qui régnait en Chine à cet époque. Elle va traverser ce territoire avec Peter Fleming.

« Qu’on soit historien, écrit Nicolas Bouvier, philologue, mystique ou voleur de chevaux, cette lente traversée de la côte chinoise à l’Inde moghole est sans doute le plus beau trajet de pleine terre qu’on puisse faire sur cette planète. Prenez la mappemonde et trouvez-moi mieux! »

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Le grand trajet de Bouvier lui-même. Beaucoup moins de ligne, tout d’un coup. Peu de noms, beaucoup de blanc.

Une carte, d’ailleurs, qui n’est certainement pas de Bouvier lui-même. C’est un des problèmes intéressants de ce sujet d’études : certaines cartes sont conçues par l’écrivain, d’autres le sont par l’éditeur. Comme Bouvier n’a pas écrit un seul livre sur l’ensemble de cet itinéraire, mais trois, plus des émissions de radio, cette carte est une reprise a posteriori, une synthèse générale du grand voyage des années 1950 qui allait l’inspirer pour le restant de sa vie.

Les éditions du sage précaire, 2

Si j’avais une grosse entrée d’argent, comme cela arrive parfois, je sais ce que je ferais.

J’en ai déjà parlé il y a un an jour pour jour.

Je choisirais une jeune femme de toute beauté et au chômage. Si, cela existe, en 2008, ne me dites pas que cela n’existe pas.

Il me faudrait une femme extrêmement charmante au contact, intelligente, ayant le sens des livres et le sens de la vente. Je ferais d’elle la directrice en chef des Editions du Sage Précaire. Je la salarierais grassement pour qu’elle me soit fidèle, mais je lui ferais comprendre que la vente, la vente, ma mignonne, la vente serait l’objectif absolu de son emploi et de son avancement futur. Ou tout au moins la tentative de la vente, une certaine volonté de vente.

Un désir de vente.

Je ferais venir mon assistante à Belfast. (Elle serait directrice en chef, mais comme je serais le chef des directeurs en chef, je pourrais dire d’elle qu’elle est mon assistante.) Je la logerais dans une belle maison pas trop loin de celle que je partage avec des Slovaques, et pas trop loin de l’université Queen’s. Tiens, je la logerais entre la fac et ma maison. Et ensemble, nous fabriquerions et vendrions des livres extraordinaires.

Nous nous envolerions pour la Chine et ferions signer un contrat d’exclusivité à Neige. Pour les cinq ans venir, tout ce que tu écris en français nous appartient de droit. Personne d’autres que nous n’aura le droit d’en faire un bouquin, c’est à prendre ou à laisser. (Il faudrait que mon assistante ait un peu le sens du contact, qu’elle mette un peu de chaleur et de rondeur dans les rendez-vous d’affaire. D’ailleurs, c’est elle qui s’occupera de tout ça, car moi, j’ai une thèse à écrire. Sauf pour les auteurs femmes, que j’irai voir tout repentant, tout modeste, avec des promesses et du miel plein la bouche.) Il y a d’ores et déjà deux bons livres à construire avec les textes de Neige. L’un des deux, nous y avons déjà travaillé et Neige était d’accord pour le construire sur le plan d’un journal intime durant quatre saisons. 

Neige sera la première à être publiée, et elle sera la fée protectrice, l’ange gardienne, la patronne, la reine, la princesse des Editions du Sage Précaire.

Mon assistante pourra prendre deux ou trois stagiaires en « métier du livre » pour l’aider à corriger et à mettre en page, etc. (Ou mieux, des stagiaires en rien du tout, des filles isolées mais pleines d’idées et de joie pour faire de ma maison d’édition un havre de paix et de rire.) Elle est directrice en chef, elle gère.

Après, nous irons à Angers et nous ferons signer un contrat d’exclusivité à Mart concernant tous les polars à venir. Exclusivité pour la série qu’il est sur le point de réaliser. Le premier bouquin de la série, que j’ai eu le plaisir de lire, est quasiment prêt. Mon assistante n’aura presque rien à faire (franchement, pour ce que je la paye, celle-là, on se demande de quoi elle se plaint, heureusement que je l’aime et que je ne peux pas me passer d’elle.) 

Après quoi, nous aurons une assez grande force de frappe pour faire masse. Nous serons en position de force pour attirer à nous des talents. Nous aurons assez de charme pour faire écrire les plus récalcitrants. Je dépêcherai mon assistante vers Dominique pour le motiver à écrire son polar à lui. Ou alors pas un polar fini, mais des fragments de polars, des idées de polars, des ambiances, des scènes de meurtres, des scènes de fesse, des personnages campés, comme ça, au milieu de rien. Je créerai une collection de livres noirs qui s’appellera : Idées de polars

Pour motiver mon assistante à vendre, à trouver des idées pour vendre, je l’intéresserais aux ventes. Mieux, je lui laisserai la totalité des gains pour les cinq premières années. Après, on verra. Vendre, il n’y a que cela de vrai. Il n’y a que cela qui fâche. Il n’y a que cela qui soit difficile. Tout le reste, avec une bonne assistance, on en vient bout.

Vous comprenez, il ne faut jamais se lancer dans un business de livres sans avoir conscience que c’est un business.

L’autopromotion de Michel Le Bris

A l’heure où même des écrivains trentenaires dénoncent « les illusions de la littérature-monde » (du coup, je me sens moins seul), j’ai une révélation à faire.

Ce n’est pas une révélation, d’ailleurs, c’est l’impression d’un scoop. L’idée d’une chose qui, si elle s’avérait, pourrait devenir une nouvelle assez intéressante (il faut que je revoie mes effets d’annonce, moi, je viens de passer de « révélation » à « nouvelle assez intéressante ».)

Je crois savoir pourquoi le manifeste Pour une littérature voyageuse est épuisé. Oui, c’est ça mon scoop. En même temps, ce blog, ce n’est pas News of the World, si vous voulez du croustillant, allez voir ailleurs.

C’était une chose incroyable, je trouvais. Comment un homme aussi influent que Michel Le Bris pouvait laisser à l’abandon un ouvrage collectif qui, dès 1992, accompagnait le festival Etonnants Voyageurs en réclamant une « écriture-monde », un retour au roman d’aventure, etc. Ces dernières années étaient le moment de le rééditer.

Surtout avec tous ces prix littéraires décernés aux francophones, aux étrangers, avec le prix Nobel de Le Clézio « écrivain de l’errance, des peuples primitifs, grand voyageur. »

Surtout avec le nom des participants du recueil qui suit le manifeste : Nicolas Bouvier, Michel Chaillou, Jacques Lacarrière, Kenneth White, Gilles Lapouge, Jacques Meunier, Jean-Luc Coatelem… Que du beau monde !

Surtout que la « note de l’éditeur », anonyme, qui ouvre et cristallise l’esprit du manifeste, fait un éloge sans équivoque de Le Bris :

« … l’un de ceux, avec Kenneth White, qui a pensé avec le plus d’acuité cette possibilité d’une « écriture-monde », à savoir Michel Le Bris, développe d’œuvre en œuvre, depuis L’homme aux semelles de vent, une théorie de l’Imagination Créatrice assez originale pour… »

Pourquoi laisser dans l’ombre un texte qui dit de vous que vous êtes un de ceux qui a pensé quoi que ce soit « avec le plus d’acuité » ? Le plus d’acuité, c’est la formule qui tue, à mon avis. Je suis à fond pour l’acuité, personnellement. Moi, si je lisais un jour quelque chose comme : « Guillaume fut le sage précaire qui mangeait le boeuf bourguignon avec le plus d’acuité », j’en ferais des gorges chaudes pendant des mois.

Alors pourquoi ne fait-on rien pour rééditer ce petit livre, qu’on est sûr de vendre à des milliers d’exemplaires ? D’un pur point de vue économique, c’est incompréhensible. Quelqu’un doit s’y opposer, mais qui, et pourquoi ?

La raison, je n’en suis pas certain, mais voici ma suspicion : cet éloge de Michel Le Bris, cité plus haut, a été écrit par lui-même. Il est quasiment certain que la « note de l’éditeur » est aussi anonyme que l’est ce blog. On y reconnaît le style, les idées et les obsessions du biographe de Stevenson. Si ce n’était pas suffisant, on y trouve quasiment les mêmes phrases que dans « Fragments du royaume » le petit texte signé Michel Le Bris dans le recueil qui suit le manifeste.

Si on rééditait Pour une littérature voyageuse, le public prendrait notre écrivain voyageur en flagrant délit d’auto-publicité. Moi cela ne me choque pas car il faut bien vivre, et si l’on est un as du marketing, ce qu’est notre Breton de Saint-Malo, alors il est naturel d’être un peu le bénéficiaire des efforts que l’on fait pour les autres. Mais pour d’autres gens du public, plus moraux, plus droits dans leurs bottes, cela pourrait le faire mal voir.

Cela pourrait, pourquoi pas, lui faire rater un prix littéraire.

La littérature voyageuse de Michel Le Bris

 

Michel le Bris est un personnage étonnant. Je ne connais que deux choses de lui. Sa façon d’écrire et son activité socio-culturelle dans le domaine de la littérature.

Il a écrit des livres, des articles, des préfaces, etc. C’est souvent très mauvais. Dans son grand livre fondateur, L’homme aux semelles de vent, publié vers 1975, il développe des idées anti-progrès, anti-technologie, anti-touristes, d’un ridicule achevé. Mais il réussit à faire passer des choses assez fortes sur la Bretagne, sur une image ancienne, nostalgique et difficile de la Bretagne. Bon.

Il a publié, en 1992, Pour une littérature voyageuse. Un manifeste qui devrait me plaire, puisqu’il promeut la littérature du voyage. Sauf que le manifeste en question est un tissu d’âneries, si bien que plutôt que de rendre service, il dessert la cause du récit de voyage. A le lire, on a plus envie de se désolidariser de ce type de littérature que de signer le manifeste. 

Pour résumer, il dénonce la littérature française, à laquelle il trouve trois fléaux : l’idéologie, le moi, et le formalisme. Pour la revivifier, il faut une « littérature voyageuse » sans idéologie, sans moi et sans forme.

Comme il sent bien que tout cela ne va nulle part, il invente des notions sans consistance mais qui fonctionnent comme une langue de bois que l’on peut faire tourner dans le vide ; il parle de « grand dehors » par opposition aux « petits moi » des écrivains sédentaires. Il appelle de ses voeux des choses comme une « écriture-monde », une « écriture du réel ».

De même qu’une candidate à une élection récente assommait l’intelligence des Français en leur lançant des slogans du type : « La France présidente », de même, Le Bris cherche à les endormir avec des bricolages marketing, comme « désir de liberté », « désir de monde ». Cela vous a des airs de « Désir d’avenir », de « Bouge la France », ou de n’importe quelle trouvaille d’un communiquant quelconque. Courant littéraire, émission de télévision, parti politique, tous usent du même ramage, aujourd’hui.

Le Bris n’est pas un solitaire. Il aime regrouper les gens, et franchement, pourquoi pas ? Cela me paraît plutôt sympathique, comme personnalité. Il a alors appelé à la rescousse une grosse dizaine d’écrivains pour participer à ce livre manifeste. Ils se sont dit « pourquoi pas ? » Le Bris écrit que ce qui les unit, c’est « la conviction que toute littérature vivante se doit d’être peu ou prou voyageuse, aventureuse, ouverte sur le monde. »

A-t-on déjà vu une littérature fermée sur le monde ? Si oui, alors la définition que l’on se fait du mot « monde » doit être singulièrement ténue. Bref, tout cela, c’est bel et bien n’importe quoi, ce serait à jeter aux cabinets, sauf qu’on ne le peut pas.

Car à côté de l’écriture, il y a la société, chers amis, vous l’aviez oubliée. Et Michel Le Bris est un as de la société. Il sait regrouper les gens, il sait diriger, il sait créer des structures et il sait comment en faire parler. C’est ainsi que son festival « Etonnants voyageurs » s’est imposé comme un des plus vivant de France. Je n’y suis jamais allé, mais je veux bien croire que ce soit formidable.

Vous connaissez l’âme humaine aussi bien que moi, certainement mieux que moi, vous savez ce qui suit : personne ne peut se permettre de dire à Michel Le Bris que ce qu’il écrit est atroce, qu’il raconte des billevesées. C’est la tragédie des chefs de clan, des patronnes de salons ; ils sont tellement utiles qu’on n’ose rien leur dire. Imaginez qu’il soit fâché contre vous, ce serait déplorable : avec son entregent, sa générosité, son pouvoir médiatique, il pourrait vous aider très facilement à sortir d’une mauvaise passe. Et vous vous l’alièneriez pour si peu ? Au fond, qu’est-ce que cela vous fait, qu’il publie ses textes ici et là, quel mal cela fait-il ?

Et puis il y a la force aveugle des médias. Des expressions comme « désir de monde », « littérature voyageuse », ça parle aux médias, c’est même calibré pour eux. Aucune pensée derrière ces mots, aucune définition, rien qui retienne ou qui freine l’intense souffle de la parole médiatique qui s’auto-produit et s’auto-évalue selon les effets produits, jamais selon la pertinence interne des discours.

Il a récidivé en 2007 avec un autre manifeste : Pour une littérature-monde, en collaboration avec Jean Rouaud, et tout un tas d’auteurs des anciennes colonies. Non seulement, il y fait jouer aux anciens colonisés un rôle limite (les Noirs nous apportent la vie, ils viennent de leurs pays sauvages et nous réveillent, nous qui nous endormons dans notre civilisation décadente), mais en plus il traite de « nains » tous ceux qui ne pensent pas comme lui. Il développe un anti-intellectualisme nauséabond et rejette sans autre forme de procès les décennies de théories qui sont encore aujourd’hui enseignées dans les universités du monde entier. 

Et moi, qui cherche à étudier la littérature du voyage, je suis dans l’obligation de m’appuyer ce type de prose. La prose du vide, de la formule qui fait mouche ou pas, la prose du ressentiment. Une prose qui galvaude terriblement le mot « voyage » et le mot « littérature ».   

Le Clézio prix Nobel 2008 ! La culture française n’était pas tout à fait morte finalement.

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Ce n’est pas beau, ça ? Pas magnifique ? Après ces ricanements américains sur la prétendue mort de la culture française, un de nos bons écrivains décroche le prix Nobel. J’ai pour ma part une autre raison de me réjouir : au moment où je me lance dans une recherche sur l’écriture du voyage, ce prix va peut-être rendre ce domaine de recherche encore plus porteur qu’il ne l’est actuellement. C’est important d’être porté par un sujet porteur.

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Bon, il n’y a pas lieu de s’étonner, soit dit en passant. La France obtient un prix Nobel de littérature à peu près tous les dix ans depuis un siècle. Une régularité étonnante qui pourrait être une réponse à ceux qui voient un déclin, mais qui n’est pas une réponse du tout, car cela ne signifie pas grand chose. Un petit rappel malgré tout, décennie par décennie :

Années 1900 : 2 Français

Années 1910 : 1

Années 1920 : 2

Années 1930 : 1

Années 1940 : 1

Années 1950 : 2

Années 1960 : 2

Années 1970 : Aucun

Années 1980 : 1

Années 1990 : Aucun

Années 2000 : 2

Voilà, cela devrait nous apprendre l’humilité autant que la fierté. Chaque décennie voit un Français couronné, aussi vivante ou aussi morne que soit la vie littéraire française. A voir ces chiffres, on n’a pas l’impression que la littérature française ait été si puissante dans les années 30, ni qu’elle soit si malade aujourd’hui. De même, on n’imagine pas que les années 1970 aient été si riches, et c’est un des ratages les plus prodigieux des jurés de Stockholm : l’absence totale des écrivains-théoriciens de la postmodernité, toute la bande des Barthes, Foucault, Deleuze, Derrida, dont les qualités d’écriture n’avait rien à envier aux écrivains purement littéraires, si cela veut dire quelque chose.

Alors Le Clézio, après tout pourquoi pas ? Il a tout pour plaire, il est un peu le gendre idéal, il bénéficie à la fois d’une aura de génie précoce, d’auteur expérimental et de classique (précoce aussi). Il est très étudié dans les French Studies à l’étranger, alors l’attribution du prix Nobel devrait rendre beaucoup de gens contents, et franchement, quel mal y a-t-il à rendre les gens contents ?

Le « cruising » : le nomadisme contre le voyage

A Dublin, mon ami Barra ne tient pas en place longtemps. Souvent, dans l’après-midi, il prend sa voiture et part dans de longues dérives. Il roule sur de petites routes dans la direction de Dundalk. Autour de l’aéroport, il tient compagnie aux planespotters, il regarde les avions. Savez-vous comment on appelle cela ? Le cruising.

Les Américains pratiquent le cruising depuis les années cinquante, paraît-il. C’est Barra qui me l’a expliqué. Les jeunes qui avaient une voiture se déplaçaient sans but, dans les banlieues des villes américaines. Sans but, ce n’est pas toujours exact, souvent on cruisait pour draguer : « Cruising for a girl ». On en est venu à créer des expressions entrées dans la langue commune : « Cruising for bruising ».

Bruce Bégout en fait une théorie, au début du XXIe siècle. Dans sa définition, le cruising est une « virée en voiture qui n’est ni une croisière ni une croisade. » Il dresse dix points qui pourraient devenir les bases de cette (nouvelle) théorie. Il s’agit d’une « dromomanie » pure, où l’ « autonaute » « sait très bien qu’il ne se passe pas plus de choses extraordinaires là-bas qu’ici. Que partout une égale normalité ordonne le monde. »

Ai-je déjà dit que Bégout, avant d’être un écrivain du voyage, était un philosophe spécialiste de phénoménologie ? Il a écrit quelques livres sur Husserl. On comprend mieux d’où lui viennent ses conceptions d’une « égale normalité » qui ordonne le monde, de la « banalité » des choses. Indifférent à tout pittoresque, c’est la vie même, les « choses mêmes » qui remplissent son désir d’expérience.

Voyage du philosophe.

Mon pote Barra, en conduisant sa voiture, comprend très bien l’aspect philosophique de ses glissements autonautiques.

Le cruiser ne doit pas chercher à entrer en contact avec les gens croisés et, « S’il est amené à assister à des scènes troublantes, il ne doit jamais se départir d’un air de réserve qui, mieux que toute protection, le préservera de l’adversité. » Pas de contact avec les indigènes, les autochtones, voilà qui s’oppose radicalement à l’éthique des guides de voyage, et à celle du voyage ethnographique, le plus noble qui fût.

Après avoir clairement précisé que le cruising devait se pratiquer seul, Bégout explique que le but n’est pas d’échapper à l’ennui quotidien. « Au contraire, par la stricte observance des règles, sa pratique s’attache à provoquer un certain ennui. » S’il n’y a aucune connaissance à en espérer, une petite vérité peut en être tirée : « Errer, ce serait moins être dans l’erreur, que se situer en deçà du vrai et du faux, bien et du mal, de l’un et du multiple. »

Enfin c’est à une participation infime au vagabondage universel que le cruising invite : « Pour une nuit, elle (la balade) extrait de l’errance universelle un petit morceau de nomadisme individuel. »    

Pour en savoir plus : Bruce Bégout, L’éblouissement des bords de routes

« L’éblouissement des bords de route », de Bruce Bégout

Philosophe des villes, si l’on peut dire, Bruce Bégout a fait un très beau livre de voyage, dans les banlieues américaines. Il décrit les passages dans les motels, chante la vie morne des universitaires qui vont de colloques en colloques. Il imagine les positions érotiques qu’impliquent les bruits tortueux au-dessus de sa chambre.

Bégout est un phénoménologue de la vie fragile de ses contemporains, les petits bourgeois. La sociologie qu’il en fait trouve des formules qui me satisfont provisoirement :

« Les banlieues des grandes villes constituent à présent des galeries marchandes à ciel ouvert pour la classe moyenne, qui s’étend du sur-prolétariat vivant à crédit à la bourgeoisie décomplexée de sa situation précaire. »

Je me sens moi-même très bien défini, quant à ma réalité sociale, par cette expression de « sur-prolétariat » et celle de « décomplexé de sa situation précaire ».

Avec humour et sans l’ironie facile qu’on trouve sous la plume des jeunes mecs qui écrivent pour le plaisir, il cherche à exprimer de l’empathie pour les banlieusards américains. Il admire leurs efforts aveugles, et sourds, pour adapter leur vie si peu singulière à un réseau saturé de transports, de valeurs, de pertes et de gains flous.  

« J’envie cette humanité. Sans l’air d’y toucher, elle a dégonflé le vieux mythe de la communauté symbiotique dans laquelle seuls quelques intellectuels solitaires qui méprisent leur mode de vie voient encore un idéal. Elle n’a pas cherché à troquer l’incertitude de la vie contre les assurances faciles de la famille, de la solidarité et de la confrérie. »

C’est peu dire que Bégout fait du voyage une arme philosophique et rien d’autre. Je veux dire rien qui ressemble à une description ethnographique où chaque individu serait pris dans une tradition, des codes indépassables, des ancêtres qui reviennent, des parentés super compliquées. La précarité, c’est aussi ça, c’est la joie de n’appartenir à rien, au risque de la déprime, de la solitude et de l’absence.

« Sans doute pour la première fois dans l’histoire humaine, un groupe social a osé démonter tous les étais qui maintiennent la société debout et vivre dans la précarité sans fin et l’isolement le plus total. »

Bégout est vraiment à contre courant des travel writers, tous plus ou moins ethnologues. A moins que le nouveau courant de l’ethnographie soit là : retour à la philosophie et à l’espoir absurde d’une forme de liberté.

Tiens, pour conclure ce billet, je dirais qu’il annonce la constitution d’un pôle dans l’écriture du voyage : pôle anti-sociologique, pôle de la vitalité banale.  

The End of French Travel Writers

J’envie les Anglais pour leur fameuse lignée de travel writers qui font de la littérature de voyage un genre aussi respecté que le roman, l’autobiographie ou la poésie. Nous avons, nous aussi, des écrivains voyageurs, mais pas de lignée aussi repérable et célèbre que Wilfred Thesiger, Jonathan Raban, Bruce Chatwin, Freya Stark, P. Leigh Fermor.

Quand le Nouvel Observateur interroge des témoins de notre monde dans ses pages « Débats », il choisit, pour l’Angleterre, l’écrivain voyageur Colin Thubron, en août 2008. C’est une tradition anglaise que personne ne conteste, mais pourquoi personne ne s’étonne qu’on n’en ait pas une aussi, nous ? Je m’en étonne car historiquement, la France et l’Angleterre connaissent les mêmes mouvements, les mêmes grands événements concernant les déplacements, les explorations, les découvertes et leurs relations.

Au temps des Lumières, mêmes voyages autour de la terre (Cook chez eux, La Pérouse chez nous), les mêmes voyages fictifs et philosophiques (Swift et Sterne chez eux, Montesquieu, Voltaire et Diderot chez nous).

Le cas Stendhal

Mêmes voyages romantiques, Byron, Shelley, Chateaubriand, Nerval. J’oublie le principal : Stendhal.

La différence est que, lorsque l’on pense à Byron, on pense à ses voyages, alors que lorsque l’on dit le nom de Stendhal, qui y pense ? Il a pourtant connu la célébrité avec ses Promenades dans Rome, et n’est devenu romancier que sur le tard. D’ailleurs, en général, ses récits de voyages lui ont valu plus de succès de son vivant que Le Rouge et le Noir et toute son œuvre de fiction réunie.

Quand on pense à Flaubert, on pense à l’ « ermite de Croisset » et on occulte ses voyages et récits (Bretagne et Normandie, Orient, Egypte). Il faut savoir que les Anglo-irlandais, quand ils connaissent Flaubert, c’est plutôt par rapport à ses voyages (ce qui est peut-être dû aux analyses d’Edward Saïd dans Orientalism, 1978) même si c’est pour lui reprocher son rapport colonialiste aux étrangers. N’y a-t-il pas ici un tropisme français qui veut voir l’écrivain en moine reclus, voyageant uniquement dans le langage ? N’aime-t-on pas, plus que tout, l’auteur génial qui s’enfonce dans la nuit et le silence et creuse l’immobilité pour gratter sa névrose solitaire ? Flaubert, Proust, Claudel, Michaux, Beckett, Gracq, Quignard, tous voyageurs mais tous bénéficiant d’une image d’écrivains monastiques. En France, la représentation qu’on se fait de l’écrivain n’enveloppe pas le voyage. C’est ainsi.

Nous avons des écrivains de qualité qui, s’ils étaient anglais, seraient vus comme travel writers, mais Georges Perec, Le Clézio, Jean Rolin, ne voudraient même pas qu’on les désigne ainsi.

Le cas Maillart/Flemming

Quelque chose d’autre s’est passé, dans l’histoire de nos deux pays, qui a fait s’éloigner nos traditions littéraires l’une de l’autre. Quelque chose a eu lieu, quelque part dans le XXe siècle.

Dans la première moitié du XXe siècle, on connaît encore une vraie proximité entre les voyageurs français et les voyageurs anglais. Pensez à Alexandra David-Néel, on la prend tellement pour une Anglaise qu’on prononce souvent son nom comme si c’était David-Neil, on dit « Dayved-Nil ». Or, elle est Française, et nullement isolée. La langue française a connu de nombreux livres aventuriers écrits par des femmes, dont les plus célèbres sont David-Néels et Ella Maillart.

Cette dernière est d’autant plus intéressante, du point de vue de ce billet, qu’elle a voyagé avec un grand reporter anglais, Peter Flemming, et que tous deux publièrent, l’un à part de l’autre, un récit du même voyage à travers la Chine des années trente.

La simultanéité d’ Oasis interdites d’Ella Maillart, et de Journal de Tartarie de Flemming est un événement considérable, car il signale une sorte d’union tranquille entre nos deux traditions et que, dans le même temps, c’en est la fin. La désunion sera totale.

La fin des voyages

Bientôt, l’édition française va tourner le dos au récit de voyage. Tandis que les Anglais continuent sur leur lancée, le plus grand récit de voyage français du siècle commencera ainsi : « Je hais les voyages et les explorateurs », et fera la prédiction de « la fin des voyages ». Dans sa fameuse dernière page, on lira : « – adieu sauvage, adieu voyage – » (Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, 1955). On entendra Beckett nous dire : « On ne voyage pas pour le plaisir. On est cons, mais pas à ce point. »

Les récits de voyage continuent d’être écrits en France, mais ils sont publiés dans des collections à part, ils sont rangés dans des rayonnages de librairie sans prestige. Ils sont collés avec les témoignages de braves gars ayant fait toutes sortes d’exploits, ils n’ont plus rien de littéraires, ils sont sectorisés pour toucher le public qui aime la mer, celui qui est fada de montagne, celui qui veut aller en Afrique.

Alors que les Anglais lisent des Travel Writers dans le « Times » et le « Guardian » toutes les semaines, les Français ont oublié qu’on pouvait passer sa vie à écrire et voyager.   Mais alors, que s’est-il donc passé ?  

Aveuglement d’une jolie banlieusarde

Elle m’offre un verre sur la terrasse de sa maison HLM, dans la banlieue d’une ville française.

Elle me dit alors comme ça la littérature du voyage. Je dis eh oui, c’est un peu ça. Elle me demande des noms, j’en cite deux ou trois, pas plus, ceux que je préfère. Elle se dit intéressée et qu’elle pourrait bien s’y mettre cet été.

Plus tard, je vois, dispersés dans sa bibliothèque, des livres comme Le désert des déserts, La route d’Oxiane, Un anthropologue en déroute. De plus en plus étonné, je vois des auteurs comme Théodore Monod, Bruce Chatwin, Ella Maillard, plus quelques Chinois et quelques Turcs. En tout et pour tout, une vingtaine d’ouvrages référence de la littérature du voyage.

Mon amie croyait ne rien y connaître alors même qu’elle connaissait de grands classiques. Elle n’avait jamais pensé qu’ils pussent avoir des liens les uns avec les autres, ni a fortiori, qu’ils constituassent un genre à part entière.

Un peu comme ce sage précaire qui pratiquait avec joie Platon et Leibniz, et qui s’émerveilla le jour où il découvrit que quelque chose qu’on nommait philosophie existait. 

Le problème des livres

C’est un de mes rares et grands problèmes. Que faire de mes livres ? Je ne parle même pas vraiment de ceux que j’achète aujourd’hui, mais ceux que l’on m’offre, et surtout, de ceux que j’ai achetés avant d’être nomade. Des centaines d’ouvrages de qualité, des classiques de la littérature mondiale et de la philosophie.

Certains amis me disent : tu gardes ceux que tu n’as pas lu ou que tu veux relire et tu te débarrasses des autres. Comme si les livres étaient des choses mortes en tant que telles, des boîtes encombrantes.

Encombrants, ils le sont de fait, mais je croyais naïvement, autrefois, qu’ils étaient surtout une richesse, qu’ils faisaient respirer une maison, ils l’ouvraient vers des milliers d’histoires, des myriades de propositions intellectuelles. Pour moi, une maison pleine de livres étaient un lieu de promenade.

Aujourd’hui, je m’aperçois que mes livres sont surtout vus comme un problème à règler. Un problème de stockage.

Cela dit beaucoup, je crois, des difficultés liées au logement en France. Mes proches n’ont plus les moyens d’être généreux en terme de place, de pièces, le mètre carré coûte trop cher.

Mais cela dénote peut-être aussi un rapport au logement lui-même plus nomade : les gens ne veulent plus d’objets à collectionner qui soient dépositaires de la mémoire du monde. Ils veulent des appartements aérés, électroniques, connectés et clairs. Ils ont besoin d’espace et de légèreté. Je les comprends et je commence à en vouloir à mes livres, moi aussi.