Le Xinjiang des années 1930 : Ella Maillart et Peter Fleming

Il faut relire les récits de voyage d’Ella Maillart et de Peter Fleming. Ils ont traversé ensemble la Chine en 1935 pour aller voir « ce qui se passait » dans le Xinjiang, sur quoi couraient toutes sortes de rumeurs. Un Anglais et une Helvète, bel attelage pour traverser les déserts et essayer d’approcher les seigneurs de la guerre turcophones.

Les deux livres sont disponibles en français sous les titres de Courrier de Tartarie pour Peter Fleming, et d’Oasis interdite pour Ella Maillart.

Oasis interdites d’Ella Maillart

Ce que je voudrais mettre en lumière aujourd’hui, c’est le chapitre qu’ils consacrent tous deux à la situation géopolitique de la région. Prenons-en de la graine, nous qui prétendons écrire de la littérature du voyage. Qui fait encore l’effort de comprendre, de chercher, de mettre en ordre, de mettre en perspective ? Chacun à sa manière, ils rappellent l’histoire ancienne et la présence de la Chine dans cette région depuis plus de deux mille ans. Ils rappellent rapidement les invasions, les révoltes, les empires, les républiques auto-proclamées, les intérêts des grandes puissances entourant la région.

Cela me paraît à des années lumière de ce que nous lisons depuis, dans les récits de voyage et dans les reportages de journalistes. Aujourd’hui, la tendance est à la simplification pour raison humanitaire. On veut défendre les droits des Ouïghours, et on décrit une situation claire comme de l’eau de roche, comme sur le blog de Sylvie Lasserre, consacré à l’Asie centrale :

« Depuis 1949, date de l’occupation de leurs terres par la Chine communiste, les Ouïgours assistent impuissants à la colonisation han. »

 L’image est simple et fausse : autrefois les turcophones vivaient libres sur « leurs terres », et soudain, en 1949, la vermine communiste est venue envahir tout cela.

Tous les récits de voyage dans la région que j’ai lus vont dans ce sens. Ce n’est pas la dénonciation de la politique de Pékin qui me choque, mais l’alliance étrange qui y est déployée entre l’absence de toute description historique et le rejet pur et simple des Chinois, comme s’ils étaient définitivement des étrangers.

Ella Maillart et Peter Fleming, quand ils parlent de la Chine, ne voient pas d’horribles colons. Et quand ils appréhendent le Xinjiang, ils voient une terre stratégique qui attire l’attention des grandes puissances que sont la Chine, l’Angleterre, l’URSS et même le Japon. Ils voient aussi des chefs de guerre Ouïghours ou Hui, dont les armées et les révoltes sont aussi romanesques que dangereuses. On est loin des images d’Epinal.

Il faut relire Maillart et Fleming pour nous nettoyer l’esprit de l’atmosphère humanitaire et larmoyante qui envahit l’écriture du voyage et du reportage.

Robert McLiam Wilson, une star littéraire de Belfast

Pour moi, Belfast est avant tout la ville d’un jeune écrivain que j’ai lu il y a dix ans, quand j’ai décidé de tenter ma chance en Irlande. Je l’ai lu sans avoir une idée très claire de ce qui distinguait Dublin de Belfast. A mes yeux, tout cela c’était l’Irlande, un petit pays humide et froid, où les bières noires réchauffent le coeur et où l’esprit de la castagne palpite. C’était mes préjugés de l’époque. C’était encore l’époque où l’avion coûtait assez cher, où l’on achetait ses billets dans des agences de voyage, où l’on faisait quelques lectures avant de partir pour une destination aussi lointaine que l’outre-manche.

Je venais de perdre, dans la même semaine, mon travail et ma petite amie. La découverte d’un auteur provocateur, écorché vif et cultivé ne pouvait que m’être réconfortant.

Robert McLiam Wilson fut une introduction roborative à « l’île des saints et des savants » pour le candide voyageur que j’étais. En m’installant dans la province d’Irlande du nord, l’année dernière, je pensais qu’il serait une star absolue, ses deux romans ayant marché du tonnerre, surtout le premier, Ripley Bogle (1989), qui donne de Belfast et de Londres une image très puissante, à la fois burlesque et infiniment poétique. A mon grand désappointement, je n’entends personne me parler de lui, et quand je questionne, je n’obtiens aucune réponse indiquant qu’il soit aussi fameux qu’il ne l’est en France.

Ripley Bogle devrait pourtant être lu car il fait souffler une sacrée bourrasque dans les lettres irlandaises. Il s’agit de l’éducation d’un garçon, né dans les années 60 dans un quartier populaire de Belfast, et qui grandit pendant la guerre civile (the Troubles), developpant des défenses assez baroques pour résister à l’horreur de son quotidien. Jeune homme, il devient bon à l’école et obtient de faire des études de lettres à Cambridge, en Angleterre. Au passage, il parle de Queen’s, l’université de Belfast où j’ai l’honneur de faire ma thèse présentement, en des termes plus que désobligeants. Puis son naturel prend le dessus et il abandonne ses études et devient clochard à Londres. C’est depuis cette situation de clochardise qu’il raconte son histoire, d’où une vision du monde noire et sans concession.

Son deuxième roman, Eureka Street (1996) est d’une facture un peu plus classique, dans le style et la construction, mais les personnages restent épatants, les ressorts dramatiques truculents, et les fils narratifs sont très drôles. On y voit des parodies d’hommes de lettres (Seamus Heaney) et d’hommes politiques (Gerry Adams) d’Irlande du nord, pastiches dont l’irrévérence fait du bien, en ces temps de discours lénifiants sur la réconciliation, l’acceptation de l’autre, le multiculturalisme. L’auteur montre de manière drôlatique comment les efforts pourt la paix se font grâce aux Américains arrosant à vannes grandes ouvertes les mafieux les plus sordides, tout en développant des discours grandiloquents. On y lit le destin de gentils escrocs qui font fortune en profitant de ces fonds tombées du ciel.

McLiam Wilson n’a rien publié depuis 1996, cela explique peut-être qu’on le connaisse moins en ce moment. A l’époque de la publication de ces deux livres, il a reçu de nombreux prix littéraires, en Irlande, au Royaume-Uni et en France. Il préparerait un roman qu’il repousse année après année. On le verrait bien ne pas plus terminer ce roman qu’il n’a terminé ses études.

Hérodote aujourd’hui : Lacarrière et Kapuscinski

Bizarrement, les écrivains voyageurs des siècles passés ne mettaient pas Hérodote au centre de leurs préoccupations. Ils en parlent peu, ne le citent presque pas.

Je suis peut-être le seul bloggeur sur la planète qui voit dans ce non-événement un problème. Ou même une question. Il m’arrive assez fréquemment, depuis toujours je crois, de m’étonner de choses dont tout le monde est en droit de se foutre. Je suis sincère, cependant, et je me demande comment tous les grands auteurs de voyage ont pu lire, voyager et écrire, sans s’imprégner du routard d’Halicarnasse.

A partir de mes étonnements, je me lance dans des hypothèses pour répondre à des questions qui, de toute façon et pour l’éternité, n’ont pas de réponse. Je ne résous donc jamais rien, mais dans le processus de ce questionnement, je me cultive un peu et j’en sors avec un peu plus de connaissance que j’y étais entré.

Hérodote revient en force chez les auteurs de voyage contemporains. Je pense bien sûr à deux des auteurs les plus importants dans l’Europe de la fin du XXe siècle: Jacques Lacarrière et Ryszard Kapuscinski. Le Français a sorti En cheminant avec Hérodote (1981) et le Polonais Mes voyages avec Hérodote (2004). Deux titres étonnamment proches l’un de l’autre, et pourtant, leur contenu est assez éloigné l’un de l’autre.

Pour Lacarrière, il s’agit d’une traduction accompagnée de commentaires. Pour Kapuscinski, de souvenirs de voyage, lorsque, jeune journaliste, il devait couvrir des pays dont il ne savait rien, avec dans ses bagages, la première traduction polonaise d’Hérodote.

Pourquoi ces deux auteurs là ? Pourquoi personne avant, et pourquoi si peu de gens chez les plus jeunes ? Il semble y avoir un lien assez fort entre Hérodote et cette génération de lettrés née dans les années trente. A l’époque même de leur naissance, l’archéologie et l’hellénisme connaissent de profonds bouleversements; on découvrait en Asie d’anciennes civilisations et on s’aperçut qu’Hérodote avait dit beaucoup de choses vraies, alors qu’il traînait jusqu’alors une réputation d’affabulateur et d’arracheur de dents. Lacarrière et Kapuscinski deviennent adultes après la guerre et c’est justement après la guerre qu’on enseigne à l’université ces nouvelles connaissances sur l’histoire, l’antiquité et le style des anciens.

C’est précisément à cette époque qu’on retraduit le grand livre d’Hérodote par L’Enquête, plutôt que par Histoires. C’est-à-dire que c’est à cette époque qu’on voit chez lui un voyageur et un explorateur, un géographe et un précurseur de l’ethnologie, plutôt qu’un historien. Plus généralement, c’est à cette époque qu’on réévalue les mérites respectifs de l’histoire et de la géographie, au profit de la géographie, comme les philosophes de cette même génération en témoignent (Deleuze le dit on ne peut plus clairement).

On comprend dès lors qu’il était seulement temps pour les écrivains du voyage de faire d’Hérodote un compagnon de lecture et de pensée. Je cite Kapuscinski : « L’auteur grec commençait en effet à m’intriguer, il suscitait ma sympathie. Je lui étais reconnaissant de m’accompagner et de m’aider dans mes moments d’incertitude et de désarroi. » (Trad. Véronique Patte, Plon/Pocket, p.60). Il ne se limite pas à en faire un confident et un ami, ce qui est déjà beaucoup. Il voit en lui une source incontournable pour établir le genre littéraire qui est le sien : « Comment travaille-t-il ? Qu’est-ce qui le captive ? Comment s’adresse-t-il aux gens ? Que leur demande-t-il ? Comment écoute-t-il leurs récits ? Pour moi c’est important car je traverse une période où je tente de percer le mystère de l’art du reportage. Or Hérodote représente pour moi une référence utile et précieuse. » (p.220) Pour la raison qu’Hérodote obtient ses informations et décrit le monde à partir de ses rencontres avec les gens. D’Hérodote à Kapuscinski, un genre littéraire est tributaire du contact avec autrui, de l’écoute et de l’échange.

Lacarrière en fait, dans ces traductions, un auteur vivant et théâtral. Il redonne au style des aspects oraux qu’il n’avait pas avec les traductions académiques d’autrefois. Mais surtout il en fait un métèque, un Grec d’origine asiatique, entre deux cultures, apte à comprendre les barbares car à moitié barbare lui-même. Il est Grec par choix et non par naissance. La Grèce pour Hérodote c’est avant une langue, une culture et une certaine appréhension des choses, une capacité d’empathie et de compréhension des autres. Ce faisant, Lacarrière ramène Hérodote à la situation de tous ces gens qui sont entre deux cultures, comme les enfants de l’immigration chez nous, ou comme les voyageurs, les expatriés comme nous, ou comme lui-même, Lacarrière, qui avait décidé un jour de faire de la Grèce sa patrie intime.

C’est ainsi que je m’explique qu’on ne trouve nulle trace d’Hérodote chez Lévi-Strauss, Michaux ou les romantiques, alors qu’ils auraient tous dû lui tresser des couronnes de fleurs. Modestement, je me permets de reprendre le flambeau et de ranimer la flamme qui n’aurait jamais dû s’éteindre entre Hérodote et nous.

Hérodote, le vrai père du récit de voyage

 788px-herodotus_world_map-fr_svg.1253363531.pngLe monde d’Hérodote

Il n’est pas exactement le premier. Avant lui, on connaît la Périégèse d’Hécatée de Milet (qui a inspiré Hérodote), et surtout le Périple d’Hannon de Ctésias de Cnide, écrit en langue punique au VIe siècle avant J.-C., et qui serait le tout premier récit de voyage. Il faut se méfier de ces informations.

Mais c’est Hérodote, grand voyageur grec du Ve siècle avant J.-C., qui fixe la plupart des formes de ce que nous appelons un récit de voyage.

La provocation de cette affirmation ne doit pas nous faire oublier qu’Hérodote a longtemps eu la réputation d’être un historien, et de s’occuper surtout des tenants et des aboutissants de la guerre qui a vu s’affronter Grecs et Perses (Les guerres médiques). Réputation d’historien due aussi aux traductions anciennes de son grand livre. Pendant des siècles on l’a traduit Histoires, et ce n’est qu’après la seconde guerre mondiale qu’un nouveau courant d’hellénistes l’a traduit par Enquêtes. Car le mot même d’ « histoire », au sens classique, ne dénote pas seulement une recherche de vérité sur le passé, mais aussi une exploration géographique afin de vérifier, d’aller voir sur place et de témoigner. L’idée que l’espace et le temps sont intrinsèquement liés est une histoire aussi longue que la plus longue des routes.

Hérodote a énormément voyagé, on ne sait pas encore exactement pourquoi. Pour faire du commerce ? Pour faire des repérages payés par sa famille, son clan ou sa patrie ? Il connaît mieux le monde que quiconque à son époque, et se propose de témoigner de ses explorations et de ses recherches. La première phrase est à cet égard cruciale :

Hérodote d’Halicarnasse présente ici les résultats de son enquête, afin que le temps n’abolisse pas les travaux des hommes et que les grands exploits accomplis soit par les Grecs soit par les Barbares, ne tombent pas dans l’oubli. (Traduction d’André Barguet, Folio).

Il se présente en son nom propre et propose un pacte au lecteur ou à l’auditeur, un pacte de référentialité : je dis ce que je sais, ce que j’ai vu et je cite mes sources. Il dit en substance : je suis allé moi-même dans ces contrées, j’ai vu et j’ai enquêté, et voici ce que je peux en dire. Ceci est essentiel puisqu’il rompt avec les récits épiques de la tradition homérique et remplace les grands héros et les dieux par un homme simple, vivant, limité, curieux et observateur.

Autre attitude révolutionnaire : il met sur un pied d’égalité les Grecs et les étrangers (qu’en grec on appelle « barbares », sans connotation xénophobe chez Hérodote). Je reviendrai sur ce point, qui fait de lui un auteur quasi ethnologue. Jacques Lacarrière de lui : « Dix siècles avant eux, il était moins raciste qu’un conquistador espagnol et moins borné qu’un jésuite de la Renaissance. »

Sur les deux tomes que les éditions « Folio classique » mettent à disposition du public, le premier est entièrement consacré à une description du monde, des pays, des peuples. Il rapporte des coutumes, des croyances, et décrit d’incroyables monuments. C’est du récit de voyage pur et simple, et non de l’histoire, ni tout à fait de la géographie ; c’est le récit de ce qu’un homme a pu voir et analyser. Il captive son auditoire en parlant au plus près de ce qu’il ignore, « à la pointe de son savoir » (Deleuze). Là où il n’a pas pu aller, trop au nord ou trop à l’ouest, il avoue qu’il ne peut que rapporter ce qu’en disent les gens les plus proches. Il y a donc chez Hérodote, comme chez tous les grands auteurs de voyage, une double exigence de scrupule face au réel et d’enchantement par le style.

Il captive son auditoire car il écrivait pour être lu à haute voix. Il faut imaginer les Grecs, à l’ombre des portiques, écouter avec passion ces récits de voyageurs qui leur racontaient comment on vivait ailleurs. Il faut imaginer leur surprise, leur fascination au récit des moeurs et des paysages étranges. Il était rare, à l’époque de savoir de qui on était environné. La lecture d’Hérodote est donc d’abord quelque chose de dramatique, de poétique, tout en étant documentaire. C’est le récit du réel qui crée le sentiment esthétique de l’auditoire, mais c’est le sentiment esthétique qui est visé à part égale avec la recherche de la vérité. Hérodote pourrait tout à fait avoir sa place dans un spectacle vivant, des metteurs en scène devraient s’intéresser à son texte car il est conçu, à certains moments, pour faire dresser les cheveux sur la tête.

Vive la rentrée littéraire!

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Je le rappelle si on ne le savait pas : La rentrée littéraire est spécifique à la France, et je suis chagriné d’entendre chaque année des gens se plaindre du « cirque médiatique », de « l’avalanche des romans », de « la pantalonnade des prix littéraires », et j’en passe.

Moi qui habite à l’étranger, dans un des pays les plus riches de la planète en histoire littéraire, le Royaume-Uni pour ne pas le nommer, je note qu’on n’y parle jamais de livres, est-ce mieux ? Les médias britanniques donnent une place très maigre aux livres, une place constante tout le long de l’année, dans les suppléments culturels de leurs formidables quotidiens. Les seuls moments où le livre leur devient objet d’information, c’est, comme aujourd’hui, lorsque Dan Brown sort un nouveau thriller, ou lorsque le nouvel Harry Potter inonde les librairies. On monte alors en épingle un phénomène économique, médiatique, un phénomène de culture de masse, mais ce n’est pas une rentrée littéraire.

En France, chaque année, les émissions les plus populaires de la télévision et de la radio invitent des écrivains, font des comptes rendus des livres-dont-on-parle. On dit que c’est toujours les mêmes, mais c’est faux. Houellebecq a déchaîné les passions il y a trois ou quatre ans, et depuis plus rien. Je suppose qu’il travaille à un nouveau roman, et quand il sortira, on en fera derechef tout un foin. Et alors ? Certaines années c’est Houellebecq, d’autres c’est Millet, d’autres c’est BHL, d’autres c’est Sollers, d’autres c’est Moix, ou Beigbeder, ou Fargues, ou Despentes, ou Angot, zut quoi, ce n’est pas tous les ans la même chose! Et ce n’est pas toujours médiocre non plus, alors plaignons-nous, mais en savourant ce que nous avons.

Soyons honnête. Sans rentrée littéraire, auriez-vous entendu parler, auriez-vous acheté, auriez-vous eu envie de lire des énormes pavés comme Les Bienveillantes de Jonathan Littell, Là où les tigres sont chez eux de Blas de Roblès, ou Le Dictionnaire égoïste de la littérature de Charles Dantzig ?  

Prenons conscience d’une chose très simple. On publie en France le même nombre de livres qu’ailleurs, on traduit peut-être un peu plus qu’ailleurs, et d’un plus grand nombre de langues (je ne sais pas il faudrait vérifier), et on connaît les mêmes phénomènes de ventes et de succès qu’ailleurs (montage marketing, bouche à oreille, critiques dans les journaux et magazines, modes passagères, etc.) ; la seule chose que la France possède en plus, c’est cette rentrée littéraire qui donne aux livres, pendant quelques semaines, une place qu’ils n’ont jamais d’habitude, et qu’ils n’ont nulle part ailleurs. Profitons-en plutôt que de râler. Bien sûr que l’on se contrefout de ce que peut dire Amélie Nothomb, mais franchement, quand on entend Ségolène Royal ou Brice Hortefeux, on peut se dire qu’il n’y a pas lieu d’être trop dur avec ces auteurs de best-sellers, qui non seulement ne font de mal à personne mais en plus sont de bons tremplins vers la littérature pour beaucoup de gens.

Pour ce qui est du nombre de romans qui paraissent au même moment, je me permets de conférer à un billet vieux de deux ans où je prouvais par la raison algébrique que ce nombre était en fait trop faible.

Nankin en douce, les livres

Dans la suite des projets de livres qui traversent mon imagination, j’en ai vu arriver un qui m’a paru grandiose. Un récit croisé de la vie à Nankin (Chine) aujourd’hui et des débuts de la république chinoise, à Nankin eux aussi. Pour le dire autrement, et pour pasticher l’auteur dont je parle dans le billet précédent, je présenterais les choses ainsi :

Le projet vaste et confus d’écrire l’histoire de la république chinoise du point de vue du lac des Nuages Pourpres, ou pour le dire autrement, ce qui reviendrait au même sous l’angle de la confusion et de l’amplitude, de parler du lac des Nuages Pourpres du point de vue présumé du père de la république Dr. Sun Yat Sen.

Cela fait plusieurs fois que des idées de livres, basés sur mes écrits bloguesques et sur ce que je n’avais pas encore écrit, m’apparaissent comme des épiphanies. Une fois, j’avais inventé un plan digne de James Joyce extrêmement ambitieux et, avec le recul, assez faisable pour quelqu’un qui n’aurait pas trop de problème de concentration. Chaque chapitre était construit autour d’une femme, un quartier de la ville, une couleur, un art, etc., ainsi que Joyce l’a fait  pour les chapitres de Ulysses. J’en fis aussitôt la critique.

Un peu plus tard, je songeai à une structure hiératique qui n’aurait consisté qu’en des noms de femmes. Chaque chapitre eût été sous la domination tonale et affective d’une femme, ce qui était fidèle à l’impression laissée en moi par la ville de Nankin. Féminine, sensuelle, intellectuelle, inspirante, nourrissante, douce au contact, Nankin garde dans ma mémoire cette image de femme peu fardée mais qui sait marcher avec élégance.

Or je ne sais pas quelle lecture m’a donné l’envie de faire un autre livre. Soit La Clôture dont je viens de pasticher le début, soit un livre de Lacarrière, soit le dernier Blas de Roblès, soit encore Julien Gracq dont je feuillette inlassablement le tome 2 de ses oeuvres en Pléiade. Je le ressens ainsi, l’une de ces quatre lectures, ou la méditation de l’une de ces lectures, dans le jardin de Tullyquilly, m’a présentée comme une évidence ce nouveau projet.

Nankin étant devenue la capitale de la Chine républicaine, elle regorge de lieux très significatifs pour l’histoire de la Chine. Surtout pour cette période trouble qui s’étend de la chute de l’Empire (1911) à la proclamation de la république populaire (1949). N’oublions pas que c’est parce que Nankin était la capitale du pays (pour la sixième fois de son histoire) que les Japonais se sont livrés à leur fameux massacre, en 1937. D’ailleurs, pour revenir à la notion de féminité, ne dit-on pas en anglais The rape of Nanjing pour désigner ce massacre ?

Quelques lieux fondamentaux de cette période auraient articulé le récit :

Le Palais du Président, où les souvenirs de Sun Yat-Sen sont poignants. Petit bureau charmant, modeste, avec vue sur un mur blanc : métaphore presque trop belle pour être vraie de la véritable puissance qu’avait alors le président. Son action se heurtait à un mur, ainsi que sa perception du pays. Tout lui échappait, et la Chine était en folie pure. Albert Londres le dira, dix ans plus tard, ce pays est si incompréhensible que c’en est hilarant : « aller en Chine, dit-il en substance, c’est comme manger du haschich », car il est impossible de rien comprendre. Tous les régimes cohabitent, la république et son président, mais aussi un empereur, ainsi que des seigneur locaux. Bref c’est l’anarchie, et c’est dans cet affaiblissement de l’unité nationale que les Ouïghours et les Tibétains prennent leur distance avec le pouvoir central. Les Ouïghours déclarent l’indépendance du Turkestan oriental, et les Tibétains ne déclarent rien du tout car ils sont plus ou moins autonomes de toute façon.

C’était un de mes endroits préférés de Nankin. J’y allais souvent. C’est ici, dans les beaux jardins du Palais du Président, que j’ai emmené Mimique et Xu Ning Shu, pour faire des vidéos sur les hommes et les femmes. Et aussi sur l’eau et les pierres.

Le Mémorial Zhongshan Ling, que je n’ai jamais beaucoup aimé, mais qui est un must touristique pour les visiteurs chinois. C’est là que repose Sun Yat-Sen et c’est là qu’on vient se souvenir de lui, tout en haut d’un des sommets des montagnes Pourpres et Or, à l’ouest de la ville.

J’y suis allé avec des écrivains dont le hasard fait que c’était des écrivains que j’apprécie tout particulièrement : Pierrette Fleutiaux, Philippe Forest et Bi Feyu. Cela nous ramènerait à la rencontre ratée des écrivains franco-chinois : un événement d’envergure où un nombre impressionnant d’écrivains français et chinois ont pu se voir et échanger à l’alliance française, grâce à l’entregent et le dynamisme de Myriam, la directrice de l’époque. L’événement culturel était réussi mis la rencontre, en tant que rencontre, était ratée. 

La littérature étant à l’honneur, ce chapitre parlera du poète Zhu Zhu et l’aubergine, ainsi que du passage chez ce même poète avec Petite Biche, lorsque nous pédalions en amoureux en direction du temple bouddhique de Qi Xia Shan.

Le Lac des Nuages Pourpres, qui est vraiment un des centres les plus intenses de ma vie à Nankin. Un centre à l’extérieur de la ville, mais un centre quand même. Si je pouvais je n’écrirais que sur cela. Le lac de mes amours, de mes découvertes, de mes émerveillements. Mon paradis caché, ma passion territorial. Le cri des gens qu’on y entend. Le lieu sur lequel j’ai essayé mainte fois d’écrire, cherchant les mots pour dire l’émotion que j’y trouvais.

Avant d’être un lac où l’on se baigne, c’était un réservoir creusé dans les années 1930 pour approvisionner d’eau la ville. C’est donc un lieu républicain par excellence, c’est-à-dire fait par des techniciens et pour le bien commun. Il faudrait mettre cela en rapport aux autres projets d’ingéniérie qui avaient lieu à l’époque, comme les canaux, les irrigations, les ponts, tout ce que Pierre-Etienne Will étudie au collège de France ces temps-ci.

Le musée du massacre de Nankin. Je n’ai presque rien écrit sur ce musée, tellement je n’avais rien à en dire de plus que ce que tout le monde en sait. J’avais tort, car personne ne sait rien de ce musée, hormis les gens qui viennent à Nankin.

1937, les Japonais décident de mettre la Chine à genoux. Massacre sans précédent dans la « capitale du sud », abandonnée par les autorités au pouvoir, qui sont allés se réfugier à Chongqing dans le sud du pays.

Le livre pourrait se terminer par cet événement, car pour être honnête, je ne connais pas bien le quartier où le musée est situé. C’est un quartier où il n’y a pas grand chose, ni à voir ni à faire. Des quatre lieux symboliques de cette période de l’histoire, c’est le seul qu’il me serait nécessaire de revoir, et d’investir personnellement, par des promenades, des rencontres et des aventures.

En y pensant un peu, je suis certain qu’on trouverait de nombreux autres témoins de la période républicaine, dans la musique, les bâtiments comme ceux des concessions étrangères, des éléments d’urbanisme comme le fameux croisement de Xinjiekou, créé vers 1919 je crois, et toujours considéré aujourd’hui comme un centre vital de la vie économique de la ville.

Bref, il y aurait mille choses à dire et à tisser dans ce beau récit un peu moite, un peu mélancolique, et qui pourrait soutenir une réflexion sur la difficile démocratisation d’un pays comme la Chine.

Promenade d’un Français dans l’Irlande

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Du récit de Latocnaye, il ne reste qu’une traduction anglaise de 1917, et encore, je ne suis pas sûr qu’elle ne soit pas épuisée.

Le chevalier de Latocnaye a fait le tour de l’Irlande à pied en 1796 et 1797. Vu d’ici, ce projet a l’air très original, mais je ne suis pas certain que ce le fût tant que cela. C’était un peu la mode, à la fin du XVIIIe siècle, d’aller dormir dans des fossés et de retrouver le sens de la marche. Rousseau le faisait par nécessité, et les poète anglais le faisaient de manière intensive aussi.

Aristocrate ayant trouvé refuge à Londres lors de la révolution française, Latocnaye a déjà fait paraître une Promenade dans l’Angleterre et dans l’Ecosse, et il récidive avec l’Irlande quelques années plus tard.

Son récit devrait être intéressant à lire en français, car son traducteur anglais dit, en préface, que c’est très mal écrit, que l’auteur n’est vraiment pas un écrivain, que les paragraphes sont mal foutus, que la pensée est souvent interrompue par des digressions qui obscurcissent le sens. Que le texte est plein de coquilles aussi, car il fut publié sur une presse de Dublin, par un imprimeur qui ne connaissait pas le français. Que l’auteur avait la fâcheuse habitude de laisser des mots grossiers en anglais et qu’il avait le goût passablement scabreux. Le traducteur, lui, avait le goût victorien et il a coupé, il a taillé comme dans un jardin à la française. Dommage, on aimerait se rapprocher de la personnalité haute en couleur de Latocnaye, ce militaire d’un autre âge, compagnon d’exil de Chateaubriand!

Latocnaye fait un tour complet de l’île et rend compte de tous les aspects de la vie irlandaise. Il fréquente les gens de sa classe, évidemment, mais il est très touché par la présence des pauvres, un peu partout. Il est très curieux de savoir comment on leur vient en aide et déteste les actions spectaculaires de charité, car cela fait « dépendre de la mode » des questions aussi importantes que l’aide aux plus démunis. Méfiance devant le Charity business que je partage encore aujourd’hui.

Il trouve, par ailleurs, que les paysans sont plus hospitaliers que les riches. Cliché. Au moment où il se fait cette réflexion, il se présente chez un seigneur local qui l’invite à partager son petit déjeuner, ce qui dément l’idée énoncée plus haut. Et Latocnaye accepte avec bonhomie de s’être trompé, car c’est un brave homme, joyeux et truculent.

Il dort rarement dans des auberges car il est pourvu de nombreuses lettres d’introduction, qu’on lui a faites à Londres puis à Dublin, par lesquelles il est reçu dans de belles demeures. Mais comme il voyage à pied, il se débrouille pour être routard le jour et aristocrate poudré le soir. Sa garde robe consiste en deux chemises, trois cravates, une culotte de soie, une paire de bas de soie, de la poudre (dans un gant de femme!), une paire de soulier, un rasoir, un peigne, des ciseaux, du fil et une aiguille, tout cela enveloppé dans un mouchoir, pendu en baluchon à un parapluie. Le parapluie, dit Latocnaye, a beaucoup provoqué l’hilarité des filles, sur la route. Il laisse entendre qu’il en a un peu profité, le polisson.

Ce même parapluie, il s’en sert comme d’une voile quand il fait du bateau sur un lac avec Mister Bruce.

Je me rends compte que ce billet donne l’impression que j’invente, et que je rêve d’un sage précaire à l’époque des Lumière, mais le livre existe bel et bien. Je l’ai trouvé à la bibliothèque de l’université Queen’s, à Belfast. Dans l’édition originale de sa traduction, en 1917.

Avant de se présenter devant une maison, Latocnaye rangeait ses effets dans ses poches, qu’il comptait au nombre de six. Il se présentait donc comme un homme seul sans bagage. La classe. Il se retirait dans ses appartements, et redescendait voir ses hôtes, au salon, poudré et en bas de soie, à la grande stupéfaction des autochtones.

A Dublin, il admire littéralement les bâtiments flambant neufs que sont les Four Courts (la cour de justice), la Custom House (le bâtiment des douanes), le Parlement et le Royal Exchange. Il dit que sur ce plan (l’architecture publique), Dublin vaut mieux que Londres. Il dit aussi que nulle part en Europe la Justice n’est rendue dans un plus bel endroit. Les pauvres sont logés dans le quartier qu’on appelle les Liberties. Pour tous ceux qui connaissent Dublin aujourd’hui, cela fait rire.

Sur la côte ouest il visite une colonie agricole allemande. Dans le nord, il discute avec des membres de la société des United Irishmen. Lui qui a fui la révolution française, il entretient des relations cordiales avec des indépendantistes inspirés des principes révolutionnaires (américains et français), signe que cet aristocrate est vraiment un bon bougre. D’ailleurs, ses observations de la vie économique et sociale du pays montrent amplement qu’il est un homme des Lumières, au moins autant qu’un homme de l’ancien régime.

Il ne prend pas parti, dans les luttes politiques qui agitent le pays. Elles sont pourtant extrêmement vives puisque, un an plus tard, en 1798, l’Irlande connaîtra sa révolution libérale. Révolution qui échouera, malgré l’immense misère que connaissait le peuple irlandais.

Mais ne pas prendre parti, c’est souvent quand même un peu prendre parti. Il le dit, il n’invite pas à la révolte, ni à la violence, mais il prophétise que si l’Angleterre ne fait pas preuve d’une plus grande libéralité, d’une réelle modération et d’une parfaite tolérance religieuse (le catholicisme était combattu par le pouvoir anglais), elle ne saura pas « soumettre les quatre millions de fidèles qu’elle à conquis par les armes. »

« Disgrace » de J.M. Coetzee : la vie mystérieuse des chiens et des hommes

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Voilà un roman extraordinaire. Il a fallu une ascèse rare de la part de l’auteur pour le concevoir et l’écrire.

C’est un roman qui rend justice à la fiction et à l’intrigue. Kundera disait que le roman abordait des réflexions qui n’étaient pas ou mal prises en charge par l’écriture factuelle. Coetzee met ce principe en application. Sur des sujets comme l’animal, l’animal en nous et la vie des animaux, des chiens en particulier, il nous guide vers des territoires de sensations et de réflexions que, pour ma part, je n’avais jamais imaginés.

Un professeur de 52 ans, doublement divorcé, couche avec une étudiante, ce qui provoque sa « disgrâce ». Renvoyé de la fac, il va chez sa fille qui vit seule dans une ferme. Elle s’occupe de chiens, dans des cages, et est en relation avec la SPA locale qui s’occupe de faire mourir les animaux le plus paisiblement possible. Tout cela est très sec, comme une terre désertique, très peu sentimental.

Tout ce beau monde est blanc, et nous sommes en Afrique du sud, il fallait bien que des Noirs apparaissent. La fille du héros est aidé par un Noir, qui, petit à petit, rachète l’ensemble de la ferme, grâce à des aides de l’Etat qui favorisent l’installation des Noirs dans l’agriculture du pays, depuis la fin du régime d’Apartheid. Le roman fait croiser ces deux thématiques (Noirs/Blancs et animaux/humains) d’une manière tellement intriquée qu’elles s’intervertissent et se décroisent, comme une belle fugue, jusqu’à nous faire penser que le genre humain se transforme en s’incarne en ce grand Noir triomphant, à la sagesse cruelle, qui aide la fille du héros mais qui va tout posséder. On en vient à penser que l’ « homme blanc », quant à lui, tombe en disgrâce, avec ses instincts de chiens qu’il essaie de spiritualiser, et sa morale abstraite qui ne touche plus terre.

Ce livre n’a rien d’une leçon. Les conflits ne sont pas résolus, le lecteur est laissé désemparé devant des oppositions indépassables. La fille du narrateur est violée par trois Noirs, sans doute des proches de son propre voisin/ouvrier. Comme par hasard, le grand Noir était absent quand elle se fait violer, et il est possible que ce crime soit une machination pour la faire vendre sa ferme et partir. La fille sombre dans la dépression, sans vouloir partir et sans vouloir se révolter non plus. Elle se découvre enceinte et veut garder l’enfant du viol. L’un des violeurs continuent même de fréquenter la maison du grand Noir. La fille est prise dans un sentiment contradictoire qui est trop grand pour elle. Elle sent que tout cela est inacceptable mais que c’est en même temps inévitable : les Noirs reprennent leurs terres, ils ensemencent leurs terres et les femmes blanches qui y sont. Ils réoccupent le terrain et elle ne veut pas fuir devant cet état de fait. Le grand Noir – sans doute instigateur de ce viol collectif – propose même de l’épouser (il a déjà deux femmes) pour la protéger et devenir le gérant de toute la ferme. Elle accepte. Son père, le héros du roman, est ulcéré car il voudrait la voir partir en Europe, recommencer sa vie. Il dit : « C’est humiliant. »

Sa fille : « Oui c’est humiliant. Mais c’est peut-être un bon point de départ pour recommencer. C’est peut-être ce que je dois apprendre à accepter. Repartir du sol. Sans rien. Sans atouts, sans armes, sans propriété, sans droits, sans dignité.
– Comme un chien.
– Oui, comme un chien. »  

L’idée de la dignité des animaux n’est jamais abordée de manière explicite, mais on sent, par degrés, la présence de ces êtres mystérieux et muets. Une fascination s’empare du lecteur, une sidération devant leur vie, devant la gratuite cruauté des hommes. C’est un roman étrange.

Curieusement, la seule chose très mal faite dans ce roman, ce sont les scènes de sexe. Quand le quinquagénaire baise l’étudiante, on n’y croit pas une minute. Même chose quand il baise la repoussante responsable de la SPA, dont le corps n’a même plus de forme. Coetzee traite ces scènes comme des formalités, comme si le sexe était une activité normale, comme de faire des courses. Pourtant, le roman tourne autour de ça, de l’instinct sexuel, de la pudibonderie absurde de nos sociétés « blanches », du viol comme impôt et réparation des spoliations passées, de la torture que fait endurer le désir, le sien propre et celui des autres. Du désir comme chose humaine ou inhumaine, ou animal.

Alors pourquoi ces scènes incompréhensibles, où une belle jeune femme se laisse aborder par un prof qui n’est même pas charmant, qui n’a aucun charisme sur ses étudiants, et pourquoi se laisse-t-elle aller jusqu’à faire l’amour par terre, un après-midi d’orage ? La chose est décrite sans même qu’on comprenne que peut-être la fille ne s’appartenait plus, qu’elle était sous influence, sidérée et donc, virtuellement violée elle aussi. L’absence de tout érotisme dans la prose de Coetzee me paraît intéressante, car c’est le signe d’une sexualité sans désir, mécanique, qui est devenue seulement un signe. L’impression donnée est que même les chiens sont plus doués pour le plaisir que nous.

La vie des chiens semble être un sujet de grande ampleur pour nos écrivains contemporains. Disgrace a été écrit quelques années avant Un chien mort après lui de Jean Rolin. Une oeuvre fictionnelle, une oeuvre factuelle, aucune des deux ne cherchent à donner de réponses définitives à des questions de société ou à des questions philosophiques. Les deux cherchent, à mon avis, à entrer dans des régions de notre vie, des régions d’animalité si l’on peut dire, que le commun des mortels oublient de visiter ou occultent tout bonnement.

Donner voix au chien en nous, au mouton en nous, à l’inhumain qui est la part la plus grande de notre vie, c’est certainement une des nobles tâches de la littérature.

« Un chien mort après lui » de Jean Rolin : vivre dans un monde sans pitié

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Jean Rolin aime-t-il les chiens errants ? Après avoir lu les 345 pages de ce livre, mon impression est qu’il les craint autant qu’il est attiré par eux. Dès le premier chapitre, situé au Turkménistan, le narrateur se fait attaquer par une de ces bêtes féroces, ce qui n’invite pas aux bons sentiments : « Et c’est ici que pour moi le film s’arrête, (…) sur cette image où l’on me voit, le visage déformé par le hurlement que je suis en train de pousser, brandissant un lourd morceau de fer contre le chien qui attaque avec un grognement sourd. » (p.20). Le dernier chapitre se passe, lui aussi, au Turkménistan, sur la mer Caspienne ; le narrateur s’apprête à retourner sur l’île où il avait rencontré cette bête malveillante :

« Et les chiens ? Les aurait-on massacrés ou se seraient-il multipliés ? Dans la seconde hypothèse, me ferait-il fête, comme à un vieil ami qui s’est longtemps absenté, ou bien, reprenant eux aussi leur travail au point où ils l’avaient laissé, s’efforceraient-ils à nouveau de me dévorer ? »

Ce livre ne ressemble pas aux autres livres de Rolin, car aucun de ses livres ne ressemble aux autres. Jean Rolin arrive à chaque fois à être rigoureusement le même, et à se renouveler profondément. Il reste, depuis les années 1980, un écrivain du voyage, des territoires et de leur mémoire, des paysages, urbains ou ruraux. Et pourtant chaque livre est profondément différent du précédent, dans sa structure et dans son projet.

Un chien mort après lui (P.O.L., 2009) est un des plus étrange, un des plus insaisissable. Le narrateur cherche à voir, à décrire et à comprendre les chiens errants, tout autour de la planète. Il court le monde et les bibliothèques à la recherche des chiens sauvages. On le suit sur tous les continents, on reconnaît des lieux et des personnages des livres précédents. On a connu Marijana à Sarajevo, celle qui dit au narrateur lorsque celui-ci lui caresse le cou : « Oh! Jean, don’t be stupid » à la fin de Campagnes (Gallimard, 2000). On retrouve Marijana en Australie, alors que Rolin fouine sur le désert à la recherche de dingos, canidés sauvages entre le chien et le loup, qui l’intéressent particulièrement. Marijana a émigré après le siège de Sarajevo et vit maintenant avec un Croate du nom de Vlado. Maintenant que j’en parle, j’ai l’impression qu’elle est apparue dans un autre livre de Rolin, mais je ne me rappelle plus lequel (serait-ce Chrétiens ? Ou Dingos, plus vraisemblablement…).

On lit le livre, tendu vers les chiens errants. C’est une des grandes constantes de la littérature des voyages, les animaux. Je ne sais à quoi c’est dû, mais il est fréquent que les récits de voyage donnent aux animaux et aux hommes une proximité qui leur est refusée ailleurs. Peu, ou pas de livres, ont été à ce point concentrés sur les chiens errants, qui sont pourtant hautement significatives pour nous. J’ai écrit un billet, il y a deux ans, qui disait qu’à mon avis, les chiens errants faisaient peur et scandalisaient car ils gardaient l’apparence d’animaux domestiques et familiaux, tout en participant en fait à la forêt des animaux sauvages, ce qui créait un malaise, comme on peut le ressentir devant un fou, ou devant un regard humain dans un corps d’animal.

Chez Rolin, la fascination est plus intéressante car elle ne se dévoile que petit à petit, et le lecteur comprend que leur intérêt est multiple pour l’écrivain. D’abord, ils sont « errants », donc précaires, comme lui, instables et toujours aux aguêts. Mais aussi, on apprend que leur sauvagerie les ramène en fait aux origines de la domestication de l’espèce. C’est dès lors à un voyage dans le temps que nous sommes conviés. Il y a des dizaines de milliers d’années, lorsque, du loup, une sous-espèce s’est progressivement adaptée à la vie près des villages humains et de leurs décharges organiques, pour finalement devenir domestique. Les chiens errants sont donc un retour en arrière ; ils remontent vers le loup, ou vers un stade antérieur de l’évolution. Il y a un mystère fondamental dans le chien, surtout lorsqu’il décide de se mettre en marge de la vie des autres chiens. Il pose des questions aux historiens naturels, qui débatent et écrivent des ouvrages, que Rolin prend soin de nous rapporter. Un voyage dans les hypothèses scientifiques sur l’origine du chien.

Jean Rolin ne donne aucune conclusion sur la question. Ce qui reste, ce sont des images et des évocations puissantes : la vie de ce chien, mi-sauvage mi-domestique, dont on ne sait s’il donne une image de liberté ou d’esclavage ; de férocité ou d’intelligence. Le chien errant devient un être à part ontologiquement, autonome parmi l’ensemble du règne animal. Témoignage vivant du néolithique et adaptés aux mégalopoles, il invente une relation intelligente avec l’homme, et il est curieusement soutenu et protégé par les populations locales lorsque les autorités veulent s’en débarrasser. Compagnon d’armes et kamikase involontaire en temps de guerre, il lui arrive de raccompagner les ivrognes à la maison, dit la légende, dans certains villages d’Amérique latine.

Ce livre est donc une méditation, non pas sur l’humain, mais sur la vie elle-même, la survie, les efforts qu’il faut faire pour rester en vie, avec ou sans dignité. Le monde étant, dans la majorité des cas, pauvre, malade, désespéré et en guerre, il faut bien que des écrivains prennent la responsabilité de parler de ces bêtes et de ces hommes qui cherchent les moyens de s’en sortir, sans héroïsme. Jean Rolin le fait avec élégance, sans sentimentalité et dans une prose impeccable.

C’est aussi, comme toujours avec Rolin, un livre de voyage. Non pas un récit linéaire, mais un récit de voyage quand même, éclaté et déstructuré. Les chapitres vont de lieux en lieux sans respecter la chronologie des déplacements, mais en suivant une logique narrative qui vise à faire le portrait de l’écrivain en chien errant. Il s’agit, en quelque sorte, d’un condensé des voyages que Jean Rolin a fait ces dernières années. En prenant le chien comme fil rouge, il revient sur de nombreux lieux où il est allé, soit comme reporter, soit comme simple voyageur. Lorsque je l’ai rencontré, dans un café de Bastille, il m’avait parlé de ce livre qu’il écrivait sur les chiens, et sa conversation était pleine de noms de villes. Loin de vouloir m’impressionner, il suivait la pente de son projet du moment, qui était de faire un « livre-monde », un livre universel où l’écrivain va partout, met son nez dans tous les recoins du monde, comme un chien qui s’immisce et fait son trou partout. Le fait de commencer et de terminer Un chien mort après lui par le Turkménistan est un signe : rares sont ceux qui ont eu la possibilité d’entrer sur ce territoire fermé. L’écrivain montre par là qu’il est un voyageur aguerri, qu’il peut entrer partout, comme l’avaient fait Ella Maillart et Peter Fleming dans le Turkestan chinois dans les années trente.

La différence entre Maillart/Fleming et Rolin, c’est que les premiers nous avertissent que le territoire qu’ils s’apprêtent à traverser est interdit aux étrangers ; alors que Rolin se trouve au Turkmenistan avec le même naturel et la même méfiance que s’il était rue de la Clôture, reniflant et sentant le vent tourner, rôdant le long des rivages en quête d’un petit quelque chose à ronger, d’un cul à flairer ou d’un endroit où dormir.

D’autres vies que la mienne

d’Emmanuel Carrère, se lit d’un coup, le temps d’une journée pluvieuse. Ou même une journée ensoleillée, car on ne peut pas lâcher le bouquin. C’est l’art de Carrère. Même quand on est un peu déçu, il sait ferrer son lecteur.

Ce dernier fera date pour la raison suivante. On dira de lui qu’il a opéré un tournant dans l’autofiction française des années 2000. Plus tard, les universitaires diront : « il n’est pas indifférent de noter que c’est un écrivain qui n’était pas autofictionniste à l’origine, qui a donné un nouveau souffle au genre. En 2009, il a sorti un livre au titre programmatique : D’autres vies que la mienne, qui se sert de l’écriture du moi pour mettre un coup de projecteur sur des destins de gens ordinaires. »

Et comme il sait rendre une situation tendue, comme il sait dramatiser, il nous fait vibrer et trembler devant des existences réelles, factuelles, sises dans des pavillons de banlieue ou des villa de zone rurbaines.

Il va même jusqu’à inclure la relecture que les personnages ont faite du manuscrit. Il incorpore ce que le juge Etienne a mis en marge, mais bizarrement, on ne sait rien de ce qu’ont pensé sa propre femme, et d’autres personnages. En tout cas, dans ce livre, il ouvre un peu la littérature livresque à l’interactivité qui fait rage sur internet. Et c’est une des innovations de D’autres vies.

Je crois que jamais encore on n’a tissé des existences de personnages de cette manière. Toujours liées à « soi », à un auteur/narrateur assez lointain par rapport à ces gens-là, omniprésent dans la narration mais inventant une nouvelle posture d’auteur. Celle d’un scribe qui rapporte, qui rappelle, et qui partage ses propres doutes et ses espoirs avec les lecteurs.